23/04/2017

3 sites about anti-Semitism (PLAN)

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15/03/2015

Mussolini, un antisémite, in: Milza Pierre, Mussolini

Milza Pierre, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

 

(p.752) (…) la conversion du Duce au racisme et à l'antisémitisme qui a entraîné la dérive du fascisme vers les rivages troubles de la « politique de la race ».

Les contraintes de la politique étrangère et le changement radi­cal qui s'est opéré sur ce terrain en 1935-1936 ont fortement pesé, semble-t-il, sur l'attitude de Mussolini à l'égard des Juifs. Ceux-ci ont pourtant été partie prenante dans le consensus qui a connu, on l'a vu, son apogée lors de la guerre d'Ethiopie. Nombreux furent parmi eux les volontaires pour l'Afrique, au point que le ministère de la Guerre et l'Union de la communauté se mirent d'accord pour la création d'un rabbinat militaire. Très large également fut l'adhé­sion à la « Journée de la foi » et à l'offre d'or pour le financement de la guerre. La victoire et la proclamation de l'Empire furent saluées par la presse juive avec enthousiasme et furent célébrées dans les synagogues comme dans les églises. En revanche - et c'est le fait nouveau —, les relations jusqu'alors très bonnes entre le sionisme et le gouvernement fasciste commencèrent à se détério­rer, et ce pour trois raisons concomitantes : le rapprochement avec l'Allemagne, la recherche d'un gentlemen's agreement avec la Grande-Bretagne, fondé sur la reconnaissance des intérêts des deux puissances en Méditerranée et sur l'abandon par l'Italie de sa politique de pénétration en Egypte et en Palestine, enfin le rap­prochement de l'Italie, comme d'ailleurs de l'Allemagne, avec le monde arabe. Orientation symbolisée par le geste de Mussolini, brandissant le 18 mars 1937 à Tripoli « l'épée de l'Islam ».

La carte sioniste, que Mussolini avait conservée dans son jeu à seule fin d'embarrasser les Britanniques, avait en somme cessé de présenter la moindre valeur pour lui, au moment où il s'apprêtait à jouer conjointement celle de l'alliance allemande et celle du rap­prochement avec les Arabes. À partir de là, le Duce - qui se cher­chait de bonnes raisons de justifier son alignement sur la politique hitlérienne - n'allait pas manquer de généraliser certaines prises de position antifascistes émanant, à l'occasion de la guerre d'Ethiopie et de la guerre d'Espagne, de personnalités et d'organi­sations juives étrangères, au demeurant assez isolées, et de procla­mer que « l'internationale juive », alliée aux ennemis du fascisme, était partie en guerre contre lui.

Il est clair que d'autres mobiles ont joué dans le choix par Mus­solini et par le groupe dirigeant fasciste d'une politique de « défense de la race ». Il faut noter tout d'abord que celle-ci n'a pas commencé avec les mesures antisémites adoptées en 1938 par le gouvernement fasciste. Les premières cibles en ont été les popu­lations d'Afrique orientale : Érythréens, Somaliens et surtout Éthiopiens, et cela dès le début de la campagne d'Abyssinie.

 

(p.754) /massacres/ lors des chasses à l'homme dans les rues de la capitale éthiopienne, des dizaines de représentants de l'intelligentsia abyssine tués, jetés dans le fleuve qui traverse la ville ou dans des puits où leurs cadavres furent brûlés au pétrole : au total entre 5 000 et 6 000 victimes selon les sources italiennes, 30 000 selon les sources éthiopiennes examinées par Fabienne Le Houérou dans le livre qu'elle a tiré de sa thèse, L'Épopée des sol­dats de Mussolini en Abyssinie, 1936-1938n. Quatre jours après l'attentat, Mussolini avait télégraphié à Graziani : « Éliminer tous les suspects sans faire d'enquêtes44. »

« Défense de la race », « hygiène de la race », « prestige de la race » : voilà donc des formules qui avaient cours au plus haut niveau de la hiérarchie fasciste, bien avant que ne soit adoptée la législation antisémite. Ce qui veut dire que le terrain avait été pré­paré pour que l'opinion ne fût pas trop surprise par le revirement effectué par le pouvoir fasciste à l'égard des Juifs d'Italie, une petite communauté de quelque 47 000 personnes, essentiellement rassemblées dans des villes comme Livourne, Ancone, Ferrare et Rome. Le discours raciste, tel qu'il avait fonctionné depuis deux ans à rencontre des populations indigènes de l'Empire, avec son argumentaire axé sur l'inégalité des peuples, sur la relation suppo­sée entre le métissage et la décadence des sociétés humaines, sur la nécessité de préserver la « pureté » de la race, ne pouvait que s'accorder avec les principes énoncés par les promoteurs de la « révolution culturelle fasciste ». Il suffisait de remplacer le Noir par le Juif pour que, dans l'esprit d'une partie de la population transalpine, s'impose l'idée d'une ségrégation dirigée contre le monde israélite.

 

(p.756) Les mesures discriminatoires n'ont pas tardé à suivre le « Mani­feste des savants ». On commença par interdire aux Juifs étrangers d'inscrire leurs enfants dans les écoles, puis l'on procéda à l'expulsion de ceux qui étaient entrés en Italie depuis la guerre, les plus nombreux étant ceux qui avaient dû quitter l'Allemagne et l'Autriche du fait des persécutions nazies. Toutes les naturalisa­tions accordées aux Juifs depuis 1919 furent révoquées et les déna­turalisés durent également quitter le pays. Vint ensuite le tour des Juifs de nationalité italienne, identifiés comme Juifs en vertu de critères se référant tantôt à l'appartenance religieuse, tantôt à la « race »49, et dont les dispositions adoptées en novembre 1938 fai­saient du jour au lendemain des citoyens de seconde zone. Ils étaient exclus de l'enseignement, des académies, instituts ou asso­ciations scientifiques, artistiques ou littéraires et de l'armée. Le mariage entre Italiens et « non-Aryens » était interdit, le droit de posséder des biens immobiliers et de diriger des entreprises sou­mis à de strictes limitations, l'accès à la fonction publique et l'appartenance à des organismes mixtes, comme l'IRI, totalement fermés. Bottai, qui était en charge de l'Éducation nationale - et qui, en dépit de sa réputation de « libéral », fut, parmi les hié­rarques, l'un de ceux qui appliqua avec le plus de zèle la politique de « défense de la race » -, y ajouta des mesures spécifiques : les (p.757) élèves juifs furent exclus des écoles publiques et envoyés dans des écoles spéciales, dotées d'un personnel juif. Dans les établisse­ments scolaires italiens et dans les universités furent interdits les livres d'auteurs juifs et les œuvres commentées par des Juifs.

La mémoire collective - en Italie, mais aussi ailleurs - a retenu l'image d'une résistance passive de la population et de l'adminis­tration aux mesures adoptées par le gouvernement fasciste. Or des études récentes et des travaux en cours - ceux par exemple de l'historienne française Marie-Anne Matard50 - conduisent à révi­ser partiellement cette idée. S'il est vrai que le régime a pratiqué, jusqu'à la débâcle de 1943, une certaine retenue dans sa politique de ségrégation raciale - en multipliant par exemple les exemptions pour faits de guerre ou de participation à la « révolution fas­ciste »51 - et que la population italienne a, dans son ensemble, peu adhéré à l'intense matraquage médiatique orchestré par le parti et par le Minculpop, l'image d'une Italie frondeuse, opposant sa force d'inertie aux consignes du pouvoir est pour le moins exces­sive. Dans les rangs fascistes, rares furent ceux qui - comme Balbo, de Bono et Federzoni lors de la séance du Grand Conseil où fut examinée la « Charte de la race » - osèrent élever la voix pour dire leur désaccord avec le guide suprême. Les quelques cen­taines de dirigeants et de militants qui manifestèrent simplement leur solidarité avec les Juifs furent exclus du parti. L'administra­tion suivit dans l'ensemble les consignes de sa hiérarchie, appli­quant tantôt avec rigueur (comme à Trieste), tantôt de manière plus souple la législation antisémite approuvée à la quasi-unani­mité par les deux chambres et signée par le roi.

Quant à Mussolini, dont la responsabilité personnelle dans l'adoption par l'Italie d'une politique d'exclusion raciale qui a pré­paré le terrain pour les déportations exterminatrices du temps de guerre est totale, son souci de donner des gages à Hitler en faisant au moins de la surenchère verbale sur son homologue nazi apparaît dans cette confidence de Ciano, en date du 12 novembre 1938 : «Le Duce est de plus en plus monté contre les Juifs. Il approuve inconditionnellement les mesures de rétorsion adoptées par les nazis. Il dit que, dans une situation analogue, il en ferait encore plus52. »

 

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08/12/2011

in: Messadié Gérald, Histoire générale de l'antisémitisme

Messadié Gérald, Histoire générale de l’antisémitisme, éd. J.C. Lattès, 1999

 

(p.44) On peut imaginer la rage et la douleur des juifs assis­tant à l'entrée de Pompée et de son état-major à Jérusalem, puis dans le Temple et, sacrilège des sacrilèges, dans le Saint des saints, dont l'accès était jusqu'alors réservé au seul grand prêtre. Pis encore, les sanctions imposées par les Romains sont lourdes : Israël doit payer mille talents, somme énorme, il doit rendre aux Syriens les territoires qu'il lui a pris, l'ethnarchie ou royauté est conférée à un laïc et le grand prêtre se voit retirer tout pouvoir temporel. Les structures mêmes de la théocratie juive sont démante­lées. Israël est tombé sous la tutelle romaine.

Mais il y a plus grave. Non seulement l'unité du peuple a été brisée, mais les compromissions et les abus du clergé royal et le désespoir ont créé dans la nation juive un cou­rant contestataire qui honnit le clergé de Jérusalem, constitué de l'aristocratie des prêtres sadducéens, descen­dants de Sadoq et trop proches de la royauté. Ce courant arrache de fait la religion à ses structures séculières. Il comporte trois branches : d'abord, les Pharisiens^ Parushim, c'est-à-dire les Séparatistes, qui sont apparus sous Alexandre Jannée. Dissociant le royaume céleste du royaume terrestre, ils dissociaient également la religion, qui ressortit au premier, du nationalisme, qui ressortit au second, ce qui leur valut l'hostilité du roi. Du moment où ils ne considéraient plus qu'il était le véritable grand prêtre des juifs, ils le condamnaient à la déchéance.

Venaient ensuite les Sicaires, qui estimaient, eux, que devant l'horreur de l'injustice en cours l'avènement du royaume céleste ne saurait tarder et qui allaient s'em­ployer à le hâter par la violence et la provocation. De ce dernier courant devaient surgir, au début du Ier siècle, les Zélotes, véritables associations de terroristes qui atta­quaient aussi bien les Romains que les juifs « collabora­teurs » lors des fêtes. Ce n'est donc pas par pure malveillance que Josèphe les traite de « brigands ».

(p.45)

Enfin venait le courant composé de ceux qu'on appelle, par commodité de langage, les « Esséniens » 18, en fait les Hassinin ou les vertueux, des rigoristes ou inté­gristes qui avaient, depuis le temps où Jonathan Maccha­bée était grand prêtre (152-142 avant notre ère 19), décidé de se retirer de la vie communautaire juive. Contrairement à ce que divers ouvrages ont laissé entendre depuis près d'un demi-siècle, les « Esséniens » n'étaient nullement cantonnés à Quoumrân, site riverain de la mer Morte et rendu célèbre par les manuscrits qu'on a trouvés dans les parages. Il existait des communautés d'« Esséniens », connus sous les noms d'Hémérobaptistes ou de Théra­peutes, dans bien d'autres sites, notamment aux portes des villes où l'on comptait de grandes colonies juives, comme sur les rives du lac Maréotis, près d'Alexandrie.

La distinction entre ces trois branches n'est sans doute pas aussi tranchée. Ainsi, Zélotes et Esséniens parta­gent une conviction profonde, qu'on peut appeler apoca-lyptisme. Pour eux, l'humiliation juive ne peut durer et le Seigneur y mettra bientôt fin dans le fracas universel, en dépêchant son Messie pour restaurer la royauté perdue. Car le mot Messie, Massih, dont le sens originel s'est adul­téré dans les interprétations chrétiennes, signifie « qui a reçu l'onction de roi et de grand prêtre », double onction que Jésus ne reçut jamais. Et si les Pharisiens continuent de participer à la vie communautaire, ils ne sont pas fon­cièrement hostiles à la violence. Ce que Jésus, qui est lui-même un Pharisien, leur reprochera dans ses invectives célèbres, ce n'est pas tant cette hostilité que leur réserve dialectique à l'égard de la violence.

C'est de ces trois courants, tantôt confondus et tantôt distincts, qu'émané la plus grande partie de la littérature intertestamentaire évoquée plus haut. Plusieurs auteurs contemporains prennent encore les « Esséniens » pour des contemplatifs très différents des Zélotes sanguinaires. Erreur déconcertante : le Rouleau de la Guerre retrouvé à Quoumrân témoigne, dès ses premières lignes, de la pré­paration à un conflit armé que déclencheront les « Fils de Lumière » eux-mêmes contre les « Fils des Ténèbres » 20. « Les fils de la Lumière et la bande des Ténèbres se bat­tront au nom de la puissance de Dieu, dans le vacarme d'une vaste multitude et les cris des hommes et des

(p.46) dieux2I, le jour de la calamité. » Ce sont déjà les accents de l'Apocalypse de Jean.

Cette frange du peuple juif a donc déclaré la guerre au reste du monde : guerre de libération nationaliste, elle s'enfle rapidement aux dimensions d'une rébellion cata-clysmique et suicidaire qui devrait, selon les espoirs de ses combattants, ramener Dieu sur la Terre. « Esséniens » et Zélotes veulent donc forcer la main à Dieu. Ils précipite­ront même Jérusalem dans la ruine en 70, lors de la plus effroyable guerre civile du monde méditerranéen antique. Ils ignorent qu'une religion fondée au nom du plus illustre des leurs, Jésus, va retourner cette guerre contre eux et cela pour de nombreux siècles. Elle a, en tout cas, brisé l'unité de son peuple : d'un côté la majorité des juifs, qui considère qu'il est possible de vivre en bons termes avec les étrangers, de l'autre une minorité d'activistes, mys­tiques exaltés ou terroristes, qui rejettent toute influence étrangère.

Les juifs souffrent désormais de l'image d'un peuple difficile et fanatique, comme l'indiquent Diodore de Sicile et Apollonius Molon, mais aussi Lysimaque et Apion, que nous connaissons tous deux par Flavius Josèphe22. Ces deux derniers méritent l'attention en raison de l'influence qu'ils ont exercée sur leur époque en tant qu'antisémites notoires.

Nous ne savons rien du Lysimaque en question : le nom est courant dans les milieux grecs et hellénistiques, et des écrits de celui-là rien n'est demeuré. Sans doute est-il contemporain de Josèphe ; c'était probablement un sophiste et un grammairien. Un fait est certain : la version qu'il donne de l'Exode est résolument antijuive ; il prétend notamment que Moïse aurait ordonné aux juifs de ne montrer de bienveillance à personne, ce qui est exacte­ment le contraire de l'injonction de Moïse : « Ne rejetez pas l'étranger, car vous avez été vous-mêmes étrangers en Egypte. » II qualifie les juifs de gens « impurs et impies » et prétend qu'ils sont hostiles à toute l'humanité. Son igno­rance historique est complète, car il date d'après l'Exode la construction de Jérusalem. Tout ce qu'il faut en retenir est qu'il a existé et qu'il revêtait assez d'importance aux yeux de Flavius Josèphe pour mériter d'être réfuté.

Apion, lui, est mieux connu : c'est un Alexandrin d'ori-

(p.47) gine égyptienne qui vécut au début du Ier siècle de notre ère et qui répandit un certain nombre de malveillances sur les juifs du type de celles qu'on trouvera dix-neuf siècles plus tard dans les fabrications infâmes de la police russe, connues sous le nom de Protocole des Sages de Sion. Après le départ des lépreux, des aveugles et des infirmes d'Egypte sous la conduite de Moïse, ceux-ci, affirme-t-il, souffrirent de bubons à l'aine, ce qui les obligea à prendre le repos dit du sabbat — et autres insanités mêlées d'ap­proximations méprisables. C'est le même Apion qui, sans doute pour faire pièce à Philon, lequel entreprenait la même démarche en faveur des juifs, se rendit d'Alexandrie à Rome en l'an 38 pour se plaindre des juifs auprès de Caligula.

On retrouve ce genre de ragots — quel autre terme employer ? — chez le pamphlétaire gréco-égyptien Chae-remon, et les mêmes approximations chez l'auteur latin Pompeius Trogus (selon qui, par exemple, les juifs auraient été originaires de Damas, et Moïse l'un des dix fils du roi Israël...). Encore s'agissait-il là de basse littéra­ture. Plus grave est le fait qu'elle ait trouvé des échos chez un auteur de la réputation de Tacite. Lui aussi offre sa version de l'Exode, et elle ne vaut guère mieux que celles de Lysimaque et d'Apion : la peste sévissant en Egypte, le pharaon Bocchoris se serait vu recommander par l'oracle d'Ammon d'expulser les juifs vers un autre pays, « car leur nation était odieuse aux dieux ». Parvenus dans leur nou­veau pays, leur chef Moïse aurait introduit des pratiques religieuses allant à l'encontre de celles des autres mortels. Puis ils auraient érigé un sanctuaire pour y installer la sta­tue d'un âne, en hommage à l'animal qui les avait guidés à travers le désert, et autres insanités rivales de celles d'Apion et qu'on retrouve chez Diodore de Sicile23.

On a bien compris, au xxe siècle, que, styliste remar­quable, Tacite est un mémorialiste et non un historien au sens moderne du mot — l'histoire est d'ailleurs un concept qui remonte au xvine siècle. On a, par ailleurs, surpris Tacite en flagrant délit de mauvaise foi à propos de l'in­cendie de Rome, dont il a insidieusement et injustement rejeté la responsabilité sur Néron, créant ainsi un préjugé à l'égard de cet empereur qui souffrait déjà d'une assez mauvaise réputation pour qu'on n'en rajoutât pas. Or,

(p.48) Néron n'était pour rien dans cet incendie. Tacite apparte­nait à la classe sénatoriale, pleine de mépris pour Néron, qu'elle tenait pour un histrion ; il ne s'est donc pas gêné pour falsifier les faits. Il les falsifie d'ailleurs quand bon lui semble : a-t-il vraiment cru que l'Exode avait eu lieu sous le règne de Bocchoris, pharaon saïte de la XXIVe dynastie, qui régna de 720 à 715 avant notre ère ? Si tel était le cas, cela prouverait qu'il ne s'était aucunement intéressé à l'histoire des juifs contre lesquels il déblatérait avec tant d'éloquence.

Deux faits demeurent. D'abord, les folies de la royauté hasmonéenne ont, depuis le ne siècle avant notre ère, rendu les juifs méfiants à l'égard des Grecs, puis des Romains, et ceux-ci à leur tour ont considéré les juifs comme des gens inassimilables. Les penseurs du monde hellénistique, puis romain, ont engendré dans les classes dirigeantes un préjugé spécifiquement antisémite qui ne va cesser de s'accuser.

Ensuite, les efforts des juifs hellénisés, tels que Philon et Josèphe, pour jeter un pont entre les deux cultures sont voués à l'échec sans rémission. L'un, Philon, dans une ten­tative futile aussi bien qu'anachronique de révisionnisme culturel, avait expliqué que Moïse avait renouvelé la philo­sophie et la morale des Grecs 24 ; l'autre, Josèphe, avait tenté de dissocier les juifs patriciens de ceux qu'il appelait des « brigands » et des ennemis du peuple juif, mais il allait surtout s'attirer une réputation de traître.

 

(p.53) 3. L'enracinement de l'antisémitisme romain et les effets pervers de la Septuaginte

 

ARROGANCE ROMAINE ET ORGUEIL JUIF : UN CONFLIT POLITIQUE QUI DEVIENT CULTUREL — PREMIERS EFFETS PERVERS DE LA SEPTUAGINTE - QUERELLES ET SOTTISES SUR LE SABBAT, LA CIRCONCISION ET L'IN­TERDIT DU PORC — PREMIÈRE EXPULSION DE JUIFS DE ROME EN 139 AVANT NOTRE ÈRE — L'INEXISTENCE DE L'HUMANISME À ROME ET L'IN­CULTURE DES ROMAINS — LA DOUTEUSE AFFAIRE JUPITER SABAZIUS — AUTRES SOTTISES SUR L'EXODE ET MOÏSE — LA MALVEILLANCE SIGNIFICATIVE DE TACITE.

 

Qu'est-ce qui peut expliquer qu'en trois siècles environ la bienveillance d'Alexandre ait cédé le pas au ton nette­ment injurieux de certains auteurs grecs et latins, et même d'empereurs aussi modérés que Claude, à l'égard des juifs et de leur histoire ? La transition est alarmante, car c'est dans l'instauration de l'antisémitisme hellénistique, puis romain, que résident les germes de l'antisémitisme des siècles ultérieurs, même si les raisons s'en sont modifiées.

Plusieurs facteurs semblent s'être combinés. Le pre­mier est indéniablement l'arrogance romaine. Ce senti­ment de supériorité invincible est assis sur les armes : de la bataille d'Actium en 31 avant notre ère à l'an 116 de (p.54) notre ère, dans une expansion foudroyante, stupéfiante, Rome gagne et occupe durablement la totalité de la Médi­terranée et la plus grande partie de l'Occident connu : des frontières de l'Ecosse à la Mauritanie, en passant par la France et l'Espagne, de l'Egypte au royaume du Bosphore, la Germanie, la Norique, la Cappadoce, et la Judée — le monde est romain ou va le devenir. Tous ces territoires permettent à Rome d'importer des esclaves et de la main-d'œuvre pour presque rien. Et, hors de la Fax romana, il n'y a que ténèbres extérieures, des peuples qui savent tout juste se servir du feu pour cuire leurs viandes : à l'est, les Grande et Petite Hordes des Yùeh-chih, les Parthes de ce qui deviendra l'Iran, les Surens de ce qui deviendra le Pakistan ; au nord, des Huns, jamais vus, des Finnois, mangeurs de renne cru, des Germains, Baltes, Slaves, Roxolans et assimilés, qui n'ont même pas de bains, n'ont jamais goûté aux vins de l'Apulie et ne comprendraient rien aux beautés de Virgile ni à la rhétorique de Cicéron. L'impérialisme romain n'est pas seulement politique, mais culturel.

Aux yeux des militaires romains, comme des séna­teurs et du pouvoir impérial, les juifs ne paraissent pas différents des Numides, des Sarmates, des Galates ou autres populations exotiques. La religion juive leur est inconnue, et les grand commis de Rome ne se gênent pas pour confisquer purement et simplement l'argent destiné au culte. Ainsi, Flaccus, proconsul d'Asie en 62-61 avant notre ère, saisit chez les juifs d'Apamée, de Laodicée, d'Adramytte et de Pergame des sommes destinées au Temple de Jérusalem ', suivant en cela l'exemple de Mithridate qui avait également fait confisquer sur l'île de Cos l'argent destiné au Temple2. Quia nominor leo.

L'arrogance romaine se heurte de front à l'orgueil juif. Les juifs sont vaincus, soit, mais glorieux : ils ont par deux fois possédé un royaume indépendant, au temps de David et de Salomon, puis au temps des rois hasmonéens. Leurs traditions sont bien plus anciennes que celles des Romains : leurs prophètes s'entretenaient avec le Seigneur alors que Romulus et Rémus en étaient réduits à téter une louve. Quant aux lois, la leur a été dictée par le Seigneur en personne et ne le cède en rien à celles que les légions porteuses d'aigles prétendent appliquer à l'univers au nom (p.55) d'une république d'aventuriers, de soudards et de bavards, puis d'un empire qui ne vaut guère mieux. Et ne parlons pas de ces dieux et déesses romains qui, à l'instar de leurs homologues grecs, se montrent nus et se cocufient à qui mieux mieux.

L'orgueil juif, auquel un chef d'État démocratique, le général de Gaulle, se référera encore au xxe siècle, est doublé d'un ^irrédentisme politique, nationaliste et reli­gieux qui ne peut qu'agacer Rome et les Romains. On l'a vu au chapitre précédent, les juifs de Palestine surtout n'arrêtent pas de se livrer à des guerres intestines, entrete­nant l'agitation dans la région. Leur image est devenue franchement négative depuis les derniers rois hasmo-néens, le fou alcoolique Alexandre Jannée et ses deux fils sanguinaires, Hyrcan et Aristobule. Les juifs semblent ne pas comprendre que les Romains régnent en maîtres et sont déterminés à maintenir leur suzeraineté sur eux.

L'incompréhension s'avive du fait que, depuis le milieu du ne siècle avant notre ère, les juifs sont dissé­minés dans toute la Méditerranée orientale, de la Macé­doine méridionale et de l'Épire à la Galatie, la Cappadoce et dans la totalité de l'Empire parthe, y compris l'Arménie, l'Hyrcanie, la Babylonie, Elam. Ils ont des colonies en Mésopotamie, en Syrie, en Egypte et sur la côte de Cyré-naïque ; enfin, ils sont répandus à Rome même et au sud, à Tarracina et Puteoli. Ils représentent une minorité avec laquelle il faut compter, sauf à déclencher des échauffou-rées sans fin : deux à trois millions d'obstinés. Les contacts entre juifs et Romains sont constants et l'incompréhension entretient les frictions.

Les Romains et les Hellènes de l'Empire, les lettrés du moins, n'ont réellement découvert le judaïsme que depuis la traduction de l'Ancien Testament en grec, réalisée à Alexandrie au me siècle avant notre ère et connue sous le nom de Septuaginte (à l'époque, elle était limitée au Penta-teuque). Faut-il le rappeler, les livres sont alors une denrée rare, réservée aux mécènes et aux grands lettrés, d'où le rôle considérable des bibliothèques d'Alexandrie, par exemple, dans la diffusion des idées. On ignore le nombre exact d'exemplaires de la Septuaginte qui circulèrent dans le monde romain, établissements juifs inclus, mais il ne devait pas excéder quelques dizaines. C'était bien assez (p.56) pour surprendre les cercles des faiseurs d'opinion : ils découvraient dans les textes sacrés des juifs des notions totalement étrangères et même antinomiques des leurs.

Et ce point est essentiel à la compréhension de l'alié­nation que les juifs devaient subir dans l'Empire dès le Ier siècle de notre ère. Il n'a jamais, à ma connaissance, été évoqué dans les nombreuses recensions de l'antisémitisme dans l'histoire. Il exige donc d'être approfondi.

Toutes les religions du monde méditerranéen et d'au-delà — Germanie, Dacie, Sarmates, Pont, Cappadoce, Arménie — que les Romains avaient connues étaient des ensembles de rites collectifs destinés à entretenir la cohé­sion sociale — re-ligio, re-lier — de la cité. Les statues de dieux, celles qui irritaient si fort les juifs, n'étaient pas de simples images destinées à flatter l'imagination des fidèles, mais des évocations et des invocations des divini­tés ; à la façon des dieux lares romains, elles fondaient le culte dans les lieux où il s'accomplissait, ce qui constituait d'ailleurs un corollaire de la sédentarisation. Dans la reli­gion romaine, le rite était civique autant que religieux : il garantissait la loi morale et juridique de la cité. Or, la notion de cité était et reste à ce jour absente du judaïsme, dont les lois étaient et demeurent spécifiquement reli­gieuses. Certes, les juifs se sédentarisent volontiers ou, plus exactement, ils s'implantent ; ils avaient bien des villes et une capitale, Jérusalem, mais celle-ci était une Ville sainte et un centre spirituel, comme le sont de nos jours la Cité du Vatican, La Mecque ou Bénarès, plutôt qu'une cité au sens gréco-latin du terme, qui est également politique. Dans « politique », en effet, il y a polis.

Mais l'intériorité du Dieu juif le rend indissociable de chaque individu de Son peuple. Partout où celui-ci, est, II est. Le juif n'a pas besoin de s'enraciner : c'est la clef même de la diaspora, évoquée plus haut. Le juif est pour le Romain civiquement insaisissable et politiquement irré­dentiste.

Un autre aspect du judaïsme pouvait être deviné au moins intuitivement par le Romain, quand il le comparait aux religions qu'il avait connues. Toutes ces religions étaient indo-européennes et étaient organisées selon les mêmes schémas. En foi de quoi, toutes les cités antiques et les peuples aux territoires plus ou moins déterminés (p.57) qu'elles régissaient étaient symboliquement gouvernés par la triade indo-européenne roi-prêtre-guerrier ou prêtre-guerrier-cultivateur 3. Or, ce partage des fonctions dans la cité est introuvable dans le Pentateuque : les Hébreux ne connaissent qu'une seule fonction suprême, celle du prê­tre 4. Ce qui revient à dire que la structure de leur peuple est théocratique.

Dans la hiérarchie du pouvoir, selon le schéma roi-prêtre-guerrier, les fonctions de roi et de prêtre, souvent conjuguées, sont celles d'intercesseurs entre les puissances cosmiques et les humains. Le pouvoir royal et religieux se fonde sur le postulat selon lequel le bien-être du peuple dépend du roi et du prêtre qui les défendent devant les dieux. La victoire militaire et les bonnes moissons sont des retombées de l'intercession des chefs.

Dans la religion hébraïque, en revanche, il n'y a pas d'intercesseur : il n'y a que la Loi et les rites qui l'accom­plissent. L'être humain est démuni devant un dieu impré­visible. Le prophète, qui tient une si grande place dans la religion et la culture hébraïques, n'est qu'accessoirement intercesseur ou, plus exactement, il ne l'est que dans un seul sens : au titre de transmetteur de la volonté divine. Sa fonction principale est d'être le porte-parole de Yahweh/ Eloha et de rappeler les humains au respect de Sa Loi selon des rites d'une prescription sourcilleuse. Saùl, pre­mier roi juif, ne détient aucun pouvoir sacerdotal ; d'où la colère terrible de Samuel quand Saùl accomplit un sacri­fice sans l'attendre, parce qu'il s'arroge et usurpe ainsi un rôle sacerdotal.

Quand Alexandre ou Rome occupaient l'Egypte, par exemple, les chefs politiques et militaires de part et d'autre signaient un traité et le « statu quo » consécutif établissait une manière de vivre ensemble de manière pacifique et durable. Les chefs religieux, eux, se pliaient aux faits des armes et tentaient de s'accorder avec les nouveaux cultes, comme on le vit à Alexandrie — d'où les syncrétismes décrits plus loin.

Mais avec les juifs, il en allait autrement : les chefs militaires grecs ou romains ne trouvaient pour interlocu­teurs que des chefs religieux dont la religion était intrinsè­quement hostile aux conquérants. On ne pouvait établir avec eux que la trêve, jamais la paix. Yahweh n'autorisait

(p.58) aucune défaite ni aucune sujétion de Son peuple, à moins que ce ne fût au titre de punition. Le juif est, pour le Romain, impossible à conquérir ; soldat de Dieu, il n'ac­ceptera jamais la défaite, car elle signifierait la défaite de Dieu, ce qui est impensable, ou bien alors il ne l'accepte­rait qu'en apparence. On ne peut pas lui représenter le rap­port de forces militaires : il n'y croit pas, car Dieu peut tout. N'a-t-Il pas noyé les armées du pharaon pour sauver Son peuple ? Les Zélotes de Palestine savent bien que les armées romaines d'occupation sont incomparablement plus puissantes que tous les hommes qu'Israël pourrait rassembler. N'importe : ils entretiennent une guérilla ter­roriste dans l'espoir d'allumer un incendie où Dieu sera contraint d'intervenir. Et si Dieu n'intervient pas, on a recours à la ruse. On le vit bien au siège de Massada, en 70, lorsque les Zélotes d'Éléazar attirèrent les troupes du Romain Métilius dans une embuscade, feignant de se ren­dre, et qu'ils les égorgèrent.

La théocratie inhérente au peuple juif, et indissociable de la religion qui forgeait son identité, fut ainsi la cause de ce qu'on peut appeler l'« exception juive » dans l'ère préchrétienne.

Il s'en faut que les sénateurs, consuls et militaires, qui étaient chargés de traiter avec les juifs aient effectué pareilles analyses, ni qu'ils aient perçu ces nuances. Aucune des disciplines qui permettent d'établir une étude structurelle et comparative des religions et des cultures n'existait dans la Rome de l'époque. Même si certains diri­geants romains, familiers d'Hérodote et de Strabon, comparaient instinctivement les cultures des différents peuples sous leur domination, l'approche romaine des mondes étrangers était essentiellement pratique, militaire et administrative. Ce qu'ils pouvaient percevoir des notions esquissées ici se résumait au fait que les juifs étaient vraiment très différents des Égyptiens, des Scythes ou des Sarmates.

Ces notions intuitives ou empiriques se trouvèrent précisées en quelques années, au grand désavantage des juifs, par la traduction de la Septuaginte. Sous le règne de Ptolémée II Philadelphe (288-247 avant notre ère) et à la demande de ce dernier, soixante-douze traducteurs furent envoyés par le grand-prêtre Éléazar de Jérusalem à (p.59) Alexandrie pour mettre au point une version grecque de l'Ancien Testament ; ce rut celle qu'on appela la Septua-ginte. On ne sait pas vraiment ce qui motiva le monarque. Lettré aux goûts éclectiques, peut-être voulait-il connaître les Livres sacrés des juifs, alors nombreux à Alexandrie. Il ne put d'ailleurs prendre connaissance avant sa mort que du Pentateuque ; les Prophètes ne semblent avoir été tra­duits qu'au ne siècle et Philon d'Alexandrie, en l'an 40, soit deux siècles plus tard, ne connaissait dans leur version grecque ni le Livre d'Esther, ni l'Ecclésiaste, ni les Can­tiques, ni le Livre de Daniel5. Les traducteurs n'étaient pas pressés.

Peut-être aussi le monarque pensait-il que la traduc­tion grecque permettrait d'ancrer la pratique linguistique des juifs, qui ne parlaient plus l'hébreu et à peine l'ara-méen, langue dans laquelle on enseignait la Loi à Jérusa­lem, et dont le grec n'était pas à la hauteur des lettrés hellénistiques de la capitale de la Méditerranée.

Toujours est-il que la Septuaginte s'inscrivait fort mal dans la tradition de raffinement hellénistique d'Alexan­drie. Non seulement la langue de la traduction était raide et empruntée6, mais la violence et la rudesse du texte ne pouvaient que heurter une cité qui s'était vouée au raffine­ment, à la rhétorique et aux scintillements et chatoiements des cyniques autant que des stoïciens, et bien évidemment aux prouesses idéologiques des platoniciens. Les lettrés alexandrins estimèrent que c'était là une littérature « bar­bare »7.

Le texte même suscita chez les lettrés hellénisés, qui ignoraient tout ou presque tout des Livres sacrés des juifs, indignation et révolte. Que pouvaient-ils penser de ce Dieu de la Genèse qui avait décidé de noyer la quasi-totalité de l'humanité parce qu'elle copulait avec « les dieux » 8 ? Des dieux avaient donc fait aux humains l'honneur de leur semence et un autre dieu en avait conçu ombrage ? Et pourquoi ces gens faisaient-ils si grand cas d'une sombre histoire de famille, celle d'Isaac, pleine de trahisons, de viols et de vengeances ? Quel était ce Dieu qui menaçait d'annihiler son peuple parce qu'il l'accusait d'être « obsti­né » 9 ? Qui menaçait aussi d'infecter d'une maladie myco-sique le peuple auquel les juifs allaient enlever leur territoire 10 ? N'était-il donc pas aussi bien le créateur de (p.60) ces victimes ? Celui qui commandait à Son peuple de détruire les autels des gens dans le pays desquels ils péné­traient u ? Et quel était ce peuple dont le Dieu même disait qu'il était « obstiné » et qu'à tout moment II pouvait l'anni­hiler 12 ? Et ce chef, Moïse, qui félicitait les siens d'avoir tué trois mille personnes de leur propre peuple n ? Et que dire de la ruse d'Abraham qui faisait passer sa femme pour sa sœur et la cédait au pharaon ? Ou bien de ce Jacob, qui dérobait par ruse le droit d'aînesse d'Esaù ?

Ces gens, décida-t-on, n'étaient décidément pas hon­nêtes. Le monde hellénistique avait déjà découvert avec consternation les prédictions apocalyptiques des Écrits intertestamentaires et les catastrophes qu'ils appelaient sur tous les peuples non juifs. Les Alexandrins, eux, se scandalisèrent de la Septuaginte. D'où les innombrables accusations de xénophobie et d'« impiété » adressées aux juifs, et qui déconcertent le lecteur du xxe siècle. De même que les citoyens des autres cités de l'empire, les Alexan­drins ne connaissaient ni les souffrances des juifs, ni l'hu­miliation d'avoir par quatre fois été dépossédés du royaume de David, ni l'espérance ardente qui les animait. Ils ne comprirent pas que l'astuce était la fronde de David des juifs.

Même s'il était d'un ton nettement moins agressif et alarmant que les pseudépigraphes cités au chapitre précé­dent, l'ensemble de l'Ancien Testament contenait par ailleurs trop de commandements et d'interdictions antago­nistes des cultures hellénistique et égyptienne pour ne pas aviver le sentiment que les juifs étaient bien des étrangers agressifs.

L'arrogance romaine ne s'accommodait pas non plus des coutumes juives, et notamment de la pratique du sab­bat, de l'obligation de la circoncision et de l'interdit du porc. Des niasses déconcertantes de commentaires déso­bligeants grecs et latins ont brodé sur ces trois coutumes.

La pratique du sabbat a alimenté l'ironie ou la répro­bation de quelques auteurs romains mineurs et majeurs, qui s'en gaussent et prétendent y voir un encouragement à la paresse. Dans un texte perdu que nous ne connaissons que par la mention qu'en fait saint Augustin 14, De Super-stitione, Sénèque raconte ainsi que cette coutume est cause du fait que les juifs perdent le septième de leur vie (p.61) à ne rien faire. Qu'eût-il dit de la pratique moderne du week-end ? Dion Cassius, pour sa part, avance que la « ter­reur superstitieuse 15 » des juifs fut cause de leur faiblesse devant les Romains, lors de la prise de Jérusalem par Pom­pée en 63 avant notre ère. Jamais à court d'amalgames, d'approximations et de « grécocentrisme », Plutarque croira y voir une forme dérivée des rites dionysiaques, étant donné que les juifs célèbrent le début du sabbat par l'échange de bénédictions au-dessus d'une coupe de vin ! Aucun des auteurs latins ne prend la peine de s'informer sur l'objet de ce jour de repos, qui est de méditer sur les rapports de l'homme avec son Créateur et de s'enrichir spi­rituellement par la méditation.

La circoncision est un objet de surprise et d'indigna­tion encore plus grand pour les Romains, qui ignorent l'objet et l'ancienneté de cette pratique, et se laissent éga­rer par le malentendu que les juifs eux-mêmes entretien­nent à ce propos. Ceux-ci la tiennent, en effet, pour un rite spécifiquement juif, accompli sur l'ordre du Seigneur, pour différencier le peuple élu des autres. Il n'en est rien, car dès la plus haute antiquité la circoncision était quasi­ment universelle : seuls les Indo-Germains, les Mongols et les peuples du groupe finno-ougrien l'ignoraient16. Les Égyptiens la pratiquaient deux mille quatre cents ans au moins avant notre ère, c'est-à-dire bien avant l'arrivée d'Abraham en Egypte ; le géographe Strabon et le philo­sophe Celse le savent et l'ont écrit. Bien évidemment, les Romains, qui ne la pratiquent pas, ne savent pas non plus que la circoncision a également un objet hygiénique : pré­venir l'infection du gland par la fermentation bactérienne du smegma que sécrète le prépuce.

Mais la circoncision a déjà déplu aux rois séleucides et Antiochus IV Épiphane, puis Jean Hyrcan, l'ont inter­dite. Les Romains ont repris le préjugé grec et Tacite, évo­quant cette pratique « indigne et abominable », prétend que les juifs l'ont adoptée pour se distinguer des autres humains, ce qui est vrai pour eux, mais qui ne l'est certes pas des autres peuples qui ont adopté la circoncision. Il y avait d'ailleurs dans le monde romain, et à Rome même, bien d'autres circoncis que les juifs ; Pythagore avait jadis dû s'y soumettre avant d'être autorisé à étudier dans les temples égyptiens. Mais comme tout ce qui touche aux (p.62) organes sexuels, le sujet de la circoncision suscite la verve des satiristes, tel Martial, qui sous-entend qu'elle excite l'appétence sexuelle et développe la verge dans des propor­tions monstrueuses 17. Après lui, d'autres satiristes s'aven­turent donc dans des gaudrioles de salle de garde aux dépens des juifs.

En ce qui touche enfin à l'interdit du porc, Tacite, par exemple, toujours en veine de ragots et d'interprétations malveillantes, dira que les juifs n'en consomment pas parce qu'ils ont jadis souffert de la « peste » propagée par cet animal, sans doute la ladrerie, mais que, de toute façon, ce sont eux qui étaient responsables de la propaga­tion de cette plaie en Egypte 18. Radotages indignes : les juifs, comme plus tard les musulmans, auront observé que la ladrerie du porc se transmet à l'homme et auront donc interdit la consommation de viande porcine pour des rai­sons d'hygiène encore une fois. Mais les Romains raffolent de la charcuterie et les faubourgs de Rome empestent les porcheries, car dès qu'ils possèdent un porc et une truie, les paysans se précipitent vers la grande ville pour y fonder un élevage qui approvisionnera un commerce de saucis­son et autres cochonnailles. En bref, le refus obstiné de la consommation de porc se résumerait ainsi, dans la bouche des Romains : pourquoi les juifs n'aiment-ils pas le saucis­son ? Pour qui se prennent-ils ?

Sans doute s'en fussent-ils accommodés, bon gré mal gré, mais les traditions que les juifs défendaient mordicus n'adoucissaient pas les angles. L'immense majorité des Romains et de leurs forces d'occupation n'avaient cure de ce qu'ils savaient ou entendaient dire de l'Ancien Testa­ment, mais un point les irrita plus que les autres : le refus des juifs de rendre hommage aux dieux des occupants. Pour les juifs, les raisons en étaient simples et claires : leur Dieu ne pouvait être représenté sous forme humaine, et Yahweh ou Éloha n'était ni Zeus, ni Baal, ni Hélios, ni personne d'autre. Particulièrement blasphématoire pour eux était la déification des rois et empereurs, que ce fût celle d'Alexandre ou, plus tard, celle d'Auguste. Donc, les rites des étrangers n'étaient pas pour eux.

Impériaux et impérialistes, les Romains considéraient que ce qui était bon pour eux l'était pour le reste du monde. Ne disposant que de vagues aperçus sur la religion (p.63) des juifs, ils étaient incapables de saisir les raisons pour lesquelles ceux-ci refusaient de la fondre dans la religion romaine, à l'instar des peuples soumis, qui avaient plus ou moins assimilé les dieux romains et syncrétisé leurs religions avec celles de Rome. Les Romains avaient bien assimilé le culte isiaque et le mithraïsme, par exemple ; pourquoi les juifs n'acceptaient-ils pas les dieux de leurs maîtres ?

Dans le contexte de l'époque, cette résistance sur­prend, puis irrite. Tout le monde méditerranéen, et même oriental et extrême-oriental, est habitué aux syncrétismes. Asiates et Grecs, Asiates et Égyptiens, Grecs et Romains, Grecs et Scythes, Romains et Egyptiens, Romains et Phé­niciens, Romains et Gaulois, ils ont tous échangé des dieux. Non seulement Zeus est devenu Jupiter et Aphro­dite, Vénus, mais encore, le dieu hindou Siva est devenu le Dionysos grec, Jupiter est devenu l'Ammon égyptien, l'Adsmerius des Pietés est identifié au Mercure romain, l'Horus égyptien s'identifie à Apollon grec pour devenir Horapollon, le Smertrios gaulois devient l'Hercule romain, les Romains adoreront le dieu perse Mithra. Un volume entier suffirait à peine à recenser les syncrétismes reli­gieux antiques. Tout le monde semble y trouver son compte ; pourquoi pas les juifs ?

Ces syncrétismes s'expliquent sans peine. Pour les peuples anciens, il existe un dieu de la guerre, une déesse de la fertilité, un dieu des eaux, etc., et qu'importé au fond le nom qu'on leur donne, puisque c'est toujours la même divinité. Seuls dans le monde méditerranéen, et peut-être le monde entier, les Juifs refusent obstinément ces croise­ments. Ils introduisent pour la première fois dans l'his­toire des religions la notion d'un Dieu unique et indescriptible. Or, cette notion est inassimilable pour des peuples indo-européens. Pour croire, ils doivent différen­cier et, pour cela, ils doivent voir.

Tout cela est aussi incompréhensible pour les Romains des premiers siècles avant et après notre ère que ce l'avait été pour les Grecs du me siècle avant notre ère. Les Romains, guère plus théologiens ou exégètes que les Grecs, n'ont retenu du mythe juif que ce qui leur paraissait pittoresque ou bizarre. Ils se sont ainsi exagérément attachés à l'histoire du Veau d'or pour en déduire que les (p.64) juifs étaient des hypocrites qui pratiquaient l'idolâtrie « comme tout le monde ».

Reste le point de la « xénophobie » juive, confirmé par plusieurs passages de la Septuaginte, notamment l'inter­diction de mariage avec des étrangers, particulièrement offensante pour les non-juifs. Ceux-ci estimaient donc que les juifs étaient méfiants à leur égard, et ce constat n'était pas faux. Ils avaient déjà fait l'expérience sanglante du réformisme hellénique des Hasmonéens ; ils ne voulaient pas recommencer avec les Romains. Le reproche avait déjà été formulé en termes cinglants par le Grec Hécatée d'Abdère à la fin du IVe siècle avant notre ère, quand il avait décrit les mœurs juives comme « inhospitalières et anti­humaines 19 ».

La tradition perdura, puisque l'auteur juif Ben Sira, du début du ne siècle avant notre ère ou de la fin du me, et pourtant familier de l'hellénisme, écrit dans son Ecclésias­tique : « Accueille un étranger dans ta maison et il chan­gera ta manière de vivre et t'aliénera ta famille20. »

« La tendance à séparer ceux qui observaient fidèle­ment la Loi était devenue un trait typique de la piété jui­ve », écrit à ce propos Martin Hengel.

Voilà donc les facteurs religieux qui, dès le me siècle avant notre ère, entretiennent un climat défavorable aux juifs. Et l'on en rajoute : dans leur volonté de rabaisser les juifs, beaucoup d'auteurs grecs et romains se réfèrent, par exemple, à la version de l'Exode du prêtre égyptien hellé­nisé Manéthon. Au me siècle avant notre ère, ce dernier avait, dans son histoire de l'Egypte, prétendu que l'Exode n'avait pas été l'héroïque aventure racontée par le Penta-teuque, mais l'expulsion d'une colonie de lépreux et de malades sous la direction, non de Moïse, mais d'un prêtre renégat nommé Osarseph. Il ne semble pas être venu à l'esprit de Manéthon que ces lépreux et malades avaient témoigné d'une endurance remarquable dans leur traver­sée du désert et qu'ils avaient pu battre les Amalécites, entre autres exploits. Mais comme je l'ai observé plus haut, l'histoire au sens moderne n'est pas le fort des chro­niqueurs et mémorialistes du temps.

Irrédentisme politique juif en Palestine (province romaine depuis l'an 6), diffusion de la Septuaginte, arrogance (p.65) romaine, isolationnisme religieux et social des juifs, coutumes incompréhensibles ou condamnables aux yeux des Romains, le dossier est déjà lourd. S'y ajoute l'in­fluence de fait des juifs, que certains auteurs appellent « le prosélytisme juif ».

Des missionnaires juifs ont-ils vraiment tenté de convertir les Romains ? On ne peut en exclure l'hypothèse, mais on ne possède aucun fait qui le prouve. Des établisse­ments juifs existant à Méroé, dans l'actuel Soudan, à Axoum, dans l'actuelle Ethiopie, et au nord d'Aden, chez les Himyarites, à la pointe occidentale de la péninsule ara­bique, donnent à penser que les juifs n'étaient pas hostiles au prosélytisme. Ce qu'on appelle « prosélytisme » res­semble bien plus à la persuasion par l'exemple que purent exercer les juifs et à l'influence tacite qu'avaient leurs colo­nies dans le chaos de la république, à l'époque où ils y arrivèrent et à celle où ils furent expulsés de Rome pour la première fois, en 139 avant notre ère.

Car les représentations contemporaines de la Rome antique sont tout aussi idéalistes et fausses que celles de la Grèce antique, vue comme le site d'un âge d'or où des philosophes devisaient sans fin avec des hommes poli­tiques à l'ombre des oliviers. L'humanisme romain est une fiction : la république était une foire d'empoigne. « Ne nous laissons pas duper par ce que les mots d'hier veulent dire aujourd'hui, prévient l'historien Lucien Jerphagnon. Les structures politiques de la Rome républicaine n'ont de démocratique que l'apparence [...] Il y a beau temps que la tentative courageuse des Gracques a échoué devant l'égoïsme adroit et féroce des classes possédantes : leur projet de réforme agraire n'avait pas tenu. Le mécontente­ment latent de la plèbe s'exprimait de façon explosive à toute occasion [...] Les affaires de sang se multiplient et les mœurs politiques prennent l'allure de règlements de comptes entre mafiosi21. »

L'absence de véritable autorité centrale, politique ou morale, mènera d'ailleurs à la dictature de César. La reli­gion sert à peine à tenir un monde de coquins, davantage par le respect obligatoire des rites qui cimente superficiel­lement la cohésion sociale, par l'hypocrisie ou la supersti­tion aussi, que par ses valeurs élevées. Arrivent les juifs. D'abord, ils possèdent le charme de l'exotisme ; ensuite, (p.66) ils sont travailleurs, solidaires et apparemment prospères. Quelle est donc leur religion ? Monothéiste. Idée surpre­nante, mais qui ne peut manquer de séduire, elle aussi, dans une société chaotique où la violence et l'impiété cri­minelle dominent. Sans doute firent-ils des adeptes et les néophytes en firent d'autres, et même en haut lieu. La propre épouse de Néron, Poppée, aurait été convertie au judaïsme. Les juifs n'étaient d'ailleurs pas les seuls à compter des convertis ; les Égyptiens en faisaient aussi. Toujours est-il qu'en ce qui touche aux juifs, leur impor­tance pouvait faire des jaloux.

Le prétexte de l'expulsion est connu ; un malentendu linguistique — l'introduction à Rome du culte de Jupiter Sabazius22, confondu avec un « Jupiter du Sabbat » — mais le motif réel en est inconnu23 et la portée n'en est pas précisée. Le prétexte, lui, est douteux : il existait déjà des cultes de Jupiter-Capitolin, Gardien, Pluton, Sauveur, Stator, etc. ; un de plus ne pouvait que renforcer les autres et n'eût pas dû indisposer les autorités. Il semble plus pro­bable que les juifs aient constitué à Rome une minorité agissante qui déplut peut-être à certains des mafieux évoqués plus haut par Jerphagnon. Combien étaient-ils ? Combien furent expulsés ? Combien de convertis auraient-ils faits ? On l'ignore.

Bannis sous la république, les juifs revinrent toutefois à une date indéterminée sous l'empire. Cicéron les décrit, en 59 avant notre ère, comme un peuple nombreux, constituant des assemblées informelles dont il est recom­mandé de ne pas s'attirer l'animosité24. Des assertions qu'on trouve sous la plume d'historiens contemporains voudraient qu'ils fussent à nouveau chassés de Rome en l'an 19 par l'empereur Tibère. Trois textes antiques sur ce sujet ont fait l'objet d'exégèses approfondies. Tacite (v. 55-120), qui est notre source la plus ancienne, semblerait aussi, mais à première vue seulement, le plus précis sur la proscription :

«... On délibéra aussi pour savoir s'il fallait bannir les cultes égyptiens et juifs et les Pères [les sénateurs] prirent un sénatus-consulte ordonnant que quatre mille hommes d'origine servile [descendants d'esclaves] et affranchis, contaminés par ces superstititions [la religion égyptienne, sans doute le culte d'Isis, et le judaïsme] et ayant l'âge (p.67) requis, soient emmenés en Sardaigne pour y réprimer les brigandages ; s'ils périssaient, en raison du climat malsain, ce ne serait pas une grande perte ; quant aux autres, ils devraient quitter l'Italie si, avant une date fixée, ils n'avaient pas renoncé à leurs rites ineptes25. »

En réalité, ce texte est bien difficile à interpréter, car l'empire garantissait la liberté des cultes. Et qui étaient ces quatre mille descendants d'esclaves affranchis ? Pourquoi étaient-ils les seuls visés par le sénatus-consulte ? Seuls les hommes « d'âge requis », c'est-à-dire aptes au service mili­taire, étaient-ils donc affiliés aux cultes égyptien et juif ? Qu'en était-il des hommes plus âgés et des femmes ? Faut-il comprendre que les descendants d'esclaves affranchis étaient les seuls qui fussent attirés par les cultes orien­taux ? Combien comptait-on parmi eux d'adeptes du culte isiaque et combien du judaïsme ? Étaient-ce des convertis à proprement parler, ou simplement des sympathisants ? Qui étaient les « autres » qui devraient quitter l'Italie ? La célèbre concision de Tacite, bien illusoire ici, nous apprend seulement que quatre mille descendants d'affran­chis convertis au judaïsme furent déportés en Sardaigne. Quant au climat de cette île, relevons incidemment qu'il était à coup sûr moins méphitique que celui de Rome, alors entourée de marécages pestilentiels, véritables foyers de paludisme.

En résumé, il n'est pas question ici de la déportation de juifs, mais d'une bouffée d'impatience du Sénat à l'égard des cultes orientaux.

Contemporain de Tacite, Suétone (v. 69-125), confirme que Tibère interdit les cultes étrangers, spéciale­ment égyptien et juif26. La mesure ne vise donc pas les juifs, mais les cultes étrangers dans leur ensemble. Il pré­cise ce que sont « les autres » : ceux qui étaient de ce même peuple ou de croyances semblables (similia sec-tantes). On imagine sans peine que, dans cette capitale déjà rongée par des intrigues et des rivalités souvent san­glantes, Tibère décide d'en finir avec tous les Orientaux, mages chaldéens, Égyptiens diseurs de mystères pythago­riciens, devins de Syrie ou de Babylonie, juifs pratiquant des rites et sacrifices étranges. L'agitation inhérente aux Romains est déjà assez grande sans qu'il faille recourir à des piments exotiques. (…)

(p.68) Le juif est dès lors banni de la cité. Certes, Tacite n'en est pas responsable : il n'est que le porte-parole, particuliè­rement véhément, d'un état d'esprit qui va se répandre jus­qu'à la reprise de l'Empire romain par le christianisme. Le monothéisme garant de l'identité juive s'est heurté à l'immense muraille du polythéisme romain. Or, le juif ne peut pas s'abstraire de ce monde hostile. La totalité du monde est romaine ; où se réfugierait-il ?

À ces deux raisons s'en ajoute une autre, qui est le statut fiscal particulier des juifs, et qui va déclencher une tragédie atrocement prémonitoire.

 

(p.75) 4. Le massacre d'août 38 à Alexandrie, premier pogrom de l'histoire

LES PRIVILÈGES FISCAUX DES JUIFS D'ALEXANDRIE — LA BRISURE ENTRE L'ÉLITE ET LA MASSE DES JUIFS — DES NOUVEAUX EFFETS PER­VERS DE LA SEPTUAGINTE ET DE L'IMAGE FAUSSE DES JUIFS QU'ELLE RENFORÇA CHEZ LES HELLÈNES — L'AVÈNEMENT DE CALIGULA, LE RÔLE DÉSASTREUX DU PRÉFET FLACCUS ET L'AFFAIRE DE LA ROYAUTÉ D'AGRIPPA — L'AFFAIRE DES STATUES DE CALIGULA DANS LES SYNA­GOGUES — INSTAURATION DE L'ANTISÉMITISME à ALEXANDRIE — LE POGROM DU QUARTIER DELTA — LES JUIFS DEVIENNENT DES CITOYENS DE SECONDE CLASSE — LEUR EXPULSION DE ROME PAR CLAUDE

Lors de sa visite à Jérusalem, Alexandre avait, on l'a vu, concédé aux juifs un statut fiscal particulier, en Pales­tine aussi bien que dans les autres communautés juives du monde hellénistique, et il les avait invités à s'installer dans les autres cités de son empire. La colonie juive d'Alexan­drie avait donc crû dans des proportions considérables : entre 200 000 et 400 000 âmes.

Les conditions dans lesquelles les juifs étaient venus à Alexandrie ne semblent cependant pas avoir été aussi civiles, ni même pacifiques l. La première inscription témoignant clairement de la présence de juifs à Alexandrie remonte au premier des Ptolémées, rois d'Egypte, Ptolé-

(p.76) mée Ier Soter (304-285 avant notre ère)2. Il se serait agi de 100 000 prisonniers, ramenés de Judée après la prise de Jérusalem, et dont 30 000 auraient été en état de porter les armes. Les 70 000 autres, vieillards et enfants, auraient été donnés comme esclaves aux soldats macédoniens. Ces sol­dats auraient été affranchis par Ptolémée II Philadelphe (285-246 avant notre ère). Aucune mention n'est faite des femmes, ni du fait que les 30 000 conscrits de force étaient astreints à ne pas respecter le sabbat. Rien n'est dit non plus de l'encadrement religieux de ces 100 000 juifs, ni des mariages forcément mixtes qu'ils contractèrent, ni des enfants « bâtards » nés de ces unions. Mais cela n'entre évidemment pas dans les considérations des chroniqueurs anciens. Tout au plus peut-on supposer que les anciens établissements des juifs en Egypte avaient laissé à Alexan­drie quelques structures qui permirent à ces immigrés de force de ne pas se trouver trop dépaysés : après tout, tous les juifs ne parlaient pas grec — mais l'araméen — et, quels que fussent les charmes d'Alexandrie, ils ne pou­vaient compenser l'arrachement à leurs maisons et leurs familles.

Il faut observer ici que ce déplacement imposé de population — 100 000 personnes, c'était beaucoup de monde à l'époque — ne peut manquer d'éveiller des souve­nirs pénibles de l'époque moderne : en fait, il s'agissait d'une déportation en bonne et due forme.

Ce ne fut que progressivement que les juifs d'Alexan­drie acquirent un statut comparable à celui dont ils avaient bénéficié sous les Perses : ils recouvrèrent leurs finances autonomes et leur juridiction propre, le conseil des Anciens, soit un sanhédrin de soixante et onze membres, dirigé par un ethnarque qui était leur chef et ministre des Finances, et ils eurent leurs lieux de culte légitimes. Mais ils n'avaient pas droit de cité : ils ne pou­vaient se revendiquer comme alexandrins. Importés de force, ils étaient tout simplement tolérés et s'installèrent à l'est de la ville, entre la Nécropole et la mer, au pied de la colline de Rhakotis, dans le Quartier Delta (Alexandrie comptait cinq quartiers, chacun désigné par une des pre­mières lettres de l'alphabet). La ville, dit Philon, avait deux classes de citoyens 3. Il eût pu ajouter : « Et deux classes de juifs. »

(p.77) Paradoxalement, en effet, certains juifs jouissaient d'un statut extraordinaire, ainsi de la famille de Philon, le célèbre philosophe juif, dont l'un des frères, Caïus Julius Alexander, était alabarque, c'est-à-dire percepteur général des taxes et droits de douane et, de plus, jouissait excep­tionnellement, comme son nom l'indique, de la citoyen­neté romaine. Les Alexander étaient une famille de banquiers, ce qui doit, pour l'époque, s'entendre comme prêteurs, et qui témoigne que toutes les sphères de Rome n'étaient pas hostiles aux juifs, en tout cas pas aux riches. Néron, victime d'une mauvaise propagande propagée par Tacite, et exploitée ultérieurement par des auteurs igno­rants de la mauvaise foi viscérale de cet auteur, semble avoir été plutôt favorable aux juifs, du moins à ces juifs-la, et il n'est d'ailleurs pas exclu qu'il ait été influencé par sa femme Poppée, convertie au judaïsme comme on l'a vu plus haut.

Pour les juifs lettrés (et donc riches) de l'empire, hellé­nisés, mais fidèles à leur foi, de même que pour les Phari­siens de Jérusalem et le haut-clergé sadducéen, la religion ne devait plus être assimilée au nationalisme : entrés dans l'histoire, ils estimaient que la religion devait être arrachée justement à l'histoire, parce qu'elle était immanente. Pour eux, le judaïsme avait tout à perdre dans les convulsions des batailles, des guerres de succession et des intrigues menées avec ou contre les vainqueurs du moment. Le Dieu intérieur de Moïse n'était plus le Dieu des armées. La reli­gion juive était transcendante, universelle et éternelle. Ils n'estimaient pas qu'ils trahissaient Dieu en servant les puissances du moment, en l'occurrence les Romains. Cer­tains d'entre eux, tel Philon justement, ne s'efforçaient-ils pas de réaliser une vaste synthèse du judaïsme et de la philosophie grecque ? Celui-ci n'avait-il pas représenté dans sa Vie de Moïse le prophète fondateur comme le parangon des vertus hellénistiques ? Avec une belle can­deur, Philon feint d'ignorer le mépris dans lequel les intel­lectuels du monde romain tiennent le judaïsme, pour toutes les raisons qu'on a vues plus haut. Il aspire à une fusion entre le judaïsme et l'hellénisme, comme Maïmo-nide en rêvera plusieurs siècles plus tard — fusion qui ne s'opérera jamais.

Il y avait donc brisure entre l'élite et la masse des juifs.

(p.78) On mesurera dans les chapitres ultérieurs, et jusqu'au xxe siècle, le poids de cette brisure.

Le triple isolement, géographique, civil et culturel de cette masse des juifs fut déterminant dans l'aversion crois­sante des Hellènes et des Égyptiens à son égard : ils ne distinguaient pas, ou feignaient de ne pas distinguer, entre la minorité de juifs lettrés passés au service de Rome, comme Philon, Josèphe ou les rois juifs ; ces derniers étaient des juifs d'exception, presque plus des juifs. Quant aux autres, non seulement ils ne faisaient pas partie de droit de la cité, mais ils en étaient exclus de fait ; c'étaient des étrangers fondamentaux. « Les Égyptiens ont été les premiers à nous calomnier », écrit Flavius Josèphe, reven­diquant paradoxalement son appartenance à une collecti­vité dont il a dénoncé avec véhémence les éléments les plus actifs. Incidemment, on ne sait ce que Josèphe entend par « Égyptiens ». Sont-ce les gens d'Egypte dans leur ensemble ? Cela désignerait les Hellènes et les natifs égyp­tiens, car ces derniers n'avaient pas disparu : l'Egypte res­tait quand même peuplée d'Égyptiens. Et l'hostilité dont parle Josèphe existait, en effet, et elle était particulière­ment avivée par deux facteurs.

Le premier est le souvenir de l'attitude des juifs dans la guerre qui avait éclaté à la fin du me siècle avant notre ère entre les Ptolémées et les Séleucides pour le contrôle de la Palestine. Les troupes égyptiennes se battaient sous le commandement des Ptolémées, et elles avaient fait preuve de vaillance. De tant de vaillance, même, qu'elles avaient pris conscience de leur valeur intrinsèque, ce qui devait conduire plus tard à une série de rébellions égyp­tiennes contre les Ptolémées. Or, la majorité des juifs de Palestine et d'Egypte étaient, eux, favorables aux Séleuci­des ; ils constituèrent même à Jérusalem un parti forte­ment pro-séleucide. On les vit en Palestine courir au renfort des Syriens, qui se battaient dans les rangs des Séleucides, et assiéger une garnison égyptienne4. Pour les Égyptiens, les juifs n'étaient donc pas des alliés.

Le second facteur de l'animosité égyptienne à l'égard des juifs était le statut fiscal privilégié de ceux-ci : comme au temps des Perses, ils avaient, en effet, le droit de sous­traire de leurs impôts les sommes versées au Temple. Leur statut civil, de plus, les autorisait à ne pas travailler le jour (p.79) du sabbat, et comme les juifs détenaient un certain nombre de métiers, leurs clients étaient contraints ce jour-là à l'inactivité. Non seulement les juifs n'étaient pas des amis, mais de plus ils étaient privilégiés par le pouvoir.

La situation, déjà explosive, le devint encore plus quand, en 32, Tibère nomma un de ses familiers préfet d'Egypte, titre équivalant à celui de vice-roi. Celui-ci, Aulus Avilius Flaccus, était un bureaucrate compétent et rusé, qui, selon son accusateur même, Philon, mit de l'ordre dans l'administration égyptienne, civile et militaire et fut un excellent gouverneur. Quand Tibère mourut et que Caligula lui succéda, Flaccus tomba dans une pro­fonde dépression : il avait perdu son plus puissant protec­teur et il se trouvait soudain vulnérable. En effet, il avait participé à la conspiration contre la mère de Caligula, à la suite de quoi celle-ci avait été mise à mort ; pareille faute allait à coup sûr lui attirer les sévices du nouvel empereur. Quand Flaccus apprit de surcroît que Caligula avait fait exécuter le propre petit-fils, puis le conseiller de Tibère, Macro, son angoisse atteignit le point culminant : sa propre disgrâce n'allait plus tarder.

Ce fut alors qu'il décida de se rallier aux Alexandrins : ils avaient apprécié sa conduite des affaires, ils l'apprécie­raient encore plus s'il cédait à leur antisémitisme et persé­cutait les juifs. Ces derniers feraient donc office de boucs émissaires. L'occasion se présenta bientôt. Caligula venait de concéder à son ami Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, la royauté d'un tiers des provinces de Palestine sur lesquelles ce dernier avait régné, à savoir la Galilée, la Batanée et la Trachonitide. De plus, Caligula avait décon­seillé à Agrippa de gagner son nouveau royaume par la voie de mer la plus directe, soit Brindisi-Tyr. Ce trajet était, en effet, long et périlleux ; mieux valait rallier d'un trait Alexandrie et, là, attendre des vents propices pour se rendre à Tyr.

Parvenu à Alexandrie, Agrippa gagna discrètement sa résidence, chez l'alabarque Lysimaque Alexandre, auquel il vouait une gratitude justifiée, ce dernier lui ayant jadis prêté de grosses sommes. Flaccus se trouva offensé et outré que le favori de l'empereur ne lui eût pas rendu visite ; il se laissa gagner par l'agitation malveillante des Alexandrins, indignés, eux, de ce qu'on eût donné un roi aux juifs. Il (p.80) commença par interdire le sabbat, ce qui était une pure pro­vocation. Recourant aux services de trois pamphlétaires antisémites, Denys, le greffier Lampon et le gymnasiarque Isidoros, il lança ensuite une campagne de calomnies contre Agrippa, ainsi que contre Philon et sa famille, pour discréditer les juifs les plus influents de la ville en attendant de persécuter les autres. Puis, afin de se gagner les faveurs de l'empereur, il proposa de dresser des statues de Caligula dans les synagogues, autre provocation manifeste, les juifs étant farouchement hostiles à l'idolâtrie.

Les juifs rétorquèrent en fermant leurs synagogues. Flaccus publia un édit qui, pour la première fois, les décla­rait étrangers à Alexandrie, ce qui les privait du droit de résidence. Excités par les pamphlétaires, les Alexandrins se lancèrent à leur tour dans une campagne d'injures contre Agrippa. La cabale prit rapidement une ampleur inouïe. Les uns se mirent à crier qu'Agrippa était en fait venu prendre possession de la ville même d'Alexandrie et s'indignèrent de ce que le préfet demeurât passif; les autres allèrent chercher un idiot baveux qui s'appelait Carabbas, le couvrirent d'un manteau de pourpre, le cou­ronnèrent d'un diadème, lui donnèrent un roseau pour sceptre, puis l'installèrent sur un vieux char tiré du Musée et qui n'avait pas servi depuis Cléopâtre. L'ayant flanqué de gardes du corps de comédie, ils le tirèrent en cortège jusqu'au Gymnase en emplissant les rues de lazzis et d'im­précations,                                                       w

Flaccus ne fit rien pour arrêter ces nomeries ; bien au contraire, il ordonna d'arrêter trente-huit membres du Conseil des Anciens, de les mettre nus, puis fouetter, et confisqua leurs biens. Ensuite, prétextant que les juifs conspiraient pour déclencher une guerre civile et cachaient des armes chez eux, il envoya l'armée fouiller leurs maisons ; on n'y trouva pas une seule arme.

La populace — car, précise Philon, ce n'étaient pas les gens aisés qui avaient organisé ces désordres, mais une plèbe comme en comptent tous les ports du monde — détourna alors sa vindicte contre les juifs : elle les enferma dans le quartier Delta, les réduisant ainsi à la famine, puis elle se jeta sur leurs commerces et les pilla. Ceux des juifs qui étaient sortis du quartier Delta pour aller acheter des vivres furent massacrés par la foule en délire, certains

(p.81) furent traînés à travers la ville par une corde attachée à un pied, d'autres assommés, torturés, crucifiés, écorchés vifs, leurs cadavres furent démembrés et foulés aux pieds, ou bien ils furent brûlés vifs sur des bûchers de bois vert, afin d'être asphyxiés en même temps que brûlés (sinistre ébauche de massacres ultérieurs). Des familles entières furent ainsi exterminées, vieillards, femmes, enfants au sein, sans distinction d'âge ni de condition. Ce fut le pre­mier pogrom de l'histoire. Le nombre des victimes n'est cité par aucun auteur5. Ce déchaînement insensé de folie meurtrière cadre mal avec une certaine image du raffine­ment hellénistique, surtout alexandrin, qui flatte les imagi­nations contemporaines : plusieurs ouvrages sur l'antisémitisme antique ne lui consacrent que deux ou trois lignes.

Deux ans plus tard, au début de l'an 40, alarmés par la campagne que des antisémites comme Apion menaient auprès de Caligula pour les réduire quasiment en escla­vage ou les chasser de la ville, et espérant restaurer leur condition d'antan, les juifs envoyèrent à l'empereur une mission conduite par Philon. Caligula avait décidé de se faire ériger une statue sur le parvis du Temple de Jérusa­lem. Agrippa Ier, venu à Rome pour remercier l'empereur de la royauté qu'il lui avait donnée, eut le courage de plai­der la cause des juifs, dont il était le roi, mais n'obtint qu'un sursis à l'érection de la statue.

Caligula fit lanterner la délégation plusieurs mois, avant de la recevoir dans les jardins de Mécène, sur l'Es-quilin. Les juifs assistèrent à une explosion d'antisémi­tisme de l'empereur. D'entrée de jeu, il les invectiva et les accusa d'être des ennemis des dieux parce qu'ils refusaient de le reconnaître lui-même comme dieu. À part cela, il semble s'être surtout intéressé aux raisons pour lesquelles les juifs refusaient de manger du porc, décidément une obsession romaine. Apion, qui était présent, excita encore l'animosité de l'empereur et, lorsque Philon voulut lui répondre, Caligula le lui interdit et lui ordonna de se reti­rer de sa présence6.

L'assassinat de Caligula, le 21 janvier 41, aurait dû mettre fin à la menace de sévices romains contre les juifs, qui auraient sans doute été épouvantables, à Alexandrie, mais également en Palestine et dans les autres grands (p.82) centres de l'empire. Mais il faillit avoir d'abord un effet inverse : quand les Alexandrins apprirent l'assassinat de Caligula, fin mars ou début avril, la rumeur se répandit que c'étaient des juifs de Rome qui l'avaient tué, et les Hel­lènes s'apprêtèrent à reprendre leurs massacres. Cette fois, le préfet y mit bon ordre. Peu après arrivait un édit de Claude, successeur heureusement plus mesuré du mono-mane Caligula.

Dans cet édit aux Alexandrins, Claude rétablit la liberté de culte des juifs, déjà concédée par Auguste, et annule tacitement le projet d'érection de statues impé­riales dans les lieux de culte juifs : ces statues seront bien érigées, mais en ville, et ne donneront pas lieu à un culte spécial. Il cite à deux reprises « la folie de Gaïus » [Cali­gula], qu'il rend responsable des massacres et il met en garde les Alexandrins (entendons : les Hellènes, Macédo­niens, Thraces, Chypriotes, Ioniens, et les Égyptiens) et les juifs contre le déclenchement de tout nouvel incident. Toutefois, il recommande aux juifs de ne plus demander de nouveaux privilèges (en l'occurrence, une citoyenneté alexandrine particulière 7), et de ne plus envoyer à Rome d'ambassades distinctes de celle des Alexandrins. Enfin, il inverse les dispositions d'Alexandre le Grand : les juifs sont priés également de ne pas faire venir de coreligion­naires de l'étranger. Sous-entendu : « Vous êtes assez nom­breux comme cela. »

Pour faire bonne mesure, Claude condamne à mort Isidoros et Lampon, deux des agitateurs antisémites qui avaient, à l'instigation de Flaccus ou peut-être excitant ce dernier, contribué à déclencher le massacre de 38. L'ins­truction de leurs cas est menée tambour battant, les 30 avril et 1er mai 41 — ce qui prouve l'importance que l'empereur attribuait à l'affaire — et l'exécution de la sen­tence suit de près. À l'évidence, Claude agit rapidement afin de restaurer le calme. Il faut dire qu'Isidoros a aggravé son cas en essayant de discréditer l'empereur lui-même : il l'a traité de fils de juive 8...

Reste que les intentions de Claude ne furent pas, apparemment, interprétées favorablement par les juifs. Les Actes des Apôtres, en effet, rapportent que Claude ren­dit un édit qui ordonnait aux juifs de quitter Rome9.

Même si Claude restaura bien le statut des juifs, et (p.83) avec une certaine générosité, un point était désormais acquis : il existait dans l'empire, et jusqu'au palais impé­rial, un véritable antisémitisme, et celui-ci avait droit de cité. Tous les grands centres de l'empire étaient le siège de tensions plus ou moins vives entre les juifs et les non-juifs. Il était admis qu'on pût détester les juifs jusqu'à les massa­crer, pour la seule raison qu'ils étaient juifs. Les murs de Rome, et sans doute d'autres cités impériales, se couvri­rent de graffiti montrant une tête d'âne, le dieu qu'ado­raient les juifs selon les calomnies (certaines versions montrent un âne crucifié, les Romains ne faisant pas de différence entre juifs et chrétiens)10.

Le christianisme n'y était pour rien : dans les années quarante du Ier siècle, il était inexistant, et une poignée de sectateurs de Jésus eût été bien incapable d'influencer l'empire. Non, le schéma de cet antisémitisme « de base » est simple : pour les Romains, la culture romaine était la plus riche du monde et ceux qui refusaient d'y être assujet­tis ne pouvaient être que des ennemis de l'empire et des barbares. Rome avait hérité du totalitarisme intellectuel des Grecs, et notamment de Platon : la cité devait être homogène — adjectif qui correspond à ce qu'on appelle de nos jours le « politiquement correct ». Un être humain n'était pas considéré comme tel, mais d'abord comme féal de la civitas romana. S'ils ne l'étaient pas, les juifs se ran­geaient donc parmi les ennemis, les impies ou les barbares — ou les trois. Habitants de seconde classe de l'empire, ils étaient en butte à une suspicion constante. Dès lors, on toléra le recours à la calomnie, à la haine irraisonnée et au meurtre contre eux, sans s'aviser que cette bassesse cri­minelle infectait ses propres auteurs. Ce sont des traits que l'on retrouvera, mais exacerbés, dans l'Empire romain d'Orient et qui mèneront à la cascade de schismes et d'hé­résies nés de la rigidité morale et de l'arrogance. À cette différence près que c'était un antisémitisme culturel et politique, et non pas religieux.

Tout le prestige dont nous avons par la suite pieuse­ment recouvert l'Empire romain ne saurait masquer le fait fondamental que la tolérance était inconnue à Rome, parce qu'il n'y avait pas d'humanisme romain : la philoso­phie n'y avait pas véritablement droit de cité, elle non plus. « Les philosophes passaient couramment pour des (p.84) citoyens peu sûrs, voire subversifs, ce qui, à Rome, ne fut jamais une recommandation », écrit Jerphagnon, qui ajoute : « Dion de Pruse, du temps qu'il était encore rhé­teur, les voyait comme "les ennemis mortels de toute vie sociale" et souhaitait carrément qu'on les mît au ban de l'humanité. » Comme les juifs. L'exaltation de la polis, enflée de l'assurance de défendre la seule religion possible au monde, ne pouvait mener qu'à celle du politique.

Nous confondons, à l'ère moderne, des auteurs res­pectés (et souvent peu respectables) avec les philosophes, terme vague. Mais « ni Tacite, ni Suétone, ni Dion Cassius ne veulent de bien aux gens à barbe et à manteau », rap­pelle encore Jerphagnon. Si quelques Romains, comme l'empereur Claude, ont témoigné d'une certaine humanité à l'égard des juifs, ils ne l'ont pas fait par respect de l'indi­vidu, mais par générosité personnelle (et aussi pour avoir la paix dans des provinces éloignées de l'empire). Il n'y avait pas non plus de démocratie à Rome, et pas plus sous l'empire qu'aux temps des rois et de la république. Comme l'avait d'ailleurs écrit Aristote : « Au-delà de cent mille hommes, il n'y a pas de démocratie. » Rome n'était pas seulement hégémonique, mais aussi hégémoniste. La civi­lisation dont l'Occident a fait un modèle est une fiction, et ce point est essentiel dans une étude générale de l'antisé­mitisme : l'essence même de la romanité est tyrannique et l'analogie entre la culture romaine et la Kultur germanique est frappante ; l'une et l'autre sont des terreaux idéaux pour la formation de mentalités criminelles telles que l'an­tisémitisme.

Le malheur est que cette disposition d'esprit allait contaminer justement ceux qui se déclaraient ennemis du « paganisme » et qui prétendaient renouveler l'histoire par la vertu de charité, au nom des valeurs du juif Jésus.

 

(p.89) 5. Les massacres de 66, 70, 115 et 132

LA GUERRE DES DEUX NATIONS — LE PARADOXE DE TIBÈRE ALEXANDRE, FONCTIONNAIRE JUIF « ANTISÉMITE » — CINQUANTE MILLE JUIFS MASSACRÉS À ALEXANDRIE EN 66 — LA CLÉ DU DÉSASTRE JUIF DANS L'ÈRE PRÉ-CHRÉTIENNE : LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM - L'HORREUR APOCALYPTIQUE DU SIÈGE : LES ZÉLOTES JUIFS TUENT DES JUIFS — LES FLAQUES DE SANG DANS LES COURS SACRÉES — 117 : NAISSANCE DU PREMIER GHETTO — LES CINQ CENT QUATRE-VINGT MILLE MORTS DE L'AN 132 — LA VILLE SAINTE DEVIENT LA ROMAINE AELIA CAPITOLINA : LES JUIFS Y SONT INTERDITS DE SÉJOUR

Le pli était pris : en un peu plus d'un demi-siècle, trois conflits sanglants devaient opposer les juifs aux Romains : en 66 sous Néron, en 115 sous Trajan et en 132 sous Hadrien. Toutefois, ce n'était plus un affrontement pri­maire et local entre deux communautés culturelles, les Hellènes d'Alexandrie et les juifs venus d'un monde très ancien : les esprits avaient changé, mais pour le pire.

 

(p.151) /Rome/

Leurs propres tribulations n'incitaient certes pas les ckétiens à la mansuétude à l'égard des juifs. Bien au contraire, leur campagne antijuive prenait de l'ampleur. Au ne siècle, un texte intitulé l'Epître de Barnabe, à laquelle deux auteurs de taille, Clément d'Alexandrie et Origène, prêtaient une autorité canonique, se livrait à des distor­sions étonnantes dans l'interprétation de la Torah :

« Et quelle figure percevez-vous dans ce commande­ment fait à Israël qui veut que les hommes coupables des pires fautes amènent une génisse, l'égorgent et la brûlent ; que des enfants ramassant alors la cendre la versent dans des urnes, qu'ils enroulent autour d'un bois la laine écar-late (encore une figure de la croix, avec la laine écarlate) et l'hysope, et qu'ils aspergent ainsi le peuple pour le puri­fier de ses péchés ? Remarquez la simplicité de ce langage. La génisse désigne Jésus et les pécheurs qui viennent l'im­moler sont les mêmes qui l'ont conduit à la mort. Et désor­mais, c'en est fait de ces hommes, c'en est fait de la gloire des pécheurs3... »

L'abolition de la Loi est la plus grande obsession des auteurs chrétiens primitifs : « Persister jusqu'à ce jour à vivre selon la Loi, c'est avouer n'avoir pas reçu la Grâce », écrit ainsi Ignace d'Antioche aux Magnésiens 4.

Quelque deux siècles plus tard, l'antijudaïsme monte de plusieurs crans dans la violence. Le plus véhément des antijudaïstes chrétiens (et sans doute le plus mal nommé) esta coup sûr Jean Chrysostome (« Bouche d'Or »), le plus révéré des Pères de l'Église d'Orient et saint de son état posthume, celui dont on louait à l'envi « la beauté spiri­tuelle » des sermons. Au rv6 siècle donc, ce théologien ins­piré raconte que les juifs « avaient construit un bordel en Egypte, qu'ils faisaient furieusement l'amour avec les Bar­bares et adoraient des dieux étrangers5 ». « Athées, idolâ­tres » (singulière contradiction dans une bouche d'or), «infanticides, lapidateurs de leurs propres prophètes et coupables de dix mille horreurs », poursuit le même Chry­sostome. Apostats, déicides, païens, corrompus, et désor­mais tenanciers de bordels, tels seraient donc les juifs. Et les orateurs  chrétiens  renchérissent  sur  leur  maître, jamais à court d'insultes dégradantes quand ils veulent (p.152) rabaisser les juifs, et même sous le feu des invectives païennes. Les plus venimeux des antisémites du xxe siècle n'ont, comme on le voit, rien inventé.

On emplirait une encyclopédie des discours des auto­rités morales et religieuses chrétiennes, accusations, injures et déblatérations diverses écrites et publiées contre les juifs, qui étaient lues aux fidèles, diffusées, déformées, amplifiées, attisant la haine la plus bestiale, même plus religieuse. Comme on l'a vu plus haut, la traduction de l'Ancien Testament en grec avait été un moment funeste de l'histoire du judaïsme, parce qu'elle fournissait constamment des armes aux chrétiens pour « prouver » la bassesse du peuple juif, qui avait essayé d'assassiner Moïse (ce qui était une interprétation pour le moins tendan­cieuse du passage de l'Exode XVII, 4, où Moïse déclare à Dieu qu'il craint de se faire lapider) et avec lequel Dieu avait rompu son alliance (ce qui était faux). Les effets per­vers de la Septuaginte n'en finissaient pas de se répercuter à travers les siècles.

Sous ces avanies de charretiers et ces diatribes contournées, proférées du haut des chaires et à l'ombre de la puissance impériale, triomphait une rhétorique particu­lièrement perverse qui consistait à s'emparer des impréca­tions des prophètes juifs contre leur peuple (et elles ne manquent pas) pour prouver que le peuple juif avait failli à son alliance avec Dieu et que c'était le peuple des gentils qui l'avait remplacé comme Peuple élu. L'Église se substi­tuait ainsi à l'Israël historique pour devenir l'Israël céleste, et Eusèbe, évêque de Césarée, auteur entre autres de la prolixe Préparation évangélique (quinze volumes), préten­dait ainsi, à la fin du IVe siècle, qu'Abraham, Isaac et Jacob n'étaient pas des juifs, mais qu'ils appartenaient comme les chrétiens à une « race universelle » et à l'Église éter­nelle et prédestinée. On enlevait donc aux juifs jusqu'à leurs patriarches et à leurs livres sacrés.

Pour compliquer les choses, un syncrétisme surpre­nant, le judéo-christianisme, mâtiné de gnosticisme, fleu­rissait aux franges du christianisme, se nourrissant et diffusant des évangiles non canoniques6, égarant les esprits chrétiens et juifs aussi bien, et suscitant la fureur des uns et des autres. Il existait déjà du temps de Paul; c'était à ces chrétiens qui ne voulaient pas abandonner (p.153) complètement le judaïsme que s'adressait l'admonition radicale de YÉpître aux Calâtes (1,8) : « Si n'importe qui, si nous-mêmes ou un ange du ciel venait prêcher un évangile différent de celui que nous vous avons prêché, il sera ban­ni. » Mais la dissidence était tenace.

Cependant enfin le christianisme prévalait lentement contre le paganisme, et les juifs le vérifièrent à la mitraille d'édits impériaux qui, non seulement leur retirèrent les privilèges concédés par les païens, mais encore les rabais­saient en termes injurieux au rang d'humains inférieurs. Après le concile de Nicée, en 325, l'hystérie antijuive redoubla de fureur. Le Christ ayant été défini comme « Di­vinité de la Divinité, Lumière de la Lumière, Vrai Dieu du Vrai Dieu, consubstantiel avec le Père », le reproche le plus courant qu'on adressait aux juifs était celui de « déicides ». On ne pouvait trouver meilleur prétexte à leur persé­cution.

Tout commença le 18 octobre 315, lorsque Constantin interdit aux juifs de prendre des mesures contre leurs coreligionnaires convertis au christianisme, et par la même occasion prit lui-même des mesures pour découra­ger les chrétiens de se convertir au judaïsme.

Le 7 mars 321, Constantin décida que le dimanche serait le jour officiel de l'empire. Apparemment, ce n'était pas une mesure spécifiquement dirigée contre les juifs, mais Constantin n'était pas assez sot pour ignorer qu'elle leur enlèverait un jour de travail, car jusqu'alors, tout le monde avait travaillé le dimanche ou le jour qui lui plai­sait. Puisque les juifs s'abstenaient de toute activité le samedi, ils s'en abstiendraient aussi bien le lendemain.

On ne connaît pas exactement la date à laquelle la juridiction byzantine décida que les juifs qui circonci­saient leurs esclaves les affranchissaient du même coup, si l'on peut dire. Les juifs, en effet, suivant les prescrip­tions de la Torah, circoncisaient leurs esclaves, sans doute par prosélytisme, mais également pour les faire participer plus étroitement à la vie de leurs foyers. Il devint progres­sivement impossible pour les juifs d'avoir d'autres esclaves que des juifs. La mesure n'avait rien à voir avec une quel­conque mansuétude à l'égard des esclaves, encore moins avec une entreprise anti-esclavagiste, puisque les chrétiens eux-mêmes possédaient des esclaves. Elle visait à affaiblir (p.154) économiquement les juifs en les privant de la main-d'œuvre grâce à laquelle ils pouvaient maintenir leurs arti­sanats et leurs commerces.

Le 3 août 339, Constance, fils du bâtard Constantin le Grand et d'une aubergiste serbe de hasard, et héritier du trône impérial, décida que, si un juif achetait un esclave juif, celui-ci était automatiquement confisqué par le Tré­sor impérial. Les juifs, en effet, se seraient éventuellement accommodés d'avoir des esclaves non circoncis et, de fait, l'acceptèrent, mais il n'était pas question de leur concéder plus longtemps le privilège d'avoir des esclaves. De plus, la circoncision de l'esclave n'entraînait plus seulement son affranchissement automatique, mais la confiscation de tous les biens de l'acheteur juif et la peine de mort.

Constance promulgua deux autres lois selon les­quelles un chrétien qui épousait une juive se voyait confis­quer la totalité de ses biens par le Trésor impérial, et une chrétienne des fabriques impériales qui épousait un juif se voyait de facto renvoyée à ces fabriques, cependant que son mari était mis à mort.

Ce fut sous le règne de Gratien (375 à 383), que le christianisme devint vraiment religion d'État. Les membres du clergé juif furent sommés de renoncer à leurs fonctions tant qu'ils n'auraient pas accompli celle de col­lecteurs des taxes impériales, tâche particulièrement odieuse au peuple.

Théodose le Grand, le glouton hydropique qui vit ou crut voir les spectres de saint Jean et de saint Philippe montés sur des destriers blancs lui annoncer une victoire militaire, régna de 363 à 395. Il est censé avoir protégé les juifs. En fait, ce fut sous son règne que furent promul­guées des lois contre les juifs en des termes insultants qu'aucun empereur n'avait jamais utilisés : secte bestiale, feralis secta, trempant dans la honte ou turpitudo, sacrilège quand elle se réunissait et, pis que tout, décrivant les convertis comme des gens qui se polluaient eux-mêmes dans la contagion du judaïsme, Judaicis semet polluere contagiis. Même le IIIe Reich n'allait pas trouver de termes plus dégradants pour exprimer sa haine des juifs. L'igno­minie que les auteurs chrétiens prêtaient aux juifs fut à coup sûr égalée, sinon surpassée, par celle qu'ils expri­maient dans leur haine.

(p.155) Théodose, essayant de maintenir ses prérogatives de protecteur de tous les citoyens de l'empire, prétendit défendre les droits des juifs contre les persécutions des officiers impériaux. Il entra même dans une querelle qui pourrait présumer d'une certaine bonne foi, contre lévêque Ambroise de Milan, sorte d'ayatollah chrétien de son temps, qui soutenait le droit des chrétiens à brûler les synagogues7. Mais que signifiait défendre les droits des juifs quand l'empire lui-même promulguait des lois inter­disant la construction de nouvelles synagogues et la res­tauration des anciennes et qualifiant d'« adultère » le mariage entre juifs et chrétiens ?

Ses fils Honorius et Arcadius, qui se partagèrent son empire, renchérirent d'hostilité. Disons à leur décharge que c'étaient deux adolescents faibles, dont l'un, Arcadius, passe même pour avoir été débile. Ils étaient les instru­ments de régents, ministres, généraux et administrateurs. L'administration d'Honorius interdit aux juifs de détenir des fonctions officielles, et celle d'Arcadius, contemporain de Jean Chrysostome, autorisa la violation des sanctuaires juifs jusqu'à ce que les dettes des juifs responsables fussent payées8 ; entre autres vexations, elle interdit aussi aux juifs le droit de témoigner devant des tribunaux chrétiens. Sans doute lassés de leur propre hypocrisie, les chré­tiens de Byzance parachevèrent la dégradation civique des juifs en retirant au patriarche juif le rang de préfet préto­rien, jusqu'alors fonctionnaire de l'empire.

William Nicholls, dans son remarquable ouvrage Christian Antisemitism - A History ofHate 9, a tracé un sai­sissant parallèle entre les mesures de l'Empire chrétien d'Orient et celles du IIP Reich. Il en ressort que ce dernier n'a rien inventé dans sa persécution des juifs, sinon l'Holo­causte. L'état d'esprit est identique. Toutes les mesures antisémites de la Loi canonique de 306 à 1434 se retrou­vent quasiment mot pour mot dans la juridiction du IIIe Reich, de 1933 à 1941, de l'obligation de porter des insignes vestimentaires désignant les juifs, du IVe concile de Latran en 1215 (canon 68), à l'interdiction faite aux chrétiens de vendre des biens aux juifs, décrétée au synode d'Ofen en 1279. L'indéniable conclusion qui se dégage de ces mesures est que les juifs doivent être éliminés de la (p.156) société et que ceux qui resteront seront astreints à des conditions de parias.

En à peine plus d'un demi-siècle les juifs se trouvaient rabaissés au dernier rang de l'humanité, qui devait rester le leur pendant quelque sept siècles, jusqu'à la Révolution française, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la monarchie chré­tienne de droit divin. Jusqu'à la proclamation de l'État théiste (mais non athée, contrairement à un préjugé répandu) en 1789, la charité ne fut chrétienne que pour les chrétiens. De l'antijudaïsme, la chrétienté passa alors à l'antisémitisme caractérisé.

Les Empires chrétiens d'Orient et d'Occident ne pou­vaient reprocher aux juifs la rébellion politique : il n'y en eut pas. Depuis le triomphe du christianisme à Byzance, et jusqu'au xixe siècle, les juifs n'ont plus jamais témoigné d'ambitions politiques. L'unique motif de la persécution perpétrée avec une infatigable ardeur par les chrétiens est en principe religieux (mais on verra plus loin que ce pré­texte va couvrir le pillage et l'accaparement des biens juifs). Tout se passe comme si les chrétiens avaient réussi à persuader les juifs de l'indignité qu'ils leur prêtaient.

Les premières entreprises de la persécution furent officielles : elles visaient à détruire les structures écono­miques et juridiques de leurs établissements. La petite et la moyenne bourgeoisie juives étaient déjà affaiblies par la quasi-interdiction de posséder des esclaves, la classe riche fut affaiblie par les charges considérables du décu-rionat10. Il s'agit donc bien d'une entreprise organisée de destruction des communautés juives, dont le premier effet fut de pousser les moins vaillants des juifs à se convertir pour survivre.

Celle-ci fut suivie d'une entreprise également organi­sée d'élimination du judaïsme même : le baptême chrétien devint obligatoire pour tous les juifs dans plusieurs royaumes, Byzance évidemment (décret de 632), mais aussi la France (décret de 633) et l'Espagne (décret de 613). Ce durcissement était d'ailleurs préparé par les mesures des autorités à l'égard des lieux de culte : à Minorque en 418, la synagogue est détruite et les juifs contraints au baptême, même chose à Ravenne en 495, à Gênes en 500, à Clermont en 535... Les synagogues qui restent debout sont détruites en Palestine de 419 à 422, les (p.157) autres sont confisquées par les chrétiens, à Antioche en 423, à Rome et à Amida (Diyarbakir) en 500, à Caralis (Cagliari) et à Panorme (Palerme) en 590 u.

Quatre séries de lois impériales peuvent résumer cette volonté d'annihilation spirituelle et sociale des juifs : les lois de Constantin, les lois de Constance, les lois de Théo­dose et les lois de Justinien. Certes, d'autres minorités se trouvèrent astreintes aux mêmes lois : les Samaritains, les Manichéens, les hérétiques et les païens. Mais même s'ils étaient des hérétiques pour les juifs,  les  Samaritains étaient des juifs. Les manichéens ou disciples de Mani, un Perse qui vécut au ine siècle, prônaient un syncrétisme des doctrines pythagoricienne et platonicienne et de l'ensei­gnement de Jésus et tenaient essentiellement que deux principes gouvernent le monde, le bien et le mal, qui ne peuvent tous deux émaner du même dieu. Incidemment, ils offraient de la sorte leur solution à un problème qu'au­cune religion n'a résolu à ce jour. Mais s'ils étaient nom­breux, les manichéens n'étaient pas un peuple comme les juifs,   encore   moins   un  peuple   aux  traditions   aussi anciennes et dont le christianisme même était issu. Quant aux hérétiques, ils abondaient et représentaient un danger beaucoup plus considérable que les juifs, puisqu'ils propa­geaient leurs hérésies au détriment de la doctrine domi­nante, alors que le prosélytisme juif avait atteint le point zéro pour les raisons qu'on a vues plus haut. Mais les véri­tables ennemis étaient bien les juifs, de même que, dans les querelles de famille, les haines entre frères sont beau­coup plus intenses qu'à l'égard des étrangers.

Cette persécution systématique semblerait témoigner que les Empires chrétiens d'Orient et d'Occident avaient définitivement forfait à la culture hellénistique et avaient pris la succession directe de l'Empire romain. Mais ce n'est en fait qu'une apparence. Contrairement à un concept moderne aussi idéaliste qu'artificiel, la Grèce, l'hellénistique autant que la classique, n'avait pas été le modèle de tolérance qu'on imagine : le totalitarisme intel­lectuel, inhérent à tout discours et dénoncé au xxe siècle par Roland Barthes, s'y annonçait clairement dans le prin­cipe d'Aristote selon lequel « il y a les Grecs et les Barba­res », qui impliquait que toute civilisation siégeait en Grèce exclusivement et que le reste n'était que chaos. Dans

(p.158) sa Politique, Aristote précisait d'ailleurs le totalitarisme inhérent à sa conception du monde : « Nous ne devons considérer aucun des citoyens comme s'appartenant à lui-même, mais tous comme appartenant à l'ÉtatI2. » La Grèce avait difficilement toléré qu'on enseignât des philo-sophies différentes : l'exemple de Socrate en témoigne (ce même Socrate dont Nietzsche demandait s'il n'aurait pas été juif...). Les cités grecques avaient de justesse évité l'écueil d'une philosophie d'État. La Rome chrétienne y achoppa.

Une fois de plus, les juifs étaient démunis de tout moyen de résistance : trop peu nombreux, sans terre, sans armée, ils se heurtaient partout à la présence impériale. S'ils fuyaient, il fallait que ce fût quasiment pour la Lune, l'Asie ou l'Afrique non romanisée. L'Amérique n'avait pas encore été découverte. Ils étaient condamnés à la sujétion quasi universelle. Et de surcroît, ils étaient victimes de la plus grande spoliation culturelle de l'histoire du monde : le christianisme leur avait pris leurs Livres, l'Ancien Testa­ment, en clamant avec fureur que tous les termes de ces Livres les condamnaient. Ces Livres n'étaient plus à eux. La Bible, la Torah même des juifs, écrite par des juifs, n'était plus aux juifs, elle appartenait désormais au chris­tianisme. Les juifs ne pouvaient même plus citer leurs saints Livres, on les taxait d'imposture.

Par ailleurs, en investissant Rome, le christianisme s'était approprié le gigantesque héritage gréco-romain (surtout le grec), Aristote, Platon, Virgile, tout en sacca­geant à l'occasion ses trésors artistiques, temples et sta­tues, sans parler des manuscrits, lors de ses poussées de fièvre iconoclaste 13. En occupant les territoires où l'hellé­nisme avait fleuri, les Romains, eux, en avaient tout sim­plement adopté la culture et les œuvres d'art, qui leur servaient de modèles suprêmes. Le christianisme, lui, pré­tendit surpasser l'héritage gréco-romain et le revivifier par sa théologie. Cette vaste entreprise de colonialisme cultu­rel rejetait de fait le judaïsme, père du christianisme, dans les ténèbres extérieures : n'avait-il pas, lui-même, rejeté jadis l'hellénisme ?

Le judaïsme est de nouveau décrit comme « archaï­que », reproche qui sera décliné sur tous les modes pen­dant des siècles, jusqu'à Voltaire et au-delà. Le juif fera (p.159) désormais figure d'attardé, quasiment de sauvage qui s'ob­stine dans ses croyances malsaines et ses mauvaises manières, au lieu de confesser son erreur pour être admis à la Grande Cène du christianisme. Or, c'est un vicieux que celui qui s'entête dans son erreur ; dans le meilleur des cas, c'est un sot et, dans les autres, un être mauvais.

Culturellement spolié, le juif est de surcroît, dès Byzance, un individu de second ordre, exclu de l'apo­théose spirituelle du christianisme. Ainsi s'est créé un pli qui perdurera deux millénaires.

En menant cette entreprise impérialiste, l'Église ne faisait qu'appliquer le système politique défini par saint Augustin dans La Cité de Dieu. Dans la lignée directe de La République de Platon, et dans le culte de l'ordre divin qui imprègne toute son œuvre, Augustin avait remplacé le bien public par le culte de cet ordre. Pour Augustin, l'« amour de soi jusqu'au mépris de Dieu » avait bâti la Cité terrestre et l'amour de Dieu, ainsi que « la promesse de la Rédemption » devait bâtir la Cité céleste. D'où la notion développée ultérieurement d'un pontife suprême qui régissait les deux Cités. Notion qui, comme on sait, fut vouée à l'échec, « le pape exerçant le pouvoir temporel et l'empereur cherchant à participer au pouvoir spirituel14 ».

Le christianisme, lui, adoptait et imposait le modèle romain du centralisme étatique jusque dans le domaine philosophique. De fait, il n'était même plus besoin de phi­losophie, puisque le christianisme répondait à toutes les questions. On retrouve là le rejet romain de l'humanisme décrit plus haut : l'État romain païen offrait au christia­nisme un moule idéal dans lequel il pouvait se couler avec aisance. Ainsi naquit la première tyrannie intellectuelle du monde. Beaucoup trop proche du christianisme auquel il avait fourni sa généalogie et ses lettres de créance, le judaïsme ne pouvait pas plus être toléré dans l'Empire chrétien que les grandes hérésies chrétiennes telles que l'arianisme et le gnosticisme.

Ce n'était pas le seul judaïsme qui était en cause, mais la totalité des communautés non chrétiennes, schisma-tiques, hérétiques, païennes et autres, juifs compris bien entendu. La persistance des persécutions contre les juifs tint à leur étonnante résistance. Les schismes et les héré­sies étaient soumis à l'épreuve du feu. Ou bien ils étaient (p.160) assez forts pour résister, comme on le vit avec l'Ortho­doxie, et ils se taillaient alors des territoires inexpu­gnables, ou bien ils étaient écrasés (et le « Pluquet », fameux Dictionnaire des hérésies, montre le vaste nombre de ceux qui furent, en effet, écrasés). Les juifs n'étaient pas schismatiques : ils le paraissaient. Ce fut assez pour les jeter dans le troupeau des persécutés.

Toutefois, s'il y a un procès à faire en matière d'antisé­mitisme, ce n'est pas en dernier recours celui de l'Église, mais celui de l'héritage gréco-romain, qui demeure jusqu'à nos jours bien plus un territoire sacré qu'un lieu d'études véritablement critiques. Il est vain d'opposer Aristote et Platon aux papes au nom d'un humanisme qui fut forgé tardivement : ils participent tous au même totalitarisme de la pensée. À ceci près qu'Aristote ne détint pas le pou­voir (il fut le précepteur d'Alexandre) et que Platon, qui décampa prudemment après le procès de Socrate, ne fut que le conseiller du tyran Denys de Syracuse.

L'histoire ne peut pas s'écrire seulement d'un point de vue moderne : comme le relève Jean B. Neveux, « les historiens évitent mal une vision téléologique des événe­ments, la "fin dernière", la meta, étant leur propre temps 15 ».

On eût certes pu plaider la tolérance. C'est oublier que, telle que nous l'entendons (et la pratiquons si peu) au xxe siècle, c'est une notion essentiellement moderne, admise virtuellement, grâce à un universalisme médiati­que 16. Elle était difficilement défendable dans une époque de convulsions incessantes comme celle qui suivit la chute de l'Empire romain et dans les siècles suivants : tolérer les arianistes, marcionites et autres montanistes, ainsi que les juifs, exposait à des insurrections sans fin. Augustin l'avait écrit haut et clair dans La Cité de Dieu : l'État païen avait eu le tort de tolérer toutes les philosophies. « Le vrai s'y enseigne avec le faux, et peu importe au diable, son roi, quelle erreur triomphe, puisque toutes conduisent pareil­lement à l'impiété », écrit Etienne Gilson 17. « Le peuple de Dieu n'a jamais connu pareille licence, car ses philosophes et ses sages sont les prophètes qui parlent au nom de la sagesse de Dieu. » Animé de l'éternel et effroyable opti­misme de ceux qui défrichent les avenues de l'Âge d'or, Augustin chargea même l'historien Orose de faire l'inven-

(p.161) taire des tribulations subies par les peuples païens, parce qu'ils étaient éloignés de la Vérité de la Cité de Dieu. Désormais, le monde chrétien allait vivre dans la paix bienheureuse de la lumière céleste. Après de telles pré­misses, il ne pouvait évidemment rien en être.

De l'époque romaine au xixe siècle, toutes les civilisa­tions, toutes les cultures et toutes les religions n'ont connu que la loi du glaive : elles ne s'y sont pas résignées, elles l'ont choisie et l'ont érigée en principe légitime. Toutes ont ainsi jugé  l'esclavage   équitable ;   toutes     judaïsme compris — ont estimé qu'il était normal de priver un être humain de sa liberté physique et morale, et de l'assujettir à ses volontés et à ses coutumes. Le judaïsme a ainsi imposé la circoncision à des esclaves qui n'étaient pas juifs. La tolérance au sens moderne du mot, le respect d'autrui tel qu'il avait été enseigné par Jésus au Ier siècle, était inconcevable : ce furent des États chrétiens qui prati­quèrent la traite des noirs jusqu'au xixe siècle, en toute impunité et la conscience tranquille.

Faut-il exonérer toutes les injustices et les horreurs du passé parce que les coupables ont été eux-mêmes victimes d'un état d'esprit irrésistible ? Certes non, mais nous ne disposons pas de toutes les pièces et ce genre de procès s'instruit toujours selon des lois rétroactives. Les erreurs de la chrétienté qui ont fait l'objet de ce chapitre et feront l'objet du suivant comportent néanmoins une leçon : le totalitarisme   idéologique   entraîne   immanquablement l'abaissement intellectuel parce qu'il mutile le coupable autant que la victime. Nous en avons connu des exemples éloquents au cours de ce xxe siècle : les soixante-dix ans de l'empire   communiste   d'URSS,   les  douze  ans   du IIIe Reich et le demi-siècle déjà écoulé de l'empire commu­niste forgé par Mao Zedong. L'Empire chrétien d'Orient et d'Occident en était le précurseur ; il représente l'un des moments les plus ténébreux de l'histoire des civilisations. L'intérêt en est que sa leçon dépasse le problème de l'anti­sémitisme.

Mais l'antisémitisme chrétien se distingue entre toutes les persécutions par la durée d'un mensonge qui s'est servi de l'image d'un Dieu de charité pour mettre en œuvre l'inhumanité. Une inhumanité d'autant plus obsti­née qu'elle se croyait porteuse d'une parole révélée. Il est

(p.162) certain que, sans totalitarisme, le christianisme eût dis­paru. Reste à savoir si sa survie n'a pas été entachée juste­ment par son totalitarisme. Reste à savoir, à l'aube d'un autre siècle, s'il est possible que la foi puisse exister et ne pas être totalitaire. Reste à savoir si l'amour de Dieu exclut celui du prochain.

La chrétienté n'allait cependant pas avoir le loisir d'en débattre : la grande nuit du Moyen Age était proche.

 

(p.275) /L’abbé Grégoire dans son « Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs »:/

(p.276) « on prétend parfois que les Juifs exhalent constam­ment une mauvaise odeur », et l'auteur en sait la cause : « la malpropreté, leur genre de nourriture » et des ali­ments qui sont évidemment « mal choisis ». On peut sup­poser, à la lecture de ce texte, que si les juifs mangeaient du porc, ils sentiraient moins mauvais. Il ne vient guère à l'esprit de l'abbé Grégoire que l'aversion des juifs pour les autres peuples pourrait être largement justifiée pour les mêmes raisons ; que Louis XIV ne prit qu'un seul bain dans sa vie, que la noblesse de Versailles abritait des poux dans ses perruques et déféquait dans les bosquets ; et sur­tout que, s'ils vivaient dans des conditions plus tolérables, l'hygiène des juifs en serait améliorée. Mais nous avons, en France, et dans des époques tout à fait proches, entendu d'autres discours de cette farine sur les odeurs de merguez à l'étage. L'abbé Grégoire tient les propos d'un raciste ordi­naire. L'intérêt de sa plaidoirie réside dans les circons­tances où il la prononce.

Plus graves que ces âneries désobligeantes sont les accusations que l'abbé Grégoire porte contre le Talmud, « cause de l'arriération morale du peuple juif » : « Ce vaste réservoir, j'ai presque dit ce cloaque où sont accumulés les débris de l'esprit humain... » Le Talmud est « la cause de l'infertilité du peuple juif », et la raison pour laquelle « ils n'ont que des idées empruntées ; et quelles idées... »6. L'abbé n'avait donc pas lu Spinoza, et, on ne lui en tiendra pas rigueur, ne pouvait prévoir ni Karl Marx, ni Max Weber, ni Alfred Einstein, ni Ludwig Wittgenstein, ni Gustav Mah-ler, esprits d'une grande banalité comme chacun sait.

L'Essai appelle donc à la réconciliation dans une sorte d'« Embrassons-nous Folleville » qui donnerait à rire si le sujet n'était aussi sérieux. En bref, pour peu que les juifs renoncent à leur religion, à leurs rabbins et se fassent bap­tiser, ce seront d'excellents Français, originaux, rieurs, propres et bien-odorants. Comme dit le dicton, avec des amis pareils, qui a besoin d'ennemis ? Pourtant, le plai­doyer que Grégoire prononça devant la Constituante eut des effets extrêmement positifs. D'autant que ce n'était pas le seul, dans une atmosphère qui n'était pourtant pas phi­losémite. Il modifia les esprits. Ce n'était pas facile.

Une illusion optimiste voudrait que les Encyclopé­distes aient été hostiles à l'antisémitisme, comme à toute (p.276) forme de discrimination raciale ; elle appellerait de fortes nuances. Voltaire, par exemple, fut carrément et ouverte­ment raciste. Dans son Traité de métaphysique, il écrit que les Blancs lui « semblent supérieurs aux Nègres, tout comme les Nègres sont supérieurs aux singes et les singes, aux huîtres ». Etrange système d'interprétation du monde. Il est vrai que son commerce de négrier, basé à Nantes, fit de lui « l'un des vingt hommes les mieux nantis du royau­me 7 ». Car il était négrier.

Mais il écrit bien pire, à l'article Anthropophages (rien de moins !) de son Dictionnaire philosophique : c'est que les juifs sont « le peuple le plus abominable de la terre ». Il leur consacre d'ailleurs un article indépendant, Juifs, pour que nul n'en ignore : « Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis long­temps la plus sordide avarice à la plus détestable supersti­tion et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. » On savait déjà Vol­taire antichrétien. Dans ses mémoires, le prince de Ligne, qui passa huit jours à Ferney en compagnie de Voltaire, écrit : « La seule raison pour laquelle M. de Voltaire s'est lancé dans de telles diatribes contre Jésus-Christ est qu'il est né dans une nation qu'il déteste. » Autant dire que Vol­taire n'était antichrétien que parce qu'il était antisémite. Si l'on vérifie d'un peu plus près les opinion de François-Marie Arouet, gloire de la culture française, on risque d'y trouver les prémisses de Charles Maurras.

Un autre avocat ardent de l'émancipation véritable fut Maximilien de Robespierre : « Les vices des juifs dérivent de la dégradation dans laquelle vous les avez plongés ; ils seront bons quand ils trouveront quelque avantage à être bons. »

Passons sur « les vices des juifs » et la « bonté » qu'ils n'ont pas ; l'accent est posé pour la première fois de l'his­toire sur la responsabilité de la société à l'égard des juifs. La déclaration de Robespierre aura de longs échos. Le pre­mier scrutin de l'Assemblée sur la citoyenneté des juifs, fin 1789, fut négatif : 403 « pour » et 408 « contre ». Mais en janvier 1790, le statut de « citoyens actifs » fut accordé à la communauté des juifs sépharades de Bordeaux, Dax et Bayonne, et refusé à celle des juifs ashkénazes d'Alsace, de Lorraine et des Trois-Évêchés. Après l'arrestation de (p.277) Louis XVI, les esprits gagnèrent en audace : le 27 sep­tembre 1791, l'Assemblée nationale vota l'affranchisse­ment de tous les juifs de France : ceux des régions qu'on vient de citer et ceux du Comtat Venaissin, établis princi­palement à Avignon et Garpentras. La population fran­çaise officielle s'enrichissait de quarante mille âmes.

L'émancipation    politique     suivit     l'émancipation civique et les armées françaises. Peu après la conquête de Padoue par les troupes françaises, en 1797, et la chute de hpodestà vénitienne, le nouveau gouvernement central de la ville, imposé par les Français, décréta que le quartier juif ne serait plus désigné par « le nom barbare et dénué de sens de ghetto », mais par celui de Via Libéra, « Rue Libre ». Immense symbole. Deux semaines plus tard, sur décret daté de « Fructidor, an V de la République Fran­çaise et an I de la Liberté Italienne », les murailles du ghetto furent rasées, de telle sorte qu'il ne resta plus de trace de cette ancienne séparation des rues avoisinantes 8. L'année suivante, Bonaparte lançait un appel aux juifs, les invitait à se joindre à lui dans l'expédition d'Egypte pour l'aider à reconquérir la Terre promise. Cet appel a été occulté par la suite, car il témoigne aussi bien de la duplicité opportuniste, « dialectique » diraient cer­tains contemporains, de Napoléon, que de son génie.

L'appel ne nous est connu de façon certaine que par six lignes du journal officiel de l'époque, La Gazette Natio­nale ou le Moniteur Universel du 22 mai 1799 — dans le jargon utopiste de l'époque, le 3 Prairial de l'an VII. On peut le consulter à la Bibliothèque nationale, ou du moins ce qu'il en reste, dans sa fantastique et sans doute prémo­nitoire étrangeté :

 

Politique Turquie

Constantinople, le 28 Germinal

Bonaparte a fait publier une proclamation, dans laquelle il invite tous les Juifs de l'Asie et de l'Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l'Ancienne Jérusa­lem. Il en a déjà armé un grand nombre, et leurs bataillons menacent Alep.

(p.278)

On croit rêver. Bonaparte aurait-il été le premier sio­niste ? Car le projet sioniste n'existait pas alors. L'informa­tion ne passa pas inaperçue ; elle fut reprise par d'autres journaux, comme La Décade du 29 mai 1799, qui publia un commentaire se concluant ainsi : « II est très probable que le Temple de Salomon sera rebâti. » Le Temple de Salomon rebâti par un général de la République françai­se ! Ce n'était pas un canard, puisque Le Moniteur revint sur l'information deux mois plus tard, le 29 juillet : « Ce n'est pas seulement pour rendre Jérusalem aux Juifs que Bonaparte a conquis la Syrie. » II en ressortait que Bona­parte envisageait de marcher sur Constantinople afin de détenir une position clé à partir de laquelle il pouvait menacer Vienne et Saint-Pétersbourg.

Un document perdu pendant la Seconde Guerre mon­diale ne nous est parvenu que dans une version traduite, patiemment reconstituée. Il se lit ainsi :

Quartier général, Jérusalem, 1 Floréal an VII de la Répu­blique française.

Bonaparte, commandant en chef des armées de la Répu­blique française d'Afrique et d'Asie, aux héritiers légitimes de la Palestine.

Israélites, nation unique que, durant des millénaires, la soif de conquête et la tyrannie ont pu dépouiller de sa terre ances-trale, mais non point de son nom ni de son existence nationale ! [...] Alors debout dans la joie, vous les exilés ! Par une guerre sans exemple dans les annales de l'histoire, guerre engagée pour son auto-défense par une nation dont les territoires hérédi­taires étaient considérés par l'ennemi comme un butin à parta­ger arbitrairement et selon leur bon plaisir par un trait de plume des chancelleries, cette nation venge sa propre honte, ainsi que la honte des peuples les plus lointains, oubliés depuis long­temps sous le joug de l'esclavage ; elle venge aussi l'ignominie qui pèse sur vous depuis près de deux mille ans... [...]

Héritiers légitimes de David !

La grande nation qui ne fait pas de trafic d'hommes ni de territoires à la différence de ceux qui ont vendu vos ancêtres à

(p.279) tous les peuples (Joël, IV, 6) fait ici appel à vous, non pas, certes, pour que vous fassiez la conquête de votre patrimoine ; mais simplement pour que vous preniez possession de ce qui a été conquis, et qu'avec la garantie et l'aide de cette nation, vous en restiez les maîtres... »

Le document est long ; on nous permettra de ne pas le citer ici dans son intégralité. Le ton est napoléonien. Le cal­cul également, et c'est ce qui prête quelque vraisemblance à ce texte déconcertant. Dans un rêve digne d'Alexandre, Napoléon envisage de mettre en échec l'Empire ottoman par la création d'un État juif dans la Palestine qu'il lui aura arrachée, et dès lors, de tenir en respect, par des alliés fon­damentaux — les juifs souverains — l'Autriche et la Russie. La générosité révolutionnaire se double d'une stratégie politique parfaitement cohérente avec le personnage du général Bonaparte.

Que se passa-t-il ensuite ? Simplement, Napoléon ne put prendre Saint-Jean-d'Acre. La conquête de la Palestine se révélait impossible. Il avait préjugé de ses forces et publié l'appel aux juifs avant de mettre le siège. Il ne disposait pas de la Palestine et ne pouvait l'offrir aux juifs dans sa magna­nimité calculatrice. Ultime indignité : les juifs avaient servi de pions9.

Néanmoins, une main avait été tendue et les juifs ne pouvaient la refuser. Les sanctions éventuelles étaient déjà évidentes ; l'émancipation accordée en 1791 avait déjà sus­cité une réaction non plus antisémite au sens strict du mot, mais anti-judéo-chrétienne. Le théisme libéral des Lumières répugnait, en effet, à voir n'importe quelle reli­gion franchir les enceintes sacrées de la République. Les idées d'un autre philosophe anglais, Thomas Hobbes (1588-1679), jadis exilé à Paris, y avaient porté des fruits nom­breux. Pour Hobbes, l'idéal politique était un État séculier qui tenait dans une main le glaive politique et dans l'autre le sceptre d'une Église nationale, ce qui, il faut le souligner, convenait déjà aux tendances gallicanes et antipapistes de la chrétienté française, mais ne présageait pas de l'évolution des idées républicaines.

 

(p.302)

L’histoire des juifs au Canada ressemble beaucoup à la précédente. La royauté française leur avait interdit l’installation en Nouvelle-France et ce fut seulement quand les Anglais conquirent le pays en 1759 qu’ils purent s’y rendre.

(…) (p.303) Les effets ultérieurs de cet antisémitisme furent plus détestables encore qu'aux États-Unis : « Le sentiment antijuif au sein de la popu­lation verrouilla l'entrée des juifs au Canada. Ainsi, de 1933 à 1945, tandis que les Etats-Unis et de nombreux pays d'Amérique latine acceptaient chacun plus de 100 000 réfugiés, le Canada en recueillera moins de 5 000, malgré les campagnes du Congrès juif canadien. »

Le choc de la découverte des camps nazis à la fin de la guerre, les premiers décomptes des morts juifs qui avaient péri atrocement, et notamment les preuves que les nazis avaient également persécuté des chrétiens eurent le même effet international : l'antisémitisme déclaré ou tacite offensait désormais la décence. En 1962, le gouver­nement canadien cessa de sélectionner les émigrés selon des critères « raciaux ». C'est la politique qui se poursuit actuellement.

À l'exception de la période d'occupation espagnole de l'Amérique du Sud, qui prolongeait les exactions chré­tiennes contre les juifs en Europe, les Amériques ne connurent donc presque pas de déferlements de violence antisémites entraînant morts d'hommes et spoliations. L'exception est représentée par l'épisode sanglant qui advint en Argentine, après la révolution bolchevique de 1917. Les élites argentines, fortement hostiles au bolche-visme, s'en prirent aux juifs originaires de Russie, à la suite d'une grève générale où l'on crut discerner des menées communistes. Des juifs furent malmenés et dépouillés « au vu et au su de la police » 19. L'Argentine, comme le Brésil, avait accueilli après 1945 un très grand nombre de juifs et l'importance de leurs communautés suscita évidemment l'antagonisme des nazis réfugiés dans le premier de ces deux pays. L'antisémitisme argentin devait perdurer de nombreuses années, en dépit des tenta­tives de Perôn pour le contrôler dès 1949 : lors de la dicta­ture militaire instaurée en 1976, le sentiment antijuif flamba et quelque 20 000 juifs figurent actuellement parmi les « personnes disparues » sous les régimes des généraux Viola et Gualtieri20.

L'antisémitisme des Amériques constituerait donc un pâle reflet de l'antisémitisme européen.

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in: Adler Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, éd. Gallimard, 2005

 

Adler Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, éd. Gallimard, 2005

 

 

 

(p.16) Le rapport de Hannah à la judéité va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu'intellectuelle. « C'est par le biais de réflexions antisémites proférées par des enfants dans la rue et qui ne valent pas la peine d'être rapportées que ce mot m'a pour la première fois été révélé. C'est à partir de ce moment-là que j'ai été pour ainsi dire "éclairée12". » Juive, elle l'est dans le regard des autres. Juive, elle s'assumera, dès son enfance, sans pathos : « Je me disais, très bien, c'est comme ça13. » L'histoire mettra à mal cette évidence.

 

Max souhaite lui donner quelques éléments d'instruction religieuse au moment de son entrée à l'école primaire, et demande à son ami, le rabbin Vogelstein, de venir lui faire des lectures commentées de la Bible plusieurs fois par semaine. Elle lui déclare un jour : « Je ne crois plus en Dieu. — Et qui te le demande ? » lui répond Vogelstein14.

 

« La question juive ne joua aucun rôle pour ma mère, confirmera Hannah. Elle était évidemment juive et ne m'aurait jamais baptisée. Je suppose qu'elle m'aurait assené une paire de gifles si jamais elle avait découvert que j'avais désavoué mon judaïsme. [...] voyez-vous, tous les enfants juifs ont ren­contré l'antisémitisme, et il a empoisonné les âmes de nom­breux enfants, mais la différence chez nous consistait en ce que ma mère adoptait toujours le point de vue suivant : on ne doit pas baisser la tête ! On doit se défendre15. » Plusieurs fois, Hannah quitte l'école quand elle est insultée par certains pro­fesseurs. La mère va se plaindre auprès du proviseur. Sans conséquences. Affaire banale. Affaire vite classée en ces temps d'antisémitisme.

 

 

 

 

 

(p.16) Le rapport de Hannah à la judéité va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu'intellectuelle. « C'est par le biais de réflexions antisémites proférées par des enfants dans la rue et qui ne valent pas la peine d'être rapportées que ce mot m'a pour la première fois été révélé. C'est à partir de ce moment-là que j'ai été pour ainsi dire "éclairée12". » Juive, elle l'est dans le regard des autres. Juive, elle s'assumera, dès son enfance, sans pathos : « Je me disais, très bien, c'est comme ça13. » L'histoire mettra à mal cette évidence.

 

Max souhaite lui donner quelques éléments d'instruction religieuse au moment de son entrée à l'école primaire, et demande à son ami, le rabbin Vogelstein, de venir lui faire des lectures commentées de la Bible plusieurs fois par semaine. Elle lui déclare un jour : « Je ne crois plus en Dieu. — Et qui te le demande ? » lui répond Vogelstein14.

 

« La question juive ne joua aucun rôle pour ma mère, confirmera Hannah. Elle était évidemment juive et ne m'aurait jamais baptisée. Je suppose qu'elle m'aurait assené une paire de gifles si jamais elle avait découvert que j'avais désavoué mon judaïsme. [...] voyez-vous, tous les enfants juifs ont ren­contré l'antisémitisme, et il a empoisonné les âmes de nom­breux enfants, mais la différence chez nous consistait en ce que ma mère adoptait toujours le point de vue suivant : on ne doit pas baisser la tête ! On doit se défendre15. » Plusieurs fois, Hannah quitte l'école quand elle est insultée par certains pro­fesseurs. La mère va se plaindre auprès du proviseur. Sans conséquences. Affaire banale. Affaire vite classée en ces temps d'antisémitisme.

 

 

 

(p.117) Le 21 avril, Heidegger est élu recteur de l'université de Fribourg dans le cadre du dispositif général de la « mise au pas » (Gleichs-chaltung). Il s'agit d'écarter les « non-aryens » de la fonction publique, et notamment de l'Université, pour assurer « l'ho­mogénéité raciale ». Heidegger est donc élu par un corps en­seignant qui vient de subir l'exclusion de tous ses membres juifs. Les universités du Reich ont en effet mis en application, le 7 avril, la loi « pour la reconstitution de la fonction publi­que ». Le 14 avril, Edmund Husserl, professeur émérite à l'université de Fribourg, est révoqué, moins de dix jours avant l'élection de Heidegger au rectorat. L'assistant de ce dernier, Werner Brock, est également révoqué parce que demi-juif98.

 

Heidegger a toujours dit — et son fils Hermann le confirme aujourd'hui, qui se souvient très bien des hésitations paternelles — qu'il s'était fait prier pour accepter. Peu im­porte. Ses états d'âme paraissent dérisoires quand on sait les décisions scélérates qui viennent d'être mises en vigueur. Hei­degger accepte donc ce poste en toute connaissance de cause, dans une université d'où treize de ses collègues sur quatre-vingt-treize viennent d'être chassés parce qu'ils sont juifs. Il est élu à l'unanimité moins une voix, et sa nomination est annoncée officiellement le 22 avril 1933.

 

Le lendemain, les étudiants adressent au nouveau recteur un message exprimant leur fidélité et leur dévouement. Jaspers le félicite. Son élève Karl Lôwith, lui aussi, se réjouit. Pour ce brillant intellectuel juif, à l'instant décisif de la révo­lution nationale, l'accession au poste suprême de recteur d'un professeur au zénith de sa renommée, qui ne doit son poste qu'à ses qualités intellectuelles et non à l'insigne du parti nazi, est un événement prometteur...

 

Dans toute l'Allemagne, la décision de Martin Heidegger de prendre la tête de l'université trouve un écho extraordi­naire, et les étudiants de Berlin exigent que toutes les facultés suivent l'exemple de la mise au pas réalisée à Fribourg".

 

 

 

(p.165) VI PARIA Les camps de la honte

 

 

 

Ils tenaient la France pour le pays de la justice, de l'éga­lité, de la fraternité. Ils avaient vécu l'exil comme une obliga­tion de survie, une possibilité de lutte et de résistance contre le nazisme, un déchirement aussi. Brecht l'a exprimé, au nom de tous, dans un de ses poèmes :

 

Nous sommes expulsés, nous sommes des proscrits

 

Et le pays qui nous reçut ne sera pas un foyer mais l'exil1.

 

Le traitement infligé aux réfugiés allemands en France figure depuis peu dans les livres d'histoire. Il constitue une sorte de trou noir, une zone d'effacement de la mémoire col­lective. Une fois la guerre déclarée, le 3 septembre, ces émi­grés deviennent du jour au lendemain des ressortissants d'une puissance ennemie. Ils ont vingt jours pour se présenter au commissariat de leur résidence. Sur les colonnes Morris, de grandes affiches les invitent à le faire au plus vite. Ceux qui tardent seront arrêtés.

 

Deux policiers arrivent ainsi chez un réfugié antinazi. « Suivez-nous, c'est pour une vérification. [...] Prenez donc un pull-over. Les nuits sont fraîches. Emportez aussi une couverture, une fourchette, une cuillère. » Cet homme a déjà entendu ce genre de conseils. Ce sont ceux dont on a gratifié son père quand les nazis sont venus le chercher à Berlin2. Il

 

(p.166) s'appelle Claude Vernier. Sans nouvelle de son père, face à la montée du péril nazi, il a choisi la France comme terre d'asile et havre de paix. Il sera embarqué manu militari pour le stade de Colombes, où Heinrich Blûcher se trouve déjà en compa­gnie de Walter Benjamin et de plus de vingt mille autres réfu­giés. Ils ont droit à une fourchette et un couteau. La plupart pensent qu'ils vont y rester quelques heures.

 

À Hannah, Heinrich écrit : « J'ai trouvé ici tous les copains y compris le malheureux Benji. » Certes les nuits sont fraîches, mais il pense à elle en regardant les étoiles. Il se montre rassurant : « Tous les militaires et les agents sont pleins de gentillesse. Il ne manque rien sauf mon couteau, mon bri­quet et toutes mes allumettes. » II ne sait rien : Y aura-t-il per­mission de visite, possibilité d'envois de paquets ? « [...] foule énorme, conditions précaires, ma petite, fais de ton mieux, je vais le faire aussi3. »

 

La solidarité s'installe. Les plus vaillants s'occupent des plus faibles, leur donnent des couvertures, se chargent de la corvée d'eau, parlent sans s'arrêter pour leur remonter le moral. Si Heinrich est porté par la force de son amour et son désir de se marier — ils viennent de déposer aux autorités françaises leur demande —, Benjamin, fatigué, déprimé, réa­git mal psychologiquement et physiquement.

 

À Adrienne Monnier, son amie qui l'a toujours soutenu et l'a hébergé dans sa librairie, il écrit : « Nous tous, nous nous trouvons frappés avec la même vigueur par l'horrible catas­trophe. Espérons que les témoins et les témoignages de la civilisation européenne et de l'esprit français survivent à la fu­reur sanglante de Hitler4. »

 

Dans le stade de Colombes, plus de vingt mille personnes vivent dans des conditions difficiles. Certains sont entassés debout, dans les virages, d'autres campent dans les tribunes. Les chanceux, comme Heinrich et Benji, se font une place sur la pelouse. Matin, midi et soir, on leur donne du pain et du pâté. Les installations sanitaires du stade étant fermées à clef, il faut se mettre à deux pour permettre aux plus âgés de mon­ter sur des tonneaux à bord tranchant pour satisfaire leurs besoins. Interdiction de se laver. Impossible de se changer puisque les colis ne sont pas remis.

 

(p.167) Seuls les hommes, parmi les réfugiés, ont été arrêtés. Par des camarades d'exil, Hannah apprend où est enfermé Hein-rich. Elle apporte des lainages, des boîtes de sardines, et reste des heures entières avec ses camarades. Des milliers de conserves et de tablettes de chocolat, des centaines d'écharpes de laine seront déposées aux portes du stade et jamais distri­buées. Le soir, pour se réchauffer, Heinrich chante avec les copains La Marseillaise dans les allées cendrées. Interdiction est faite aux médecins réfugiés de soigner leurs compagnons de détention. La nuit, ils tentent de dormir, surveillés à la lampe torche par des gardes mobiles qui les frappent à coups de crosse à la moindre protestation.

 

Le 18 septembre, Heinrich est envoyé dans le Loir-et-Cher dans le camp de rassemblement de Villemalard, avec entre autres ses amis Peter Huber et Erich Cohn-Bendit. Il peut écrire à Hannah. « C'est pas pour le grand voyage. Pour une fois ça ira. » II a le droit de recevoir un paquet. Elle lui enverra une malle de chandails, de livres et deux pipes. Elle s'inquiète de l'état de santé de Heinrich, lequel tente, dans son mauvais français, de la rassurer : « Je ne suis pas bavard parce ce qu'il n'y a pas lieu en temps de guerre pour la bavar-derie. Surtout il ne faut pas faire tant de bruit de soi-même5. » II ne lui parle ni de son séjour à Blois et de leur installation précaire dans les roulottes du cirque Amar, ni des nuits sous la pluie dans les bottes de foin. Il ne lui raconte pas sa rage d'être enfermé dans ce camp où ils vivent dans un état de complète passivité. Il n'évoque pas les insultes de ses gar­diens, qui considèrent ces réfugiés allemands comme des en­nemis vaincus. Il lui cache le désespoir qui le saisit, lui et ses camarades, émigrés politiques, Juifs, antifascistes sans parti, combattants de la guerre d'Espagne, évadés de Dachau, de­vant l'attitude de la France. Il ne s'étend pas sur ce froid qui commence à habiter son corps, sa fatigue à aller, chaque ma­tin, dans des champs gelés, encadré par des militaires, arra­cher les betteraves. Il préfère évoquer la beauté du paysage, lui dire qu'il travaille sur Descartes, sur Kant. Malgré tous ses efforts, Hannah ne peut obtenir de droit de visite, au contraire d'Anne Weil, sa meilleure amie, qui vient d'obtenir la nationalité française. Mais elle se bat avec tant d'obstination (p.168) qu'elle finit elle aussi par obtenir l'autorisation de le voir. Le dimanche 15 octobre, elle prend le train pour Blois, puis arrive à Villemalard. Enfin. Hannah et Heinrich tombent dans les bras l'un de l'autre.

 

Cette visite donne des forces à Heinrich, de plus en plus malade, en proie à des crises de coliques néphrétiques. Ses lettres, empreintes de courage et de fatalité, impressionnent par leur modestie et leur profondeur. Au lieu de gémir, il se porte au secours des plus démunis, soigne son ami Alfred Cohn, se plonge dans les œuvres de Kant sur la morale, conforte ses camarades.

 

Arthur Koestler est interné au camp du Vernet, en Ariège, Walter Benjamin au camp de Saint-Joseph, près de Nevers, les écrivains Alfred Kantorowicz et Lion Feuchtwanger au camp des Milles, d'autres exilés allemands antifascistes à Saint-Cyprien, Angles, Gurs, Rieucrois, Villerbon, Montargis, Mont-bard, Saint-Julien... En novembre 1939, dix-huit à vingt mille hommes sont enfermés dans des camps français au seul pré­texte de leur nationalité allemande. Les ennemis les plus farouches de Hitler et du nazisme sont internés parce que la guerre a été déclarée... au dictateur. Tous veulent pourtant le combattre, mais la France ne les autorisera pas à rejoindre les rangs de son armée. Réquisitionnés dans l'urgence, les camps relèvent d'ailleurs du ministère de la Guerre. Aucun n'est des­tiné à accueillir pendant si longtemps autant de personnes arrivées dans un état de dénuement extrême.

 

À Villemalard, il n'y a ni électricité ni chauffage. Hein­rich, toujours aussi digne, n'évoque pas la dégradation de ses conditions de vie. Tout juste dit-il qu'il fait froid. Avec un peu de chance, écrit-il à Hannah, le beau temps reviendra avec la lune croissante. Il trouve de la force dans leur amour : « Je vois encore dans la lumière de tes yeux le reflet de ce temps et je le sais aussi dans les miens6. » L'hiver arrive. Les mala­dies se multiplient : tuberculose, fièvres, troubles cardiaques. On ne sait pas encore aujourd'hui combien de réfugiés, hommes, femmes, enfants, sont morts dans ces camps. Les recherches, initiées par Gilbert Badia et Denis Peschanski, ne font que commencer7. Elles révèlent déjà les conditions dramatiques (p.169) qui étaient celles de ces camps de la honte qui, pour les plus importants comme ceux du Vernet, de Gurs ou de Saint-Cyprien, avaient été créés pour recevoir les combattants et les réfugiés de l'Espagne républicaine vaincue. Ils dorment à deux cents dans des baraquements insalubres, sans cou­verture, sur de la paille humide infestée de vermine. Les « intellectuels » sont plus particulièrement affectés aux cor­vées de latrines. Dans leurs Mémoires, certains affirmeront que ces camps supportaient la comparaison avec Dachau et Buchenwald8.

 

Heinrich attend l'arrivée d'une commission de criblage, qui doit répartir les étrangers en plusieurs catégories, et es­père pouvoir sortir. À Paris, Jules Romains, Paul Valéry, Adrienne Monnier, entre autres, s'agitent pour essayer de les faire sortir. Le Pen Club aussi, qui réussit à faire libérer Alfred Cohn pour cause de maladie. Par décision ministé­rielle, et grâce à l'opiniâtreté d'Adrienne Monnier, Benji quitte le camp des « travailleurs volontaires » de Nevers fin novem­bre. Caché à Lourdes, il se réfugie dans ses rêves et aspire à être enterré dans un sarcophage de mousse9. Comme tant d'autres, il enrage de ne pas être plus utile aux adversaires de Hitler. Le Congrès juif mondial s'organise à son tour pour porter secours aux prisonniers, alors que Hannah n'a plus le droit de voir Heinrich. Début novembre, elle obtient néan­moins, par un passe-droit, qu'une de ses amies, Juliette Stern, lui rende visite. Celle-ci lui apporte un sac de couchage et une pleine malle de nourritures. Heinrich partage tout avec ses camarades. Il demande à Juliette de dire à Hannah que tout va bien, alors qu'il souffre terriblement des reins et traverse une période de grave désarroi.

 

Hannah s'efforce toujours de le faire libérer. Elle débar­que à son tour à Villemalard dans la seconde semaine de no­vembre, et tente d'intercéder auprès des autorités. Déception. Seuls sont autorisés à sortir les Allemands mariés à des Fran­çaises. Hannah essaie alors d'inscrire Heinrich sur la liste des malades, mais ce dernier s'y oppose. Il veut combattre. À cinq reprises, il a signé des papiers attestant sa volonté de rem­plir ses devoirs militaires envers la France. Il en a le droit (p.170) puisqu'il bénéficie du droit d'asile. « J'espère que notre sort sera décidé par le gouvernement. » II calme l'impatience et l'angoisse de Hannah. « Je t'aime, mon cœur, je t'aime, je ne sais plus dire comment10. » Hannah va de faux espoirs en déceptions. Le commandant du camp libère les mutilés, pas les malades. De plus en plus faible, Heinrich est hospitalisé à l'infirmerie alors que les rumeurs les plus folles circulent dans les baraquements. L'une d'elles rapporte que les hom­mes de plus de quarante ans pourraient être libérés et affectés à des travaux d'utilité publique pour le ministère de la Défense nationale. Heinrich croise les doigts. Il a quarante ans depuis dix mois et cela le sauvera.

 

Le 15 janvier 1940, une minorité de réfugiés allemands et autrichiens sont libérés pour cause d'« inaptitude médicale aux camps ». Mais la libération d'un réfugié ne signifie pas forcément sa mise en liberté. Certains, qui ne sont pas consi­dérés comme des civils par le gouvernement français en guerre, sont renvoyés dans d'autres camps en tant qu'« étran­gers dangereux et indésirables ».

 

Grâce à une étude portant sur les camps d'internement11 de septembre 1939 à mai 1940, on sait que, sur les deux cent cinquante-quatre Allemands internés à Villemalard en dé­cembre 1939, quatorze seulement furent libérés début 1940. Heinrich est l'un d'eux. En principe, ces « libérés » pouvaient rejoindre leur lieu de résidence antérieure. En principe seule­ment, car les militants communistes, les suspects du point de vue national et les « étrangers dangereux et indésirables » sont transférés dans un autre camp. Heinrich, pourtant passi­ble de ces trois chefs d'accusation, échappe à un nouvel emprisonnement et arrive sain et sauf à Paris où l'attendent Hannah et Martha.

 

La première sortie de Heinrich est pour la mairie. Ac­compagné de Hannah, il présente ses papiers attestant son divorce et demande l'autorisation de se marier. La cérémonie a lieu le 16 janvier 1940 à la mairie du XVe arrondissement. Sans chichis, et avec une certaine gravité, Hannah et Hein­rich se marient juste à temps pour bénéficier du certificat de mariage des réfugiés. Deux mois plus tard, l'administration parisienne refusera de le leur délivrer. Un drame puisque ce (p.171) document était indispensable pour obtenir ensuite le précieux emergency visa, le « visa d'urgence » américain.

 

Hannah et Heinrich reprennent ensemble leur vie faite d'incertitude et de précarité, et courent à chaque instant le risque d'être de nouveau arrêtés. Pour tenter de l'éviter, ils dé­cident de se mettre sous la protection du Joint Committee, qui finance en France la plupart des organisations de secours juives, et s'est fixé comme but de secourir les populations jui­ves en Europe. Ils espèrent, grâce à l'intervention d'Adrienne Monnier, qui connaît un fonctionnaire important au Quai d'Orsay, quitter le territoire français et partir pour les États-Unis.

 

Dès la fin janvier, en vue de leur prochain départ, Han­nah prend avec Heinrich et Benji des cours particuliers d'an­glais. Ils s'inscrivent également sur la liste de l'Emergency Rescue Committee qui s'efforce de venir en aide à des intellec­tuels antifascistes en tentant l'obtention d'un visa d'urgence. Désormais, il ne suffit plus de franchir les chicanes adminis­tratives pour l'obtenir ; il faut encore bénéficier de lettres de recommandation, d'une attestation de ressources, et de la chance d'être inscrit sur la liste des visas hors quota ou d'ap­partenir à la catégorie des « non-immigrants » ! Heinrich et Hannah lisent Lumière d'août de Faulkner et le Journal de Gide. Ils espèrent chaque jour pouvoir partir et quitter la France où ils sont de plus en plus indésirables, et où leur si­tuation ne cesse de s'aggraver.

 

 

 

La fuite

 

Le 5 mai 1940, cinq jours avant l'offensive allemande contre la France, ils apprennent par les journaux que le gou­verneur général de Paris ordonne à tous les réfugiés alle­mands de dix-sept à cinquante-cinq ans, hommes et femmes, originaires d'Allemagne ou de Dantzig, de se faire connaître. Les hommes sont conduits à la caserne des Invalides pour être emmenés, le 14 mai, au stade Buffalo. Les femmes le len­demain au Vélodrome d'Hiver.

 

(p.172) Hannah laisse sa mère, qui a dépassé l'âge limite, dans l'appartement de la rue de la Convention et prend le métro pour se rendre au Vel' d'Hiv. Elle y restera une semaine, dor­mant sur une paillasse dans les gradins, auprès de la maî­tresse de Fritz Frànkel, Franze Neumann, et de deux autres femmes : on isole les détenues par groupes de quatre pour éviter les mouvements de foule. Parfois, un avion militaire survole la verrière du bâtiment. Des femmes deviennent hys­tériques. Avec deux cent cinquante internées, Hannah choisit Lotte Eisner comme déléguée pour parlementer avec les offi­ciers français des problèmes de nourriture et d'hygiène. Han­nah se porte au secours de toutes ces femmes qui pleurent, sans nouvelles de leurs amis, de leurs maris. Kaethe Hirsch, une de ses amies, confirmera la nervosité collective, l'absence d'informations de l'extérieur. Le 23 mai, des soldats français les transportent en autobus jusqu'à la gare de Lyon. On les insulte : « Ah ! La cinquième colonne. Hitler vous paye bien12

 

Au stade parisien de Buffalo, Heinrich se retrouve en-fertné avec trois mille réfugiés. Des tracts, introduits clandes­tinement, les informent que le gouvernement français veut les transférer dans des camps du sud de la France. Quelques jours plus tard, par groupes de cent, ils sont emmenés en camion hors de la capitale, sous une sévère surveillance poli­cière. Blùcher se retrouve dans un camp d'internement qui sera évacué quand les Allemands entreront dans Paris.

 

De son côté, Hannah est embarquée dans un train, en direction de Gurs. Il fait horriblement chaud. Les femmes ont soif. À leur arrivée, un scout veut leur donner de l'eau. Une sœur de la Croix-Rouge intervient : « Ne donnez pas d'eau à ces gens-là. Ce sont des gens de la cinquième colonne13. »

 

Hannah arrive à Gurs le 23 juin 1940, le lendemain de l'armistice. Le camp compte alors neuf mille deux cent qua­tre-vingt-trois détenues. Les conditions d'hébergement sont rudes et les baraques déjà dégradées. Le camp se transforme en bourbier à la première pluie. Condamnées à vivre dans cet environnement, des détenues s'organisent et créent des co­opératives d'entraide pour échanger leurs vivres, leurs vête­ments et leurs savoir-faire. Hannah participe à cet élan de (p.173) courage et de solidarité et donne toutes ses forces à ce combat collectif des prisonnières. Elle lutte, comme elle le peut, contre la saleté, la misère, l'humiliation. Les détenues sont parquées dans des îlots par groupe de soixante. Son amie Lotte Eisner se trouve dans l'îlot 3, où tous les soirs l'of­ficier responsable vient, avec un fouet, chercher la plus jolie fille. En échange de ses faveurs, il lui donne à manger.

 

Les responsables de cantine obtiennent bientôt une auto­risation quotidienne de sortie par îlot pour aller acheter du lait chez des paysans des environs. Hannah fait partie de cel­les qui se battent pour de meilleures conditions matérielles et luttent auprès de leurs gardiens pour obtenir un minimum d'hygiène. Elle rejoint un collectif de femmes qui organise des cours d'histoire et de langue. Dans les baraques, chacune aménage son coin du mieux qu'elle peut : elles n'ont pas le droit de se changer et la paille qui sert de litière, vite sale et humide, n'est pas renouvelée. La saleté régnant dans le camp oblige les femmes à conserver la nuit leurs vêtements de jour. De toute façon, elles sont arrivées sans rien et ne peuvent rien se procurer à l'intérieur du camp. Elles ont droit à une dou­che tous les quinze jours. Dans cet enfer de Gurs, qui l'habi­tera à tout jamais, Hannah estimera plus tard, en 1941, dans une correspondance inédite14, avoir tous les jours côtoyé la mort et sérieusement songé à se suicider. Vingt-cinq per­sonnes mouraient là quotidiennement, quatre mille enfants tentaient d'y subsister aux côtés des neuf mille femmes et des mille cinq cents hommes de plus de soixante-dix ans, eux aussi soumis à des conditions effroyables.

 

Confrontée à cet enfer quotidien, Hannah ne cédera pas au désespoir. Au contraire, elle s'engage de plus en plus dans l'action collective et proteste avec ses compagnes d'infortune auprès des soldats français, postés devant la double barrière de barbelés qui les dissuade de toute velléité de fuite, contre cet internement abusif. Elle continue à lutter, malgré la certi­tude qui l'habite : la France les a enfermés pour les laisser mourir. Comme l'écrira une de ses codétenues, Hanna Schramm : « Nous avions perdu notre passé, nous n'avions plus de patrie, sur notre avenir était suspendu un nuage noir : / l'ombre menaçante de la victoire de Hitler15. » La lutte collective (p.174) se transformera en un violent courage de vivre, et don­nera à Hannah un optimisme insensé qui renforcera son désir de chercher à s'enfuir du cloaque16.

 

La Gestapo entre début juillet 1940 dans le camp. Elle vient y chercher les rares internées nazies. Une Allemande d'origine juive prend à part un officier pour lui demander des nouvelles de sa chère Allemagne, et se plaint auprès de lui de la mauvaise nourriture française. La Gestapo n'emmena ce jour-là que celles qui demandaient à retourner en Allemagne, mais elle revint chaque jour chercher des émigrées pour les emprisonner.

 

Hannah convainc ses camarades de rester mobilisées. Le pire piège est de s'asseoir par terre et de ne plus rien faire, de s'apitoyer sur son sort et de ne pas garder l'espoir de fuir. L'occasion va se présenter, en effet, après le 20 juillet, comme elle le racontera en 1962 au magazine américain Midstream : « Quelques semaines après notre arrivée au camp, la France était battue et toutes les communications interrompues. Dans le chaos qui suivit, nous parvînmes à mettre la main sur des papiers de libération grâce auxquels nous fûmes en mesure de quitter le camp17. » Ce moment de battement ne dura que quelques jours. Ensuite, tout redevint comme avant, et les possibilités d'évasion quasi impossibles.

 

Hannah, qui avait prévu ce retour à la normale, supplia ses camarades de saisir leur chance et de s'enfuir avec elle. « C'était une chance unique, mais qui signifiait qu'il fallait partir avec pour seul bagage une brosse à dents. » En compa­gnie de deux cents femmes, Hannah Arendt choisit la liberté.

 

Quelques mois plus tard, sous l'administration de Pétain, les camps deviennent infiniment plus dangereux que sous Daladier. Les opposants à l'Allemagne hitlérienne sont livrés à la Gestapo puis assassinés. À partir du 27 septembre 1940, les autorités allemandes édictent la première ordonnance sur le recensement des Juifs en zone occupée quelques jours avant la loi du 3 octobre 1940 du gouvernement de Vichy portant sur le statut des Juifs et définissant « la race juive », ce que ne faisait pas l'ordonnance allemande. Pleins pouvoirs sont don­nés aux préfets pour interner les Juifs étrangers. Le 22 octobre, (p.175) six mille cinq cent quatre Juifs sont expédiés à Gurs avec le concours des autorités françaises. Le camp d'internement, devenu camp de concentration, verra la majorité de ses inter­nés envoyés en camp d'extermination où ils mourront entre 1942 et 1943.

 

Hannah s'enfuit donc de Gurs à pied avec sa brosse à dents et l'intention de rejoindre son amie Lotte Klenbort, qui avait réussi à s'échapper de Paris occupé et vivait dans une petite maison près de Montauban. La voilà sur les routes, dans cette atmosphère de débâcle, seule, sans nouvelles de son mari. Des centaines de femmes sont dans son cas. On les appelle, dans la région du Sud-Ouest, les « gursiennes ». Han­nah envoie des télégrammes dans tous les camps de la France non occupée pour retrouver Heinrich, elle marche des heures, dort dans des fermes où, en échange d'un lit — elle n'a pas un sou —, elle travaille le jour dans les champs. Elle est épuisée, affolée. Toute la région vit dans un état de grande confusion : un décret préfectoral enjoint tous les anciens internés de Gurs de quitter le département des Basses-Pyrénées dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être à nouveau emprisonnés, pen­dant qu'un décret de Vichy interdit à tout étranger de voyager et de quitter son domicile. Hannah est une sans-logis, une sans-papiers, une sans-argent.

 

Elle parvient finalement à Montauban où elle retrouve Lotte qui la soigne et la nourrit dans sa petite maison de deux pièces, à une dizaine de kilomètres de la ville, où se cachent déjà Renée Barth et sa fille, ainsi que le petit Gaby Cohn-Bendit18. Hannah souffre pendant quelques jours d'un fort rhumatisme dans les jambes, conséquence de sa longue mar­che, qui la tient alitée. Dès que ses forces reviennent, Hannah part en vélo à Montauban pour tenter d'avoir des nouvelles de Heinrich. La ville est devenue le point de convergence de tous les évadés des camps. Son maire, socialiste, opposé au gou­vernement de Vichy, a décidé d'en faire une ville ouverte à tous les réfugiés, à qui il affecte tous les logements laissés vides après la débâcle.

 

 

 

(p.185) Hannah donne alors l'impression de vivre dans un état d'angoisse profonde et de violente révolte contre la France. Comme Heinrich, elle se considère comme une miraculée et évoque d'abord les conditions de son voyage : « Ça s'est passé relativement bien et nous n'avons presque jamais été battus32. » On notera le « presque ». Un même sentiment de culpabilité étreint la petite communauté allemande antifasciste de Lis­bonne. La capitale portugaise est devenue le goulet de l'Eu­rope, la dernière porte d'un immense camp de concentration qui s’étend sur tout le Vieux Continent.

 

 

 

 

 

(p.201)

 

Déjà en germe, cette idée qu'elle soutiendra lors du pro­cès Eichmann : être juif, c'est être libre, et être libre, c'est mourir les armes à la main. Être juif, c'est ne pas accepter la moindre compromission, ni avec les autorités nazies ni avec les conseils juifs, encore moins avec soi-même, en effaçant sa propre identité par l'assimilation. Déjà, chez elle, la révolte contre les puissants, les riches, les influents, qu'ils soient juifs ou non, ainsi que la certitude que le combat pour la Palestine passe d'abord et avant tout par un combat pour la liberté du peuple juif : « Ce n'est que si le peuple juif est prêt à se livrer à ce combat que l'on pourra également défendre la Palestine33. » Elle veut que les Juifs européens combattent mais n'indique pas comment ils pourraient le faire dans une Europe dominée par les lois nazies. Les Juifs de Palestine tenteront de créer leur propre armée : cela leur prendra trois ans. Après la défaite de la France, la Jewish Agency et la Haganah passent des accords avec le haut commandement britannique et des unités palestiniennes de volontaires se constituent. Mais il n'y a pas de commandement unique et les volontaires sont dissé­minés. Il faudra attendre septembre 1944 et la décision de Churchill pour que soit reconnue, en une seule formation mi­litaire, le Jewish Brigade Group. Hans Jonas fera partie de cette armée juive et portera ses insignes : bleu et blanc, avec une étoile de David brodée d'or.

 

 

 

 

 

(p.224) La force n'a jamais été le viatique de la liberté. Le rêve de Hannah vole en éclats. Elle est aussi déçue par la gauche du sionisme, et reproche notamment à ceux qui avaient inventé l'idéal pionnier des kibboutzim de n'avoir eu aucune influence politique sur la nature du mouvement, inconscients qu'ils étaient du destin général de leur peuple. Elle les juge sectai­res, autosatisfaits, plus soucieux de faire entendre leur propa­gande que d'inculquer une morale à la politique, devenue la sphère des politiciens de la pire espèce, qui font régner le rap­port de forces au lieu d'appliquer les règles les plus élémentai­res de la démocratie.

 

Au nom du tribunal de la mémoire et de la dignité humaine, Hannah Arendt poursuit les sionistes et les rend responsables et coupables d'avoir fait des affaires avec Hitler dès 1933. L'accord entre les sionistes et les nazis demeure en­core une part maudite de notre histoire. Hannah Arendt a le courage de rappeler cette négociation qui commença quel­ques mois seulement après l'accession de Hitler au pouvoir10. S'il paraît indécent aujourd'hui de rapprocher le nazisme du sionisme, il faut néanmoins rappeler que Ben Gourion sou­haitait que le nazisme provoque une immigration massive en Palestine. Et qu'un dirigeant sioniste, du nom de Ruppin, est bien allé trouver des responsables nazis pour leur proposer une négociation. Le contrat dit de la Haavara-transfert fut conclu dès avril 1933. Il était fondé sur les intérêts complé­mentaires des deux parties : les nazis voulaient les Juifs hors d'Allemagne, les sionistes les Juifs "en Palestine. Chaque Juif (p.225) allemand qui émigrait en Palestine était autorisé à emporter mille livres sterling — le prix demandé par la Grande-Bretagne pour s'installer « en tant que capitaliste » —, en devises étran­gères, et pouvait se faire envoyer par bateau des marchandi­ses pour un montant de vingt mille marks et davantage. Des compagnies d'assurance, juives et allemandes, contrôlaient les transferts financiers. Une partie des bénéfices alla à l'acquisi­tion des terres et à l'implantation des colonies. Le système fonctionna jusqu'au milieu de la guerre. Il permit l'émigration de quelque vingt mille Juifs allemands. Mais les efforts de sauvetage furent très insuffisants, et les rescapés des camps furent reçus avec rudesse11.

 

Cet accord déchira les sionistes. Les révisionnistes le stig­matisèrent — la nation juive se vend à Hitler pour le salaire d'une putain, disaient-ils. Les dirigeants le justifièrent pour des raisons d'ordre pratique. Pour elle, le sionisme change alors de nature et d'essence. Il a pour unique but la réali­sation en Palestine de l'indépendance du peuple juif. « Si je savais qu'il était possible de sauver tous les enfants d'Allema­gne en les installant en Angleterre ou juste leur moitié en les installant en Eretz Israël, je choisirais cette deuxième solution, car nous devons prendre en compte non seulement la vie de ces enfants mais aussi l'histoire entière du peuple juif », avait déclaré devant le comité central du Mapai son chef Ben Gourion, le 7 décembre 193812.

 

La plupart des Juifs allemands qui viendront se réfugier en Palestine grâce à cet accord le feront pour sauver leur peau. Ils auront des difficultés à intégrer les valeurs fonda­mentales du sionisme des dirigeants et se réfugieront dans leurs codes occidentaux. On les appellera, jusqu'après la guerre, « les sionistes de Hitler ».

 

C'est en rappelant cela que Hannah remet en cause la nature même du mouvement sioniste. Pour elle, le fait que l'avant-garde révolutionnaire juive en Palestine ne se soit pas opposée à l'accord nazi-sioniste signe l'échec du sionisme en tant que mouvement de libération. Désormais, à ses yeux, le mouvement a perdu son idéal et peut même devenir dange­reux car il laisse le champ libre à tous les fanatismes.

 

 

 

 

 

(p.322) Hannah Arendt rendait les Juifs responsa­bles de se distinguer, non par une divergence en matière de foi ou de croyance, mais par une différence de « nature pro­fonde », et où elle accusait les théologiens du judaïsme de souffler sur les braises de la haine dans une « intention polé­mique et apologétique ». Pour Hannah, en effet, ils auraient construit un mythe de la supériorité de leur religion. « Cette théorie spécieuse, pour laquelle les Juifs se trompaient eux-mêmes, accompagnée de la conviction qu'ils n'avaient jamais cessé d'être l'objet passif, souffrant, des persécutions chrétien­nes, revenait en fait à prolonger et à moderniser l'ancien mythe du peuple élu30. »

 

 

 

(p.457)

 

Pour Hannah, la seule soumission n'aurait pas suffi à aplanir les énormes difficultés d'une telle opération... ni à apaiser la conscience des exécutants. Eichmann le déclare à la barre : le facteur le plus décisif pour sa conscience fut qu'il ne rencontra personne, absolument personne, qui s'op­posât à la Solution finale. Seule exception, le docteur Rudolf Kastner, dont il fit la connaissance en Hongrie, et avec qui il négocia l'offre de Himmler de relâcher un million de Juifs en échange de dix mille camions. Lui, Kastner, lui avait demandé d'arrêter « les moulins de la mort à Auschwitz57 ». Et c'est à propos du même Kastner que Hannah écrit : « Eichmann avait répondu qu'il le ferait "avec le plus grand plaisir" mais que, hélas ! cela ne relevait ni de ses compétences, ni de celles de ses supérieurs — ce qui du reste était vrai. Il ne s'attendait évidemment pas que les Juifs partagent l'enthousiasme géné­ral pour leur destruction ; mais il attendait effectivement d'eux plus que de la soumission, il attendait — et reçut, à un degré absolument extraordinaire — leur coopération. Comme naguère à Vienne, cette coopération fut naturellement la pierre angulaire même de tout ce qu'il fit. Si les Juifs n'avaient pas aidé au travail de la police et de l'administra­tion — j'ai déjà mentionné comment la rafle ultime des Juifs à Berlin fut l'œuvre exclusive de la police juive —, il y aurait eu un chaos complet, ou il aurait fallu mobiliser une main-d'œuvre dont l'Allemagne ne pouvait se passer ailleurs58. »

 

Elle cite les travaux de Robert Pendorf et surtout ceux de Raul Hilberg. Elle affirme : « Pour un Juif, le rôle que jouèrent les Juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de cette histoire59. » Elle ajoute : « On le savait déjà mais maintenant et pour la pre­mière fois Raul Hilberg en a exposé tous les détails, pathéti­ques et sordides, dans La Destruction des Juifs d'Europe60, ouvrage de référence dont j'ai déjà parlé61. »

 

 

 

 

 

(p.460-461) Raul Hilberg se souvient de l'émotion ressentie dès qu'il put avoir accès aux documents de Nuremberg, dans lesquels il se plongea jour et nuit. Puis il soumit ses deux cents pre­mières pages à Neumann, le cœur battant. La seule objection de Neumann porta sur une partie de la conclusion. Hilberg y avançait que, sur le plan administratif, les Allemands avaient compté sur les Juifs pour leur sens de l'ordre, et que les Juifs avaient coopéré à leur propre destruction. Neumann ne lui dit pas que c'était faux, mais lui conseilla : « C'est trop gros à avaler, coupez. » Hilberg accepta, mais en échange, plus que jamais déterminé à le démontrer, il demanda à Neumann l'autorisation de se lancer, sous sa direction, dans une thèse intitulée La Destruction des Juifs d'Europe. Neumann accepta en le prévenant : « Vous aurez des ennuis, vous l'aurez voulu. »

 

(p.462-463)

 

Ce qu'il ignore encore, c'est la nature des réactions. Comme Hannah Arendt, et avant elle, il sera poursuivi pour avoir mis en cause la communauté juive allemande en prenant en compte un fait bien réel : ce qu'il nommait, avant Arendt, « la coopération des Juifs ». « J'avais dû examiner la tradition qui poussait les Juifs à faire confiance en Dieu, aux princes,

 

aux lois et aux contrats. Il m'avait fallu enfin prendre la me­sure du calcul des Juifs selon lequel le persécuteur ne détrui­sait pas ce qu'il pouvait exploiter sur le plan économique. C'est précisément cette stratégie des Juifs qui dictait les compromis et bridait la résistance64. »

 

 

 

 

 

(p.464-466)

 

La loi du mal

 

Martine Leibovici a raison de souligner que la syntaxe du livre consacré à Eichmann, ces phrases si longues, avec des échappées, nous donne l'impression d'être face à une parti­tion à deux voix. En ce qui concerne les conseils juifs, Hannah Arendt n'utilise qu'une seule de ces voix : celle de l'accusation. De manière ironique, elle insiste lourdement sur la responsa­bilité de ces conseils : « On pouvait faire confiance aux res­ponsables juifs pour dresser les listes de personnes et des biens [...]», et elle les caractérise psychologiquement: «Le nouveau pouvoir leur plaisait66. » Elle qui déteste ordinaire­ment faire appel à la psychanalyse fouaille les âmes de ces hommes et affirme : « Nous savons comment se sentaient les responsables juifs lorsqu'ils devinrent des instruments de meurtre67. » Elle leur reproche d'avoir gardé le secret et, ce faisant, d'avoir menti, comme Léo Baeck, ancien grand rab­bin de Berlin, qui était parfaitement au courant qu'on gazait les Juifs et préféra le taire. Résultat : on se portait volontaire pour Auschwitz et ceux qui tentaient de dire la vérité étaient

 

considérés comme des fous. Elle note cependant l'exception du président du conseil de Varsovie, Adam Czerniakow, qui préféra se suicider. Elle les accuse d'avoir rédigé les listes de transport de ceux qui partaient dans les camps, notamment à Theresienstadt. Elle écrit : « L'argumentation de l'accusation aurait été affaiblie s'il avait fallu reconnaître que la désigna­tion des individus dont on courait la perte était, à quelques exceptions près, le travail de l'administration juive68. » Elle se prévaut d'un ouvrage de Hans Gùnther Adler, Theresienstadt 1941, où tous ces faits sont consignés, et s'emporte contre le tribunal de Jérusalem qui ne l'a pas cité.

 

 

 

Cette insistance à désigner est, je crois, centrale pour comprendre pourquoi Hannah s'acharne sur le rôle des conseils. Désigner un individu, c'est le distinguer. Le distin­guer, c'est le choisir. Or les conseils juifs ont choisi d'épargner les plus riches, ceux qui avaient du pouvoir, des Juifs émi-nents. C'est au nom de l'égalité entre les individus que Han­nah se place ; c'est au nom de la recherche de la vérité — une hypothétique vérité qui, par essence, serait encore cachée et de nature scandaleuse — qu'elle entend être, elle la philosophe, la spécialiste de l'antisémitisme, l'accusatrice du procureur. Elle en vient même à reprocher à l'avocat d'Eichmann de ne pas avoir utilisé l'arme de l'atténuation de sa responsabilité. Eichmann fut aidé, dans ses sinistres tâches, par le travail de l'administration juive : « Plus que tous les bavardages dé­plaisants et souvent carrément choquants sur les serments, la loyauté et les vertus de l'obéissance aveugle, de tels documents auraient contribué à décrire l'atmosphère dans laquelle Eich­mann travaillait69. »

 

Hannah va jusqu'à affirmer que, avec la responsabilité des conseils juifs, c'est la distinction entre les bourreaux et les victimes qui n'est pas si claire ! Elle affirme que le procès veut occulter la coopération entre dirigeants nazis et autorités jui­ves, ce qui est faux : trente-sept dépositions tournent autour de cette question. Partout où les Juifs vivaient, il y avait des dirigeants juifs, affirme-t-elle, ce qui est faux historiquement. Les dirigeants — presque tous sans exception — ajoute-t-elle, coopéreront pour une raison ou une autre avec les nazis — ce qui est également faux. Pourquoi raisonne-t-elle ainsi et pourquoi n'utilise-t-elle pas des éléments historiques pioches dans une documentation où elle ne choisit que ce qui sert sa thèse ? Elle croit faire preuve de courage intellectuel en tenant de tels propos, faisant mine d'oublier que, depuis les années 1950, le sujet de la collaboration juive et de la dénonciation des conseils juifs était l'objet d'une multitude de publications, journaux intimes, mémoires... « La condamnation implacable des conseils juifs fut un thème majeur du parti Herout de Menahem Begin. En fait, la loi même qui permit de juger Eich-mann avait été adoptée en Israël pour châtier les collabo­rateurs juifs70. » Elle a toujours été une intellectuelle instinc­tive plus qu'une philosophe à la tête froide qui se barde de bibliographie et réfléchit cinquante fois avant d'écrire une phrase.

 

On le sait, le texte fut écrit dans la fièvre et l'emportement. Comme une nageuse qui avance à contre-courant au beau mi­lieu de la houle déchaînée, elle attaque les certitudes et s'af­fronte au caché, à l'obscène, à l'indicible. Ainsi affirme-t-elle, et cette phrase sera retenue contre elle pendant de longues années : « Toute la vérité, c'est que si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le nombre total de victimes n'aurait pas atteint quatre et demi à six mil­lions de victimes71. »

 

Sur les responsabilités des conseils juifs, les recherches menées depuis ne lui donnent pas raison. Comme le résume l'historien Saul Friedlànder : « Objectivement, le Judenrat a probablement été un instrument de la destruction des Juifs d'Europe, mais, subjectivement, les acteurs n'ont pas eu cons­cience de cette fonction, et, même s'ils en avaient conscience, certains d'entre eux — voire la plupart — ont essayé de faire de leur mieux dans le cadre de leurs possibilités stratégiques fort limitées afin de retarder la destruction72. »

 

 

 

(p.472-473)

 

Lettres d'insultes

 

En rentrant à New York, dans l'océan de lettres d'injures qu'elle commence à recevoir, Hannah ne trouve aucun courrier de son avocat, Me Moloshok, à qui elle demande depuis plusieurs mois de poursuivre la compagnie de taxis respon­sable de l'accident dont elle fut victime pour obtenir des dom­mages et intérêts. Elle le relance donc et lui suggère de réclamer quarante-cinq mille dollars. Puis elle prend rendez-vous pour Heinrich chez le dentiste. Il souffre beaucoup, ce qui ne l'empêche pas de tempêter toute la journée contre les auteurs de lettres d'insultes7, pour la plupart des survivants ou des parents de survivants, qui s'attaquent à sa femme, c'est-à-dire, pour lui, les Juifs, la presse juive, les organisa­tions juives, les associations juives, les rabbins.

 

De son côté, Hannah n'en revient pas non plus et reste stupéfaite devant tant de violence. Elle se sent encerclée, af­faiblie, apeurée. Elle ne s'attendait pas à déclencher de telles réactions. Elle se montre, comme son mari, indignée par cer­tains procédés, certaines accusations, qu'elle voit comme autant de procès d'intention. Pendant cette période difficile, elle n'est guère aidée par son amie Mary McCarthy qui, au lieu de lui expliquer les raisons de cette violence, et de la cal­mer, attise ses tendances paranoïaques en comparant ce qu'elle subit à l'affaire Dreyfus. Heinrich, lui non plus, ne fait pas dans la subtilité. Pour lui donner raison, il insulte mé­chamment ceux qui osent l'attaquer et surenchérit. Même Hannah s'en montre gênée et avoue à Jaspers : «[...] et ce qu'il pense du peuple juif n'est pas toujours ce qu'on souhai­terait (ceci pour rire seulement)8. » Est-ce pour rire seulement que, se plaignant amèrement auprès de lui de l'attitude de certains de ses contempteurs, qui passent des semaines à fouiller dans sa vie pour tenter de ruiner sa réputation, elle ajoute : « Si j'avais su, j'aurais sans doute pris soin de faire la même chose. Et à la longue9il sera peut-être tout de même utile de nettoyer un peu cette fange juive10. »

 

 

 

(p.477) Si on la poursuit et si on la harcèle ainsi, c'est parce qu'elle a dit la vérité, la vérité nue, sans l'enjoliver de remarques érudites. Elle semble persuadée qu'une véritable campagne politique s'organise, qui concerne, non un livre qui n'a jamais été écrit, mais sa propre personne. Elle se dit piégée par ce qu'elle nomme une campagne de diffamation médiatique où ses adversaires essaient de créer une « image » qui vient recouvrir celle de son livre. Elle se sent désarmée par rapport à ces gens qui ont tout : pouvoir, argent, relations, temps26... Elle avoue donc son impuissance et continue à répéter qu'elle a écrit un reportage, juste un reportage, et non un livre politique. En dépit de ses dénégations, la campagne s'emballe.

 

Le Conseil des Juifs d'Allemagne, organisation des émi­grés juifs allemands, se réunit et décide de s'opposer à la conception historique de Hannah Arendt en préparant une série de publications destinées à montrer « comment les Juifs allemands ont déployé le maximum de forces tant sur le plan moral que matériel pour s'entraider et pour maintenir dans les circonstances les plus difficiles l'estime et le respect qu'ils se devaient à eux-mêmes27 ».

 

 

 

(p.534) Le lecteur peut s'en rendre compte dans ses notes du Journal de pensée : Hannah est de nouveau plongée dans l'œu­vre de Heidegger. Elle réfléchit au retrait, au voilement, à la notion d'événement comme dévoilement de la finitude8. Elle note : « L'affaire de la pensée consiste à rendre présent ce qui est absent » ; et elle ajoute : « Heidegger : la tempête dans la­quelle il s'est trouvé n'était pas la tempête du siècle. Il n'a été pris dans cette tempête qu'une seule fois, probablement parce que le calme dominait en lui9. »

 

16:49 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

about Raul Hilberg's "The Destruction of the European Jews", in: Knack, 21/05/2008

Van Cauwelaert Rik, Geschiedenis van de Holocaust / Massamoord is een kwestie van management, in: Knack 21/05/2008, p.77

 

Raul Hilbergs De vernietiging van de Europese Joden, het driedelige basiswerk voor de geschiedenis van de Shoah, verschijnt eindelijk in het Nederlands.

 

Nadat Columbia University Press had geweigerd Hilbergs manuscript in zijn geheel te publiceren — wegens te anti-Duits volgens de ene beoordeling, volgens andere, vreemd genoeg, te anti-Joods — werden de drie delen finaal gepubliceerd door Quadrangle Books in Chicago. Maar aan die publicatie kwam dan wel de financiële steun onder de Europese Joden

van een mecenas te pas.

 

(…) De zakelijkheid en onbevangenheid waarmee Hilberg zijn onderzoek uitdiepte, stuitte heel wat Joodse critici tegen de borst. Zij vonden dat hij te weinig aandacht toonde voor de slachtoffers. Dat was een van de redenen waarom zijn boek nooit in Israël werd uitgegeven.

Niettemin bleven de wetenschappelijke status en integriteit van Raul Hilberg onaan-tastbaar. In die mate zelfs dat hij het zich, aïs vrijwel enige Joodse academicus, kon veroorloven Norman Finkelstein te steunen die wegens zijn boek The Holocaust industry werd uitgestoten door de Amerikaanse en Joodse universitaire wereld.

Hilberg keerde zich ook tegen de wetten die het ontkennen van de Holocaust strafbaar maken. 'De beschikbare documenten zijn de sterkste argumenten tegen negatio-nisten en revisionisten', betoogde hij.

 

RAUL HILBERG.  DE VERNIETIGING VAN DE EUROPESE JODEN, VERBUM.  3 DLN.  SPECIALE VOORINTEKENPRIJS VAN 49 EURO. VANAF 1 JUNI, 69,50 EURO.

16:47 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

James Carroll, The wandering Jew and the mad Saracen, in: IHT, 12/08/2010

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27/08/2010

Hitler's progressive anti-Semitic view in "Mein Kampf"

Adolf Hitler, Mein Kampf / Mon Combat

Vol.1

 

(p.28) Il me serait difficile aujourd'hui, sinon impossible, de dire à quelle époque le nom de Juif éveilla pour la première fois en moi des idées particulières. Je ne me souviens pas d'avoir entendu prononcer ce mot dans la maison paternelle du vivant de mon père. Je crois que ce digne homme aurait considéré comme arriérés des gens qui auraient prononcé ce nom sur un certain ton. Il avait, au cours de sa vie, fini par incliner à un cosmopolitisme plus ou moins déclaré qui, non seulement avait pu s imposer à son esprit malgré ses convictions nationales très fermes, mais avait déteint sur moi.

A l'école, rien ne me conduisit à modifier les idées prises à la maison.

A la Realschule je fis bien la connaissance d'un jeune Juif avec lequel nous nous tenions tous sur nos gardes, mais simplement parce que différents incidents nous avaient amenés à n'avoir dans sa discrétion qu'une confiance très limitée. D'ailleurs, ni mes camarades, ni moi, nous ne tirâmes de ce fait des conclusions particulières.

Ce fut seulement quand j'eus quatorze ou quinze ans que je tombai fréquemment sur le mot de Juif, surtout quand on causait politique. Ces propos m'inspiraient une légère aversion et je ne pouvais m'empêcher d'éprouver le sentiment désagréable qu'éveillaient chez moi, lorsque j'en étais témoin, les querelles au sujet des confessions religieuses.

A cette époque, je ne voyais pas la question sous un autre aspect.

Il n'y avait que très peu de Juifs à Linz. Au cours des siècles ils s'étaient européanisés extérieurement et ils ressemblaient aux autres hommes ; je les tenais même pour des Allemands. Je n'apercevais pas l'absurdité de cette illusion, parce que leur religion étrangère me semblait la seule différence qui existât entre eux et nous. Persuadé qu'ils avaient été persécutés pour leurs croyances, les propos défavorables tenus sur leur compte m'inspiraient une antipathie qui, parfois, allait presque jusqu'à l'horreur.

Je ne soupçonnais pas encore qu'il pût y avoir des adversaires systématiques des Juifs.

 

J'arrivai ainsi à Vienne.

 

Tout saisi par l'abondance de mes sensations dans le domaine de l'architecture, pliant sous le fardeau de mon propre sort, je n'eus pas dans les premiers temps le moindre coup d'oeil sur les différentes couches composant la population de cette énorme ville. Bien qu'alors Vienne comptât près de deux cent mille Juifs sur deux millions d'âmes, je ne les remarquais pas. Mes yeux et mon esprit ne furent pas pendant les premières semaines de taille à supporter l'assaut que leur livraient tant de valeurs et d'idées nouvelles.

Ce n'est que lorsque peu à peu le calme se rétablit en moi et que ces images fiévreuses commencèrent à se clarifier que je songeai à regarder plus attentivement le monde nouveau qui m'entourait et qu'entre autres je me heurtai à la question juive.

Je ne veux pas prétendre que la façon dont je fis sa connaissance m'ait paru particulièrement agréable.

Je ne voyais encore dans le Juif qu'un homme d'une confession différente et je continuais à réprouver, au nom de la tolérance et de l'humanité, toute hostilité issue de considérations religieuses. En particulier, le ton de la presse antisémite de Vienne me paraissait indigne des traditions d'un grand peuple civilisé.

J'étais obsédé par le souvenir de certains événements remontant au moyen âge et que je n'aurais pas voulu voir se répéter. Les journaux dont je viens de parler n'étaient pas tenus pour des organes de premier ordre. Pourquoi ? Je ne le savais pas alors su juste moi-même. Aussi les considérais-je plutôt comme les fruits de la colère et de l'envie, que comme les résultats d'une position de principe arrêtée, fût-elle fausse.

Cette idée fut renforcée en moi par la forme infiniment plus convenable, à mon avis, sous laquelle la véritable grande presse répondait à ces attaques, ou bien, ce qui me paraissait encore plus méritoire, se contentait de les tuer par le silence, n'en faisant pas la moindre mention. Je lus assidûment ce qu'on appelait la presse mondiale (la Neue Freie Presse, le Wiener Tagblatt, etc.) ; je fus stupéfait de voir avec quelle abondance elle renseignait ses lecteurs et avec quelle impartialité elle traitait toutes les questions.

 

(p.29) Il me fallut reconnaître qu'un des journaux antisémites, le Deutsches Volksblatt, avait beaucoup plus de tenue dans de pareilles occasions.

(p.30) (…) Je n'approuvais pas son antisémitisme agressif, mais j'y trouvais parfois des arguments qui me donnaient à réfléchir.

(…)

Mais si, de même, mon jugement sur l'antisémitisme se modifia avec le temps, ce fut bien là ma plus pénible conversion.

Elle m'a coûté les plus durs combats intérieurs et ce ne fut qu'après des mois de lutte où s'affrontaient la raison et le sentiment que la victoire commença à se déclarer en faveur de la première. Deux ans plus tard, le sentiment se rallia à la raison pour en devenir le fidèle gardien et conseiller.

Pendant cette lutte acharnée entre l'éducation qu'avait reçue mon esprit et la froide raison, les leçons de choses que donnait la rue â Vienne m'avaient rendu d'inappréciables services. Il vint un temps où je n’allais plus, comme pendant les premiers jours, en aveugle à travers les rues de l'énorme ville, mais où mes yeux s'ouvrirent pour voir, non plus seulement les édifices, mais aussi les hommes.

Un jour où je traversais la vieille ville, je rencontrai tout à coup un personnage en long kaftan avec des boucles de cheveux noirs.

Est-ce là aussi un Juif ? Telle fut ma première pensée. A Linz, ils n'avaient pas cet aspect-là. J'examinai l'homme â la dérobée et prudemment, mais plus j'observais ce visage étranger et scrutais chacun de ses traits, plus la première question que je tri étais posée prenait dans mon cerveau une autre forme :

Est-ce là aussi un Allemand ? Comme toujours en pareil cas, je cherchai dans les livres un moyen de lever mes doutes. J'achetai pour quelques hellers les premières brochures antisémites de ma vie. Elles

partaient malheureusement toutes de l'hypothèse que leurs lecteurs connaissaient ou comprenaient déjà dans une certaine mesure la question juive, du moins en son principe. Enfin leur tan m'inspirait de nouveaux doutes, car les arguments qu'elles produisaient à l'appui de leurs affirmations étaient souvent superficiels et manquaient complètement de base scientifique.

Je retombai alors dans mes anciens préjugés. Cela dura des semaines et même des mois.

L'affaire me paraissait si monstrueuse, les accusations étaient si démesurées, que, torturé par la crainte de commettre une injustice, je recommençai à m'inquiéter et à hésiter.

Il est vrai que sur un point, celui de savoir qu'il ne pouvait pas être question d'Allemands appartenant à une confession particulière, mais bien d'un peuple à part, je ne pouvais plus avoir de doutes ; car, depuis que j'avais commencé à m'occuper de cette question, et que mon attention avait été appelée sur le Juif, je voyais Vienne sous un autre aspect. Partout où j'allais, je voyais des Juifs, et plus j'en voyais, plus mes yeux apprenaient à les. distinguer nettement des autres hommes. Le centre de la ville et les quartiers (p.31) situés au nord du canal du Danube fourmillaient notamment d'une population dont l'extérieur n'avait déjà

plus aucun trait de ressemblance avec celui des Allemands.

Mais, si j'avais encore eu le moindre doute sur ce point, toute hésitation aurait été définitivement levée par l'attitude d'une partie des Juifs eux-mêmes.

Un grand mouvement qui s'était dessiné parmi eux et qui avait pris à Vienne une certaine ampleur, mettait en relief d'une façon particulièrement frappante le caractère ethnique de la juiverie : je veux dire le sionisme.

Il semblait bien, en vérité, qu'une minorité seulement de Juifs approuvait la position ainsi prise, tandis que la majorité la condamnait et en rejetait le principe. Mais, en y regardant de plus près, cette apparence s'évanouissait et n'était plus qu'un brouillard de mauvaises raisons inventées pour les besoins de la cause, pour ne pas dire des mensonges. Ceux qu'on appelait Juifs libéraux ne désavouaient pas, en effet, les Juifs sionistes comme n'étant pas leurs frères de race, mais seulement parce qu'ils confessaient publiquement leur judaïsme, avec un manque de sens pratique qui pouvait même être dangereux.

Cela ne changeait rien à la solidarité qui les unissait tous. Ce combat fictif entre Juifs sionistes et Juifs libéraux me dégoûta bientôt ; il ne répondait à rien de réel, était donc un pur mensonge et cette supercherie était indigne de la noblesse et de la propreté morales dont se targuait sans cesse ce peuple.

D'ailleurs la propreté, morale ou autre, de ce peuple était quelque chose de bien particulier. Qu'ils n'eussent pour l'eau que très peu de goût, c'est ce dont on pouvait se rendre compte en les regardant et même, malheureusement, très souvent en fermant les yeux. Il m'arriva plus tard d'avoir des hauts-le-coeur en sentant l'odeur de ces porteurs de kaftans. En outre, leurs vêtements étaient malpropres et leur extérieur fort peu héroïque.

Tous ces détails n'étaient déjà guère attrayants ; mais c'était de la répugnance quand on découvrait

subitement sous leur crasse la saleté morale du peuple élu.

Ce qui me donna bientôt le plus à réfléchir, ce fut le genre d'activité des Juifs dans certains domaines, dont j'arrivai peu à peu à pénétrer le mystère.

Car, était-il une saleté quelconque, une infamie sous quelque forme que ce fût, surtout dans la vie sociale, à laquelle un Juif au moins n'avait pas participé ?

Sitôt qu'on portait le scalpel dans un abcès de cette sorte, on découvrait, comme un ver dans un corps en putréfaction, un petit youtre tout ébloui par cette lumière subite.

Les faits à la charge de la juiverie s'accumulèrent à mes yeux quand j'observai son activité dans la presse, en art, en littérature et au théâtre. Les propos pleins d'onction et les serments ne servirent plus alors à grand'chose ; ils n'eurent même plus d'effet. Il suffisait déjà de regarder une colonne de spectacles, d'étudier les noms des auteurs de ces épouvantables fabrications pour le cinéma et le théâtre en faveur desquelles les affiches faisaient de la réclame, et l'on se sentait devenir pour longtemps

l'adversaire impitoyable des Juifs. C'était une peste, une peste morale, pire que la peste noire de jadis, qui, en ces endroits, infectait le peuple. Et en quelles doses massives ce poison était-il fabriqué et répandu ! Naturellement, plus le niveau moral et intellectuel des fabricants de ces oeuvres artistiques est bas, plus inépuisable est leur fécondité, jusqu'à ce qu'un de ces gaillards arrive à lancer, comme le ferait une machine de jet, ses ordures su visage de l'humanité.

Que l'on considère encore que leur nombre est sans limite ; que l'on considère que, pour un seul Goethe, la nature infeste facilement leurs contemporains de dix mille de ces barbouilleurs, qui dès lors agissent comme les pires des bacilles et empoisonnent les âmes.

Il était épouvantable de penser, mais on ne pouvait se faire d'illusion sur ce point, que le Juif semblait avoir été spécialement destiné par la nature à jouer ce rôle honteux.

 

(p.32) (…) Mais mon évolution fut hâtée par l'observation de toute une série d'autres phénomènes. Je veux parler de la conception qu'une grande partie des Juifs se fait des moeurs et de la morale et qu'elle met ouvertement en pratique.

A ce point de vue, la rue me donna des leçons de choses qui me furent souvent pénibles.

Le rôle que jouent les Juifs dans la prostitution et surtout dans la traite des blanches pouvait être étudié à Vienne plus aisément que dans toute autre ville de l'Europe occidentale, exception faite peut-être pour les ports du sud de la France. Quand on parcourait le soir les rues et ruelles de la Leopoldstadt, on était à chaque pas, qu'on le voulût ou non, témoin de scènes qui restèrent ignorées de la majorité du peuple allemand jusqu'à ce que la guerre eût fourni aux soldats combattant sur le front oriental l'occasion d'en voir ou plus exactement d'être forcés d'en voir de pareilles.

La première fois que je constatais que c'était le Juif impassible et sans vergogne qui dirigeait de la sorte, avec une expérience consommée, cette exploitation révoltante du vice dans la lie de la grande ville, un léger frisson me courut dans le dos. Puis la fureur s'empara de moi.

Maintenant, je n'avais plus peur d'élucider la question juive. Oui, je me donnerais cette tâche ! Mais tandis que j'apprenais à traquer le Juif dans toutes les manifestations de la vie civilisée et dans la (p.33) pratique des différents arts, je me heurtai tout d'un coup à lui en un lieu où je ne m'attendais pas à le rencontrer.

Lorsque je découvris que le Juif était le chef de la Social-Démocratie, les écailles commencèrent à me tomber des yeux. Ce fut la fin du long combat intérieur que j'avais eu à soutenir.

 

 

01:02 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |