19/09/2009

Anti-Semitism: foundation: Alain Finkielkraut

Finkielkraut Alain, Au nom de l’Autre, réflexions sur l’antisémitisme qui vient, Gallimard, 2003

(p.9)

 

1 . Vigilances

Pendant cinquante ans, les Juifs d'Occident ont été protégés par le bouclier du nazisme. Hitler, en effet, avait, comme l'a écrit Bernanos, déshonoré l' antisémitisme.

On croyait ce déshonneur définitif. Il n'était peut-être que provisoire. Ce qu'on prenait pour un acquis apparaît rétrospectivement comme un répit. Et c'est en France, le pays d'Europe qui compte le plus grand nombre de Juifs, que la parenthèse se ferme de la façon la plus brutale. Des synagogues sont incendiées, des rabbins sont molestés, des cimetières sont profanés, des institutions communautaires mais aussi des universités doivent faire nettoyer, le jour, leurs murs barbouillés, la nuit, d'inscriptions ordurières. Il faut (p.10) du courage pour porter une kippa dans ces lieux féroces qu' on appelle cités sensibles et dans le métro parisien; le sionisme est criminalisé par toujours plus d'intellectuels, l'enseignement de la Shoah se révèle impossible à l'instant même où il devient obligatoire, la découverte de l' Antiquité livre les Hébreux au chahut des enfants, l'injure « sale juif» a fait sa réapparition (en verlan) dans presque toutes les cours d'école. Les Juifs ont le coeur lourd et, pour la première fois depuis la guerre, ils ont peur.

Peur où se mêlent étrangement les deux sentiments contradictoires de la sidération et de la répétition. On est affolé, mais pas dépaysé car tous ces incidents ont des précédents, toutes ces attaques éveillent un écho et ravivent d' anciennes blessures; il n'y a rien dans la haine des Juifs qui ne rappelle quelque chose. Gagnés par l'accablement, ses destinataires ont donc tendance à se dire : « Quand c'est fini, ça recommence... Le passé n'était pas dépassé; tapi dans les replis de la doxa, il faisait le mort en attendant des jours meilleurs. Nous y sommes. Les tabous sont renversés, la censure est levée, le verrou saute : après (p.11) cinquante ans, l'enfer sort du purgatoire, le mal s' ébroue et s'étale à l'air libre. » Vieux démons, nouveaux débats : c'est le titre tout naturel du grand colloque international sur l'antisémitisme en Occident qu'a organisé à New York, du 11 au 14 mai 2003, l'Institut YIVO de recherche juive.

Le texte de présentation de la rencontre enfonce le clou en ces termes : « Pour nombre d'observateurs, le refoulé a brusquement fait retour. L'Europe politique, sociale, culturelle semble une fois encore défigurée par son préjugé le plus ancien et le plus ignoble. "

 

Les observateurs ont assurément raison : l' antisémitisme n'est pas une idée neuve en Europe. Ils font fausse route cependant, et on s'égare avec eux quand on rabat ce qui arrive sur ce qui est arrivé, comme l'expérience historique pourtant engage à le faire. Voir le déjà-vu dans l'événement, c'est, sous l' apparence de la sagesse, rêver les yeux ouverts. Invoquer l'inconscient et le déchaînement périodique de ses pulsions immuables, c'est se faciliter la tâche. Parler de retour, c'est enfermer les nouveaux démons dans de vieux schémas. Jeunes démons, vieux schémas : si (p.12) nous voulons affronter la réalité, nous devons scier les barreaux de notre prison rétrospective. Les Juifs, ces familiers du pire, ont " une âme insurprenable ", a dit, citant Rebecca West, Leon Wieseltier, le responsable des pages littéraires du magazine The New Republic. C'est là, justement, que le bât blesse : la compréhension du monde qui vient demande une âme surprenable. Il ne suffit pas d'être sans illusions pour accéder au vrai. Le pessimisme n'a pas droit à la paresse : même les mauvaises nouvelles peuvent être nouvelles; même les démons peuvent être dans la fleur de l'âge et piaffer d'innocence.

 

- Quelles sont les fondations de l'Europe d'aujourd'hui ? Repose-t-elle sur la culture, c'est-à-dire sur une admiration partagée pour quelques immortels : Dante, Shakespeare, Goethe, Pascal, Cervantès, Giotto, Rembrandt, Picasso, Kant, Kierkegaard, Mozart, Bartok, Chopin, Ravel, Fellini, Bergman ? S'inscrit-elle dans la continuité d'une histoire glorieuse ? . Veut-elle faire honneur à des ancêtres communs ? Non, elle brise avec une

histoire sanglante et n'érige en devoir que la mémoire du mal radical. Sous le choc de Hitler, (p.13) notre Europe ne s'est pas contentée de répudier l'antisémitisme, elle s' est comme délestée d'elle-même en passant d'un humanisme admiratif à un humanisme révulsif, tout entier contenu dans les trois mots de ce serment : " Plus jamais ça ! " Plus jamais la politique de puissance. Plus jamais l'empire. Plus jamais le bellicisme. Plus jamais le

nationalisme. Plus jamais Auschwitz.

 

Avec le temps, le souvenir d'Auschwitz n'a subi aucune érosion ; il s'est, au contraire, incrusté. L'événement qui porte ce nom, écrit justement François Furet, " a pris toujours plus de relief comme accompagnement négatif de la conscience démocratique et incarnation du Mal où conduit cette négation ". Pourquoi précisément l'Holocauste ? Pourquoi Auschwitz et non d' autres carnages doctrinaux, d'autres oeuvres de haine ? Parce que l'homme démocratique, l'homme des Droits de l'homme, c' est l'homme quel qu'il soit, n'importe qui, le premier venu, l'homme abstraction faite de ses origines, de son ancrage social, national ou racial, indépendamment de ses mérites, de ses états de service, de son talent. En proclamant le droit de la race des Seigneurs à purger (p.14) la terre de peuples jugés nuisibles, le credo criminel des nazis, et lui seul, a explicitement pris pour cible l'humanité universelle. Comme l'a écrit Habermas : « Il s' est passé, dans les camps de la mort, quelque chose que jusqu' alors personne n'aurait simplement pu croire possible. On a touché là-bas à une sphère profonde de la solidarité entre tout ce qui porte face humaine. " C' est d' ailleurs pour cette raison et pas seulement du fait de son engagement dans la guerre contre le nazisme que l'Amérique indemne s'est crue autorisée, comme l'Europe ravagée, à bâtir au coeur de sa capitale un musée de l'Holocauste et à faire de ce musée un point de repère national. L'assaut méthodique et sans précédent contre l' autre homme dont l'Europe a été le théâtre renvoie à l'Amérique, plus qu' à toute autre collectivité politique, l'image inversée d'elle-même. La démocratie du Nouveau Continent a ceci de spécifique, en effet, qu' elle n'est pas seulement constitutionnelle : elle est consubstantielle à la nation. Il n'y a pas de distinction possible, dans cette patrie sans Ancien Régime, entre le régime politique et la patrie : la forme est le contenu du sentiment national ; l'identité s' incarne dans la statue de la Liberté. Certes, et

c'est le moins qu'on puisse dire, l'Amérique n'a pas (p.15) toujours été à la hauteur de sa définition : un musée de l'Esclavage aurait indubitablement sa place à Washington. Ce serait cependant chercher une mauvaise querelle aux États-Unis que de les soupçonner de vouloir fuir, dans la confortable évocation d'un génocide lointain, la prise en compte de leurs propres turpitudes. Une stupeur sincère et une horreur sacrée ont inspiré l' édification de ce mémorial. Comme le rappelait fortement le conseil chargé de sa préparation : « Événement à signification universelle, l'Holocauste a une importance spéciale pour les Américains. Par leurs actes et par leurs paroles, les nazis ont nié les valeurs fondatrices de la nation américaine. »

 

L' Amérique démocratique et l'Europe démocratique ressourcent leurs principes communs dans la commémoration de la Shoah. Mais il y a une différence : l' Amérique est victorieuse ; l'Europe cumule les trois rôles de vainqueur, de victime et de coupable. La solution finale a eu lieu sur son sol, cette décision est un produit de sa civilisation, cette entreprise a trouvé des complices, des supplétifs, des exécutants, des sympathisants et même des apologistes bien au-delà des (p.16) frontières de l' Allemagne. L'Europe démocratique a eu raison du nazisme, mais le nazisme est européen. La mémoire rappelle sa vocation à l' Amérique, et à l'Europe sa fragilité. Elle ratifie le credo du Nouveau Monde et prive l'ancien de toute assise positive. Elle est pour celui-ci un abîme, pour celui-là une confirmation. Elle nourrit simultanément le patriotisme américain et l' aversion européenne à l'égard de l'eurocentrisme. Ce qui unit l'Europe d'aujourd'hui, c'est le désaveu de la guerre, de l'hégémonisme, de l'antisémitisme et, de proche en proche, de toutes les catastrophes qu'elle a fomentées, de toutes les formes d'intolérance ou d' inégalité qu' elle a mises en oeuvre. Tandis que la sentinelle américaine du "Plus jamais ça" se préoccupe des menaces extérieures, l'Europe post-criminelle est, pour le dire avec les mots de Camus, un "juge-pénitent" qui tire toute sa fierté de sa repentance et qui ne cesse de s'avoir à l'oeil. « Plus jamais moi'." promet l'Europe, et elle se tue à la tâche. L'Amérique démocratique combat ses adversaires; l'Europe ferraille avec ses fantômes, si bien que l'invitation à la vigilance se traduit là-bas par la défense (parfois peu regardante sur les moyens) du monde libre et ici par l'insubmersible banderole : " Le fascisme ne passera pas."

 

(p.20) Ayant évidemment voté avec la majorité républicaine, je partage son contentement. Comme la foule des réfractaires au Matin brun, je suis soulagé et je savoure le triomphe des gens sympas sur les gens obtus, sans toutefois entrer dans la danse, car ce sont les danseurs qui font aujourd'hui la vie dure aux Juifs. Pas tous les danseurs, bien sûr, mais il faudrait avoir une âme obnubilée par les tragédies advenues pour ne pas le reconnaître: l' avenir de la haine est dans leur camp et non dans celui des fidèles de Vichy. Dans le camp du sourire et non dans celui de la grimace. Parmi les hommes humains et non parmi les hommes barbares. Dans le camp de la société métissée et non dans celui de la nation ethnique. Dans le camp du respect et non dans celui du rejet. Dans le camp expiatoire des « Plus jamais moi ! » et non dans celui - éhonté - des « Français d'abord ! ». Dans les rangs des inconditionnels de l'Autre et non chez les petits-bourgeois bornés qui n'aiment que le Même.

 

(p.24) Or, comme l' a lumineusement montré le philosophe américain Michael Walzer dans un article (p.25)

publié par la revue Dissent et qu' aucun périodique français n' a jugé bon de traduire, il n'y a pas une, mais quatre guerres entre Israéliens et Palestiniens : la guerre d'usure palestinienne pour l' extinction de l'État juif (et dont relèvent aussi bien les attentats-suicides que la revendication du droit au retour), la guerre palestinienne pour la création d'un État indépendant à côté d'Israël, la guerre israélienne pour la sécurité et la défense d'Israël, la guerre israélienne pour le renforcement des implantations et l' annexion de la plus grande partie possible des territoires conquis en 1967. Il faut que « les gens qui suivent les informations écrites ou télévisées " soient aveugles à cette quadruple réalité (et aux deux batailles internes qui la prolongent) pour que s'étale, sous leurs yeux scandalisés, l'évidence insoutenable et monotone des persécuteurs en action. Grâce à la médiatisation permanente du conflit, ils sont aux premières loges : ils ne ratent aucun épisode, ils voient tout ce qui se passe, et pourtant, à l'instar d'Emmanuel Todd, ils ne voient rien de ce qui est. Ils balayent, comme on enlève la poussière, les événements du regard. Mauvaise volonté ? Frivolité zappeuse ? Non : hantise du mal radical, ferveur égalitaire, culte de la tolérance. C' est de la part la plus honorable d’eux-mêmes que procède leur insistante ‘illusion d’optique’, (p.29) comme tous les intellectuels juifs, comme tous les Juifs visibles, je reçois, ces temps-ci, des lettres désagréables. Après la manifestation du 7 avril 2002 contre l' antisémitisme et le terrorisme, une de mes correspondantes, excédée, m' a écrit ceci : " J'ai dû voir la police fouiller les personnes qui voulaient traverser le cortège des drapeaux israéliens que les jeunes excités en calotte bleu et blanc arboraient sûrs de leur saint droit. Sur la place un petit "beur" d' à peine dix ans criait à ses copains visiblement apeurés qui le retenaient : "Si seulement j'avais une kalachnikov, je leur montrerais, moi !" Et je savais bien que je me sentais plus proche cette fois de la vérité de ce petit miséreux que de tous les jeunes qui triomphaient d'autosuffisance et de passion méprisante et ignare sous leur calotte blanc et bleu. "

 

(p.30) Le " petit miséreux " en question n' a pas encore saisi de kalachnikov. Selon toute vraisemblance, il ne le fera pas et en restera au stade de la provocation verbale. Cette perspective, toutefois, n' est pas vraiment rassurante car la langue qu'il entend autour de lui et qu'il commence à articuler est la langue de l' islamisme et non celle du progressisme. La lutte des classes ne lui dit rien, le djihad l'enchante. Ses héros sont des figures religieuses, non des icônes révolutionnaires . Saladin plutôt que Spartacus ou Che Guevara. Il vit dans un autre universel et ce qui le fait enrager, d' ores et déjà, ce n'est pas le joug du capitalisme et de l'impérialisme sur les prolétaires de tous les pays' c'est l'humiliation des musulmans du monde entier.

Conditionné à souffrir d'Israël comme d'une écharde ou d'une morsure dans la chair de l'Islam, il n'est même plus antisioniste : là-bas, ici, partout, les Juifs, à ses yeux et dans ses mots, sont des Juifs et rien d' autre.

 

 (p.34) (…) il ne faut pas confondre les ressentiments, ni prendre pour une résurgence de l' antisémitisme français l' actuelle flambée de violence contre les Juifs en France. Après avoir été passée sous silence précisément parce qu'elle n'était pas imputable aux " petits Blancs » de la France profonde, cette violence

(p.35) d'origine arabo-musulmane a trouvé sinon une approbation littérale, du moins une réception positive, une interprétation bienveillante, une traduction présentable chez les Gaudin anti-chauvins qui scandent aujourd'hui : " Nous sommes tous des immigrés! " ou : " Étrangers, ne nous laissez pas seuls avec les Français !", comme ils entonnaient hier : « Nous sommes tous des Juifs allemands!.", et qui ont tiré de l'histoire cette leçon impeccablement généreuse : quoi qu'il arrive, prendre toujours le parti de l'Autre.

20:22 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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