11/04/2010

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 1 L’âge de la foi, éd. Calmann-Lévy, 1981

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 1 L’âge de la foi, éd. Calmann-Lévy, 1981

 

(p.12) Les spécialistes tombent progressivement d’accord  pour dater du IIIe siècle avant notre ère la naissance d’une hostilité suffisamment intense et durable pour mériter le nom d’antisémitisme. De plus, cette passion, cultivée surtout par les intellectuels, possède un foyer d’origine, à savoir l’Egypte, et plus précisément Alexandrie, la métropole commerciale et intellectuelle du monde alors connu.

 

(p.14)

Quand on ajou­tera que le zoroastrianisme est, de l'avis des historiens des religions, l'unique culte monothéiste apparu indé­pendamment du judaïsme, on mesurera tout l'intérêt du rapprochement, et sans que, bien entendu, nous puissions hasarder la moindre hypothèse au sujet des raisons histo­riques qui ont conduit les Parsis (et non les Juifs) à assumer le rôle des « Juifs de l'Inde »...

Venons-en maintenant au monde antique. En ce qui concerne les auteurs grecs, il est remarquable de cons­tater que les premiers récits semi-légendaires sur les sectateurs de Moïse, qui datent du me siècle, leur sont favorables, les décrivant comme « un peuple de philoso­phes », d'origine noble, pratiquant le culte du ciel ou des étoiles. Le ton commence à changer au siècle suivant, et d'autres récits confluent avec ces « fables égyptiennes » qui nous été transmises surtout par le prêtre Manéthon et par le grammairien Apion, des Egyptiens hellénisés tous les deux.

A quand remontent ces fables ? Il faut d'abord savoir que la constitution d'une diaspora juive en Egypte date au moins de la conquête perse, au vie siècle avant Jésus-Christ. Les conquérants se servaient volontiers de soldats ou mercenaires juifs, et avaient installé une garnison dans l'île d'Eléphantine, aux confins de la Nubie. De nombreux (p.15) papyrus font état de tensions entre Egyptiens et Juifs, de bagarres, de la destruction d'un temple. L'égyptologue français Jean Yoyotte a avancé vers 1960 l'hypothèse d'un « négatif » égyptien de la Bible, issu des propos peu amè­nes sur le compte des Egyptiens et de leurs pharaons qui abondent dans le livre de l'Exode, et auxquels la fête de la Pâque donne une place solennellement privilégiée. Les Egyptiens auraient donc voulu rendre aux Juifs la monnaie de leur pièce. Mais cette interprétation ingé­nieuse n'a pas trouvé le consensus des spécialistes.

Le fait est que la colonisation juive s'est intensifiée après la fondation d'Alexandrie (330 avant Jésus-Christ) : deux quartiers sur cinq auraient été des quartiers juifs, ou à majorité juive. Il y eut aussi un contrecoup de la révolte des Macchabées, au IIe siècle avant Jésus-Christ : d'après l'interprétation dominante, le livre d'Esther, qui date de la même époque, et qui débute sur un discours typiquement « antisémite », refléterait, en partie du moins, ces événements. Il est cependant à noter que culturelle-ment parlant, les Juifs d'Egypte étaient alors parfaite­ment hellénisés, en sorte qu'à la même époque à peu près, la Bible fut traduite en grec, pour les besoins du culte mosaïque (traduction dite « des Septante »). De nombreux indices, y compris la fréquence relative des apostasies ou le désir d'une « assimilation intégrale », permettent de mettre en regard la mentalité des Juifs alexandrins, et de maints autres, en Egypte ou hors d'Egypte, avec celle des Juifs occidentaux au xixe siècle, et avec leurs conflits. Le premier livre des Macchabées parle même des « hommes criminels » qui disaient : « Formons une alliance avec les Gentils qui nous entourent, car depuis que nous nous en sommes séparés, beaucoup de maux nous ont été infli­gés. » On peut attribuer à ces séductions de l'assimilation intégrale les dispositions plus systématiques et plus dures du traité talmudique « Avoda Zara » (Culte des Idoles), rédigé sans doute au n« siècle de notre ère, et allant jusqu'à l'interdiction d'aider à faire accoucher une femme païenne, puisqu'elle mettra au monde un enfant néces­sairement idolâtre. En ce qui concerne les « hommes criminels », n'a-t-on pas exhumé, dans les ruines du théâ­tre grec de Milet, des sièges dans la première rangée, portant une inscription qui se laisse traduire ainsi : « réservés aux Juifs très loyaux de Sa Majesté Impériale ». Encore ces Juifs s'avouaient-ils Juifs ; d'autres se fai­saient appliquer ou coudre une sorte de prépuce artificiel, (p.16) pour pouvoir participer, sans être hués, aux jeux du stade... On conçoit la haine que pouvaient leur porter les Juifs restés fidèles à la loi de Moïse.

L'antisémitisme de la population majoritaire égyp­tienne permet un autre rapprochement entre le passé antique et un passé très récent. Il s'exprima notamment par les troubles populaires qui sévirent à Alexandrie sous les empereurs Caligula et Claude, et qui trouvèrent une expression sanglante dans un terrible pogrom survenu en l'an 38 de notre ère.

 

(p.20) Une conclusion fort logique qu'en tirèrent quelques auteurs anciens — encore que surprenante pour notre entendement — était que les Juifs étaient un peuple athée. Leur franche horreur pour les autres divinités, leur éternel contemnere deos, leur refus de sacrifier aux empe­reurs, suffisaient déjà à les caractériser comme une race impie ; mais de plus, quel était donc leur Dieu ? Pompée, lorsqu'il avait audacieusement pénétré dans leur Temple en 63 avant Jésus-Christ, n'avait-il pas constaté « qu'il n'y avait à l'intérieur aucune image des dieux, que la place était vide et que les secrets du sanctuaire n'étaient rien » ?

Les autres accusations adressées aux Juifs, accusations parfois contradictoires — peuple obstiné, rebelle, auda­cieux, ou peuple lâche et méprisable, nation faite pour l'esclavage — procèdent toutes plus ou moins de celles que nous avons citées. Cependant, il importe de faire une place à part à l'indignation que manifestent certains auteurs anciens à propos du prosélytisme très actif des Juifs. Horace et Juvénal tournent en ridicule les néo­phytes juifs dans leurs satires : Valère Maxime accuse les Juifs « de corrompre les mœurs romaines par le culte de Jupiter Sabazios », et Sénèque assure que les « prati­ques de cette nation scélérate ont si bien prévalu qu'elles sont reçues dans tout l'univers ; les vaincus ont donné des lois aux vainqueurs ». Il importe de préciser à cet endroit que ce prosélytisme se poursuivait depuis fort longtemps déjà dans le monde antique, et on en trouve des signes avant-coureurs dès les temps prophétiques : Jonas n'avait-il pas été chargé par l'Eternel d'aller prê­cher la repentance à la ville de Ninive ? Les prosélytes parfaits, c'est-à-dire ceux qui se soumettaient aux bains de purification et à la circoncision, étaient acceptés par les congrégations juives sur un parfait pied d'égalité, et étaient considérés comme « fils d'Abraham ». Il n'en était pas de même des « demi-prosélytes », les metuentes ou « craignant Dieu », dits encore « prosélytes de la porte », qui, sans oser le pas décisif, observaient tel ou tel autre usage juif, le repos de sabbath, par exemple — mais dont (p.21) les fils devenaient souvent des prosélytes intégraux. Une des satires de Juvénal, tournant en ridicule les « parents dont les exemples corrompent les enfants », laisse enten­dre que le cas ne devait pas être rare1. Devançant de la sorte le succès triomphant de la propagande chré­tienne, la propagande juive faisait en ces temps d'innom­brables adeptes, reflétant l'attraction fascinée qu'exer­çait la loi de Moïse à une époque où la conversion, en règle générale, ne présentait pas de sérieux ou même mortels dangers. De plus, le peuple juif n'était-il pas le seul, après le peuple romain, auquel on pouvait s'intégrer depuis n'importe quel point de l'Empire ?

En bref, on voit que, fables mises à part, les auteurs anciens reprochaient aux Juifs certaines particularités de mœurs et de comportement expressément imposées dans l'Ancien Testament — ainsi que le constatait déjà l'auteur inconnu des Oracles de la Sibylle ( « Et vous rem­plirez toutes les terres et tous les océans ; et chacun sera irrité par vos coutumes.» III, 271). En contrepartie, ces auteurs ne manquaient pas de relever leurs vertus guer­rières et leur esprit familial : « Cette nation est terrible dans ses colères », écrit Dion Cassius, et même Tacite, qui leur est si hostile, constate : « Ils regardent comme un crime de tuer un seul des enfants qui naissent, ils croient immortelles les âmes de ceux qui meurent dans les combats ou les supplices ; de là, leur amour d'engen­drer et leur mépris de la mort. »

Ainsi donc, de ce rapide examen, nous pouvons conclure ce qui suit :

D'une part, on ne décèle que rarement, dans l'antiquité païenne, ces réactions passionnelles collectives qui, par la suite, rendront le sort des Juifs si dur et si précaire. Ajoutons qu'en règle générale l'Empire romain de l'épo­que païenne n'a pas connu « l'antisémitisme d'Etat »,

 

1. Satire xvi. Juvénal continue ainsi : « Celui-ci a eu, par hasard, pour père un observateur du Sabbath : il n'adorera que les nuages et la divinité du ciel ; il ne fera aucune différence entre la chair humaine et celle du porc, dont s'est abstenu son père ; bientôt même il se fait circoncire. Elevé dans le mépris des lois romaines, il n'apprend, n'ob­serve, ne révère que la loi judaïque, tout ce que Moïse a transmis à ses adeptes dans un volume mystérieux : ne pas montrer la route au voyageur qui ne pratique point les mêmes cérémonies ; n'indiquer une fontaine qu'au seul circoncis. Et tout cela parce que son père passa dans l'inaction chaque septième jour, sans prendre aucune part aux devoirs de la vie ! »                                                         

 

(p.22) malgré la fréquence et la violence des insurrections juives (avec pour seule exception les édits antijuifs promulgués par Hadrien en 135 après la rébellion de Bar-Cochebas, édits rappelés par son successeur, Antonin, trois ans plus tard.) (…)

 

(p.24) Ne se trouve-t-il pas que les deux peuples les plus anciennement cultivés de notre continent, les Italiens et les Hollandais, ont depuis le xvne siècle ignoré les éclats antisémites, et entretenu des rapports de bon voisinage avec « leurs » Juifs ?

Dans la vaste aire anglo-saxonne, les catholiques ne furent-ils pas soumis, au moins jusqu'à la fin du XVIIIe siè­cle, à une condition assez « juive », avec la papauté et les jésuites pour inquiétants symboles ? En Amérique, c'est les Noirs qui servaient de boucs émissaires électifs. Les Anglais, pour leur part, préféraient que les Juifs, cultivés à l'occidentale ou non, soient d'abord... franche­ment Juifs.

A la fin des années 1930, enfin, les seigneurs de guerre japonais, informés et endoctrinés par leurs alliés nazis à propos de la virulence juive, n'en tirèrent-ils pas une conclusion radicalement contraire, en décidant de faire coloniser par un peuple dynamique et industrieux, dont une bonne moitié de l'Europe ne voulait plus, la Mand-chourie conquise ? Si ce « plan Fugu » ne se laissa pas réaliser, il n'y alla pas de la faute des dirigeants du Japon expansionniste 1.

 

1 Cf. M. Tokayer et M. Swartz, histoire inconnue des Juifs et des Japonais pendant la seconde guerre mondiale, Ed. Pygmalion, 1980.

 

(p.27) L'antisémitisme au cours des premiers siècles chrétiens

 

Voici qu'issu du judaïsme et se réclamant du Dieu d'Abraham, un nouvel enseignement fait son apparition, pour s'imposer triomphalement, après trois siècles de luttes, à l'ensemble du monde romain. Qu'un tel événe­ment restât sans influence sur la condition des Juifs demeurés fidèles à l'ancienne Loi est proprement impensa­ble : ses répercussions seront aussi rapides qu'elles seront importantes, et il convient d'étudier avec quelque détail une évolution dès le début excessivement complexe et parfois contradictoire.

Nous ne nous arrêterons pas, au cours de cette étude, à la question du degré exact de « l'historicité » des Evan­giles, et nous nous abstiendrons d'exprimer une opinion quelconque à propos de l'ensemble des questions si contro­versées qui s'y rattachent : biographie de Jésus, authen­ticité des propos qui lui sont attribués, contenu précis de son enseignement, et ainsi de suite. C'est qu'il semble que le terme objectivité perde de sa signification dès qu'on les aborde, chaque auteur les traitant avec quelque idée préconçue, et l'agnostique ne pouvant ne pas douter là où le croyant ne peut ne pas croire. Signalons toutefois, car le point est important, que le récit évangélique du procès de Jésus présente suffisamment d'invraisemblances et de contradictions pour que même la critique biblique chrétienne en ait mis divers points en doute. (C'est ainsi que l'historien protestant Hans Lietzmann écrivait :

(p.27)

«... il est fort peu vraisemblable que le récit que Marc nous fait de la délibération du sanhédrin pendant la nuit repose sur le témoignage de Pierre ; selon toute appa­rence, c'est une conjecture chrétienne ultérieure... On peut se demander si dans cet exposé se sont conservés quelques lointains souvenirs d'un passé réel... ». Quant aux historiens libres penseurs, ils ont plutôt tendance (s'ils ne concluent pas à l'inexistence de Jésus) à écrire crû­ment, comme par exemple Charles Guignebert :  « ... ce procès paraît... n'être qu'un artifice, gauchement introduit, pour reporter la principale responsabilité de la mise à mort de Jésus sur les Juifs (...) ce qui reste vraisemblable, c'est que le Nazaréen a été arrêté par la police romaine, jugé et condamné par le procurateur romain, Pilate ou un autre ».  Et,  en effet,  rien  dans  l'enseignement  du Nazaréen (même s'il pouvait choquer maint docteur de la Loi) ne constituait du point de vue juif une hérésie formelle : à la fin du Ier siècle encore, un docteur de la Loi tel que Rabbi Eliézer considère que Jésus aura lui aussi une place dans le monde à venir, et la première communauté  chrétienne,  celle  de Jérusalem,  dont les membres étaient des Juifs de stricte observance, et vou­laient le rester, ne semble guère avoir connu des déboires ou des persécutions systématiques * ; elle ne s'exila de Jérusalem qu'après la chute  du Temple, en 70, et on retrouvera encore au siècle suivant des traces de ces « judéo-chrétiens »  comme on  les  appellera plus  tard. Aussi bien ces premiers Chrétiens respectaient les com­mandements de la Loi dans toute leur minutie, et n'enten­daient recruter des adeptes que parmi les seuls Juifs. Ce n'est que lorsque le rayonnement de la propagande chré­tienne, franchissant les limites de la Judée, commença à s'étendre à la Diaspora, et à s'exercer au sein des colo­nies juives de Syrie, d'Asie Mineure et  de Grèce, que naquit, on le sait, le véritable christianisme. Nous avons vu que ces colonies, fortement hellénisées, étaient entou­rées   comme   d'une   frange   de   « demi-prosélytes »,   de « sympathisants »,  dirions-nous  aujourd'hui,  considérés, parce que ne voulant pas se plier à toutes les observances,

 

  1. En effet, le célèbre épisode, de la lapidation d'Etienne, tel qu'il est relaté dans les Actes des Apôtres, semble bien n'avoir été que la conséquence d'un conflit d'ordre intérieur entre les « Hébreux » et les « Hellénistes » de la jeune communauté. Cf. Actes des Apôtres, 6, 1-6, ainsi que l'interprétation qu'en donne H. Lietzmann, Histoire de l'Eglise ancienne, vol. I, p. 70-71,

 

(p.28) comme des Juifs de classe très inférieure. Lorsque la prédication chrétienne commença à s'exercer dans ces milieux, dans cette ambiance si différente de celle de la Judée, saint Paul, nous apprend le Nouveau Testament, prit la décision capitale de dispenser les prosélytes chré­tiens des commandements de la Loi et de la circonci­sion — et du coup, changea le cours de l'histoire mon­diale.

Décision qui fut loin de s'imposer sans luttes au sein même des premières communautés chrétiennes, soulevant ces conflits entre les partisans orthodoxes de l'Eglise chrétienne de Jérusalem et les novateurs de la Diaspora dont les Actes des Apôtres et les épîtres pauliniennes nous font entendre maints échos. Décision qui transformait du coup les Chrétiens de sectateurs inoffensifs du judaïsme en hérétiques graves, et dont on croit apercevoir le contre­coup dans la solennelle malédiction des apostats, insérée dans la prière Schmone-Esré vers l'an 80, semble-t-il. Décision enfin qui, dispensant les nouveaux convertis des pénibles servitudes imposées par la Loi, abolissant toute distinction entre les prosélytes « fils d'Abraham » et les demi-prosélytes, accrut prodigieusement les perspectives ouvertes à la propagande chrétienne. Saint Paul s'en expli­que lui-même : «Avec les Juifs, j'ai été comme Juif, afin de gagner les Juifs ; avec ceux qui sont sous la loi, comme sous la loi... afin de gagner ceux qui sont sous la loi ; avec ceux qui sont sans loi, comme sans loi... afin de gagner ceux qui sont sans loi. J'ai été faible avec les faibles, afin de gagner les faibles... » Dès lors, les succès de la nouvelle prédication progressent à pas de géant.

Les colonies juives de la Diaspora en restent les foyers d'origine, mais le recrutement porte de plus en plus sur les Gentils. Or, Juif et Chrétien se réclament tous deux du Dieu d'Abraham, se prétendent tous deux être les seuls interprètes fidèles de ses volontés, révèrent tous deux le même livre sacré, mais l'interprètent chacun à sa manière. Ajoutons que les autorités romaines paraissent n'avoir fait au début que peu de distinction entre les uns et les autres (les textes romains les plus anciens que nous connaissions les confondent purement et simplement) 1.

 

  1. Ainsi Suétone, dans les Douze Césars : « II [Claude] chassa de Rome les Juifs qui avaient fait grand bruit à cause de Chrestus. » (Claude, 25.)

 

(p.29) Rarement vit-on, semble-t-il, un état de choses aussi pro­pice à susciter des animosités irréductibles.

Que les Juifs de la Diaspora, forts de leurs anciens privilèges, aient cherché à se distancer de leurs rivaux, qu'ils aient même à l'occasion dénoncé aux autorités ceux qu'ils considéraient comme de dangereux hérétiques, n'est guère invraisemblable. Les Chrétiens, de leur côté, ces dissidents du judaïsme, apercevaient avec dépit que leur propagande au sein du peuple élu ne portait pas grands fruits : dès lors, il leur importait de démontrer au monde que Dieu avait retiré à celui-ci le bénéfice de son élection, pour le reporter sur une nouvelle Israël. La guerre de Judée et la destruction du Temple leur four­nirent à ce point de vue un argument de choix : une catastrophe aussi épouvantable, qui ne peut être qu'un châtiment divin, ne prouve-t-elle pas que Dieu s'est défi­nitivement détourné de son peuple ? (Certains textes juifs de l'époque expriment la même pensée, mais interprètent tout autrement les motifs du châtiment : d'après le rabbin Ben Azzai, Israël fut précisément dispersé pour avoir renié le Dieu unique, la circoncision, les comman­dements et la Thoral.) D'autre part, en même temps, qu'elle s'adresse de plus en plus aux Gentils, et s'imprè­gne insensiblement d'influences païennes, l'Eglise nou­velle ne tarde pas à attribuer à Jésus une nature divine. A partir de ce moment, sa mort devenait nécessairement un déicide, le crime des crimes, et ce péché abominable, tout aussi nécessairement, retombait sur la tête des Juifs qui l'avaient renié : aussi la démonstration de leur déchéance devenait complète. (Peut-être était-il en même . temps de bonne politique d'exonérer les Romains, déten­teurs du pouvoir, de toute responsabilité.) Ainsi tout s'enchaîne et s'éclaire, faute et châtiment, rejet et nou­velle élection. Pour l'économie du christianisme, il fallait dorénavant que les Juifs fussent un peuple criminelle­ment coupable.

Ainsi, dès les premiers siècles, s'entrecroisent les divers motifs de l'antagonisme originel entre Juifs et Chrétiens, qu'il s'agisse de rivalités dans le prosélytisme, de l'effort pour concilier à sa propre cause les faveurs des pouvoirs publics, ou des exigences de la pensée théologique; ils

 

  1. Ekah Rabati (Uidrasch des Lamentations), I, 1,

 

(p.30) portent en germe l'antisémitisme proprement chrétien. Nous allons les passer rapidement en revue.

En ce qui concerne l'attitude des autorités romaines à l'égard des Juifs d'une part, des Chrétiens de l'autre, elle a varié à plusieurs reprises, au cours des trois pre­miers siècles. Des lettres de Tacite et de Pline le Jeune nous apprennent que Rome savait déjà faire la différence entre les uns et les autres, au début du IIe siècle. A l'épo­que où l'empereur Hadrien interdit la circoncision, et où éclata en Palestine la sanglante révolte de Bar-Cochebas (en 135), les efforts des premiers apologistes chrétiens tendaient à démontrer que les Chrétiens, n'ayant aucun lien avec Israël et la terre de Judée, étaient pour l'Empire des sujets irréprochables. Mais Antonin, successeur d'Ha­drien, rétablit la liberté du culte juif, et au me siècle, face aux succès croissants de la prédication chrétienne (des communautés nombreuses et actives existent déjà dans toutes les provinces de l'Empire), commence l'ère des grandes persécutions, doublées de la haine populaire qu'irrité l'exclusivisme chrétien. Aux yeux des intellec­tuels païens, les adorateurs de Jésus n'ont même pas l'excuse d'appartenir à une religion absurde certes, et exaspérante, mais qui au moins possède ces titres de noblesse que constitue une tradition nationale remontant à la nuit des temps. Ils sont d'inquiétants nouveaux venus, le genus tertium ; « Usque quo genus tertium ! » crie la foule au cirque. Aussi bien sont-ils victimes d'un véritable « transfert d'animosité » ; les fables d'un Mané-thon ou d'un Apion sur l'ignominie du culte juif, c'est au culte chrétien qu'on les applique désormais. Ainsi que l'écrit M. Lietzmann, « chaque fois que survient un malheur public, une peste ou une famine, la foule furieuse réclame à grands cris la mort des Chrétiens : « Qu'ils soient jetés aux lions ! » (Ces lignes rendent pour un auteur juif un son étrangement connu.) Rien d'étonnant si, dans ces conditions, les Juifs cherchaient à tirer leur épin­gle du jeu, et se rangeaient dans le camp païen — encore qu'on enregistre nombre de cas d'ensevelissement de mar­tyrs chrétiens dans les cimetières juifs, et qu'ainsi que nous le dit Tertullien, les Juifs offraient parfois aux Chrétiens menacés l'asile de leurs synagogues... Un nou­veau renversement se produit évidemment dès que le (p.31) christianisme devient une religion officiellement recon­nue : nous y reviendrons plus loin.

La rivalité dans le prosélytisme contribuait de son côté à dresser Juifs et Chrétiens les uns contre les autres. Si la prédication chrétienne se révéla rapidement plus efficace que la prédication juive, il ne s'ensuit pas que le judaïsme perdit de son propre attrait, et ses propa­gandistes ne baissèrent pas si rapidement pavillon. Au contraire, certains textes laissent entendre qu'ils furent, aux IIe et IIIe siècles, tout aussi actifs, sinon davantage, que précédemment. C'est vers 130 que Juvénal tourne en ridicule « les parents dont les exemples corrompent les enfants ». Lorsque, quelques années plus tard, l'em­pereur Antonin rétablit la liberté du culte juif, il prend soin, afin de s'opposer à la propagande du judaïsme, de maintenir l'interdiction de la circoncision des non-Juifs, sous peine de mort ou de bannissement. Des sources jui­ves nous apprennent que la tradition rabbinique considé­rait comme prosélytes plusieurs docteurs d'Israël, et non des moindres, de ce temps-là l. Elles nous parlent aussi de cérémonies solennelles de réception de prosélytes, au IIIe siècle, et de conférences publiques où la Thora était magnifiée. Ce prosélytisme, à qui s'adressait-il ? Il est vraisemblable d'admettre qu'il s'exerçait tout autant aux dépens des convertis du christianisme qu'aux dépens des païens. Et, en effet, les Juifs ne restent-ils pas le peuple de l'Ancien Testament, leurs docteurs n'en sont-ils pas les interprètes les plus qualifiés ? Ne voit-on pas les pre­miers exégètes du christianisme, et jusqu'à un saint Jérôme, aller s'instruire auprès des rabbins ? Pendant plus de deux siècles, les Chrétiens ne suivent-ils pas le calendrier juif ? Ainsi s'établissent des contacts parfois bien dangereux pour l'orthodoxie de la nouvelle foi. N'ou­blions pas que pendant les deux ou trois premiers siècles, l'Eglise chrétienne n'était pas hiérarchisée encore, et ne connaissait aucune institution suprême universellement reconnue : chaque communauté pouvait interpréter les textes sacrés à sa manière, d'innombrables sectes et hérésies faisaient leur apparition, souvent 'plus ou moins « judaïsantes », et, de la sorte, le prestige du peuple du Livre pouvait trouver mainte occasion de s'exercer et influencer les esprits. La condition sociale

 

  1. En particulier R. Schemaïa, R. Abtalion, R. Meïr, ainsi que le célè­bre R. Akiba lui-même.

 

(p.32) des Juifs était loin encore d'être telle pour qu'ils aient pu servir de repoussoir. Et le dilemme restait toujours celui-ci : pour interpréter correctement l'Ancien Testament, qui donc est mieux qualifié, sinon le peuple auquel il fut donné, et qui l'a conservé à travers les siècles ? Si, par conséquent, Chrétiens et Juifs continuaient à se faire concurrence auprès des Gentils, le judaïsme pouvait aussi bien troubler et attirer à lui maint adepte du christia­nisme naissant. Et ceci nous ramène à la rivalité propre­ment doctrinale, trouvant son expression dernière dans ce qu'on a dénommé « l'antisémitisme théologique ».

 

(…) (p.33)  à partir du IXe siècle, certains sacramentaires de liturgie romaine indiquent expressément : « Pro Judaeis non flectant » (Pas de génu­flexion pour les Juifs).

Dans les Evangiles déjà, on décèle le début d'une telle évolution. L'Evangile selon Jean, le dernier en date, n'est-il pas en même temps le plus hostile aux Juifs ? Tiré des Evangiles, veut-on un autre exemple ? Que le nom de celui des apôtres qui trahira son Seigneur paraît philo-logiquement être dérivé de la Judée, patrie des Juifs, pour­rait évidemment n'être qu'une coïncidence : coïncidence trop remarquable pour qu'on ne puisse s'empêcher de constater qu'une volonté délibérée de symboliser l'oppro­bre qui désormais pèsera sur le peuple élu constitue une explication plus satisfaisante pour l'esprit...

Rien d'étonnant dans ces conditions que dès le IVe siè­cle, et surtout dans l'Orient, où les Juifs étaient plus nombreux, on entende des prédicateurs lancer contre eux des diatribes d'une violence inimaginable : « Meurtriers du Seigneur, assassins des prophètes, rebelles et haineux envers Dieu, ils outragent la Loi, résistent à la grâce, répudient la foi de leurs pères. Comparses du diable, race de vipères, délateurs, calomniateurs, obscurcis du cerveau, levain pharisaïque, sanhédrin de démons, mau­dits, exécrables, lapideurs, ennemis de tout ce qui est beau... » (Grégoire de Nysse.) « ... Lupanar et théâtre, la synagogue est aussi caverne de brigands et repaire de bêtes fauves... Vivant pour leur ventre, la bouche toujours béante, les Juifs ne se conduisent pas mieux que les porcs et les boucs, dans leur lubrique grossièreté et l'excès de leur gloutonnerie. Ils ne savant faire qu'une chose : se gaver et se soûler... » (Saint Jean Chrysostome).

 

Espagne

 

(p.43) Les juiveries d'Espagne ont dû prospérer et se multiplier au cours des siècles suivants, puisque, vers l'an 300, le concile d'Elvire, « le plus ancien concile de l'Eglise dont il reste des canons disciplinaires » (Dictionnaire de théo­logie catholique) contient des stipulations nombreuses et variées mettant les Chrétiens en garde contre les Juifs. Il était interdit, sous peine d'être exclu de la communion, de manger avec eux (canon 50) et, sous peine d'excom­munication, de se marier avec eux, ou de faire bénir par eux les récoltes (canon 49) ; dispositions qui seront repri­ses par l'ensemble de l'Europe chrétienne aux siècles suivants.

Ni la promotion du christianisme au rang de religion officielle d'Etat, ni les bouleversements consécutifs à la désagrégation de l'Empire romain et aux invasions ger­maniques n'ont pu empêcher la diffusion du judaïsme en Espagne, puisque, trois siècles plus tard, celui-ci fait l'objet d'une législation bien autrement sévère et méti­culeuse — législation qui, elle aussi, constituera un pré­cédent et sera reprise en d'autres pays au cours des siècles à venir.

Les rois wisigoths qui gouvernaient l'Espagne à partir -du début du VIe siècle furent d'abord partisans de « l'hé­résie arienne », et assez tièdes en général en matière de religion. Mais en 589, l'un d'eux, Reccarède, se convertit au catholicisme, et entreprit d'édicter contre les Juifs — ainsi que contre ses anciens coreligionnaires ariens — de nombreuses lois, amplifiées par ses successeurs. Sur ces lois, Montesquieu, dans L'Esprit des lois, avait porté un jugement péremptoire : « Nous devons au code des Wisi­goths, écrivait-il, toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l'inquisition d'aujourd'hui ; et les moines n'ont fait que copier contre les Juifs des lois faites autrefois... Les lois des Wisigoths sont puériles,

(p.44) gauches, idiotes ; elles n'atteignent point le but ; pleines de rhétorique et vides de sens, frivoles dans le fonds et gigantesques dans le style. » Quoi qu'il en soit de ce jugement dans son ensemble, il est certain que plusieurs siècles plus tard, l'Inquisition, loin de faire œuvre origi­nale, ne fit que puiser dans un arsenal de textes élaborés par des théologiens et des juristes du vne siècle, mais extraordinaires de méticulosité et d'ingéniosité absurdes. Il en sera question dans la suite de cet ouvrage, et pour le moment, elles ne nous intéressent que dans la mesure où elles ont suscité, mille années, ou peu s'en faut, avant Torquemada, des réactions de « marranisme » avant la lettre (c'est-à-dire des conversions feintes, tandis que le judaïsme continuait à être professé en cachette), et un ressentiment antichrétien d'autant plus violent.

Pour ce qui est des conversions simulées, leur fréquence ressort de l'examen des textes édictés pour dépister ces faux Chrétiens. En particulier, les ex-Juif s devaient se présenter à leur évêque chaque samedi et chaque fête juive, pour bien marquer qu'ils ne les respectaient plus. Mais s'ils étaient en voyage ? En ce cas, le converti devait se présenter à un ecclésiastique à chaque étape, et se faire délivrer un certificat de non-observance du sabbat, que le prêtre devait communiquer aux prêtres des parois­ses voisines, et dont le voyageur devait présenter la collection complète à son évêque dès son retour.

En cas de contravention, la peine prévue était celle de la decalvatio, châtiment dont de nos jours les érudits cherchent en vain à établir la nature exacte. De même, il est impossible de savoir si sous le roi Erwig, l'auteur de cette loi, l'Espagne du vne siècle comptait assez d'ecclé­siastiques instruits pour tenir à jour la paperasserie néces­saire... Il est assez probable que Montesquieu avait rai­son, en parlant de lois « vides de sens ».

Pour ce qui est du ressentiment, ses effets ne tardèrent pas. Cette question, elle aussi, fait l'objet de contesta­tions crudités, le débat ayant été jadis déclenché par ces quelques chroniques (Roderic de Toledo, Lucas de Tuy) qui affirment que les Juifs prirent l'initiative de « trahir », c'est-à-dire de faire connaître aux Arabes les voies et les moyens les plus sûrs pour leur faciliter, en 711, l'invasion de la Péninsule ibérique, et qu'ils leur accordèrent, lors de la conquête, un concours substantiel.

 

L’ islam

 

(p.47-48) /Arabie, début du 7e siècle/

Ce désert était peuplé de tribus bédouinnes, pratiquant /aussi/ la circoncision. Elles adoraient des idoles de pierre, dont la pierre noire de la Kaaba, à La Mecque, était la plus connue.

 

(p.49) D'après la tradition musulmane, l'apostolat de Maho­met s'exerça d'abord pendant dix années, de 612 à 622, à La Mecque ; le prophète n'y eut que peu de succès, ne recruta que quelques dizaines de fidèles et fut en butte aux risées et même aux persécutions des Mecquois. Il se décida alors à se transporter avec ses adhérents à Médine (Yathrib), ville située quelques centaines de kilo­mètres plus au nord, et peuplée en grande partie de tribus juives ou judaïsantes. Là, son succès s'affirma, et ses partisans crurent rapidement en nombre, sur un sol déjà labouré par l'enseignement monothéiste. (Bien que ces questions soient fort obscures, une comparaison avec les premiers succès de la prédication chrétienne, obtenus parmi les metuentes, les « prosélytes de la porte », serait peut-être de mise ici.)

Mais les Juifs de stricte obédience, les docteurs locaux de la Loi dont, les appels ardents du Coran en témoi­gnent, la caution et l'approbation morale lui apparais­saient tellement essentielles, se montrèrent sceptiques et dédaigneux. Des démêlés et des escarmouches s'en­suivirent ; suffisamment puissant déjà pour faire usage de la manière forte, le Prophète déçu expulsa une partie des Juifs, et massacra avec la bénédiction d'Allah le reste. Ainsi s'expliquent les contrastes du Coran, lorsqu'il traite des Juifs, les glorifiant dans certains passages (ce sont alors les « Fils d'Israël »), les vouant aux gémonies en d'autres plus tardifs (ce sont alors les yahud) ; ainsi s'expliquerait aussi la substitution de Jérusalem par La Mecque comme lieu d'orientation de la prière (kibla), (p.50) et le remplacement du jeûne de Yom Kippour par le Ramadan.

 

(p.50) Maître de Médine et de sa région, le Prophète s'em­ploya ensuite à amener à composition La Mecque, sa ville natale, et à devenir le chef théocratique de l'Arabie (du reste, maints accents du Coran permettent de con­clure  qu'il   n'était   guère   conscient   d'une   mission   de j caractère universaliste, et que c'est la collectivité arabe ' seule qu'il entendait faire bénéficier de son message), | Dans  cette entreprise,  qui s'étendit de 622 jusqu'à sa mort  en  632,  il  fit  preuve  d'étonnantes  capacités   de j meneur d'hommes et de stratège, frappant les Mecquois sur leurs lignes de communication avec l'extérieur, et les réduisant à sa merci en 630. Au cours de ces campagnes, il eut cette fois affaire à des tribus arabes chrétiennes et réussit à les soumettre ; ici encore, il se heurta à leur incompréhension, sinon à leurs railleries et, dans cette question également,  le  Coran reflète  sa  déception, et manifeste un changement graduel de ton.

Les dernières années de la vie du Prophète paraissent avoir été calmes et sereines. Khadija était morte depuis longtemps ; il contracta, pour des raisons politiques, plu­sieurs autres mariages. Il régissait paternellement sa communauté, simple, humain et de bon conseil, acces­sible au dernier de ses fidèles. Il préparait une expédition contre la Syrie lorsqu'il mourut subitement en 632.

Tels sont les éléments certains de la biographie du Prophète qu'il est possible de retirer de la lecture du Coran, ce livre tellement déroutant pour l'entendement occidental. Sa lecture est assurément rebutante pour nous, et le jugement qu'a jadis porté Carlyle : « Un fouillis confus, rude et indigeste. Seul le sens du devoir peut pousser un Européen à venir à bout du Coran », reste toujours vrai pour nous. Mais aussi vraie est la deuxième partie de la proposition : « Ce livre a des mérites tout autres que littéraires. Si un livre vient du plus profond du cœur, il atteindra d'autres cœurs ; l'art et le savoir-faire ne comptent guère. » Livre d'authen­tique inspiration religieuse, le Coran rappelle l'Ancien Testament par son aspect de guide universel, s'étendant à tous les domaines de l'existence. Il est vrai que sa composition est beaucoup plus confuse et ses répéti­tions proprement interminables. (Mais ainsi que faisaient observer ses commentateurs « Dieu ne se lasse jamais de se répéter».) Et tout comme l'Ancien Testament a

(p.51) été complété par la tradition, d'abord orale, de la Michna et du Talmud, le Coran l'a été par la tradition islamique du hadith, laquelle n'a été fixée par écrit que sur le tard (IXe siècle).

Si le génie de Mahomet fut de fondre et de transposer, afin de les rendre accessibles aux Arabes, les enseigne­ments des deux religions rivales (Jésus, auquel il accorde une place éminente, est pour lui le dernier en date des grands prophètes), il témoigne souvent, nous l'avons dit, de l'ignorance de leur teneur exacte. Ainsi il croit que les Juifs, partageant à leur manière l'erreur chrétienne, tiennent Ezra pour le fils de Dieu ; la Trinité chrétienne se compose pour lui de Dieu, le père, du Christ et de Marie (les Chrétiens sont pour lui des polythéistes), et il confond du reste Marie avec Myriam, la sœur d'Aaron (sourate XIX, 29) ; plus même, il confond parfois ensei­gnement juif et enseignement chrétien, et exhorte les Juifs de Médine à le suivre au nom des Evangiles. Igno­rance qui peut-être fit sa force ; peut-être le vieux Renan avait-il raison en écrivant : « Trop bien savoir est un obstacle pour créer... Si Mahomet avait étudié de près le judaïsme et le christianisme, il n'en eût pas tiré de religion nouvelle ; il se fût fait juif ou chrétien et eût été dans l'impossibilité de fondre ces deux religions d'une manière appropriée aux besoins de l'Arabie... »

Cherche-t-on par ailleurs à déterminer la part du judaïsme et celle du christianisme dans l'enseignement de Mahomet, on se convainc facilement de l'influence pré­pondérante du premier. Du point de vue transcendantal, le monothéisme rigide de l'Ancien Testament est main­tenu et, si possible, affirmé avec plus d'énergie encore. « II n'est de divinité qu'une Divinité unique. » « Impies sont ceux qui ont dit : « Allah est le troisième d'une « Trinité. » « Comment aurait-Il des enfants alors qu'il « n'a point de compagne, qu'il a créé toute chose et « qu'il est omniscient ? » Sans relâche, le Coran martèle ce thème. Du point de vue des rites, la loi de Moïse, depuis longtemps tombée en désuétude chez les Chré­tiens, tout en étant allégée par Mahomet, reste en vigueur dans la plupart des domaines, qu'il s'agisse de prescrip­tions alimentaires et de l'interdiction de la viande de porc, des ablutions et purifications et de la réglemen­tation de la vie sexuelle (considérée, tout comme par l'Ancien Testament, bonne et nécessaire), ou du rythme des prières quotidiennes et des jeûnes. Aux Chrétiens, (p.52)

il n'emprunte que le culte de Jésus et la foi en sa concep­tion virginale. Mais il nie résolument le fait de la Cruci­fixion 1.   D'ailleurs,   pourquoi   Jésus   se   serait-il   laissé immoler ? En effet, la notion de péché originel, à peine j esquissée dans l'Ancien Testament, et sur laquelle les Evangiles mettent si fortement l'accent, est pratiquement ignorée par le Coran. On voit donc que l'Islam a bien plus d'affinités avec le judaïsme qu'avec le christianisme. Il est vrai que sur maints points on perçoit l'influence de très  antiques  traditions   communes  aux Arabes et aux Juifs, ainsi que cela était le cas pour la circoncision (que le Coran ne mentionne explicitement nulle part !), Mais l'Islam se rapproche du  christianisme sur un autre point. En analogie avec un classique procédé des Pères de l'Eglise, qui cherchèrent et trouvèrent chez les prophètes  bibliques l'annonce de la  venue du Christ, Mahomet attribue à ces mêmes prophètes, mais surtout à Abraham et à Jésus, l'annonce de sa venue à lui. (Les théologiens musulmans perfectionneront la méthode, se référant parfois aux mêmes textes que les Chrétiens, qu'ils sauront lire d'une manière nouvelle2.) Et si les « détenteurs des Ecritures » (Chrétiens comme Juifs) ne trouvent dans ces textes rien de tel, c'est qu'ils sont, les uns   comme  les   autres,   des   témoins   infidèles,   déten­teurs d'une demi-vérité ; car, ils en ont « oublié une par­tie », ou, ce qui pire est, « ils veulent éteindre la lumière d'Allah avec le souffle de leurs bouches ». Ils sont donc des faussaires, « dissimulant une grande partie de l'Ecri­ture ». A ce point de vue, nulle différence entre Juifs et Chrétiens, même si à plusieurs reprises Mahomet souligne sa préférence pour les derniers ;  ils sont placés sur le même pied, et Allah, qui jusque-là a soutenu les Chré­tiens contre les Juifs, les châtiera maintenant de la même manière pour leur infidélité.

 

1 La Crucifixion est une fable juive, et les Juifs sont précisément blâmés « pour avoir dit » : « Nous avons tué le Messie, Jésus fils de Marie, « l'Apôtre d'Allah ! », alors qu'ils ne l'ont ni tué ni crucifié, mais que son sosie a été substitué à leurs yeux » (sourate IV, 156). Cette interprétation dénote l'influence du Nestorianisme, avec son enseignement sur les deux natures de Jésus-Christ, sinon celle d'autres anciennes hérésies orientales (Docètes, Corinthiens, Saturniens, etc.) comportant diverses variations sur le même sujet.

2 Ainsi Habakuk, III, 3-7 ; Daniel, II, 37-45 ; Isaïe, V, 26-30 et passim, et même Cantique des Cantiques, V, 10-16. Les Evangiles sont mis à contribution de la même manière.

 

(p.54) Et le « tuez les Infidèles quelque part que vous les trouviez ; prenez-les, assiégez-les » : en un mot, la Guerre sainte, le jihad ? demandera-t-on. Certes, cela aussi se trouve dans le Coran, mais ces imprécations et ces vio­lences sont expressément réservées aux polythéistes, aux idolâtres arabes qui ne veulent pas accepter l'ordre théocratique institué par le Prophète pour son peuple (ce n'est qu'à partir des croisades que la notion de Guerre sainte fut étendue à la lutte contre les Chrétiens). Pour ces trublions, dont l'opposition compromet son œuvre, Mahomet est sans merci : pour le reste, l'Islam est par excellence une religion de tolérance. Rien de plus faux que de le voir, conformément aux poncifs tradi­tionnels, brisant toute résistance par le fer et par le feu. Plus généralement, c'est une religion à la mesure de l'homme, sachant tenir compte de ses limites et de ses faiblesses. « Cette religion est facilité », dit la tradition musulmane ; « Allah veut pour vous de l'aise et ne veut point de gêne », dit encore le Coran. Religion qui n'exige ni le sublime ni l'impossible, moins ardente que le chris­tianisme à élever l'humanité vers des hauteurs inacces­sibles, moins portée aussi à la plonger dans des bains de sang.

 

(p.56) Et c'est ce qui explique que l'Islam à ses débuts a été considéré par les Chrétiens — et aussi par les païens — simplement comme une nouvelle secte chrétienne. Une telle conception persista en Europe à travers tout le Moyen Age : on en retrouve les échos dans La Divine Comédie de Dante, où Mahomet est traité de « seminator di scan-dalo e di scisma », ainsi que dans diverses légendes où il est présenté comme un cardinal hérésiarque, déçu de ne pas avoir été élu pape. On comprend mieux, dans ces conditions, l'accueil enthousiaste que les monophysites de Syrie, persécutés par Byzance, et les nestoriens de Mésopotamie, opprimés en Perse, réservèrent aux conqué­rants, qui étaient aussi leurs frères ou leurs cousins de race.

 

(p.59)  Est-ce de l’poque des Omayades que date le statut des ‘dhimmis’, des protégés chrétiens et juifs, tel que les (p.60) légistes musulmans le codifieront définitivement un ou I deux siècles plus tard ? Ces légistes aimaient à se référer à des répondants antiques et vénérables, et attribuaient le statut en question au Calife Omar, deuxième succes­seur de Mahomet ; en réalité, il lui est certainement bien postérieur ;  quoi qu'il en soit, voici les termes et les conditions,  au nombre  de  douze,  du célèbre   « pacte I d'Omar » :

Six conditions sont essentielles :

Les dhimmis ne se serviront point du Coran par raille­rie, ni n'en fausseront le texte,

Ils ne parleront pas du Prophète en termes menson-1 gers ou méprisants,

Ni du culte de l'Islam avec irrévérence ou dérision,

Ils ne toucheront pas une femme musulmane, ni ne chercheront à l'épouser,

Ils ne tâcheront point de détourner un Musulman de la foi, ni ne tenteront rien contre ses biens ou sa vie,

Ils ne secourront point l'ennemi, ni n'hébergeront d'espions.

La transgression d'une seule de ces six conditions anéan­tit le traité et enlève aux dhimmis la protection des Musulmans.

Six autres conditions sont seulement souhaitables ; leur violation est punissable d'amendes ou d'autres pénalités, mais n'anéantit pas le traité de protection :

Les dhimmis porteront le ghiyar, un signe distinctif, ordinairement de couleur jaune pour les Juifs, de couleur bleue pour les Chrétiens,

Ils ne bâtiront point de maisons plus hautes que celles des Musulmans,

Ils ne feront pas entendre leurs cloches et ne liront point à haute voix leurs livres, ni ce qu'ils racontent d'Ezra et du Messie Jésus,

Ils ne boiront pas de vin en public, ni ne montreront leurs croix et leurs pourceaux,

Ils enseveliront leurs morts en silence, et ne feront point entendre leurs lamentations ou leurs cris de deuil,

Ils ne se serviront point de chevaux, ni de race noble ni de race commune ; ils peuvent toutefois monter des mulets ou des ânes.

A ces douze conditions, si révélatrices du mélange de mépris et de bienveillance qui caractérisait l'attitude des Musulmans envers les Infidèles, il faut en ajouter une trei­zième, absolument fondamentale : les dhimmis paieront (p.61) tribut, sous deux formes différentes : le kharadj, impôt foncier, déjà mentionné, et la djizyia ou djaliya, capitation à acquitter par les hommes adultes, « portant la barbe ». De celle-là aussi, le célèbre légiste Mawerdi écrivait «qu'elle est demandée avec mépris, parce qu'il s'agit d'une rémunération due par les dhimmis en raison de leur infidélité, mais qu'elle est aussi demandée avec dou­ceur, parce qu'il s'agit d'une rémunération provenant du quartier que nous leur avons fait ».

De la sorte, une symbiose organique s'institue entre conquérants et conquis, qui, sauf exceptions passagères, a permis, tout le long du Moyen Age, l'existence de Chré­tientés et de Juiveries paisibles et prospères dans toutes les régions de l'Imperium islamique.

 

(p.63) Cette coexistence pacifique de religions rivales contribuait au respect de l'opinion d'autrui, et conduisait parfois aussi jusqu'au franc scepticisme. En particulier, les premières tentatives de critique biblique sont bien antérieures au « Siècle des Lumières » puis­qu'on les retrouve sous la plume de certains polémistes de l'Islam. Ainsi, au xie siècle, l'érudit poète Ibn Hazm mettait en doute l'âge des patriarches (Si Mathusalem avait vécu aussi longtemps que l'assure la Genèse, il aurait dû mourir dans l'arche de Noé, faisait-il observer), relevait maintes autres contradictions de l'Ancien Testa­ment et, tout comme plus tard un Voltaire, dressait le catalogue de ses obscénités.

Attaquer le Coran lui-même d'une manière aussi •> ouverte aurait équivalu à blasphémer le Prophète ; si les penseurs arabes ne l'ont pas osé, ou s'il ne reste plus trace de tels écrits, il a existé des auteurs, et non des moindres, qui se sont complu à composer des imitations du Coran, dont le caractère iconoclaste faisait les délices des initiés. C'est ce qu'a fait Mutanabbi, souvent consi­déré comme le plus grand des stylistes arabes, ainsi que le poète aveugle Abou'1-Ala, prince des sceptiques de l'Orient. On objectait à ce dernier, paraît-il, que son ouvrage était bien fait, mais qu'il ne produisait pas l'im­pression du vrai Coran. « Laissez-le lire pendant quatre cents ans dans les mosquées, répliqua-t-il, et vous m'en direz des nouvelles. » Ailleurs, Abou'1-Ala attaque toute religion en général en termes très violents : « Réveillez-vous, réveillez-vous, pauvres sots, vos religions ne sont qu'une ruse de vos ancêtres. » On voit que la formule  (p.64) « religion, opium du peuple » possède  des répondants antiques de qualité...

A cette originalité foncière de l'Islam de la grande époque, on peut facilement trouver des explications terre à terre, et invoquer les pressantes raisons qui pous­saient les conquérants arabes à protéger les existences et les cultes des dhimtnis, laborieux agriculteurs ou arti­sans, piliers de la vie économique du califat : état de choses qui a fini par recevoir une « consécration idéolo­gique ». Mais je préfère mettre l'accent sur l'autre aspect de la question, et qui, peut-être, recouvre une vérité plus profonde : à savoir, que les doux préceptes du Christ ont présidé à la naissance de la civilisation la plus combative, la plus intransigeante qu'ait connue l'histoire humaine, tandis que l'enseignement belliqueux de Maho­met a fait naître une société plus ouverte et plus conci­liante. Tant il est vrai, encore une fois, qu'à force de trop exiger des hommes, on les soumet à d'étonnantes tentations, et que qui veut trop faire l'ange fait la bête.

 

(p.66) Comment expliquer alors que le christianisme ait fini par I s'éteindre presque complètement, à travers le vaste Imperium islamique ?

 

(p.67) Des flambées de persécutions, déclenchées par des Califes peu tolérants tels que Moutawakkil, « le haïsseur de Chrétiens » (847-861), et surtout, un siècle et demi plus tard, par l'extravagant Calife d'Egypte Hakim (996-1021), entraînaient de leur côté des conversions en masse. Mais les coups définitifs ne furent portés aux Chrétientés orientales qu'à l'époque des Croisades. Avant celles-ci, la dégradation fut très lente, et marquée surtout par une baisse progressive du statut social des Chrétiens. Dès le Xe siècle, les observations de Jahiz sur les métiers respectifs des Chrétiens et des Juifs ne semblent plus valables. Cependant, la prépondérance des Chrétiens dans l'administration durera pendant des siècles. Leurs adver­saires assuraient que certains d'entre eux se posaient même ouvertement en « maîtres du pays » ; et qu'en pillant le trésor public ils prétendaient exercer une espèce de droit de récupération. Les ulémas se plai­gnaient amèrement de cet « envahissement chrétien » ; au XVe siècle encore, l'un d'eux rappelait que « l'exercice par ces Chrétiens de fonctions dans les bureaux officiels est un mal des plus grands, qui a pour conséquence l'exaltation de leur religion, vu que la plupart des Musul­mans ont besoin, pour le règlement de leurs affaires, de fréquenter ces fonctionnaires... (…)

 

(p.68) Voici, par exemple, une apologie de l'Islam, Le Livre-de la religion et de l'Empire, rédigée au IXe siècle par l'apostat chrétien Ali Tabari. Un de ses chapitres s'in­titule « La prophétie du Christ sur le Prophète — que Dieu les bénisse et les sauve tous les deux ». « II est évident — écrit Ali Tabari dans ce chapitre — que Dieu a accru sa colère contre les enfants d'Israël, les a mau­dits, les a abandonnés et leur a dit qu'il brûlerait le tronc à partir duquel ils se sont multipliés, qu'il les détruirait ou les chasserait dans le désert. Quel est mon étonne-ment de voir que les Juifs demeurent aveugles à ces choses et maintiennent des prétentions qui les rem­plissent d'illusions et d'erreurs. Car les Chrétiens portent (p.69)

témoignage contre les Juifs, matin et soir, comme quoi Dieu les a complètement détruits, a effacé leurs traces de la surface de la terre et annihilé l'image de leur nation. » Qu'un tel appel au témoignage des Chrétiens contre les Juifs ne dût pas être isolé est confirmé entre autres par Jahiz, qui conclut ainsi son écrit cité plus haut : « Les Chrétiens croient que les Mages, les Sabéens et les Manichéens, qui s'opposent au christianisme, doivent être pardonnes tant qu'ils n'ont pas recours au mensonge, et ne contestent pas la vraie foi, mais lorsqu'ils en viennent à parler des Juifs, ils les stigma­tisent comme des rebelles endurcis, et non seulement comme des gens vivant dans l'erreur et la confusion. » (Cette tradition ne s'est pas tarie, bien au contraire, puisque dans les pays arabes contemporains, la propa­gande anti-israélienne ou antijuive, faisant flèche de tout bois, invoque, aux côtés de certains versets du Coran et des vieux thèmes patristiques, non seulement des libelles pseudo-mystiques tels que les fameux « Proto­coles des Sages de Sion », mais aussi des arguments proprement racistes : les Juifs sont une race métissée, leurs vices sont innés, et Israël est appelé à disparaître « par la loi fondamentale de la lutte pour la vie ». On voit que la propagande mondiale hitlérienne est passée par là.)

 

(p.70) L'une des plus connues d'entre elles, celle de l'anna­liste  syriaque  Bar Hebraeus, évoque entre autres  un massacre qui eut lieu dans l'Irak en 1285. Une bande de Kurdes et   d'Arabes, forte de quelques milliers d'hommes, projetait  de tuer tous  les Chrétiens  de la région de Macosil. Ceux-ci alors  « rassemblèrent leurs femmes et leurs enfants, et allèrent chercher refuge dans un castel qui avait appartenu à l'oncle du Prophète, dit Nakib  Al-Alawiyin,  espérant  que  les  brigands  respec­teraient cet édifice, et que leurs vies resteraient sauves. Quant au reste des Chrétiens, qui ne savaient pas où se î cacher, parce qu'il n'y avait pas de place pour eux dans ; le castel, ils tremblaient de peur, et pleuraient à chaudes larmes sur leur sort funeste, bien qu'en réalité ce sort frappât d'abord ceux qui s'étaient réfugiés dans le cas-tel ». En effet, continue notre chroniqueur, malgré la sainteté de l'endroit, les bandits le prirent d'assaut et passèrent au fil de l'épée les réfugiés, massacrant ensuite les Chrétiens  de la ville, et s'en prenant ensuite aux Juifs, et même aux Musulmans.

Ce récit de Bar Hebraeus, ses plaintes et ses impréca­tions rappellent par maint détail la chronique de Salomon bar Siméon, relatant comment, en 1096, des bandes de croisés massacrèrent les Juifs de Worms, qui avaient cherché abri dans le palais de l'évêque Adalbert (voir plus loin).

Mais, à part quelques épisodes isolés de cette espèce, on ne sait pas grand-chose des souffrances muettes de (p.71) ces chrétientés orientales, impossibles à relater sous forme d'histoire cohérente. Un chroniqueur plus ancien, le « pseudo »-Denys de Tell-Mahré, compilant les récits de ses prédécesseurs, constate :

« Quant aux temps durs et amers que nous-mêmes et nos pères avons vécus, nous n'avons trouvé aucune chronique à leur sujet, ni sur les persécutions et les souffrances qui nous ont frappés pour nos péchés... nous n'avons trouvé personne qui ait décrit ou commémoré cette époque cruelle, cette oppression qui continue à peser de nos jours encore sur notre terre... »

Somme toute, si on dispose de quelques éléments sur l'islamisation progressive des villes, on ignore les condi­tions dans lesquelles s'est poursuivie celle des campa­gnes. Parfois, on ne dispose que d'un point de départ et d'un point d'arrivée. Ainsi, dans l'Afrique du Nord actuelle, où florissaient jadis Tertullien, Cyprien et saint Augustin, où il y avait deux cents évêchés au vne siècle, il n'en restait plus que cinq en 1053 ; on croit que Abdel-mumin y détruisit vers 1160 les derniers vestiges de la chrétienté indigène. En Egypte, la déchristianisation fut plus lente, et ne s'accélère qu'en contre-coup à la poussée des croisés : de grandes persécutions de Chré­tiens, suivies de conversions en masse, y marquent en particulier la période du gouvernement des Mamluks, à partir de 1250. De nos jours, les Coptes monophysites y forment un dixième de la population. Une lente déca­dence du même genre s'est poursuivie en Syrie, où le nombre de Chrétiens de diverse obédience est actuel­lement du même ordre de grandeur (dans l'Irak, par contre, le christianisme nestorien s'est presque entière­ment effrité au cours du premier siècle de la domination arabe).

 

(p.73) Cependant, Charlemagne déjà, qui s'était fait cou­ronner empereur à Rome, avait fait évangéliser les Saxons non par la parole, mais par le fer et le feu. Lorsque le recours au « bras séculier » s'implante défi­nitivement dans les mœurs ecclésiastiques, lorsque, sur­tout après le triomphe de Canossa, la papauté prêche la croisade, et lance les troupes chrétiennes à l'assaut de la Terre sainte et de l'Orient, alors les progrès de l'évangé-lisation s'arrêtaient net. Les croisades furent-elles la grande trahison des clercs ? En fait, elles durcirent non seulement les cœurs des Juifs, massacrés par milliers par les bandes de croisés, mais aussi ceux des Musul­mans, pieux adorateurs de Jésus, attaqués par les contempteurs acharnés de Mahomet. Par répercussion, elles conduisirent à l'extinction presque complète du christianisme en pays d'Islam ; elles marquent un apogée à partir duquel l'expansion chrétienne a fait place à une contraction. Ce processus, qui lui aussi s'étend sur près d'un millénaire, semble irréversible, surtout depuis qu'aux reculs enregistrés sur les fronts extérieurs s'est ajoutée, depuis plus d'un siècle, la retraite sur le front intérieur, face à ce qu'il est convenu d'appeler la « paga-nisation » des Européens, intellectuels ou ouvriers. Sur le fond de ce mouvement de longue durée, les revivais religieux, d'une génération à l'autre, ne font l'effet que de retours de flamme. A l'offensive du communisme, qui, en Europe et en Asie, abat, sous nos yeux, des murs entiers de l'édifice chrétien, font pendant les incessants progrès de l'Islam en Afrique. Tout se passe donc bien comme si le reflux du christianisme coïncidait avec la prépondé­rance de la civilisation occidentale, comme si le paradoxe d'un message évangélique appuyé sur la force se révélait à la longue être ce qu'il est : une antinomie insoute­nable.

 

 

 

(p.75) (…) nombreux sont les versets du Coran consacrés à la glorification des patriarches et des prophètes, Moïse, Elie, Job ou le roi Salomon.

Par la suite, la théologie de l'Islam fut élaborée sur­tout à Bagdad, c'est-à-dire dans cette Mésopotamie qui, depuis des siècles, était la forteresse de la tradition juive. Des Juifs convertis à l'Islam, tels qu'Abdallah ben Salem et Kaab al-Ahbar, ont contribué à en déterminer la forme et les méthodes : nous avons déjà signalé les analogies de construction entre le Talmud et le hadith. Et le folklore religieux des premiers siècles de l'Islam s'est abondamment alimenté au fonds juif, aux histoires merveilleuses de la Haggada sur les patriarches et les prophètes ; ces légendes, connues sous le titre significatif de « Israyilli'at », ont conservé leur popularité jusqu'à nos jours.

 

(p.85) De tout ce qui précède, il serait erroné de conclure que le sort des Juifs en Islam fut toujours florissant. Dans la partie orientale de l'Empire, il y eut des persé­cutions sporadiques, lesquelles du reste visaient toujours les dhimmis juifs et les dhimmis chrétiens à la fois. La mieux connue, et peut-être la plus cruelle, fut celle du Calife fatimide Hakim, lequel, en 1012, fit détruire en Egypte et en Palestine toutes les églises et toutes les synagogues, et interdit la pratique des religions autres que l'Islam. Il est significatif que les historiens musul­mans n'ont su expliquer cette décision autrement qu'en l'attribuant à la folie qui subitement se serait emparée de ce Calife. Dans la partie occidentale, d'où dès le XIIe siècle le christianisme avait disparu, tandis que le judaïsme prospérait (disparité de sort qui nous rappelle combien le judaïsme était mieux outillé que le christia­nisme pour vivre sous une domination étrangère), il y eut, au xne siècle, sous la dynastie des Almoravides d'abord, sous celle des Almohades ensuite, des persécu­tions féroces, auxquelles, nous le verrons plus loin, les Juifs échappaient souvent en se réfugiant pour quelque temps en territoire chrétien (ce fut entre autres le cas pour Juda Halevi et pour la famille de Moïse Maïmo-nide). Il a été observé, à ce propos, qu'il ne s'agissait pas de dynasties arabes, puisque toutes deux étaient d'ori­gine berbère, et que leur intolérance n'était que l'expres­sion du zèle fervent de nouveaux convertis. L'explication vaut ce qu'elle vaut : des interprétations de ce genre me paraissent plus valables dans le cas de princes apparte­nant à la secte chiite, intolérante de tous temps et par doctrine. On constate, en effet, que nombre d'entre les persécutions connues ont été le fait de chiites : ainsi, celles du Yemen et celles qui furent endémiques en Perse dans un passé récent encore, ainsi que nous le verrons plus loin. Mais, surtout, ce que nous connaissons est sans doute bien plus maigre que ce que nous ignorons. Carac­téristique à cet égard est la phrase laconique qui suit du chroniqueur juif espagnol Ibn Verga : « Dans la grande ville de Fez, une grande persécution eut lieu ; mais comme je n'ai trouvé là-dessus rien de précis, je ne l'ai pas décrite plus amplement. »

II semble bien que les Juifs furent englobés dans les persécutions antichrétiennes d'Egypte mentionnées plus haut (d'après une chronique musulmane datant de cette époque, ils auraient même supplié le sultan : « Au (p.86) nom de Dieu, ne nous brûlez pas en compagnie de ces chiens de Chrétiens, nos ennemis tout comme les vôtres ; brûlez-nous à part, loin d’eux. »

 

(p.89) Voici encore le Al Mostatraf, vaste encyclopédie popu­laire, sorte de fourré-tout, correspondant, à la fois, aux « Mémentos pratiques », « Règles de savoir-vivre » et almanachs de nos parents. En divers endroits, il y est question des Infidèles et de leurs ruses, mais sans méchanceté excessive. Ainsi, on nous apprend que, pour jouer un tour aux Musulmans, un « roi de Roum » chré­tien décida d'abattre le célèbre phare d'Alexandrie, haut de mille coudées. Il s'y prit de la manière suivante : il envoya en Egypte des prêtres, qui prétendaient vouloir embrasser l'Islam : ceux-ci, de nuit, enfouissaient à proxi­mité du phare des trésors, qu'ils déterraient de jour ; tout le peuple d'Alexandrie courut creuser la terre tout autour, de sorte que le phare finit par s'écrouler. Ailleurs, il est question d'un Juif qui, pour perdre un vizir, contre­nt son écriture, et feignit d'entretenir avec les princes infidèles une correspondance préjudiciable aux intérêts de l'Islam ; démasqué, il fut décapité.

Le chapitre « De la fidélité à la foi jurée » donne en exemple le roi-poète juif Samawal, qui symbolisait déjà cette vertu dans la poésie arabe antéislamique. Des adages mettent en garde contre les dhimmis : « Ne con­fiez aucune fonction ni aux Juifs ni aux Chrétiens ; car, par leur religion, ce sont des gens à pots-de-vin... » (cha­pitre « De la perception des impôts »), ou les flétrissent : « En général, la malédiction est permise contre ceux qui possèdent des qualités méprisables, comme par exemple quand on dit : « Que Dieu maudisse les méchants ! Que « Dieu maudisse les Infidèles ! Que Dieu maudisse les «Juifs et les Chrétiens!...» (chapitre : «De savoir se taire »). Le chapitre traitant des épigrammes contient celui qui suit « ... il arrive très souvent qu'une pièce de bois soit fendue en deux : la moitié pour servir à une mosquée, et ce qu'il en reste est employé aux latrines d'un Juif ! » On voit qu'il y a de tout, dans notre encyclo­pédie.

 

(p.98) « Ollé » : une translitération d’Allah

 

(p.104) En 1066, au cours d’une brève insurrection populaire, Joseph ibn Nagrela fut crucifié par la foule déchaînée, et un grand nombre de Juifs furent assassinés ; il semble que les survivantsz durent quitter pour quelque temps Grenade.

 

(p.112) En Andalousie, l'âge d'or ne devait plus durer longtemps. En 1147, elle fut envahie par les! Almohades du Maroc intolérants, sectaires, imposant l'Islam de force, et ceux des Juifs qui ne se résignèrent pas à la condition humiliée et dangereuse de l'Anoussiout durent la quitter pour les cieux plus cléments de la Castille, de l'Aragon et de la Provence. On est mal ren­seigné sur le sort de ceux qui restèrent ; aucun historien ne s'est encore penché sur leurs vicissitudes. D'une part, d'après une chronique arabe, ils jouèrent un rôle de premier plan, quinze ans plus tard, au cours d'une insurrection avortée contre le régime des Almohades. De l'autre, Ibn Aknin (le disciple préféré de Maïmonide) assure qu'ils faisaient de grands efforts pour complaire aux Almohades, et continuèrent même à suivre les rites de l'Islam lorsque la contrainte prit fin ; mais que malgré cela, méprisés, ils ne trouvèrent pas grâce aux yeux des Musulmans. Effectivement, à deux reprises, au début du xnie siècle, le port d'un insigne distinctif fut imposé à ces convertis. On peut supposer qu'ils ont constitué une sorte de communauté à la fois juive et musulmane, sem­blable aux sectes que nous avons décrites au chapitre précédent. Ce qui pourrait expliquer comment Ibrahim ou Abraham ibn Sahl, de Séville, ait pu être en même temps le chef de la communauté juive et l'un des poètes arabes les plus connus et les plus licencieux de son époque.

 

(p.114) Tandis que dans l'Europe proprement chrétienne les croisades marquent le début d'une dégradation des Juifs, et, d'une manière très immédiate, contribuent à cette dégradation, dans une Espagne fortement isla­misée, la Reconquista, au cours d'une première et longue période, favorise en effet un essor du judaïsme qui fut sans égal dans l'histoire de la dispersion. C'est que la Reconquista, qui fut une croisade permanente longue de huit siècles, fut, en même temps, surtout à ses débuts, tout autre chose que cela. Avant d'en venir à notre sujet proprement dit, il importe donc d'éclairer la toile de fond, d'évoquer brièvement l'épopée millénaire qui,| mêlée sourde et incohérente à son commencement, allait devenir la gesta Dei per Hispanos, la croisade réalisée dans tous ses buts (contrairement aux croisades d'Orient; mais c'est peut-être la logique interne d'une croisade menée à son aboutissement, c'est-à-dire le paradoxe d'une quête assouvie, qui conduisit alors à la persécution d'une partie de l'Espagne par l'autre, ainsi que nous le verrons plus loin).

Cependant, les Chrétiens d'Espagne combattent sous (p.115) l'égide d'un patron tutélaire, saint Jacques, dont la dépouille mortelle aurait été miraculeusement transpor­tée de Palestine à Saint-Jacques-de-Compostelle, à l'extré­mité nord-ouest de la Péninsule. Dans le réseau de légendes qui se tisse autour de la figure de ce doux apôtre, celui-ci devient à la fois le frère cadet ou même le double de Jésus, et un chevalier à la blanche armure, en imitation, peut-être, de la figure belliqueuse de Mahomet. Le sanctuaire de Saint-Jacques-de-Compostelle devient bientôt l'un des principaux lieux de pèlerinage pour toute l'Europe carolingienne, et, de la sorte, les influences de la jeune culture chrétienne commencent à contrebalancer celles du califat de Cordoue, aidant les populations de la Castille ou de l'Aragon à mieux prendre conscience de leur chrétienté. Ainsi s'amorce une lente évolution qui transformera la mêlée confuse en « guerre divine », conception qui sera alors rétroactivement pro­jetée sur l'entreprise en son entier, en même temps que son incarnation d'épopée, le Cid Campeador, est promu au rang de paladin de la Foi (ce que sa biographie ne semble guère confirmer). Evolution à laquelle ont forte­ment contribué les moines (clunisiens surtout) et les chevaliers d'outre-Pyrénées, qui, au xi^ siècle, en nombre toujours croissant, viennent, les uns, réformer la vie religieuse espagnole, les autres, prêter main-forte aux combattants («Les précroisades»). Mais leur influence fut lente à s'exercer en profondeur. Il est caractéristique que l'acte qui exprime par excellence l'esprit des croi­sades, le vœu et la prise de croix, ne pénétra que relati­vement tard dans les mœurs des chevaliers espagnols : il ne devint fréquent qu'au début du xme siècle. De même, ce n'est qu'en 1212 que les rois chrétiens d'Espa­gne, passant sur leurs vieilles discordes, surent conclure une alliance générale contre les Musulmans : la victoire décisive de Las Navas en résulta. Et il semble bien établi que les grands ordres militaires qui, plus tard, jouèrent dans l'histoire espagnole un rôle si important, ceux de Saint-Jacques, d'Alcantara et de Calatrava, ne furent aucunement une création originale, mais une imitation des ordres de Terre sainte.

 

(p.119) Le statut juridique de la « nation juive » était à l'épo­que sensiblement le même que celui de la « nation chré­tienne ». Dans les faits, les Juifs prenaient place sur l'échelle sociale aussitôt après les rois et les seigneurs, rang qui leur était assuré par la grande importance et variété de leurs fonctions socio-économiques. Commerce, industrie et artisanat se trouvaient entre leurs mains pour la plus large part. La Reconquista, avec ses dévas­tations, entraînait la ruine des manufactures, l'abandon des mines d'argent et de métaux ; ils les relevèrent. Dans les territoires conquis, ils donnèrent un grand essor à la viticulture, traditionnellement traitée avec défaveur en pays d'Islam. Propriétaires terriens, ils veillaient eux-mêmes à la mise en valeur de leurs terres.

 

(…) Voyons  maintenant ce que fut l'attitude de l'Eglise chrétienne à cette époque, face à une ascension juive aussi vertigineuse.

 

(p.120) Les ecclésiastiques espagnols prenaient donc leur parti d'une situation qu'ils justifiaient, comme le fit l'archevêque de Tolède, en exposant qu'il était essentiel de garder les Juifs dans les terres castillanes, pour pouvoir un jour les convertir, ainsi que prédit par les prophètes. Entre­temps, ils les faisaient participer jusqu'aux frais du culte tels que l'illumination des autels. Les délibérations conciliaires consacrées aux Juifs sont rares avant le xiv« siècle, et celles qui eurent lieu s'occupèrent surtout de la perception des dîmes sur les propriétés « que les Juifs détestés et perfides ont achetées ou vont acheter aux fidèles du Christ... car il serait injuste que l'Eglise perdît ces dîmes qu'elle percevait avant l'arrivée des Juifs... ».

Les ecclésiastiques étrangers, français surtout, qui en ce temps affluaient en Espagne, avaient apparemment d'autres conceptions sur le traitement à réserver aux Infidèles. L'un d'eux, dom Bernard, un Clunisien qui fut le premier archevêque de Tolède, ne pouvant admettre que la grande mosquée restât consacrée au culte musul­man, ainsi que cela avait été stipulé lors de la capitu­lation de la ville, la transforma de son propre chef en cathédrale, contre le gré du roi. Il en était de même pour les chevaliers qui venaient combattre les Sarrasins. A plusieurs reprises (en 1066, en 1090, en 1147, en 1212), ils entreprirent en cours de route de mettre à sac, stimulés par leur sainte colère et par leur avidité, les riches juiveries espagnoles ; chaque fois, l'ordre fut rétabli par une population étrangère encore à l'esprit de croisade, qui obéit aux ordres royaux. Mais de la sorte, les Chrétiens espagnols apprirent qu'outre-Pyré­nées les vies juives ne valaient pas cher ; quant aux Juifs, ils reconnurent les menaces familières, « entre Edom et Ismaël ». En 1066, du reste, le pape Alexandre II félicita le comte Ramon Berenguer Ier de Barcelone « de la sagesse dont il avait fait preuve en préservant de la mort les Juifs de ses territoires, car Dieu ne se réjouit pas de l'effusion du sang, et ne trouve pas plaisir à la perdi­tion d'hommes même méchants ».

 

D'autres  massacres   de  Juifs  eurent  lieu  au  cours (p.121) d'émeutes populaires lors de la vacance du trône : ainsi, en Castille en 1109, après la mort d'Alfonse VI ; en Léon en 1230, après la mort d'Alfonse IX ; jacqueries dirigées contre le roi et le pouvoir et contre les hommes du pouvoir, dans lesquelles on ne décèle encore aucune pointe spécifiquement antijuive.

 

L'âge d'or.

 

(…) en  1215 le IVe concile du Latran avait prescrit le port d'un insigne distinctif par les Juifs (et par les « Sarra­sins ») vivant en terres chrétiennes, précisément pour qu'on pût les reconnaître comme tels, et puisque les Juifs cherchèrent à se dérober à cette mesure.

 

(p.129) Ailleurs les Juifs, sociologiquement parlant, constituaient un groupe errant et marginal par excel­lence ; en Espagne, ils constituaient une sorte d'épine dorsale de la vie économique et sociale. « A la fois, ils étaient l'Espagne, et ils ne l'étaient pas », fait observer d'une manière très suggestive Americo Castro.

 

(p.136) Surtout, le concubinat fut légalisé, et les rabbins en arrivèrent même à distinguer entre deux sortes de concubines : la hachoukah, la « désirée », concubine libre, et la pilgechet, la « maîtresse », à laquelle l'amant s'était lié par une promesse de fiançailles. Sur ces points, les mœurs des Juifs espagnols n'étaient pas très différentes des mœurs chrétiennes médiévales, au grand scandale des rabbins d'outre-Pyrénées.

 

(p.137) Cette familiarité stimulait en particulier la dénoncia­tion intéressée d'un Juif ou d'une communauté auprès des autorités chrétiennes pour les motifs les plus divers : fraude fiscale, intrigue politique, contravention à la loi divine (juive ou chrétienne) ou, au contraire, applica­tion trop zélée de la Loi de Moïse (heurtant le sentiment chrétien) ; les prétextes que fournissait la vie courante étaient nombreux. Les dénonciateurs, les malsins, apos­tats de fait, étaient légion ; la lutte contre eux fut une préoccupation permanente des communautés juives, elle constitue une trame essentielle de l'histoire du judaïsme espagnol. Les aljamas se faisaient accorder des privilèges royaux autorisant à fouetter les malsins, à leur couper les membres et la langue, à les mettre à mort. « Item, comme certains Juifs de mauvaise conduite et déréglés en leur parler, qui mêlent leur compagnie à celle des Chrétiens et des Maures, ceux qu'on appelle en hébreu des malsins causent de grands scandales et maux... », dit le texte d'un tel privilège du roi Martin d'Aragon, daté de 1400. Les rois veillaient d'autant plus volontiers à la moralité publique qu'ils étaient assurés de gagner sur tous les tableaux : l'exécution d'un malsin était taxée (1000 sueldos jacqueres dans le cas précité, par exemple) ; le privilège n'était accordé que moyennant présent substantiel ; une dénonciation fondée pouvait rapporter plus gros encore. Ces luttes ont laissé des traces jusque dans l'espagnol moderne (malsin = médisant, malsinar = rapporter, etc.).

 

(p.139) Cet impôt, et surtout son nom, sont un premier témoi­gnage de la façon dont l'Eglise commençait à se plier en la matière aux vues européennes dominantes. Mais c'est surtout dans l'Aragon que celles-ci parvinrent à s'impo­ser d'assez bonne heure. L'ordre des dominicains avait fondé à Barcelone un véritable institut missionnaire. Ramon Penaforte, leur ancien général et confesseur du roi, réussit à faire organiser dans la ville en 1263 une grande disputation publique judéo-chrétienne, à l'instar de celle qui avait eu lieu en 1240 à Paris. Au champion chrétien, le dominicain converti Pablo Christian!, fut opposé le savant rabbin de Barcelone, Moïse ben Nach-man. A l'issue des discussions, qui durèrent près d'une semaine, en la présence du roi, chaque camp criait victoire ; en conséquence de quoi, le Juif fut banni d'Aragon et partit en pèlerin en Palestine.

 

 

Vers l'unité de la foi

 

(p.142) Au cours du XIVe siècle, les haines antijuives s'affir­ment et vont en progressant dans la Péninsule ibéri­que : à la fin du siècle, des massacres à grande échelle sont perpétrés dans la plupart des villes espagnoles. Au pied des Pyrénées, la Catalogne et l'Aragon sont le pre­mier théâtre d'épisodes sanglants ; en Castille, l'explo­sion n'a lieu qu'en 1391, et le mouvement se propage alors à travers toute la Péninsule, sans toutefois attein­dre encore à son extrémité le Portugal ; preuve supplé­mentaire, s'il en fallait de l'importance qu'avaient en l'espèce les influences et les exemples d'outre-Pyrénées.

En 1321, c'est en Navarre et en Aragon que vint se terminer la folle croisade des « Pastoureaux » de France ; après avoir massacré les Juifs à Jaca, à Montclus et aussi à Pampelune, ils furent dispersés par les troupes aragonaises. En 1348, lors de la grande épidémie de peste noire, le peuple de Barcelone et des villes avoisinantes en rejeta la faute sur les Juifs et tenta de mettre les aljamas à feu et à sang, à l'instar de ce qui se passa en Allemagne et en France (tandis qu'en Castille il n'y eut aucun trouble de ce genre). Mais l'ordre fut rapidement rétabli par les autorités. La royauté protégeait les Juifs de son mieux contre les entreprises d'agitateurs qui deve­naient de plus en plus nombreux. D'obscurs documents d'archives permettent parfois de connaître dans le détail comment l'agitation antijuive se poursuivait, jusqu'à ce que l'incendie s'embrasât à la fin du siècle. Ainsi, des troubles ayant eu lieu au printemps 1331 à Gérone, le (p.143) roi ordonna au bailli général de Catalogne de faire une enquête et de châtier les coupables. Dans son rapport circonstancié, le bailli faisait savoir que, dès Carême, une bande de clercs tonsurés et de jeunes écoliers avaient tenté d'incendier l'aljama. Une semaine plus tard, « exci­tés par la musique d'un jongleur jouant du tambour », les écoliers avaient lapidé un enterrement juif. A Pâques, les choses s'étaient aggravées. Le Jeudi saint, une tren­taine de clercs et d'écoliers, conduits par les chanoines Vidal de Villanova et Dalmacio de Mont, avaient entre­pris de faire irruption dans l'aljama, et tenté de frac­turer le portail. Le bailli de Gérone, accompagné de quelques hommes d'armes, essaya de rétablir l'ordre. Attaqué à coups de pierres, il battit prudemment en retraite, et se posta à quelque distance. Les émeutiers amassèrent des fagots au pied du portail, les arrosèrent d'huile et y mirent le feu. Cependant, tandis que Juifs et gendarmes luttaient ensemble contre l'incendie nais­sant, un autre chanoine réussit à les ramener à la raison, et ils finirent par se disperser, en sorte qu'un massacre général put être évité. Le bailli général relatait dans son rapport que les bourgeois de Gérone qui assistaient à l'esclandre le désapprouvaient à haute voix ; il notait aussi que la bande des trublions comprenait plusieurs enfants de douze à quinze ans, sinon plus jeunes encore ; ils appartenaient tous au chapitre de Gérone.

Un tel instantané, qui rapporte fidèlement les faits et gestes des émeutiers, et jusqu'à leurs cris — leur mot d'ordre était d'interdire aux Juifs de circuler librement dans la ville — fait apparaître clairement l'antisémi­tisme quasi fonctionnel du bas clergé, ou, pour parler plus exactement, le rôle fondamental qui incombait, lors de l'agitation antijuive, au nombreux petit monde qui gravitait autour des églises et des couvents, jeunes éco­liers ou séminaristes, serviteurs et hommes de peine, sinon jongleurs et mendiants.

Le prétexte invoqué par les trublions — interdire aux Juifs de circuler dans la ville, et de se mêler aux Chré­tiens — correspondait à l'une des principales exigences formulées à l'époque par les conciles ecclésiastiques, exi­gences reprises ensuite par les porte-parole de la bour­geoisie pour des motifs rien moins que théologiques.

La relation entre l'épuration de la foi et l'intérêt de classe ou de caste est particulièrement nette en Castille, où, depuis la fin du xme, la bourgeoisie montante avait (p.144) acquis voix au chapitre, ayant été admise à déléguer des représentants au Parlement des Cartes, et à consentir les impôts. En 1313, le copcile de Zamora demandait qu'on imposât aux Juifs le port d'un insigne distinctif, qu'on leur interdît de circuler en public du mercredi soir au samedi matin, et pendant toute la semaine sainte, qu'on les empêchât de travailler le dimanche, etc. ; ces exigences étaient reprises par les Cortès de Palencia six mois plus tard, par ceux réunis à Burgos en 1315, ceux de Médina del Campo en 1318 et ainsi de suite, au cours des années. Les Cortès y ajoutaient des demandes d'un intérêt plus immédiatement pratique, réclamant un moratoire général pour les emprunts contractés auprès des Juifs et venus à échéance. Le roi, soit évitait de répondre à de telles demandes, soit promettait et ne tenait pas parole. Ainsi que nous l'avons dit, les grands argentiers juifs de Tolède et de Séville, qui contrôlaient tous les circuits financiers du royaume, restaient tout-puissants à la cour de Castille. Leurs noms défilent en succession rapide dans les chroniques ; certains connu­rent une fin tragique, car ils vivaient dans une atmo­sphère de sérail oriental, d'intrigues et de complots, luttant férocement contre des favoris chrétiens quand ils ne luttaient pas entre eux.

 

(p.145) En définitive, la promiscuité entre Chrétiens et Infi­dèles qui révoltait tellement le clergé espagnol facilitera désormais son œuvre missionnaire. Pour le moment, il s'agit encore de cas individuels plutôt que d'un mouve­ment de masse. Mais ces cas devenaient de plus en plus fréquents ; les convertisseurs, pour la plupart eux-mêmes des Juifs convertis, ne prêchaient plus dans le désert. Le plus efficace d'entre eux fut Abner de Burgos, méde­cin savant qui avait longuement pratiqué la mécréance philosophique, avant de devenir sacristain de la cathédrale de Valladolid.

 

(p.146) A l'extrémité de la Péninsule, seul le Portugal restait encore à l'écart de l'évolution générale. Au xive siècle, la situation des Juifs ainsi que leur organisation commu­nautaire restaient calquées sur les anciens modèles orientaux : nommé par le roi, le grand rabbin et juge suprême était aussi chargé d'encaisser les impôts ; véri­table prince des Juifs, il exerçait parfois, en même temps, les fonctions de trésorier général du royaume. Le clergé protestait contre la domination juive comme ailleurs, et la population commençait à murmurer, mais cette agita­tion restait très en deçà du niveau où elle se traduit par l'action directe.

Aussi bien, le Portugal était-il appelé à devenir, au cours des siècles à venir, le pays refuge par excellence pour les Juifs espagnols.

 

(p.147) Depuis 1378, l'archidiacre Ferrando Martinez d'Ecija, ancien confesseur de la reine-mère, prêchait à Séville contre les Juifs et ameutait contre eux le peuple chré­tien, « les mettant en horreur auprès des gens ». De son propre chef, il s'était également arrogé le droit de trancher, en juge ecclésiatique, les litiges entre Chrétiens et Juifs. Lorsque le roi, « redoutant des maux et des dommages pour les corps et les âmes », lui fit intimer l'ordre de cesser son agitation, il n'en tint aucun compte. Se comparant aux prophètes d'Israël, à Isaïe, à Jérémie, et même au plus grand de tous, Moïse, qui ne craignit point de braver la colère du Pharaon, il répli­quait : « ... Je ne puis m'empêcher de prêcher et de dire des Juifs ce qu'en a dit mon Seigneur Jésus-Christ dans les Evangiles... » D'ailleurs, il était convaincu d'agir au mieux des intérêts royaux. Les Juifs ne narguaient-ils pas et ne trompaient-ils pas les rois et les princes de la terre, tout comme jadis ils avaient nargué Dieu et lui avaient menti ? A ces explications qu'il donnait au roi, Ferrando Martinez au cours de ses sermons ajoutait d'autres commentaires : « Un Chrétien qui mettrait à mal ou tuerait un Juif, assurait-il, n'allait causer nul déplaisir au roi et à la reine, tout au contraire : il le savait de source directe et sûre et, même, il s'en portait garant... ( « Vous qui fûtes notre familier, s'indignait le « roi, comment osez-vous affirmer des choses pareilles ? »)

Le fait est que, plus de douze années durant, Martinez continua impunément son agitation, demandant à ses ouailles d'expulser les Juifs des villes et des villages, et de démolir leurs synagogues. La renommée de l'agitateur commença à s'étendre à l'Espagne entière. Mais il ne semble pas qu'avant l'été 1391 sa prédication ait entraîné de sanglants excès. Il reste qu'il devait disposer de (p.148) puissantes protections, pour pouvoir braver à la fois son roi et son archevêque.

Tous les deux, Jean Ier, roi de Castille, et Barroso, archevêque de Séville, décédaient à quelques jours de distance à la fin de 1390. Le siège archiépiscopal demeura longtemps vacant ; le successeur au trône, Henri III, avait dix ans à peine. L'excitateur sévillan profita de l'interrègne de fait pour décupler la violence de sa pro­pagande. Les résultats ne se firent pas attendre : le 6 juin 1391, après quelques escarmouches, la foule déchaînée se précipita dans le quartier juif ; tous les Juifs qui ne purent se cacher à temps furent mis en demeure de se convertir ; la majorité s'empressa d'em­brasser la croix ; le reste fut massacré sur place.

Tel un feu de bois, l'incendie ravagea en quelques semaines de cet été l'Espagne entière, Castille et Aragon.

Partie de Séville au début de juin, l'émeute gagna au cours du même mois la plupart des autres villes anda-louses et castillanes ; le tour des villes de l'Aragon vint le mois suivant ; celui des îles Baléares et de la Cata­logne, en août. Comment la flamme se propageait-elle de proche en proche ? Tout laisse croire que des énergu-mènes stylés par Martinez allaient de ville en ville et excitaient le peuple. De Séville, une barque transportant une bande d'agitateurs s'était en effet successivement rendue à Valence et à Barcelone, pour donner le signal de l'émeute. A Sarragosse, le principal meneur était le propre neveu de l'archidiacre. Celui-ci sut aussi accré­diter le bruit suivant lequel les rois et même le pape étaient secrètement de cœur avec lui ; l'attitude ambiguë de Clément VII n'était pas pour le démentir. A Valence, la foule attaqua l'aljama aux cris de : « Martinez arrive ! Les Juifs, à mort ou à l'eau bénite ! » A Barcelone, on criait : « Vivent le roi et le peuple ! Les gros veulent détruire les petites gens ! »

 

(p.149) Par contre, l'émeute s'arrêtait le plus souvent d'elle-même lorsque les Juifs d'une aljama avaient apostasie. « Que les Juifs se fassent Chrétiens, et tout le tumulte prendra fin », écrivaient à Jean Ier d'Aragon les édiles de Perpignan. Aussi bien, c'est en vain que les rois adressaient à leurs villes des lettres comminatoires, s'efforçant de sauver les aljamas. Jean d'Aragon sur­tout, prince sage et ami des lettres, entouré d'excellents conseillers juifs et chrétiens, savait voir loin ; ses mes­sages témoignent non seulement d'un sens élevé de ses devoirs royaux, mais aussi d'une théologie bien meilleure que celle de la plupart des prélats espagnols de l'époque. Dans chaque message, il insistait sur le respect dû au « franc arbitre » des Juifs, et qualifiait les baptêmes forcés « de crime horrible » ; « s'ils ne se convertissent pas de leur plein gré, l'erreur sera pire qu'avant », écri­vait-il aux édiles de Lérida ; « ni le droit civil ni le droit canon n'admettent qu'on fasse quelqu'un chrétien de force, c'est un péril devant Dieu et devant le monde pour ceux qui y participent », écrivait-il à ceux de Per­pignan.

Mais tout cela fut en vain. Une sainte fureur avait saisi l'âme du peuple, les voisins et amis d'hier n'étaient plus que des Infidèles ; l'esprit de la Reconquista s'était déchaîné. Cependant, de nombreux Juifs trouvèrent abri dans les maisons de bourgeois chrétiens. De grands sei­gneurs les laissèrent se réfugier dans leurs châteaux, mais moyennant paiement, « les laissant très pauvres, notait Ayala, car ils durent faire de grands dons à ces seigneurs, pour être préservés d'une si grande tribula-tion ». Des dons importants furent également offerts par les Juifs au pape d'Avignon, Clément VII, afin de le dissuader de donner sa bénédiction publique à Martinez. Quant à faire condamner par lui des massacres, il n'en était même pas question, à l'époque où la chrétienté était déchirée par le grand schisme.

Des centaines de Juifs surent demeurer fermes face à l'épreuve et moururent « pour sanctifier le Nom », sui­vant la tradition millénaire : ce fut par exemple le cas, à Tolède, du talmudiste Juda ben Ascher, petit-fils du rabbin allemand, et de ses élèves ; à Barcelone, les Juifs se suicidèrent par dizaines ; comme un seul homme, ceux de Gérone refusèrent d'abjurer. Mais, dans la majorité des aljamas, le vent était à la panique et à l'apostasie.

Ceux qui ne parvenaient pas à se cacher ou à fuir (p.150) l'Espagne acceptaient un baptême dont de nombreux rabbins donnèrent eux-mêmes le premiéV exemple. Prises d'une panique moutonnière, les masses juives les sui­vaient. Cette trahison des clercs n'a rien pour nous surprendre. Des siècles de réflexion et de doute philo­sophique étaient passés par là, ouvrant les portes à des conversions dictées par l'ambition ou par le désespoir, par le calcul ou par la lâcheté. Mais des motifs indivi­duels d'une complexité souvent extrême conduisaient tous au même résultat brutal et simple.

 

(p.151) Après l'explosion populaire de 1391, les Juifs survi­vants connurent un temps de répit. Mais, désormais, la frénésie missionnaire était en Espagne dans la nature des choses. Depuis qu'elle avait reçu en charge les âmes déchirées ou rétives des conversas, l'Eglise était tour­mentée par le mauvais exemple que leur donnaient les Juifs francs et déclarés. Certains convertis, surtout ceux qui comme Pablo de Santa Maria étaient entrés dans l'Eglise et y avaient fait carrière, poussaient à la roue et multipliaient les avertissements. Aussi bien, vingt ans plus tard, ce fut le tour du clergé d'engager le combat. Et ceux-là mêmes d'entre les religieux qui, très chrétien­nement, condamnaient les massacres de 1391 suscitèrent bientôt d'autres massacres.

Tel fut le cas du plus grand prédicateur du temps, saint Vincent Ferrier, dont l'éloquence enflammée bou­leversait alors l'Occident tout entier. Au cours de ses sermons, auxquels tous les Juifs étaient contraints d'as­sister, le saint ne manquait pas de rappeler que Jésus avait été Juif, tout comme la Vierge Marie ; que rien ne pouvait autant déplaire à Dieu que les baptêmes obtenus par la violence ; qu'il était vital pour l'Eglise de convertir les Juifs, mais qu'il ne fallait le faire qu'à l'aide de la douce persuasion et des bonnes paroles. Il s'exclamait d'une façon imagée : « Les apôtres qui ont conquis le inonde ne portaient ni lance ni couteau ! Les Chrétiens ne doivent pas tuer les Juifs avec le couteau, mais avec leurs discours ! » Entre-temps, il importait toutefois de les tenir à distance, et de les isoler dans les ghettos, par crainte de leur exemple pernicieux.

En Castille, saint Vincent Ferrier parvint à imposer, au début de 1412, la publication d'un nouveau statut des Juifs, le statut de Valladolid, leur interdisant entre (p.152) autres de vendre ou d'offrir des produits alimentaires aux Chrétiens, de faire labourer par ceux-ci leurs champs, de faire précéder leurs noms du titre de Don, de changer de domicile, de couper leurs cheveux et de raser leurs barbes. Quant à leurs vêtements, trois articles du statut y étaient consacrés : leur mise devait être humble, en grossier tissu, et comporter naturellement un signe distinctif bien visible. Sur tous ces points, la Castille n'avait désormais rien à envier au reste de l'Europe.

 

(p.152) La démonstration prit près de deux ans. Le champion du christianisme fut l'érudit médecin du pape, le converti Josué de Lorca, mentionné plus haut. Les rabbins les plus savants de l'Aragon avaient été sommés de lui faire face, et de reconnaître que le Talmud, à condition d'être lu correctement et honnêtement, confirme que le Messie est déjà apparu, en la personne de Jésus. Josué de Lorca défendait ses gloses christologiques avec beaucoup de zèle ; les rabbins, au nombre de quatorze, lui firent front avec vaillance. Beaucoup de subtilité fut dépensée de part et d'autre, même si la discussion, relue de nos jours, déconcerte, car, dans une matière qui demeure sérieuse, elle fait songer aux débats sur le sexe des anges.

 

(p.161) L'Inquisition

 

L'Inquisition, faut-il le rappeler, ne fut pas une créa­tion espagnole. On en trouve déjà une sorte de justifi­cation anticipée chez saint Augustin, d'après lequel une «persécution modérée (tempereta severitas ») était licite pour ramener les hérétiques dans le droit chemin. En fait, elle fut fondée par le Saint-Siège au XIIIe siècle, et c'est surtout en France, lors de la lutte contre les Cathares, qu'elle développa une grande activité. En Espa­gne, elle fut instituée beaucoup plus tard, par Ferdinand d'Aragon et Isabelle de Castille, dont le mariage, en 1474, aboutit à l'unification de l'Espagne chrétienne. Ce sont ces Rois Catholiques qui reconquirent Grenade, la dernière enclave musulmane sur la Péninsule, et qui (p.162) rendirent possible la découverte et la colonisation du nouveau monde. Ce sont encore eux qui, en expulsant les Juifs, réalisèrent l'unification religieuse du pays, avec l'aide de l'Inquisition espagnole.

 

(p.162) (…) le tribunal invitait les bons catholiques à dénoncer les suspects de leur entourage : (…).

(p.163) De telles dénonciations permettaient de poursuivre » ceux qui, « suspects du deuxième et du troisième degré », n'avaient pas voulu se passer eux-mêmes la corde au cou. Il fallait donc les y contraindre ; comme toute police des âmes, l'Inquisition et toute sa procédure étaient conçues en fonction de ce moment suprême qu'est l'aveu (procédure inquisitoire, par opposition à la procédure accusatoire) ; « l'hérésie étant un péché de l'âme, la seule preuve possible en est la confession », écrivait Eymerich, l'auteur du manuel inquisitorial le plus connu. Celui qui avouait avait la vie sauve, celui qui niait jusqu'au bout allait au bûcher.

Pour arracher l'aveu, l'Inquisition appliquait la tor­ture, dont la question de l'eau était la plus usitée, mais il en existait un grand nombre d'autres, dont la privation du sommeil. La torture alternait avec les bonnes paroles, elles aussi destinées à convaincre l'accusé d'avouer et de dénoncer ses complices. Les catéchismes sui generis qu'étaient les manuels inquisitoriaux prescrivaient de dire : « J'ai pitié de vous, que je vois tellement abusé, et de qui l'âme se perd... N'assumez donc pas le péché des autres... confiez-moi la vérité, car, comme vous le voyez, je connais déjà toute l'affaire... Pour que je puisse bientôt vous pardonner et vous libérer, dites-moi qui vous a induit en cette erreur. » Si cela ne suffisait pas encore, si l'accusé tenait toujours bon, les juges faisaient intervenir des tiers, les éternels « moutons » des prisons, ou encore de « dignes gens » de l'extérieur, âmes chari­tables chargées de visiter les détenus et de les récon­forter, afin de capter leur confiance.

 

(p.164) Parmi ses justiciables, il fallait aussi compter les morts, quelle que fût la date de leur décès ; on faisait passer en jugement leurs squelettes, et l'on brûlait leurs osse­ments ; car s'ils ne pouvaient plus témoigner, leurs des­cendants le pouvaient pour eux — et être dépouillés de leur héritage, en cas de condamnation posthume. En l'espèce, le motif de lucre passait évidemment au premier plan ; pour justifier les dépouillements, les inquisiteurs se référaient à l'Ancien Testament : en châtiment de leur désobéissance, Adam et Eve, ces premiers hérétiques du genre humain, n'avaient-ils pas été chassés du Para­dis, ainsi que leurs descendants, et cela n'était-il pas une confiscation ? (Par ailleurs, le sambenito était com­paré aux peaux de bête dont ils se vêtirent après leur chute, quand ils surent qu'ils étaient nus ; d'où l'on voit que, pour les théoriciens de l'Inquisition, péché originel et hérésie finissaient par ne faire qu'un.)

 

(p.165) En 1483, Thomas Torquemada était nommé inquisi­teur général pour toute l'Espagne. Tandis que l'Inqui­sition sévillane poursuivait son œuvre, des tribunaux étaient établis dans d'autres provinces espagnoles. En Aragon, ses excès conduisirent à un commencement de soulèvement populaire à Valence et à Teruel, auquel participèrent de nombreux Vieux Chrétiens, et à une conspiration de conversos à Saragosse, qui assassinèrent le chanoine-juge Arbues d'Epila (canonisé par la suite). Une contre-terreur accrue s'ensuivit. A quelles extré­mités en arrivait l'Inquisition aragonaise peut-être illus­tré par le procès de Brianda de Bardaxi, une riche conversa de Saragosse, pieuse catholique s'il en fut, mais coupable d'avoir observé un jeûne juif étant enfant, de ne pas aimer le lard, et d'avoir fait une fois l'aumône de quatre sols à un mendiant juif, ce qui suffit pour jus­tifier une détention de sept années, d'innombrables tortures pour lui en faire avouer davantage, et la confis­cation du tiers de sa fortune.

Le tour de Tolède vint en 1486 ; en tout, 4 850 récon­ciliations y eurent lieu en quatre années ; le nombre des conversas brûlés n'y dépassa pas deux cents ; dans cette (p.166) capitale, l'Inquisition eut la main moins dure. Sans doute des considérations politiques et économiques inter­venaient-elles en l'espèce, car, à partir d'un certain niveau de richesse et d'influence, un conversa pouvait s'assurer de la protection des rois et du Saint-Siège, et devenait inattaquable. Un cas très caractéristique à cet égard fut celui d'Alfonso de la Caballeria, le vice-chan­celier du royaume d'Aragon, fils du haut fonctionnaire évoqué plus haut, et bien plus attaché au judaïsme et aux Juifs que son sceptique de père ; malgré les écra­sants témoignages recueillis contre lui par l'Inquisition de Saragosse, son procès, après avoir traîné près de vingt ans, se termina en 1501, par un acquittement, sur l'ordre du commissaire pontifical. Mais il ne s'agissait que de cas individuels, et tout comme Gœring s'exclamait qu'il lui appartenait de décider qui était Aryen, les Rois Catholiques s'arrogeaient le droit de dire qui était Chrétien. En tant qu'homme d'Etat, Ferdinand pour­suivait une politique ruineuse pour l'Espagne, et cela d'autant plus allègrement que les confiscations lui assu­raient l'argent nécessaire pour la guerre de Grenade. Ici intervient un tout autre aspect de l'Inquisition espa­gnole, l'aspect financier ou spoliateur, dans lequel nom­bre d'historiens ont voulu voir son moteur capital ; sans prendre position à ce propos, signalons seulement qu'ils sont à peu près tous d'accord pour convenir que c'est l'Inquisition qui a fait échec en Espagne à la « révolution bourgeoise ».

 

(p.177) Il semble bien que la grande majorité de la population chrétienne ne se soit pas beaucoup émue du départ des Juifs. Il est vrai que les témoignages à ce sujet sont rares ; une sorte de terreur silencieuse planait sur le pays ; le sort des Juifs était un thème sur lequel il était préférable de ne pas s'appesantir. A l'exception de Ber-naldez, qui, rappelons-le, était le chapelain de l'Inquisi­teur général, les chroniqueurs espagnols du temps men­tionnent à peine le sujet, et ne laissent pas transpercer leurs sentiments. Quatre ans plus tard, Juan del Encina, l'ancêtre du drame espagnol, écrivait dans un poème : « On ne sait déjà plus dans ce royaume ce que c'est que les Juifs (que casa séan judios)... »

 

 

(p.172) Le roi Jean II avait admis les exilés, moyennant une taxe de huit cruzados par tête, et à condition que dans huit mois ils quittent le pays, sur des vaisseaux qu'il s'engageait à mettre à leur disposition. Une partie par­vint effectivement à s'embarquer pour l'Afrique ; mais la majorité ne le put pas, ou ne s'y décida pas. Le délai écoulé, le roi commença à vendre comme esclaves ces Juifs. Son successeur, Manuel Ier, ordonna de les libérer ; mais, peu après, un projet de mariage entre le jeune roi et l'infante d'Espagne prit corps ; or, les Rois Catholiques y mettaient comme condition la christianisation totale du Portugal. Une expulsion aurait constitué un désastre immédiat pour la vie économique du petit pays. Le bap­tême forcé était la seule solution compatible avec les ambitions politiques portugaises. A Pâques 1497, les choses se précipitèrent. Les enfants furent arrachés à leurs parents et conduits vers les fonts baptismaux; ceux des parents qui ne les suivirent pas de leur plein gré y furent traînés de force, au nombre de plusieurs milliers (y compris les Juifs portugais indigènes), quelques semai­nes ensuite. Il s'agissait, dans le cas des immigrés d'Es­pagne, d'une sélection de fidèles de la Loi de Moïse. Les suicides furent donc nombreux, ainsi que d'autres inci­dents atroces. Certains ecclésiastiques portugais désap­prouvaient ces mesures. « J'ai vu, relatait trente ans après l'évêque d'Algarve, les gens traînés par les cheveux aux fonts baptismaux. J'ai vu de près des pères de famille, la tête couverte en signe de deuil, conduire leurs fils au baptême, protestant et prenant Dieu à témoin qu'ils voulaient mourir ensemble dans la Loi de Moïse. Des choses plus terribles encore ont été alors faites aux Juifs, que j'ai vues de mes propres yeux... » « Farce sacri­lège, motivée par les intérêts matériels les plus vils et les plus sordides » — tel fut au xixe siècle le jugement de Menendez y Pelayo.

Il n'existe, en effet, sans doute pas d'autre exemple (p.173) dans l'histoire chrétienne (à moins de remonter à Charlemagne et à la conversion des Saxons) d'un bafouement aussi complet du sacrement du baptême. Le pape Alexandre Borgia s'efforça de limiter les dégâts, et l'or des émissaires des Juifs portugais stimula son zèle. En conséquence, dernier hommage rendu au libre arbitre, un remarquable compromis fut adopté à Lisbonne : contrairement à la stratégie suivie en Espagne, les Juifs baptisés eurent au Portugal toute licence pour continuer à mener une vie de Juifs, au point de pouvoir se réunir pour célébrer leurs offices ; de pouvoir aussi s'enrichir, s'ils possédaient quelque génie commercial : solution on ne peut plus avantageuse pour le trésor royal, permet­tant de leur extorquer des contributions à toute occasion. Cet état de choses dura un demi-siècle, à la rage de toute la population portugaise ; de furieux pogromes avaient lieu de temps en temps ; celui de Lisbonne, en 1506, fit plus d'un millier de victimes. Finalement, une Inquisition copiée sur le modèle espagnol fut introduite au Portugal conformément à un bref pontifical de 1536, et commença à sévir avec la même implacabilité que son modèle.

Le paradoxal intermède des « Marranes publics » por­tugais eut diverses conséquences remarquables dont nous traiterons plus loin. Il permit aux communautés mar­ranes de s'adapter au masque chrétien, tant que ce masque fut léger à porter, et d'acquérir une vitalité sans pareille ; les longues années de pénombre durant les­quelles elles restèrent tolérées paraissent avoir constitué pour elles un tonifiant hors pair, au point que les tra­ditions crypto-juives persistent encore, on va le voir, dans le Portugal contemporain du XXe siècle.

 

/Espagne/

(p.175) Mais à l'époque, même des observateurs aussi réa­listes que Machiavel et Guichardin considéraient que les Rois Catholiques avaient fait œuvre éminemment utile pour leur pays. Désormais, près d'un siècle durant, l'Espagne (p.175) allait marcher de triomphe en triomphe ; l'or des Amériques allait affluer dans son trésor, à l'émerveille­ment de l'Europe ; Charles Quint allait ceindre la cou­ronne impériale ; et le soleil luire jour et nuit sur l'Em­pire espagnol, ainsi que le rappelait une orgueilleuse devise, 1492, l'année de l'expulsion des Juifs, marquait le seuil de la grandeur espagnole.

Parmi les institutions nationales qui datent de cette époque, l'Inquisition, chargée de réprimer toutes les formes possibles « d'hétérodoxie », allait devenir l'une des plus caractéristiques — et des plus populaires. Il y a un demi-siècle, ses historiens discutaient autour de la question de savoir si elle était un instrument royal, ou un instrument ecclésiastique. Elle ne fut ni ceci ni cela, ou elle fut les deux à la fois : elle fut avant tout profondé­ment espagnole. Elle fut une sorte de foyer de conver­gence des ambitions et des fanatismes, elle était un moyen de gouvernement et elle servait de règle morale. Elle inspirait la terreur, mais le commun des Espagnols tenait cette terreur pour bonne et salutaire ; grands et petits, nobles et mendiants se pressaient aux autodafés, et l'usage s'institua de faire coïncider ces dramatiques leçons de vraie foi chrétienne avec les solennités de la cour, avec les avènements au trône ou les mariages prin­ciers. Il faut remarquer à ce propos qu'on ne brûlait pas d'hérétiques, aux autodafés proprement dits : la céré­monie, parfois ouverte par le roi lui-même, consistait en un défilé de centaines de condamnés (de « pénitents ») armés d'un cierge, dans leurs grotesques sambenitos, vers le lieu de l'autodafé (à Madrid, la « Plaza Mayor»), où les verdicts étaient lus à haute voix : elle durait du matin au soir et continuait, si besoin était, les jours suivants. Les bûchers étaient dressés ailleurs, généra­lement dans un faubourg de la ville, dans un endroit nommé quemadero (de quemar = brûler) ; mais le sup­plice lui aussi était public, et attirait les foules, heureuses d'être édifiées. Il faut lire la description, dans un manus­crit du temps, de la consternation qui s'empara en 1604 du peuple de Séville lorsqu'un autodafé fut décommandé par le roi au dernier moment : « Un sentiment général s'empara de tous, une tristesse intérieure, comme si cha­cun était lésé ; car la cause de Dieu a une telle force que chacun voulait en prendre la défense ; on connut à cet événement l'amour, le respect et aussi la crainte qu'on porte à l'Inquisition. »

 

(p.176) Toutefois, le régime dépendait pour beaucoup de la gravité de l'accusation ou du délit, et les « judaïsants » devaient s'attendre au pire — tout comme, au xxe siècle, les Juifs dans les prisons ou les camps nazis.

Tous les inculpés n'étaient pas torturés. Il est vrai que lorsqu'ils l'étaient, le tourment des innocents était pire que celui des coupables, puisque tout le système inqui-sitorial reposait sur des aveux libres et spontanés ; d'où la détresse des innocents qui n'avaient rien à avouer. Nous avons déjà évoqué plus haut la singulière problé­matique de l'aveu, dont nous allons maintenant donner un exemple concret.

 

(p.178) Le symbole par excellence de l'Inquisition demeure ses bûchers ; les milliers d'êtres humains brûlés vifs, parce qu'ils niaient la divinité de Jésus, ou parce qu'ils s'écartaient d'un point quelconque du dogme catholique (ainsi, l'existence du purgatoire). Que les bûchers fussent dressés dans les faubourgs des villes et non sur la place centrale ne rendait pas le supplice moins cruel. Que la grande majorité des condamnés fussent étranglés (gar­rottés) avant d'être brûlés, faveur qu'ils devaient à une abjuration in extremis, est également, dans un débat d'ordre moral, un argument bien singulier — à moins de nous rappeler qu'il s'agissait, pour les bourreaux, d'épargner à leurs victimes, au-delà des flammes du bûcher, les flammes éternelles d'un enfer auquel eux-mêmes croyaient intensément. Mais quel fut, entre 1480 et 1834 (date à laquelle l'Inquisition fut définitivement abolie) le chiffre total des brûlements ? Llorente, l'in­quisiteur renégat qui là-dessus pouvait en savoir plus long que quiconque (car il eut sous sa garde les archives intactes de l'Inquisition) le chiffrait à trois cent quarante et un mille vingt et un. La précision du chiffre est suspecte ; effectivement, ainsi que l'a montré le luthé­rien Schâfer, dont l'érudition refusait de prendre parti, il s'agissait d'une extrapolation superficielle et, suivant Schâfer, il faut en rabattre les deux tiers au moins. Ainsi donc, le chiffre réel des suppliciés aurait été de l'ordre de cent mille, et leur nombre, après les héca­tombes du début, allait en décroissant ; la majeure par­tie, quel qu'ait été leur délit, furent des descendants de Juifs mal ou bien baptisés.

Le « crime contre la foi », tout comme le « crime poli­tique » de nos jours, se montra une notion très élas­tique, et l'Inquisition eut bientôt à connaître d'affaires très diverses. Avant d'y venir, relevons quelques autres aspects de la police des âmes espagnole.

Tout d'abord, les techniques de l'espionnage et du (p.179) renseignement. A cette fin, l'Inquisition établit un réseau de « familiers », hommes de bien, appartenant parfois aux plus grands noms de l'aristocratie espagnole, et dont le nombre total, au siècle suivant, était évalué à plus de vingt mille. Ils n'étaient pas rémunérés ; une médaille ou plaque leur servait de signe de reconnaissance ; cette distinction était très recherchée, car elle constituait en même temps une attestation de « race pure » espa­gnole ; de plus, les « familiers » se trouvaient placés au-dessus de la justice et de la police ordinaires, n'étant justiciables, quels que fussent leurs méfaits, que des tribunaux de l'Inquisition.

Mais l'essentiel, c'étaient les archives de l'Inquisition. Elle ne disposait évidemment pas de fichiers signalé-tiques, classeurs ou ordinateurs dont se servent les polices de notre temps. Mais elle se servait, en plus des dossiers de ses procès et des rapports de ses informa­teurs, des listes généalogiques des familles des conversas et familles alliées, toutes suspectes à priori. En principe, une visita del partido, ou révision de district, avait lieu chaque année : accompagné d'un notaire, un inquisi­teur devait visiter chaque localité, proclamer « l'édit de grâce », compléter les listes généalogiques, et vérifier l'état des sambenitos. En effet, le vêtement de honte, tout en servant à l'édification des foules, eut la singu­lière fortune de devenir une ^sorte d'instrument de tra­vail, de pièce d'archives sui generis.

Cette pièce de tissu grossier et solide, ornée d'em­blèmes divers (le plus souvent, la croix de Saint-André ; mais dans le cas des condamnés à mort, les diables de l'enfer), le pénitent « réconcilié » devait la revêtir cer­tains jours, ou la porter toute sa vie, selon sa peine. Elle le signalait à la vigilance des foules ; elle l'empêchait parfois de trouver pain et travail. Après la mort de son porteur, le sambenito était exposé à l'église de sa résidence, à titre d'avertissement perpétuel, afin que les enfants du lieu, et leurs enfants, sachent qu'il avait été infâme, et que sa lignée restait réprouvée et suspecte. Parfois, l'exposition n'était pas fixe mais ambulante : les sambenitos devaient faire le tour de toutes les églises du diocèse. Il faut dire qu'il y eut des villages à sup­plier qu'on arrêtât la ronde, ou qu'on laissât pourrir les sambenitos, au lieu de les rénover, car les familles supportaient pendant des siècles les conséquences des vues « hétérodoxes » d'un aïeul. Mais il en restait encore (p.180) à la fin du XVIIIe siècle ; l’Anglais Clarke » les vit exposés dans le cloître de la cathédrale de Ségovie.

 

(p.182) (…) vers 1530, faute de judaïsants, les autodafés s'espacèrent. Au cours de ce deuxième quart du siècle, de nouvelles catégories d'ennemis de la foi retiennent de plus en plus l'attention des inquisiteurs. Ce sont, au bas de l'échelle sociale, les Morisques de Gre­nade et d'ailleurs, baptisés au préalable de force ; ce sont, en haut, les « luthériens » et autres partisans de la Réforme. Ces derniers, bien que peu nombreux, sont tenus pour particulièrement dangereux ; l'Espagne devient à cette époque le bastion du catholicisme militant, et aux yeux de l'Inquisition les réformés ne sont pas loin de représenter une sorte de Juifs revêtus d'un masque nou­veau. Ce point vaut qu'on s'y arrête.

Il ne faut pas oublier les attaches de la Réforme avec le mouvement humaniste, le retour aux sources antiques, le premier essor de la philologie, et les traductions de la Bible. Avant le schisme protestant, les élites intellec­tuelles de l'Espagne participaient avec ardeur à ce mou­vement, et nul autre que le grand inquisiteur Cisneros réunit une équipe d'hébraïstes et d'hellénistes, qui, vers 1515, donnèrent le texte de la célèbre Bible polyglotte. Il s'agissait, aux dires de Cisneros lui-même, de « cor­riger les livres de l'Ancien Testament sur le texte hébreu, et ceux du Nouveau Testament sur le texte grec, de manière que chaque théologien pût puiser aux sources mêmes », ou, comme le disaient plus simplement d'autres humanistes, « rechercher les vérités hébraïques ». Mais bientôt, Luther allait montrer au monde les consé­quences que l'on pouvait tirer de l'interprétation de ces vérités ; il apparut aussi que certains judaïsants se ser­vaient des traductions castillanes de la Bible pour infor­mer leurs enfants sur la Loi de Moïse. Ces traductions furent donc interdites, et placées sur l'Index ; une rigou­reuse censure des livres devint l'une des tâches majeures de l'Inquisition ; sur ce point, elle fit preuve d'une telle efficacité que, selon un inquisiteur de la fin du xviii6 siècle, la Bible était devenue un objet d'horreur et de détestation pour les Espagnols 1.

Dans ces conditions, tout effort de réflexion sur les

 

  1. Cet inquisiteur, Villaneva, écrivait en 1791 : « Le zèle avec lequel le Saint-Office a cherché à retirer la Bible des mains du vulgaire est bien connu ; avec le résultat que le même peuple qui jadis la recherchait la regarde aujourd'hui avec horreur et la déteste ; nombreux sont ceux qui ne s'en soucient pas, la majorité ne la connaît pas. »

 

(p.183) textes sacrés fut interdit, et le simple désir de les lire pouvait à bon droit être considéré comme juif, puisque ces textes l'étaient ; d'où l'on voit une fois de plus com­ment la révélation faite au Sinaï, une fois devenue le patrimoine commun de tout l'Occident, contribuait aux persécutions et au dénigrement du nom juif. Et c'est ainsi que, lorsque les persécutions d'humanistes com­mencèrent en Espagne, le fils du grand inquisiteur Man-rique écrivait à son célèbre ami Luis Vives : « Désor­mais, il est bien entendu en Espagne qu'on ne peut posséder une certaine culture sans être plein d'hérésies, d'erreurs, de tares judaïques. Ainsi on impose silence aux doctes, leur inspirant une grande terreur... »

Mais c'est surtout avec l'avènement de Philippe II, en 1558, que les choses s'aggravèrent, et que l'Espagne devint une sorte de pays totalitaire. Des poursuites d'une sévérité terrible eurent alors lieu contre les pro­testants (deux petits conventicules avaient été décou­verts à Séville et à Valladolid). L'archevêque de Tolède, Carranza, fut poursuivi, et mourut en prison, parce qu'il avait publié un « commentaire au catéchisme », dont certains passages paraissaient discutables. L'importation et la détention de livres prohibés devinrent un crime passible de mort. Tous les étudiants espagnols furent rappelés des universités étrangères et durent se présenter devant l'Inquisition. Celle-ci fut également chargée de surveiller tous les étrangers vivant en Espagne, pour savoir s'ils allaient à la messe, s'ils se confessaient, s'ils savaient les prières et s'ils se conduisaient en bons catho­liques. « On dirait, a écrit Marcel Bataillon, que l'Es­pagne se rassemble tout entière derrière une sorte de cordon sanitaire pour échapper à quelque épidémie ter­rible » — dont le principal virus est le virus juif. L'illus­tre théologien Santotis défendit au concile de Trente, à la même époque, la thèse suivant laquelle le protes­tantisme n'était qu'un retour au judaïsme ; d'autres théo­logiens allaient plus loin, et affirmaient que le judaïsme se trouvait à la base de toutes les hérésies, y compris l'Islam. Ce dont les inquisiteurs tiraient les conséquen­ces en recherchant les ascendances juives des hérétiques luthériens et autres, et en le leur imputant à charge à titre de circonstance aggravante.

 

(p.185) Le culte de la pureté du sang, ou le racisme ibérique.

 

Les premiers décrets éliminant les conversas de la vie sociale avaient été pris lors d'une rébellion des Vieux Chrétiens de Tolède, en 1449. Cela est caractéristique : les statuts de « pureté du sang », si peu chrétiens en leur principe, furent conçus et imposés par l'opinion publique ; le pouvoir étatique se contentait de les ava­liser; l'Eglise en fit de même, non sans parfois y opposer des résistances. L'évolution sémantique reflète l'emprise progressive des conceptions racistes, avec l'ex­tension du terme « Nouveau Chrétien » ou conversa — qui à l'origine désignait très simplement le Juif converti ou le Maure converti — à tous ceux qui avaient un ancêtre juif. Disons tout de suite que les descendants des Musulmans, dans la pratique, n'avaient guère à pâtir (p.186) de la discrimination : d’une part ils étaient considérés comme étant de souche « païenne » et non de souche juive ; d’autre part, ils appartenaient pour la plus grande partie à la paysannerie, et ne prétendaient pas aux honneurs et aux charges.

 

  1. Dans Gargantua, Pantagruel ne reçoit pas d'armes espagnoles, parce que « son père haïssait tous ces hidalgos, marranisés comme diable ». Quant à Luther, il s'exclamait : « Je préfère avoir les Turcs pour enne­mis, que les Espagnols pour suzerains ; la plupart sont des Marannes, des Juifs convertis ».

 

(p.186) Vers le milieu du xvie siècle, les statuts de pureté du sang acquirent force de loi. Dès 1536, une querelle locale conduisit Charles Quint à prendre parti pour les Vieux (p.187)

Chrétiens, et à accorder sa sanction impériale aux sta­tuts. Mais l'épisode décisif fut l'épuration du chapitre de Tolède, au sein duquel les Nouveaux Chrétiens s'étaient puissamment retranchés.

 

(p.188) Le seul homme qui de son vivant sut ne tenir aucun compte du tabou de la limpieza fut Ignace de Loyola. Sa haute naissance tout comme son génie missionnaire immunisaient le fondateur de l'ordre des Jésuites contre la contagion raciste ; il s'exclama même un jour qu'il aurait considéré comme une grande faveur d'être du même sang que le Christ ; ne tenant aucun compte de l'opinion de son temps, il choisit un conversa, Diego de Lainez, pour lui succéder, et un autre, Juan de Polanco, pour lui servir de secrétaire. Après sa mort, la compagnie de Jésus, malgré toutes les pressions, main­tint cette position pendant plus de trente ans. Finale­ment, elle capitula en 1592, adopta les statuts, et expulsa tous les Nouveaux Chrétiens de son sein, allant jusqu'à truquer, (p.189) à titre posthume, la généalogie de Diego de Lainez ; les jésuites espagnols se distinguèrent désor­mais par leur rigueur lors de l'application des statuts.

La « pureté du sang » étant ainsi devenue article de foi, il restait à savoir qui était Vieux Chrétien et qui ne l'était pas. Ce n'était pas une mince besogne. Les gens de peu disposaient à cet égard de l'avantage de ne four­nir aucun élément d'investigation, faute de registres d'état civil et faute d'intérêt pour leur ascendance. Quant à la noblesse, son enjuivement avait été mis en évidence, l'année même où Siliceo engageait son combat, par le très fameux Tison de la noblesse espagnole, pamphlet attribué au cardinal Mendoza de Bobadilla, dont il res­sortait que toutes les grandes familles étaient métissées de Juifs ; cette chronique scandaleuse connut au XIXe siè­cle encore une dizaine de rééditions.

Quoi qu'il en soit de l'exactitude des généalogies du Tison, il n'est pas besoin de dire que le sang pur était un mythe, et qu'il n'y avait pas d'Espagnols à ne pas avoir quelque ancêtre circoncis. Etaient reconnus Vieux Chré­tiens ceux contre lesquels il n'existait pas d'éléments à charge, ou ceux dont la généalogie ne remontait pas assez loin, et l'affaire prenait souvent le tour d'un jeu à qui perd gagne, puisque les enfants de parents inconnus gagnaient à coup sûr1. En pratique, lors de l'admission dans un ordre ou un collège, une enquête était faite aux frais du postulant, en particulier au lieu de sa naissance, pour établir sa « non-appartenance à la race juive », et si cette enquête était très onéreuse, c'est qu'il fallait payer non seulement les enquêteurs, mais aussi les témoins, faire taire les mauvaises langues et les maîtres chanteurs professionnels. En fait, il y eut des Vieux Chrétiens à figurer parmi les réprouvés ; certains Collè­ges Majeurs écartaient même les postulants victimes de fausses rumeurs, qui, telle la femme de César, ne devaient pas être soupçonnés, comme il y eut des familles

 

1 Peut-être y eut-il un rapport entre les problèmes que posaient les investigations sur la « pureté du sang » et une coutume que la relation du voyage d'Espagne de Mme d'Aulnoy décrit ainsi : « Une chose assez singulière... c'est que les enfants trouvés sont nobles, et qu'ils jouissent du titre d'hidalgos, et de tous les privilèges attachés à la noblesse, mais il faut pour cela qu'ils prouvent qu'on les a trouvés et qu'ils ont été nourris et élevés dans l'hôpital où l'on met ces sortes d'enfants » (éd. Paris, 1699).

 

(p.190) de souche notoirement juive à se glisser parmi les élus. Le cas le plus singulier fut celui de la famille Santa Maria, admise au bénéfice du sang pur, parce que sup­posée être de la même famille que la Sainte Vierge, ainsi que le dit expressément la cédule de dispense royale.

En étudiant la procédure de ces enquêtes, on croit entrevoir toute une activité de coulisse, de subtiles pres­sions et d'impitoyables chantages. On ne croit pas se tromper en avançant que la puissance de certains inqui­siteurs, que bien d'illustres carrières et bien des chutes soudaines furent liées à la détention de certains docu­ments ou de certaines listes (et sur lesquelles d'ordinaire on évitait la publicité). Car bien des choses restent entou­rées d'une zone de silence ouaté. Sorte de noblesse de race, la limpieza était une affaire plus sérieuse encore que l’hidalguerie ou noblesse de classe.

 

(p.191) Certains anciens écrits font ressortir leur détresse avec encore plus de vigueur. « En Espagne, écrivait un franciscain en 1586, il n'y a pas autant d'infamie à être blasphéma­teur, voleur, vagabond, adultère, sacrilège, ou être infecté de quelque autre vice, que de descendre de la lignée des Juifs, même si les ancêtres se sont convertis il y a deux cents ou trois cents ans à la sainte foi catholique... » Et plus loin : « Qui peut être aveugle au point de ne pas voir qu'il n'est en Espagne aucun conversa qui ne préférerait descendre du paganisme plutôt que du judaïsme, et presque tous donneraient la moitié de leur vie pour posséder une telle ascendance. Car ils ont en horreur cette lignée qui leur vient de leurs parents... » Compte tenu du rôle culturel de premier plan joué par les Nouveaux Chrétiens, cette amertume et ces déchi­rements ont sans doute contribué à modeler le visage de «l'Espagne tragique». L'influence qu'ils ont exercée a de nos jours trouvé ses historiens (Marcel Bataillon et Dominguez Ortiz, Americo Castro et Salvador de Mada-riaga) ; des généalogies de gloires nationales telles que Luis de Léon, Luis Vives, et jusqu'à Cervantes, ont été dressées ou discutées. Mais une fois posée la relation entre le drame racial de l'Espagne et son état présent, l'esprit se trouve confronté avec des problèmes mal connus et d'une complexité extrême.

 

(p.192) Si, au lieu de considérer ces questions sous l'angle de la psychologie sociale, on les aborde sous celui de l'his­toire économique, le fait saillant est la concentration des Nouveaux Chrétiens dans certaines occupations, com­merce et artisanat, qui furent celles de leurs ancêtres juifs, et qui étaient donc entourées d'un double discrédit. Progressivement, ces métiers se trouvèrent désertés, car les Nouveaux Chrétiens avaient tendance à les aban­donner, dans l'espoir de faire oublier plus facilement leurs origines, tandis que les Vieux Chrétiens tenaient par-dessus tout à les éviter. Au xvie siècle, les Morisques et de nombreux étrangers s'engouffrèrent dans ce vide, mais tous les Morisques furent expulsés à leur tour en 1609. Nous verrons plus loin comment commerce et (p.192) impureté de sang finirent par devenir synonymes. Rien d'étonnant qu'un pays dans lequel les « arts mécaniques » étaient tenus en si piètre estime et où le commerce était un péché finît par entrer en décadence. Lorsque les Espagnols s'en avisèrent, il était trop tard. Le mirage de l'argent et de l'or des Amériques, sorte de malédiction supplémentaire, n'avait fait que masquer le processus de l'appauvrissement et l'aggraver.

C'est dans ces conditions que la Péninsule ibérique resta à l'écart de la marche du temps et du grand essor capitaliste. A ce point de vue, rien de plus frappant que le contraste entre l'Espagne de la contre-Réforme et l'Angleterre et les Pays-Bas, calvinistes ou puritains, foyers de la révolution industrielle et du monde moderne. Mais, tandis que toute une école d'érudits s'est attaquée au problème de la naissance de l'esprit capitaliste, sur les pourtours de la mer du Nord, au pôle opposé, la recherche historique est encore en friche ; il ne s'est pas encore trouvé de Max Weber pour creuser comme elle le mériterait la question des rapports entre l'éthique du catholicisme ibérique, le culte de la pureté de sang, l'absence de l'esprit mercantiliste ou capitaliste, et de la décadence qui en résulta.

 

Au xvne siècle, l'obsession de la limpieza de sangre atteint son paroxysme. C'est l'époque où « les routes de l'Espagne étaient sillonnées en tous les sens par les com­missaires chargés des informations, les archives locales consultées à différentes reprises et où les « anciens » des villages avaient l'occasion de mettre à l'épreuve leur mémoire et leur connaissance des liens de parenté ». Vers 1635, le polémiste Geronimo de Zevallos s'indignait du « nombre infini de gens occupés à faire les informations, procureurs de l'honneur et dévoreurs des fortunes, gas­pillant un argent qui aurait pu être mieux utilisé pour le travail des champs », tandis que « des hommes qui auraient dû s'occuper de leurs fils et leur laisser du bien consument par ces prétentions la fortune qu'ils auraient dû leur léguer, d'où vient en grande partie la dépopu­lation de l'Espagne, car dans une famille notée comme impure, les fils deviennent curés ou moines, et les filles, religieuses... » ; (…).

 

(p.196) « Ceux qui vivent dans le continent de l'Es­pagne et du Portugal, décrivait Montesquieu dans la soixante-dix-huitième lettre persane, se sentent le cœur extrêmement élevé lorsqu'ils sont ce qu'on appelle de Vieux Chrétiens, c'est-à-dire qu'ils ne sont pas de l'ori­gine de ceux à qui l'Inquisition a persuadé, dans ces derniers siècles, d'embrasser la religion chrétienne. Ceux qui sont dans les Indes ne sont pas moins flattés lors­qu'ils considèrent qu'ils ont le sublime mérite d'être, comme ils le disent, hommes de chair blanche. Il n'y a jamais eu, dans le sérail du grand seigneur, de sultane si orgueilleuse de sa beauté que le plus vieux et le plus vilain mâtin ne l'est de la blancheur olivâtre de son teint, lorsqu'il est dans une ville du Mexique, assis sur le pas de sa porte, les bras croisés. Un homme de cette consé­quence, une créature si parfaite, ne travaillerait pas pour tous les trésors du monde, et ne se résoudrait jamais, par une vile et mécanique industrie, de compromettre l'honneur et la dignité de sa peau. »

Cet orgueil très hispanique se sustentait indéfiniment de l'horreur de la race maudite. Citons le père de Torrejoncillo qui, dans sa Sentinelle contres les Juifs, après avoir énuméré les divers péchés, tares héréditaires et crimes de cette race, précisait :

« Et pour qu'il en soit ainsi génération après généra­tion, comme si c'était un péché originel d'être ennemi des Chrétiens et du Christ, il n'est pas nécessaire d'être de père et de mère juifs ; un seul des parents suffit ; peu importe que le père ne le soit pas, il suffit que la mère le soit, peu importe si elle-même ne l'est pas entière­ment, une moitié suffit ; et moins même, un quart suffit, et un huitième suffit, et de nos jours la Sainte Inquisi­tion a découvert qu'on judaïsait à la vingt et unième génération. »

Le père Torrejoncillo décrivait ensuite la louable cou­tume que l'on observait au collège de Santa-Cruz de Valladolid. Tous les Vendredis saints après la Cène, les membres du collège se réunissaient pour discuter de la culpabilité des Juifs dans la Crucifixion. Ensuite, le doyen demandait à chacun son opinion sur les Juifs : « Commençant par le plus âgé, chacun est obligé de par­ler et de rapporter le cas d'une famille notée, le lieu où elle se trouve et comment tous s'en tiennent à l'écart; et ainsi, tous les collégiens ayant pris la parole pour dire (p.197)

ce qu'ils savaient et ayant ridiculisé les Juifs, ils mettent fin à la réunion et quittent le réfectoire. »

On voit comment l'obsession de la pureté du sang entretenait l'horreur du Juif, laquelle à son tour justi­fiait le maintien des lois raciales. Torrejoncillo écrivait à l'usage de tout le peuple chrétien ; mais voici, dans un commentaire juridique publié en 1729-1732, le Senatus Consulta Hispaniae d'Arredondo Carmona, ouvrage à l'usage des spécialistes, une rapide mention des Juifs : «Après la mort du Christ, les Juifs devinrent des escla­ves. Les esclaves peuvent être tués, vendus, et peuvent d'autant plus être expulsés et exterminés. Les Juifs sont infâmes, abjects, opprimés et d'une condition très vile. Les Juifs sont des gens malodorants et obscènes. Les Juifs sont odieux même à ceux qui ignorent le Christ. Les Juifs sont pareils aux chiens et aux loups. La malice des Juifs dépasse l'iniquité des diables. »

De génération en génération, les Juifs continuaient à être pour l'Espagne le symbole même de la subversion et du blasphème, et non seulement ils demeuraient rigou­reusement bannis de la Péninsule, mais ils furent en 1667 expulsés d'Oran, la tête de pont espagnole en Afri­que du Nord. Par la suite, les traités de paix de la fin du xvne siècle exemptèrent les grands commerçants anglais et hollandais de la juridiction inquisitoriale, et ces hérétiques privilégiés furent désormais tolérés sur le sol espagnol, mais à condition de ne pas être Juifs. Au cours du siècle suivant, la tolérance s'étendit aux arti­sans et aux ouvriers non catholiques, mais toujours à l'exception des Juifs, « gens qui sont en horreur au pur et immaculé catholicisme des Espagnols », disait un édit royal de 1797, prescrivant le maintien du cordon sani­taire en ce qui les concernait ; cet édit fut renouvelé en 1800, en 1802, et, pour la dernière fois, en 1816. Si ces interdictions furent souvent renouvelées, si, en 1804, Charles IV menaçait « de la rigueur de son indignation royale et souveraine» ceux qui soustrairaient un Juif à la surveillance du Saint-Office, c'est qu'il y eut tou­jours d'aventureux fidèles de Moïse à ne pas les respec­ter, et à pénétrer en fraude sur le territoire espagnol. Signalons un des derniers cas de ce genre, celui d'un commerçant de Bayonne, poursuivi en 1804 par l'Inqui­sition à Santander ; Beurnouville, l'ambassadeur de France, eut à s'employer pour le tirer de ce mauvais pas, inaugurant ainsi au xixe siècle l'action de la France en (p.198) faveur des Juifs, dont cet incident fut le premier exem­ple. Même après l'abolition de l'Inquisition en 1835, le cordon sanitaire fut maintenu ; en 1854, les démarches d'un rabbin allemand pour le faire supprimer furent vaines ; il ne fut levé que par la constitution espagnole de 1869. Mais il fallut attendre près d'un siècle encore pour que l'Espagne effaçât complètement, sous ce rap­port, les dernières traces de son passé judéo-islamique.

 

(p.205) La dispersion marrane.

 

L'expulsion de 1492, qui conduisit plusieurs dizaines de milliers de Juifs espagnols en Berbérie, en Turquie et dans les rares territoires chrétiens où ils pouvaient se faire admettre, fut suivie, deux siècles durant, par la lente et continuelle émigration des Marranes. Au Portu­gal, ces départs, tantôt autorisés et tantôt clandestins, étaient généralement l'objet de transactions financières. En Espagne, ils furent toujours périlleux, car ils aggra­vaient le soupçon de judaïsme. Mais certaines circons­tances pouvaient faciliter l'émigration clandestine. Ainsi, en 1609-1614, lors de l'expulsion des Morisques, un certain nombre de crypto-Juifs portugais et de conversas espa­gnols se glissèrent dans leurs rangs, et passèrent les Pyrénées ; il est intéressant de signaler que l'entrée des Morisques en France fut négociée par le Marrane Lopez, le futur confident de Richelieu ; peu de temps aupara­vant, il avait été question de laisser s'établir en France cinquante mille familles de Marranes portugais, « gens avisés et industrieux ».

Le pays d'accueil par excellence des Marranes était la Turquie, qui cherchait à attirer les Juifs ibériques depuis la conquête de Constantinople. Après l'expulsion d'Espa­gne, le sultan Bajazet se serait, dit-on, exclamé : « Vous appelez Ferdinand un roi sage, lui qui a appauvri son pays, et qui enrichit le nôtre ! » Selon l'ambassadeur français d'Aramon (1547), «Constantinople est habitée principalement de Turcs, puis de Juifs infinis, c'est assa­voir, de Marans qui ont été chassés d'Espagne, Portugal et Allemagne ; lesquels ont enseigné aux Turcs tout arti­fice de main ; et la plupart des boutiquiers sont des Juifs ». Son contemporain et compatriote Nicolas de Nicolay précise : « (Les Juifs) ont entre eux des ouvriers en tous arts et manufactures très excellents, spécialement des Marranes il n'y a pas longtemps bannis et chassés (p.206) d'Espagne et Portugal, lesquels, au grand détriment et dommage de la chrétienté, ont appris aux Turcs plusieurs inventions, artifices et machines de guerre, comme à faire artillerie, arquebuses, poudres à canon, boulets et autres armes. »

Mais plus encore que Constantinople, c'est Salonique qui devint au xvi« siècle le grand centre juif du Levant, et la principale ville d'accueil des Marranes. Les rabbins recommandaient de les aider à tout prix à redevenir de bons Juifs ; une consultation du célèbre Samuel de Médina justifiait même les tromperies et abus commis pour ce pieux motif ; d'autres docteurs n'hésitaient pas à proclamer les Marranes repentis comme de meilleurs Juifs que les plus pieux des Juifs ; lorsqu'en 1556, une vingtaine de Marranes furent brûlés à Ancône, les Juifs de Turquie y répliquèrent par une tentative de boycott international. Mais la rejudaïsation n'était pas toujours facile ; le commun des Juifs voyait les Marranes d'un mauvais œil, et les traitait, injure suprême, de Kista-nios * ; même en terre d'Islam, où cependant il était plus commode d'être Juif que d'être Chrétien, l'ambiguïté marrane n'était pas facile à lever.

 

(p.211) Joseph Nassi, qui avait été introduit à la cour ottomane par l'ambassadeur de France de Lansac, devint un ennemi juré de la France, à la suite d'un litige portant sur cent cinquante mille ducats que, vers 1549, il avait prêtés à Henri II. D'après les représentants français, on pouvait se dispenser de régler son dû à un Marrane, « car les lois du royaume ne permettent point que les Juifs, comme l'est ledit Joseph Nassi, y puissent rien négocier ni trafi­quer, mais ordonnent que tout ce qu'il y aurait y soit confisqué ». 'Le raisonnement était donc : à trompeur, trompeur et demi ; puisque tu nous as roulés en cachant ta qualité de Juif, nous te roulons en ne te remboursant pas ; raisonnement, on en conviendra, qui avait de quoi exaspérer le créancier marrane. Après maintes péripéties, Nassi finit par connaître en 1568 une revanche triom­phante, en faisant confisquer par le Sultan les marchandises (p.212) transportées au Levant sous pavillon français, jus­qu'à concurrence de la dette. D'où on conflit passager entre la France et la Porte, qui fut réglé par le traité d'octobre 1569 ; traité dont l'original se trouvait rédigé en langue hébraïque ; qui sait si ce détail insolite ne reflète pas une vexation supplémentaire que le Juif cher­cha à infliger au Roi Très Chrétien ? En conséquence les diplomates français lui portèrent une rancune redoublée, et tentèrent de l'abattre, « de mettre Miques en Picque », « de lui faire perdre la tête et venger Sa Majesté », en révélant ses trahisons au Sultan, en faisant « prendre en son cabinet... une infinité de lettres qu'il écrit journelle­ment au pape, au roi d'Espagne, au duc de Florence». Mais le complot, dans lequel avait trempé un secrétaire juif de Nassi, fut facilement déjoué par ce virtuose des intrigues ottomanes.

Tout aussi constante que son hostilité envers la France semble avoir été sa sympathie pour la cause des protes­tants rebelles de Flandre. Les conseils et encouragements qu'il faisait parvenir aux calvinistes d'Anvers, parmi les­quels il comptait nombre de vieux amis, ont joué leur rôle dans les événements qui conduisirent à la mission du duc d'Albe, et à l'insurrection des « gueux » des Pays-Bas. Plus d'une fois, au cours de luttes religieuses au xvie siècle, les calvinistes furent aidés par des Juifs, et Guillaume d'Orange lui-même chercha leur assistance; du reste, en 1566, parmi les animateurs de la résistance flamande figuraient les influents Marranes Marcus Perez, Martin Lopez et Ferdinando Bernuy.

 

(p.213) A différentes reprises et sous des formes différentes, Philippe II s'était érigé en protecteur des Juifs. En 1556, le pape Paul IV fit brûler vingt-cinq Marranes à Ancône ; Gracia Nassi et lui tentèrent alors d'amener le Saint-Siège à résipiscence en organisant le boycott international du port d'Ancône. Cette tentative échoua, en des conditions qu'il serait trop long de rapporter ici ; elle marque la volonté de remédier à la condition marrane à la manière forte, c'est-à-dire à la manière chrétienne. Antérieure­ment, lors de son séjour en Italie, il avait sollicité de Venise qu'une île soit mise à la disposition des heimatlos marranes. En 1561, le Sultan lui fit cadeau de la ville de Tibériade et des terres avoisinantes, pour y créer une sorte de foyer ou de refuge juif ; il s'employa à restaurer la ville, l'entoura d'une muraille, tenta d'implanter des industries, malgré les protestations du délégué apostoli­que en Palestine, Boniface de Raguse, contre « l'arrivée de ces vipères, pires que celles qui hantent les ruines de la ville ». D'après l'ambassadeur français de Pétremol, c'est même cette coûteuse entreprise qui le poussait à réclamer son dû à la France ; « Miques, écrivait-il, a eu permission de bâtir une ville sur les rivages du lac de Tibériade, en laquelle ne pourront habiter autres que

Juifs, (…). »

 

(p.215) D'autre part, l'historiographie israélienne n'a pas tort, qui fait de Joseph Nassi le grand précurseur du sionisme. Mais le déracinement des Marranes ne pouvait encore conduire à une aventure collective, dont chaque partici­pant aurait pris la décision de changer son destin au nom d'un idéal purement terrestre. Coloniser la Palestine sans l'aide du Messie était un plan absurde et quasi sacrilège, aux yeux de la tradition rabbinique. Les Juifs continuèrent à aller en Palestine pour y mourir, non pour y vivre. L'aspiration des Marranes à la délivrance prit au siècle suivant la forme d'un puissant mouvement messianique, qui entraîna le judaïsme tout entier dans son tourbillon, et qui conduisit, entre autres séquelles, à une dramatique rechute : l'installation de certains Mar­ranes dans un marranisme délibéré et volontaire.

 

Les Sabbatéens.

A Safed en Palestine, non loin de Tibériade où Joseph Nassi avait tenté de créer une entité territoriale juive, s'était constitué à la même époque un cénacle de caba-listes, eux aussi pour la majeure partie des exilés d'Espa­gne, qui cherchaient à hâter la rédemption de l'univers à l'aide de la prière, de l'étude et des jeûnes. Leurs espoirs et leurs concepts mystiques se propagèrent dans tous les pays de la Dispersion, et de génération en géné­ration, la venue du Messie semblait aux Juifs plus proche et plus certaine ; les conditions requises se trouvèrent finalement réunies pour qu'un Messie se manifestât.

 

(p.220) Spinoza

 

Au XVIIe siècle, Amsterdam, la métropole commerciale de l'Occident, devint le siège de la plus importante colonie marrane d'Europe. Sans avoir joué le rôle décisif qu'on leur prête parfois dans l'essor économique des Pays-Bas, les « Portugais » excellaient dans certaines branches d'activité, telles que l'importation du sucre colonial, des épices, du tabac, et le commerce des pierres précieuses. Ils entretenaient des liens particulièrement étroits avec le nouveau monde, soit avec les colonies hollandaises, soit même avec les possessions espagnoles, où tant de leurs frères de sort tentaient à l'époque de se faire oublier. A Amsterdam même, ils avaient créé une indus­trie du livre juif sans rivale dans la dispersion et publiaient des traductions de la Bible à l'usage des pro­testants. A partir de 1675, une gazette juive, Gazeta de Amsterdam, vit le jour ; d'une manière caractéristique (p.221) pour ses lecteurs, ce journal traitait de tous les sujets, à l'exception de ceux d'intérêt juif. Nous avons dit que les « Portugais » traitaient de très haut les humbles Juifs tudesques, venus s'installer à Amsterdam dans leur sillage, et évitaient de se mêler à eux. Ceux-ci, en retour, mettaient en doute leur science et leur piété, assurant « qu'il était plus facile à un Sépharade de devenir malade, boiteux ou aveugle que de devenir un Juif érudit ». Il exagérait assurément, et d'excellents docteurs de la Loi furent formés dans la « Jérusalem hollandaise » ; mais les ex-Marranes durent mettre des générations pour se rejudaïser complètement.

 

(p.223) c’est à cette époque que Spinoza a dû rédiger son ‘Apologie’, aujourd’hui perdue, pleine d’attaques contre les Juifs et le judaïsme (il en inséra certains passages dans son ‘Traité théologico-politique’).

 

(p.224) Le système philosophique de Spinoza reste vivant et continue à faire des adeptes en tant « qu'édifice concep­tuel le plus imposant qui ait jamais été élaboré par un cerveau humain » (Windelband). Historiquement, sa grandeur est d'avoir révélé à l'Europe éclairée du XVIIe siècle, sous une forme adoptée à l'entendement du temps, la « sagesse juive », c'est-à-dire la science morale et la philosophie religieuse du Talmud, développées par les théologiens juifs du Moyen Age. Son trait de génie pédagogique fut de donner à ce message la forme d'une démonstration géométrique, même s'il s'agissait, à la vérité, d'un lit de Procuste. Il signa cette révélation de son nom, et se rendit immortel ainsi ; il est vrai qu'en reconnaissant sa dette envers les rabbins, de bien contes­tables répondants pour son auditoire, il eût discrédité son entreprise. La science de la vie morale reste la partie la plus vivante de son Ethique l. Dans le Traité théologico-

 

1 D'après H. A. Wolfson, Spinoza fut un continuateur de la philoso­phie médiévale, avant tout juive : « Si nous pouvions découper en bouts de papier toute la littérature philosophique à la disposition de Spinoza, les jeter en l'air, et les laisser retomber sur le sol, nous pourrions à

l'aide de ces fragments éparpillés reconstituer l'Ethique. » Wolfson ajoute que la concision très talmudique du style du philosophe est par endroits une source d'obscurité et de malentendus, et a facilité les inter­prétations très divergentes qui depuis trois siècles ont pu être faites de sa pensée. (H. A. Wolfson, The philosophy of Spinoza, Cambridge, 1932, p. 3 et suiv.).

 

(p.225) politique également, où il ébranle les fondements du monothéisme révélé, il n'est guère d'observation ou de critique des contradictions de l'Ecriture sainte qu'il n'ait empruntée à Abraham ibn Erza, à Rachi ou à ce Maïmo-nide qui servait de cible à son ironie. D'autre part, lors­qu'il s'attaque dans cet ouvrage à la notion de l'élection d'Israël, il se situe dans la lignée des anciens libres penseurs juifs (tels que Hayawaih de Balkh, qu'il a dû connaître par les polémiques des talmudistes). De toute évidence, l'étonnante prérogative accordée par la tradi­tion judéo-chrétienne au « Peuple élu » le choque et l'irrite. Ce sont les Juifs ses contemporains qu'il vise alors en écrivant : « La joie qu'on éprouve à se croire supérieur, si elle n'est pas tout enfantine, ne peut naître que de l'envie et du mauvais cœur » (et plus loin : « Qui donc se réjouit à ce propos, se réjouit du mal d'autrui, il est envieux et méchant, et ne connaît ni la vraie sagesse ni la tranquillité de la vraie vie. ») On remarquera qu'il s'agit justement d'un point qui le concerne vitalement lui-même : le dénigrement de sa propre lignée, condui­sant à un antisémitisme manifeste, semble avoir été le talon d'Achille du grand philosophe.

Il n'est que de lire les différents passages du Traité où, d'une manière arbitraire (car nullement commandée par la construction de l'ouvrage), il renverse les termes, et rend les Juifs responsables de la haine que leur portent les Chrétiens (lui qui écrivait dans l'Ethique : celui qui imagine qu'un autre est affecté de haine envers lui le hdira à son tour) :

« Quant à la longue existence des Juifs comme nation dispersée ne formant plus un Etat, elle n'a rien de sur­prenant, les Juifs ayant vécu à l'écart de toutes les nations jusqu'à s'attirer la haine universelle, et cela non seulement par l'observance de rites opposés à ceux des autres nations, mais par le signe de la circoncision auquel ils restent religieusement attachés » (chap. III). « L'amour des Hébreux pour leur patrie était donc plus qu'un amour, c'était une ferveur religieuse, provoquée et entretenue – en même temps que la haine des autres peuples – par le culte quotidien.

 

(p.227) Une telle ambivalence correspond bien à la situation d'un homme qui, après avoir rompu avec la communauté juive, continuait à être Juif aux yeux du monde, et ne pouvait ne pas rester Juif pour lui-même, même s'il parlait des « Hébreux » à la tierce personne ; et cette situation contradictoire brouillait son entendement au point de ne lui laisser apercevoir les choses « qu'à tra­vers un nuage ». Ce déchirement et cette intolérance envers sa propre lignée, qu'on retrouve chez tant d'illus­tres penseurs juifs des temps modernes, nous les voyons illustrés ici pour la première fois — et avec quel éclat ! - par le solitaire de La Haye, que Nietzsche, un jour, apostropha en ces termes (dans son poème : A Spinoza) :

« Tourné amoureusement vers « l'un dans tout »

« Amore dei », il fut bienheureux par la raison.

Déchaussons-nous ! C'est le sol trois fois béni !

Mais sous cet amour couvait

Un secret incendie de vengeance,

La haine pour les Juifs rongeait le Dieu juif...

T'ai-je deviné, ermite ? »

 

(p.228) Ailleurs, Nietzsche n'hésitait pas à comparer Spinoza à Jésus. Il est peu d'esprits illustres auxquels la postérité, surtout en Allemagne, ait voué un tel culte qu'à l'homme « qui a poli les lunettes à travers lesquelles l'âge moderne se contemple ». Et il en est peu, dans l'histoire des idées, qui aient autant contribué à légitimer l'antisémitisme métaphysique pour des générations de penseurs et de théologiens. Tout se passe comme si la conscience euro­péenne s'était en l'espèce livrée à une dichotomie som­maire, admirant le legs juif à travers une figure de proue, celle-là même qui lui servit de garant pour le dénigre­ment du judaïsme. Spinoza reste le héraut de la nouvelle foi en l'homme, il incarne « le parti de la paix et de la justice », que, d'après Alain, « vous vous garderez d'appe­ler le parti juif, mais qui n'en sera pas moins ce parti-là»; mais, par l'effet d'un ressentiment invincible, il n'a pas su rendre justice au peuple dont lui-même était issu. Sa polémique antijuive fraya les voies à l'antisémitisme rationaliste ou laïque des temps modernes, peut-être le plus redoutable qui soit. Ce qui autorisait un Hermann Cohen à mettre l'accent sur « l'ironie démoniaque » de Spinoza, résultant « du caractère tragique de son exis­tence... de la contradiction dans laquelle il se situe vis-à-vis des sources spirituelles et morales où s'enracinait sa puissance créatrice ». Cari Gebhardt, le meilleur éditeur et biographe moderne du philosophe, parlait du « dédou­blement de la conscience marrane, dont est issue la conscience moderne », et, en guise d'épitaphe, attribuait aux Marranes « qui entreprirent de chercher le sens du monde dans le monde, et non dans Dieu... la mission historique de produire un Uriel da Costa et un Spinoza».

 

(p.232) Rien de certain, en vérité, en ce qui concerne la période romaine, sinon quelques mentions relatives à des mar­chands juifs, à Marseille, à Arles ou à Narbonne. Dès la période franque, cependant, lorsque le clergé entre­prend d'écrire l'histoire, les contours commencent à se préciser. De nombreuses décisions conciliaires des Ve et vie siècles font état de Juifs et de leur influence : ils interdisent aux Chrétiens, clercs ou laïcs, de manger avec les Juifs, s'élèvent contre les mariages mixtes, mettent en garde contre l'observation, les dimanches, des innombrables interdictions sabbatiques, interdisent enfin aux Juifs de se mélanger aux foules chrétiennes, pendant la fête de Pâques. De telles dispositions, par leur nature même, sont destinées en premier lieu à pro­téger les croyants des séductions de la foi et des rites juifs, à lutter contre les dangers d'hérésies judaïsantes, hérésies que l'on voit apparaître si souvent, chez des populations évangélisées de fraîche date et dncore incer­taines dans leur foi. De même l'unique écrit de polé­mique antijuive de l'époque qui soit parvenu jusqu'à nous, celui du Gaulois Evagrius, constitue une mise en garde des Chrétiens bien plus qu'une tentative d'évan-gélisation des Juifs. Tout cela nous permet de conclure qu'à cette époque les Juifs de Gaule étaient nombreux, influents, et, vivant en bons termes avec les Chrétiens et se mélangeant librement à eux, causaient des soucis aux chefs de l'Eglise en raison même de cette bonne entente avec leurs ouailles. De plus amples renseigne­ments nous sont fournis, à la fin du vie siècle, par Gré­goire de Tours. Ses différents écrits nous permettent de nous faire une idée assez précise des Juifs de son temps. Nous apprenons ainsi qu'ils étaient commerçants, pro­priétaires fonciers, fonctionnaires, médecins ou artisans, et que, mélangés aux « Syriens » (que notre auteur men­tionne dans le même contexte), ils étaient nombreux dans les villes, où ces cosmopolites devaient tenir le haut du pavé, sur un fond de barbares mal dégrossis. Les Syriens, cependant, étaient chrétiens ; les Juifs repré­sentaient pour l'Eglise les ennemis par excellence, et cela ressort bien de certaines tournures de style qu'em-ploie le bon évêque à leur propos (« menteurs envers Dieu » ; « esprit dur, race toujours incrédule » ; « nation méchante et perfide »).

 

(p.234) L'archevêque Agobard (778-840), « l'homme le plus éclairé de son siècle » d'après Henri Martin, appartenait à la phalange des réformateurs instruits et actifs issus de ce qu'on a appelé « la renaissance carolingienne ». Grandement troublé par l'influence acquise sur ses ouailles par la colonie juive de Lyon, il fit appel à l'em­pereur Louis le Pieux, lui rappelant les décisions conci­liaires traditionnelles, et le suppliant de l'autoriser à baptiser les esclaves des Juifs. Loin de donner suite à cette demande, l'empereur confirma expressément les privilèges des Juifs et envoya à Lyon le magister judœo-rum ! Everard, afin d'en assurer l'application. Rapide­ment, la querelle s'envenima : tancé d'importance, exilé à Nantua, le fougueux prélat (qui, dans le conflit qui avait opposé Louis le Débonnaire à ses fils, avait pris le parti de ces derniers) ne se tint pas pour battu, et, année après année, continua de revenir à la charge.

 

  1. Magister judœorum : il semble qu'il s'agisse du fonctionnaire chargé des rapports avec les communautés juives et de l'observation de leurs droits.

 

 

(p.235) C’est dans ces conditions qu’on été rédigées les cinq épîtres antijuives d’Agobard qui nous sont connues, (…).

 

(p.236) On remarquera que de telles décisions, une fois appli­quées, entraîneront nécessairement une détérioration de la situation économique des Juifs. Nous n'en sommes pas encore là pour l'instant, et les interventions d'Ago-bard, d'Amolon ou de Hincmar auprès du pouvoir tem­porel ne semblent pas avoir été suivies d'effet. Du reste, les temps ne s'y prêtaient guère : nous en sommes à l'époque du traité de Verdun et du chaotique morcel­lement féodal qui s'ensuivit. Mais on ne peut éviter de mettre en relation avec ces exhortations une innovation qui sera lourde de conséquences. En effet, c'est au cours du IXe siècle (sans qu'il soit possible de préciser la date) que l'on constate pour la première fois une modification significative de la liturgie catholique romaine, dans sa partie relative aux Juifs. Si jusque-là, dans les prières (p.238) du Vendredi saint, l'usage était de prier successivement pour les catéchumènes, les Juifs et les païens, et dans les mêmes termes, s'agenouillant après chaque prière, dorénavant les missels portent : pro Judaels non flectant (on ne s'agenouille pas pour les Juifs). Ainsi est-il sou­ligné que le Juif appartient à une catégorie à part, qu'il est autre chose et davantage qu'un simple Infidèle, et que s'annonce une conception dont les pleins effets se feront sentir plusieurs siècles plus tard.

 

(p.237) la teneur même de la propagande antuijuive au IXe siècle (p.238) montre qu'il n'existe à l'époque nulle trace d'un antisémitisme populaire spécifique. Au contraire, il sem­ble bien que le judaïsme exerce encore sur les popula­tions chrétiennes une incontestable attirance. D'une manière générale, on peut dire que tant qu'un chris­tianisme solidement dogmatisé n'a pas établi sur les âmes son empire définitif, celles-ci restent facilement réceptives à la propagande juive. On retrouve, en effet, le même état de choses dans l'Orient des me et iv* siè­cles, dans l'Occident du haut Moyen Age et, on le verra, dans la Russie du xve : les premiers rudiments de l'Histoire sainte une fois inculqués à des populations fraîchement converties, maints esprits « voient dans les Juifs le seul peuple de Dieu », « chers à cause des patriarches dont ils descendent » (Agobard), et ce point de vue, qui, on en conviendra, n'est pas dépourvu d'une naïve logique, les conduit à prêter aux arguments des Juifs une oreille attentive. Dans la France carolingienne, les conversions au judaïsme devaient être d'autant plus fréquentes que leur situation économique privilégiée permettait aux Juifs de faire pression sur leurs esclaves et leurs serviteurs. Il n'existe évidemment pas de sta­tistiques : mais, même jusqu'à des hauts dignitaires de l'Eglise se laissaient gagner par la séduction juive, ainsi que le démontre le célèbre exemple du diacre Bodon, confesseur de Louis le Débonnaire, qui se fit Juif, et se réfugia en Espagne où, adoptant le nom d'Eléazar, il épousa une Juive (829). C'est à cette lumière qu'il faut voir les campagnes de ses contemporains Agobard et Amolon.

 

 

(p.240) Mais voici que, peu après l'an 1000, des rumeurs confuses agitent la Chrétienté. Sur l'instigation des Juifs, le « prince de Babylone » aurait fait détruire le sépulcre du Seigneur ; il aurait aussi déclenché contre les Chré­tiens de Terre sainte des persécutions innommables, et fait décapiter le patriarche de Jérusalem. Quoi qu'il en soit de la légende orientale (en réalité, l'intolérant émir Hakim s'acharna contre les-Juifs aussi bien que contre les Chrétiens), en Occident, princes, évêques ou manants entreprennent aussitôt de tirer vengeance des Juifs : à Rouen, à Orléans, à Limoges (1010), à Mayence (1012) et, sans doute, dans d'autres villes rhénanes et, semble-t-il, à Rome aussi, ils sont convertis de force, massacrés ou expulsés, et l'imaginatif moine Raoul Glaber nous assure même que, « dans le monde entier, tous les Chrétiens furent unanimes à décider qu'ils chasseraient tous les Juifs de leurs terres et de leurs cités ». Exagé­ration manifeste, et la vague s'apaisa aussi vite qu'elle était venue ; elle n'était que le signe avant-coureur de cette montée d'enthousiasmes religieux qui, s'ils servi­ront d'indispensable ciment à l'édifice de la Chrétienté moyenâgeuse, donneront aussi le signal des grandes persécutions. La condition des Juifs reste suffisamment enviable pour que des conversions retentissantes au judaïsme continuent à se produire1, et lorsqu'on 1084 Riidiger, l'évêque de Spire, leur délivre une charte, il spécifie que leur présence « accroît grandement la renommée de la ville », et les autorise, au mépris des interdictions traditionnelles, à tenir des serviteurs et des serfs chrétiens, à posséder champs et vignobles et à porter armes.

 

  1. Ainsi  celle  de Vécelin,  chapelain  du  duc  Konrad, un parent de l'empereur Henri II (1005) ou celle de Renant, duc de Sens (1015).

 

 

L’ ère des Croisades

 

(p.241) Le fatidique été 1096.

Peu de dates, certes, sont aussi importantes dans l'histoire de l'Occident que ce 27 novembre 1095 où, au concile de Clermont-Ferrand, le pape Urbain II entre­prit de prêcher la Ire croisade, sans se douter, peut-on croire, du prodigieux retentissement que connaîtrait à travers la Chrétienté son appel. Le rôle capital qu'eurent les croisades pour l'épanouissement de la civilisation médiévale est bien connu : réveil général des activités commerciales et intellectuelles, suivi de la montée de la bourgeoisie des villes, et surtout, cette prise de cons­cience de l'Europe chrétienne qui se reflète déjà dans les chroniques des premiers croisés. Mais on se rend moins bien compte généralement des conséquences que la grande entreprise eut pour la destinée des Juifs, dans ce qu'elle aura dorénavant de singulier et d'unique en Europe.

Et cependant, l'historien se trouve ici à un moment privilégié, tant les textes sont nombreux et éloquents. Essayons donc de nous transporter en esprit dans cette époque héroïque et désordonnée, où, au cri de « Dieu le veult », chevaliers, moines et gens du commun, ayant abandonné leurs foyers et leurs familles, poursuivent leur chemin vers une destination fabuleuse. Sur leurs vêtements, ils ont cousu le signe de la Croix ; quoi qu'ils fassent, une félicité éternelle leur est promise ; ils sont les vengeurs de Dieu, chargés de châtier tous les Infidèles, (p.242) quels qu'ils soient : les chroniqueurs nous le disent t expressément : « Omnes siquidem illi viatores, Judœos, hœretios, Sarracenos acqualiter habeant exosos, quos omnes Dei appelant inimicos. » Dès lors, quoi de plus naturel que de tirer vengeance en cours de route de quelques Infidèles qui vivent en pays chrétien ? En faire autrement, ne serait-ce pas « prendre toute l'affaire à rebours » ? (ainsi que le diront les croisés à Rouen). Rai­sonnement qui ne manque pas d'une cruelle logique et qu'on retrouve en d'autres temps et d'autres lieux, mais qui, surtout à la tourbe qui toujours surgit à la surface lors des grands élans révolutionnaires, servira de pré­texte à des pillages faciles et lucratifs. Aussi bien, les auteurs des principaux massacres des Juifs ne seront-ils pas les armées organisées des barons, mais les informes cohortes populaires qui les précèdent.

Certes, tous les détails ne nous sont pas parvenus. Pour ce qui est de la France, notamment, seul un mas­sacre perpétré à Rouen nous est connu avec certitude. Mais certaines chroniques font allusion à d'autres héca­tombes — ainsi Richard de Poitiers (« ... avant de se rendre en ces lieux, ils [les croisés] exterminèrent par de nombreux massacres les Juifs dans presque toute la Gaule, à l'exception de ceux qui se laissèrent conver­tir. Ils disaient en effet qu'il était injuste de laisser vivre dans leur patrie des ennemis du Christ, alors qu'ils avaient pris les armes pour chasser les Infidèles ») — et cela est confirmé par les sources juives : par une lettre pressante, les communautés de France avertis­saient leurs coreligionnaires d'Allemagne du danger qui les menaçait. Nous connaissons aussi la réponse de ces derniers : tout en priant pour leurs frères en détresse, ils assuraient, pleins de confiance, que pour leur part ils n'avaient rien à craindre. Optimisme mal placé s'il en fut : c'est justement en Allemagne, dans cette vallée rhénane dont les communautés étaient peut-être les plus nombreuses d'Europe à l'époque, que furent per­pétrés les massacres les plus systématiques et les plus sanglants.

En ce qui concerne le fougueux prédicateur de la croisade populaire, Pierre l'Ermite, il semble avoir pro­cédé de manière réaliste, s'abstenant d'excès inutiles, et se contentant de mettre les Juifs à contribution pour assurer à ses troupes vivres et argent. Il en fut tout autrement de quelques bandes dirigées par des seigneurs (p.243) tant français qu'allemands, Guillaume le Charpentier, Thomas de Feria, et surtout Emicho de Leisingen («homme très noble et très puissant», assure Albert d'Aix) qui, descendant la vallée rhénane, procédaient de manière systématique et régulière.

L'esprit de pillage qui présidait à l'entreprise ressort bien des procédés d'Emicho, qui parfois, avant de mettre à mort les Juifs, les rançonnait afin de soi-disant les protéger ; l'aspect bien-pensant est mis en relief par l'alternative devant laquelle ceux-ci étaient inévitable­ment placés : le baptême — ou la mort. Une première tentative de massacre eut lieu à Spire le 3 mai 1096, mais grâce à l'intervention rapide de Jean, évêque de la ville, qui fit disperser les bandes d'Emicho, onze Juifs seulement furent tués. Il en fut tout autrement à Worms, deux semaines plus tard.

 

(p.244) Il importe de noter que, presque partout, comtes et évêques (Adalbert à Worms, l’archevêque Ruthard à Mayence, l’archevêque Hermann III à Cologne, le comte de Mörs, etc.) s’efforcèrent, parfois même au péril de leur vie, de protéger les Juifs, ne le cédant aux croisés que contraints et forcés. Quant au peuple, il semble bien que l’apitoiement et l’ébahissement fussent son premier mouvement, et l’on voit par l’exemple de Cologne qu’il apportait à l’occasion aux Juifs un concours agissant. (p.245) Seule, la lie de la population se joignait partout aux massacreurs.

Un dernier massacre eut lieu à Prague, malgré les efforts de l'évêque Cosmas. Le nombre total des victimes, fort diversement apprécié suivant les sources, s'éleva en tout cas à plusieurs milliers.

*

Mais ce chiffre ne fait rien à l'affaire.

Nous voici en effet placés devant un moment capital de notre histoire. Obstinés, héroïques (d'aucuns diront : fanatiques), les Juifs de la vallée rhénane, contraire­ment à ceux d'Espagne ou des pays d'Orient, préfèrent mourir que de se prêter au semblant même d'une conver­sion. Comment expliquer cette différence d'attitude ? Est-ce parce qu'ils méprisaient du fond de leur cœur les rustres et les bandits qui tentaient de leur prêcher un évangile abhorré, ou plus simplement parce que, placés devant une alternative brutale, ils n'eurent sim­plement pas le temps de ces concessions progressives, de ces secrets accommodements qui furent le fait des anoussim de l'Afrique du Nord ou des marranes d'Es­pagne ? Quoi qu'il en soit, de même qu'une lame d'acier incandescent, brusquement plongée dans l'eau glacée, acquiert une souplesse et une solidité à toute épreuve, de même la brusque épreuve de l'été 1096, éclat de tonnerre dans le ciel bleu, eut pour effet de forger la force de résistance dont témoignèrent dorénavant les Juifs européens. Peu importe même que sur certains points nos sources restent confuses, qu'on puisse dis­cuter à l'infini sur le chiffre exact des victimes, qui de toute manière, si on le compare aux holocaustes des siècles suivants, paraît insignifiant. Ce qui importe, c'est qu'au cours de ces mois une tradition surgit, celle d'un refus héroïque et total qu'une infime minorité opposa à la majorité, celle du don de -sa vie « pour sanctifier le Nom » — tradition qui servira d'exemple et d'inspi­ration aux générations futures.

 

(p.248) /1096/ Bernard de Clairvaux en personne rappelait les agitateurs popu­laires à la raison, leur montrant le danger théologique de l'entreprise (ne risquaient-ils pas, en provoquant l'extermination des Juifs, de mettre à néant le grand espoir de l'Eglise en leur conversion ?). La chronique ne signale des incidents et des massacres qu'à Colo­gne, Spire, Mayence et Wurzbourg en Allemagne, à Carentan, Ramerupt et Sully en France ; le nombre des victimes ne fut cette fois-ci que de quelques centaines tout au plus. Mais la chronique nous relate aussi autre chose : c'est précisément à cette époque que surgit pour la première fois, en deux endroits différents, sous une forme mal définie en Allemagne, sous une forme plus nette en Angleterre, l'accusation de meurtre rituel, sui­vie de l'accusation de profanation d'hosties (ces deux imputations n'en constituant en réalité qu'une seule, puisque le meurtre d'un enfant chrétien et l'attentat contre Christ substantialisé sont dominés par la même idée sacrilège). A ce point de vue aussi, 1146 est une date capitale : nous reviendrons à cette question plus tard.

Ainsi, chaque fois que l'Europe médiévale est entraî­née par un grand mouvement de foi, chaque fois que les Chrétiens partent affronter l'inconnu au nom de l'amour divin, les haines contre les Juifs s'attisent un peu partout. Et leur sort s'aggrave dans la mesure même où les pieux élans du cœur cherchent à s'assou­vir dans l'action.

Chaque prédication de croisade (ou peu s'en faut) connaîtra désormais les mêmes séquelles. Ce sont en 1188 (IIIe croisade), les grands massacres d'Angleterre, à Londres, à York, à Norwich, à Stamford, à Lynn, et, vingt ans plus tard, les persécutions dans le Midi de la France, lors de la croisade des Albigeois ; ce sont aussi, lors d'une croisade ineffectivement prêchée en 1236, des massacres dans l'Ouest de la France, en Angleterre, en Espagne, que le doux bénédictin Dom Lobineau évoque dans les termes suivants :

« II y avait peu de seigneurs qui, dans la première ferveur des prédications, ne trouvassent la Croix légère ; mais il s'en voïoit assez à qui elle estoit à charge dans la suite. Pour remà dier à ce degoust, on leur permit de racheter le vœu qu'ils avoient fait de servir contre les Infidèles... La plus grande et la première expédition de ces croisez fut de massacrer les Juifs, qui n'étoient pas la cause du mal que les Sarrasins (p.249) faisoient souffrir aux Chrestiens d'Orient. Les Bretons, les Angevins, les Poitevins, les Espagnols et les Anglois se signa­lèrent dans cette cruelle expédition de l'an 1236... »

Ce sont surtout, l'ère des croisades organisées des seigneurs une fois révolue, les hécatombes perpétrées lors des derniers sursauts du mysticisme populaire, sur le fond de la crise sociale du début du xiv* siècle : levée en masse du peuple en Allemagne, lors de la croisade avortée en 1309, et massacres à Cologne, aux Pays-Bas, dans le Brabant ; croisade des « Pastoureaux », dans le Midi de la France, en 1320, et massacres à Bordeaux, à Toulouse et à Albi. Les grandes lignes du drame res­tent toujours les mêmes : pillages, fuites éperdues, impuissance des princes à protéger les Juifs, à l'heure où « des multitudes inconsolables de l'affront au Dieu vivant se ruaient à leur tuerie », prises d'assaut des refuges ou des forteresses, suicides collectifs. Calvaire permanent, fort peu propice à susciter, dans le cœur de ces Juifs que théologiquement il importait tellement de convertir, l'amour de Notre Seigneur Jésus-Christ ; mais avant d'en venir au durcissement progressif de leurs réactions, tâchons donc de voir les conséquences qu'eurent ces événements pour l'attitude des Chrétiens à leur égard.

 

(p.254) Meurtre rituel.

 

On retrouve l'accusation de meurtre commis à des fins magiques ou maléfiques dans tous les pays et sous toutes les latitudes. C'est ainsi qu'en Chine les mission­naires chrétiens ont été accusés, dès le XIXe siècle, de voler des enfants et de leur arracher le cœur ou les yeux pour confectionner charmes et remèdes. En Indochine, c'est à la secte des Chettys que la population attribuait ce forfait. A Madagascar, au temps de Gallieni, le même reproche fut élevé contre les agents du gouvernement français. Aux temps antiques, ce grief fut adressé par les Grecs aux Juifs, par les Romains aux premiers Chré­tiens, par les Chrétiens aux gnostiques, aux montanistes ou à d'autres sectateurs. Il s'agit donc d'un thème quasi universel, d'un véritable archétype qui reparaît à la surface dès qu'une société est confrontée avec des étran­gers troublants et détestés.

Il faut bien croire qu'au début la société chrétienne ne nourrissait pas contre les Juifs une animosité de cette espèce, puisqu'on ne retrouve nulle trace d'une telle imputation à leur égard, avant le xne siècle. Il faut bien croire aussi que cette animosité prit naissance à la faveur des passions déchaînées par les croisades. Car, sponta­nément, entre 1141 et 1150, l'accusation surgit en trois endroits différents, et sous trois formes différentes, les­quelles, se combinant entre elles et donnant lieu à des variations infinies, jalonneront désormais jusqu'à nos jours l'histoire des persécutions antijuives.

Le thème, en effet, n'en est arrivé qu'au terme d'une longue évolution à sa version dernière — l'assassinat d'un enfant chrétien dans le but d'incorporer son sang au pain azyme. Au début, il se rapporte à une solennité chrétienne — la Passion — et non aux pâques juives, le sang ainsi gagné (ou bien le cœur ou le foie) étant destiné à des fins magiques aussi atroces que variées. Une idée de vengeance y préside, entremêlée aux visions d'une satanique pharmacopée. Il s'agit essentiellement de la répétition de l'assassinat de Christ (en chair ou en effigie), et le chanoine Thomas de Cantimpré s'étonne même de l'ignorance des Juifs : pour mettre fin à leurs tourments, seul le sang du véritable Christ pourrait leur être de quelque secours, et c'est en vain, par conséquent, qu'ils s'en prennent annuellement aux malheureux Chrétiens. (p.255) Par ailleurs, ce thème se combine rapidement avec la croyance en une société juive secrète et mystérieuse, conclave de sages tenant ses assises quelque part dans une contrée lointaine, et désignant par tirage au sort l'endroit où le sacrifice doit être consommé, ainsi que son auteur. C'est de la sorte que s'annonce, dès le XIIe siè­cle, le mythe des Sages de Sion.

Ainsi que nous l'avons vu, la première affaire de meur­tre rituel surgit en 1144 en Angleterre. Le corps d'un jeune apprenti ayant été découvert la veille du Vendredi saint dans un bois près de Norwich, le bruit courut que le garçon avait été assassiné par les Juifs, en dérision de la Passion du Sauveur. Les accusateurs précisaient que le meurtre avait été prémédité de longue date ; une conférence de rabbins, réunie à Narbonne, aurait désigné Norwich comme le lieu du sacrifice annuel. Les autorités n'ajoutèrent pas foi à l'accusation, et le shérif de la ville s'efforça de protéger les Juifs : il y eut cepen­dant des bagarres, et un des notables juifs de l'endroit fut assassiné par un chevalier impécunieux, qui par hasard se trouvait être son débiteur. L'affaire donna nais­sance à un culte local ; pendant plusieurs siècles, les reliques de saint William furent un objet de pèlerinage. Dès le départ, nous retrouvons ainsi certains éléments essentiels qui, à travers les siècles, seront caractéristi­ques de ces sortes d'affaires. Il faut y ajouter cet autre que nous rencontrons aussi à différentes reprises : l'un des principaux accusateurs, le moine Théobald de Cam­bridge, était un renégat juif, baptisé de fraîche date. C'est lui qui fournit, semble-t-il, toutes les rocambolesques données relatives aux motifs du crime et à son mode d'exécution.

L'affaire suivante paraît avoir été bien plus simpliste. En 1147, à Wiïrzburg, en Allemagne, lors de la prédi­cation de la IIe Croisade, on trouve dans le Main le cadavre d'un Chrétien : aussitôt les Juifs de la ville sont accusés du meurtre, on les poursuit, on en massacre quelques-uns. En revanche, l'imputation qui surgit trois années plus tard est d'une inspiration infiniment plus subtile. Il s'agit du thème de la profanation des hosties, thème à vrai dire déjà ancien — on le trouve chez Gré­goire de Tours — mais qui était traité comme une légende se passant dans quelque Orient lointain, Beyrouth ou Antioche. Voici que, pour la première fois, les faits nous sont relatés comme se passant tout près, sous les (p.255) yeux du narrateur, c'est un « fait divers » en quelque sorte : voici surtout que l'hostie meurtrie se transforme en cadavre d'un petit enfant... Mais laissons la parole au chroniqueur liégeois Jean d'Outremeuse, qui nous assure qu'en 1150 eut lieu le miracle qui suit :

« En cet an, il arriva à Cologne que le fils d'un Juif qui était converti alla le jour de Pâques à l'église pour prendre le corps de Dieu ainsi que les autres ; il le mit dans sa bouche et le porta en hâte à sa maison ; mais quand il rentra de l'église, il prit peur et se troubla ; il fit une fosse dans la terre et l'en­sevelit dedans ; mais un prêtre survint, ouvrit la fosse et y trouva la forme d'un enfant, qu'il voulut porter à l'église; mais il vint du ciel une grande lumière, l'enfant fut enlevé des mains du prêtre et porté au ciel. »

(…)

Au moins, la propagation de celui-ci ainsi que ses effets sont tien connus. Les affaires du meurtre rituel paraissent d'abord avoir été rares. La chronique signale quelques cas en Angleterre à la fin du siècle et, en même temps, la fable passe sur le continent : en 1171, à Blois, après un procès en bonne et due forme, trente-huit Juifs trouvèrent la mort sur un bûcher; en 1191 à Bray-sur-Seine, (p.257) le nombre de victimes fut d'une centaine. Mais c'est surtout au siècle suivant que la calomnie fait tache d'huile, cette fois surtout en Allemagne, où la seule année 1236 est illustrée par plusieurs affaires sanglantes de cette espèce. Le désordre devint tel que l'empereur Fré­déric II s'en émut, et chargea une commission de hauts dignitaires d'établir une fois pour toutes si la terrible accusation de faire usage de sang humain reposait sur quelque grain de vérité. Princes et prélats ne purent se mettre d'accord, tant la question leur paraissait ardue. En homme avisé, l'empereur s'adressa alors à de meil­leurs spécialistes, c'est-à-dire aux Juifs convertis, lesquels « ayant été Juifs et s'étant fait baptiser dans la foi chré­tienne, ne sauraient rien taire, en tant qu'ennemis des autres Juifs, de ce qu'ils auraient appris contre eux dans les livres mosaïques... ». Il en fit venir de toutes les villes de l'Empire, et demanda même « à tous les rois d'Occi­dent » de lui en dépêcher ; il retint ces experts à sa cour « un temps considérable », afin de leur permettre « de rechercher diligemment la vérité ».

 

(p.258) Tous ces efforts restaient sans résultat, et désormais, les affaires de meurtre rituel ou d'hosties profanées se substitueront graduellement aux croisades en tant que prétexte aux exterminations massives — telle l'affaire de l'hostie sanglante de Rôttingen, dont il sera question plus loin. Il ressort d'une autre bulle pontificale, datée de 1273, qu'une abominable industrie avait surgi à cette époque : des maîtres chanteurs cachaient leurs enfants et accusaient les Juifs de les avoir enlevés, ce qui leur permettait, suivant les cas, soit de faire irruption dans les maisons juives et de les piller de vive force, soit de se livrer à de non moins lucratifs chantages. En regard aux conséquences immédiates de ces sortes d'affaires, on peut placer leurs répercussions lointaines. En effet, certaines d'entre elles, se gravant profondément dans l'imagination populaire, donnèrent naissance à de véri­tables cultes, et propageaient ainsi à travers les âges le thème sanglant. A l'endroit du prétendu forfait, des mira­cles sont signalés : des canonisations ont lieu, des pèle­rinages se poursuivent pendant des siècles, donnant ample occasion de s'exercer à la naïve et pure foi des foules. Ainsi, une affaire de profanation d'hosties surgit à Bruxel­les en 1370, et une vingtaine de Juifs périssaient sur le bûcher, les autres étant bannis ; deux chapelles comme-moratives sont édifiées au siècle suivant, et la célébration finit par donner naissance à la principale fête religieuse de la capitale, célébrée de nos jours encore en grande pompe le troisième dimanche de juillet, ainsi qu'à une abondante et pieuse littérature. Ainsi, une affaire de meurtre rituel surgit à Trente, dans le Tyrol, en 1473 et neuf Juifs sont arrêtés, soumis à la question, et après de longues tortures finissent par avouer tout ce qu'on leur demande, en l'espèce l'assassinat d'un petit garçon nommé Simon ; les interventions du pape restent sans effet : ils sont exécutés. Etayée par les « aveux sponta­nés » des victimes, la calomnie se répand comme une traînée de poudre, puisque plusieurs cas semblables sur­gissent en Autriche et en Italie au cours de la même période, tous suivis d'autodafés et d'expulsions. Quant au foyer d'origine de l'affaire, il devient lieu de pèlerinage, une chapelle commémorative y est érigée, et les miracles (p.259) et guérisons qui se produisent sur le tombeau du petit Simon entraînent en 1582 sa béatification, bien que le Saint-Siège n'ait jamais consenti à en imputer le meurtre aux Juifs. Parfois les affaires de meurtre rituel donnent naissance à des monuments d'une autre espèce. C'est ainsi que l'affaire d'Endingen, en Bavière — où, qu'on le note bien, le meurtre est de 1462, et l'accusation n'est lancée qu'en 1470 — sert de base à l'Endinger Judenspiel, une des plus célèbres pièces du théâtre populaire alle­mand de la Renaissance. Plus tangible encore est la commémoration de l'affaire de Berne, d'où, sous prétexte de la disparition d'un petit garçon, les Juifs furent expul­sés en 1294, l'incident donnant naissance à une légende suffisamment tenace pour que deux cent cinquante années plus tard un monument, le Kinderfressenbrunnen (puits du mangeur d'enfants) soit érigé au centre de la ville, curiosité locale que le touriste peut contempler de nos jours encore. De tels exemples pourraient être produits en très grand nombre : des chroniqueurs diligents ont pu décompter plus de cent affaires de profanation d'hos­ties et plus de cent cinquante procès de « meurtre rituel », et le nombre de cas qui ne nous sont pas connus doit être infiniment plus élevé.

De la sorte, les forfaits attribués aux Juifs sont évo­qués périodiquement dans une atmosphère de grande ferveur religieuse, et cette répétition même enracine plus profondément la légende, l'alimentant à l'aide de ces pathétiques rappels. Cela seul suffit à expliquer le fait que nombre d'affaires de meurtre rituel surgiront au XIXe siècle et qu'il se trouve de nos jours encore quelques fanatiques, notamment au Moyen-Orient, pour y prêter foi.

 

La rouelle et le procès du Talmud.

 

Après avoir examiné les sombres légendes jaillies du tréfonds de l'imagination populaire, et qui, on l'a vu, furent combattues par les autorités ecclésiastiques, pas­sons-en à deux initiatives prises au xme siècle par ces autorités, et qui, à leur tour, donneront naissance à de nouvelles légendes, tout aussi tenaces. Il s'agit de l'impo­sition du port d'un signe distinctif aux Juifs et de la condamnation expresse de leurs livres sacrés.

La première mesure fut décidée par le IVe concile (p.260) du Latran qui, en 1215, marque l'apogée de la puissance pontificale. Pendant trois semaines, près de quinze cents prélats, venus de tous les points de l'horizon chrétien, avalisent les décisions souveraines prises par Inno­cent III. Certaines d'entre elles, adoptées à la dernière réunion du concile, concernent les Juifs. En voici un extrait :

« Dans les pays où les Chrétiens ne se distinguent pas des Juifs et des Sarrasins par leur habillement, des rapports ont eu lieu entre Chrétiens et Juives ou Sarrasines, ou vice-versa, Afin que de telles énormités ne puissent à l'avenir être excu­sées par l'erreur, il est décidé que dorénavant les Juifs des deux sexes se distingueront des autres peuples par leurs vête­ments, ainsi que d'ailleurs cela leur a été prescrit par Moïse. Ils ne se montreront pas en public pendant la Semaine sainte, car certains d'entre eux mettent ces jours-là leurs meilleurs atours et se moquent des Chrétiens endeuillés. Les contre­venants seront dûment punis par les pouvoirs séculiers, afin qu'ils n'osent plus railler le Christ en présence des Chrétiens. »

 

(…) Dès lors, les modes d'application de la mesure varie­ront considérablement suivant les pays. Fille aînée de l'Eglise, c'est la France qui s'y conforme le plus rapi­dement, d'autant plus que la croisade des Albigeois y renforce à cette époque la vigilance à l'égard des mécréants de toute espèce. C'est en France, en particulier, que semble avoir surgi à l'imitation du vieil usage musul­man 1, l'idée de traduire la différence par le port d'un insigne spécial. Dès le début, la forme de celui-ci sera circulaire (d'où le terme de rouelle) et jaune sera la

 

  1. Cf. plus haut, p. 60.

 

(p.261) couleur imposée. On perçoit ainsi dès le départ l'inten­tion de rendre la discrimination afflictive et humiliante. Dès lors, on comprendra que les Juifs aient déployé pour se soustraire à une mesure qui les désignait à la risée et la vindicte des foules de considérables efforts. Aussi bien, de 1215 à 1370, rien qu'en France, douze conciles et neuf ordonnances royales en prescrivaient-ils la stricte obser­vation, sous peine de fortes amendes ou de châtimerfts corporels. L'industrieux Philippe le Bel en fit même une source de revenus : les rouelles furent vendues, et leur vente, affermée : elle rapporta, en 1297, cinquante livres tournois pour les Juifs de Paris, et cent, pour ceux de Champagne. Lorsqu'en 1361 le roi Jean le Bon rappela les Juifs en France, il disposa que la couleur de l'insigne serait dorénavant mi-rouge, mi-blanc : sans doute les Juifs réclamèrent-ils ce changement de coloris en débat­tant des conditions de leur retour. Ils furent du reste dispensés du port de la rouelle lorsqu'ils étaient en voyage ; d'où l'on voit que les autorités avaient pleine­ment conscience du risque auquel étaient exposés les por­teurs de l'insigne.

En Allemagne, où il s'agira d'abord d'un couvre-chef d'un genre particulier, plutôt que d'un insigne, la mesure sera plus lente à s'imposer, ainsi qu'il ressort des dispo­sitions du concile de Vienne en 1267, qui déplorent que le port d'un chapeau conique, tel qu'il leur a été prescrit, n'est guère respecté par les Juifs. Et c'est encore d'un chapeau, jaune et rouge, qu'il est question dans de nombreux textes des xiv* et xve siècles ; ce n'est qu'aux siècles suivants qu'une rouelle viendra s'y substituer.

Chapeau pointu encore, vert cette fois-ci, pour les Juifs de Pologne, deux bandes d'étoffe, cousues sur la poitrine et affectant parfois l'aspect des tables de la Loi (Tabula) pour l'Angleterre, mais rouelle pour les Juifs d'Italie et d'Espagne, où du reste la mesure restera purement théorique le plus souvent. Par contre, il est curieux de signaler que, par un édit de 1435, le roi Alphonse prescrivait aux Juifs de Sicile d'apposer une rouelle non seulement sur leur poitrine, mais également au-dessus de leurs boutiques.

La gravité que revêtait, aux yeux des Chrétiens, cet infamant marquage ressort avec netteté à l'exemple des hérétiques. Au lieu de la rouelle, ceux-ci devaient porter deux croix cousues sur la poitrine, et cette peine était considérée par les inquisiteurs, aussi bien que par le

(p.262) peuple, comme le châtiment le plus humiliant qui pût être infligé. Avec la flagellation, il occupait le troisième degré dans l'échelle canonique des peines, venant après les œuvres pies et les amendes, et il n'y avait plus au-dessus que les « peines majeures », la prison ou le bûcher. Mais une fois réconcilié avec l'Eglise, le délinquant pouvait abandonner l'insigne, tandis que le Juif ne pouvait y échapper que grâce à la conversion. Les conséquences de cet état de choses ne se firent pas longtemps attendre. Rapidement, la flétrissure, rouelle ou chapeau, devint un nécessaire attribut du Juif non converti. A partir du XIVe siècle, les artistes, les enlumineurs, ne le représentent guère autrement, même s'il s'agit des Juifs bibliques, des patriarches de l'Ancien Testament, et par une remar­quable osmose, ces vues s'implantent parmi les Juifs dont certains manuscrits du xiv* et du xve siècle représentent Abraham, Jacob et Moïse sous le même accoutrement. Cette marque voyante qui désormais caractérise les cir­concis grave dans les esprits la notion que le Juif est un homme d'un autre aspect physique, radicalement différent des autres, et une telle conception a certainement contri­bué à la naissance de diverses légendes et diableries dont il sera question plus loin, et dont il découlera que le Juif est un être corporellement différent des autres hommes, qu'il appartient à quelque autre règne que celui du genre humain.

 

(p.264) Quelques années plus tard, à l'époque même où les experts ci-devant Juifs convoqués par Frédéric II lavaient le judaïsme de l'accu­sation de meurtre rituel, un autre Juif converti entre­prenait une action en sens contraire. Frère dominicain de la Rochelle, l'apostat Nicolas Donin se rendait à Rome et exposait à Grégoire IX que le Talmud était un livre immoral et offensant pour les Chrétiens. Le pape s'adressa aux rois de France, d'Angleterre, de Castille et d'Aragon, ainsi qu'à divers évêques, en leur enjoignant d'ouvrir une enquête pour vérifier le bien-fondé de l'accusation, Saint Louis fut le seul à y donner suite : dans toute la France, des exemplaires du Talmud furent saisis, et, en 1240, une grande controverse publique s'ouvrait à Paris, à laquelle prirent surtout part Eudes de Châteauroux, chancelier de la Sorbonne, et Nicolas Donin du côté chrétien, Yehiel de Paris et Moïse de Coucy du côté juif. Nous en possédons des relations circonstanciées, tant latines qu'hébraïques. Les thèmes traités furent groupés en trente-cinq articles, tels que les suivants :

 

 

(p.269). Il est vrai que, contrai­rement à ce qu'on croit généralement, la tradition talmudique elle aussi s'opposait à l'origine à l'usure, et à la veille de la Ire croisade encore le grand Rachi procla­mait : « Celui qui prête à intérêt à un étranger sera détruit. » Mais un siècle plus tard, les rabbins convien­nent déjà qu'il faut bien s'adapter aux circonstances : certes, « il ne faut pas prêter à intérêt aux Gentils, si on peut gagner sa vie d'une autre manière », mais « à l'heure qu'il est, où un Juif ne peut posséder ni champs ni vignes lui permettant de vivre, le prêt à intérêt aux non-Juifs est nécessaire et par conséquent autorisé ».

 

(p.280) (…) le bon trouvère Rutebeuf qui, dans ses œuvres majeures (ainsi dans Le Miracle de Théophile) campe le type déjà conventionnel du Juif aux maléfices, suppôt fidèle du Diable, nous entretient dans ses pièces mineures de son ami Chariot le Juif, un jon­gleur, un bohème comme lui ; certes, être Juif constitue aux yeux de Rutebeuf une tare grave, pire encore que d'être syphilitique, et « Chariot n'a ni croyance ni foi, pas plus qu'un chien qui ronge une charogne », mais tout taré qu'il est, ce Chariot est accepté par notre poète comme un égal ; s'il diffère des Chrétiens par son vice (qui précisément est d'être Juif), il n'en diffère pas par son essence. De ce Chariot, qui a certainement existé, nous ne savons que ce que Rutebeuf nous en a conté; mais à la même époque il existait en Flandre un autre trouvère juif, Mahieu de Gand (dit le Juif), qui avait embrassé la religion chrétienne pour la raison même pour laquelle la majorité des conversions ont lieu de notre temps : il s'agissait pour lui de plaire à une dame qu'il aimait avec passion. Il s'en explique fort honnête­ment dans ses vers :

« De sa biauté et délis Et del mont est la meillor Or n'en aist Jesu Cris Dont j'ai fait novel seynor. »

 

Le siècle du Diable

 

(p.283) Dans la petite ville de Röttingen, en Franconie, une affaire d'hostie qu'on prétendait profanée par les Juifs surgit au printemps 1298. Un habitant de la ville nommé Rindfleisch, gentilhomme d'après les uns, boucher d'après les autres (car Rindfleisch veut dire : chair de bœuf), ameuta la population, l'exhortant à la vengeance : sous sa conduite, une bande armée se précipita sur les Juifs de Rottingen qui furent massacrés et brûlés jusqu'au dernier. Ceci n'est pas nouveau, et nous avons vu qu'un grand nombre de pareilles affaires avaient déjà eu lieu auparavant : mais ce qui s'ensuivit est plus remarquable. La bande de Rindfleisch ne s'en tint pas là : loin de se disperser, ses Judenschächter (tueurs de Juifs) erraient de ville en ville, mettant à feu et à sac les quartiers juifs, et en massacrant les habitants, à l'exception de ceux qui se laissaient baptiser. Il en fut ainsi dans la plupart des villes de Franconie et de Bavière, exception faite pour Ratisbonne et pour Augsburg, et les campagnes  (p.283) de Rindfleisch durèrent plusieurs mois (avril. septembre 1298) ; un chroniqueur chrétien contemporain assure que près de cent mille Juifs furent massacrés à cette époque ; ce chiffre ne doit pas être tellement exa­géré, car on possède les listes nominatives de plusieurs milliers de victimes.

Ce qui dans l'affaire est nouveau, c'est que, pour la première fois, d'un crime imputé à un ou à quelques Juifs tous les Juifs du pays sont tenus pour responsables. Certes, il est très probable qu'ainsi que de coutume il s'agissait surtout en l'espèce d'un prétexte à de vastes pillages. Mais auparavant, les affaires de cette catégo­rie, aussi nombreuses qu'elles eussent été, restaient loca­lisées, en quelque sorte : celle-ci fait tache d'huile et nous pouvons dire, en notre langage moderne, que (les excès des croisés mis à part) il s'agit du premier cas de « génocide » de Juifs dans l'Europe chrétienne. Doréna­vant, le XIVe siècle sera émaillé d'incessantes tragédies de cette espèce : en fin de compte, c'est à peine s'il demeurera quelques poignées de Juifs, misérables et errants, dans l'Europe septentrionale, tandis que paral­lèlement se constitue, chez les populations, l'antisémi­tisme proprement dit. Avant d'entreprendre le récit de ce processus, il nous faut d'abord rappeler, dans ses grands traits, ce que fut ce siècle tourmenté, et illustrer  notre narration de quelques exemples.

 

(p.285) /XIVe siècle/

Luttes politiques d’abord : la guerre de Cent Ans épuise la France et l'Angleterre, tandis que l'Allemagne demeure en état d'anarchie permanent. Luttes sociales ensuite : les jacqueries de France, les insurrections paysannes des Pays-Bas et d'Angleterre, et surtout cette sanglante agi­tation urbaine, ces « révolutions démocratiques » qui, dans la plupart des villes allemandes, en Italie, en Flandre, opposent les ambitieuses corporations de métiers aux patriciens usés par le pouvoir, et dans le cadre des­quelles, nous le verrons, s'insèrent nombre de massacres et d'expulsions de Juifs. Calamités naturelles, enfin, telles que l'histoire du continent n'en avait, semble-t-il, encore jamais connu : la grande famine de 1315-1317 et, surtout, l'épidémie de peste noire de 1347-1349. Pour clore le tout, une autre épidémie, non moins redoutable, celle de la chasse aux sorcières, se déclenche dans la deuxième moitié de ce siècle maudit ; mais de cela, il sera question dans une autre partie de cette section.

Telle est la toile de fond. Les innombrables excès anti­juifs (même s'ils furent sporadiques) des siècles précé­dents avaient déjà suffisamment aménagé le terrain pour qu'au cas d'une crise grave, d'un malheur collectif, la voix publique eût facilement tendance à désigner le Juif comme responsable : mais pour voir dans le détail comment fonctionne ce mécanisme, et avec quelle rapi­dité il conduit à la fois à l'aggravation du sort des Juifs et à un redoublement des haines et des craintes à leur égard, nous allons examiner de plus près un cas d'espèce singulièrement instructif. La scène, cette fois-ci, se situe en France, et le drame, qui est en deux actes, se joue de 1315 à 1322.

 

 

(p.286) C'est alors qu'en 1320 les paysans du Nord de la France, excédés de misère, quittèrent leurs demeures isolées et se mirent en marche, dans l'espoir d'améliorer leur sort : où vont-ils ? Ils ne le savent pas trop eux-mêmes ; en fin de compte, ils se dirigent vers le Midi, de tout temps plus clément, et leur mouvement s'ampli­fie, il fait boule de neige ; des moines prêcheurs, tout aussi affamés que les manants, y introduisent des accents mystiques, une signification idéologique... Un jeune berger a des visions, un oiseau miraculeux s'est posé sur son épaule, s'est ensuite transformé en jeune fille et l'a exhorté à combattre les Infidèles ; il s'agira donc d'une croisade, et c'est ainsi que naît la croisade des « Pastou­reaux ». Chemin faisant, la troupe vit sur l'habitant, elle pille, et puisqu'il s'agit d'une croisade, c'est aux Juifs qu'elle s'en prend de préférence. Sans que l'on sache trop comment, les « Pastoureaux » parviennent jusqu'en Aquitaine, où l'histoire de leur entreprise s'éclaire : les chroniqueurs nous ont laissé des récits circonstanciés de leurs méfaits dans cette province. Le sang des Juifs coula à Auch, à Gimont, à Castelsarrasin, Rabastens, Gaillac, Albi, Verdun-sur-Garonne, Toulouse, sans que les fonctionnaires royaux cherchent à intervenir et, semble-t-il, avec la muette approbation du peuple ; en d'autres localités aussi (il existe encore de nos jours près de Moissac un endroit dénommé « Trou-aux-Juifs l »). Voici le vivant exposé qu'un chroniqueur chrétien contempo­rain fait des événements :

« Les « Pastoureaux » assiégeaient tous les Juifs qui de par­tout venaient se réfugier dans tout ce que le royaume de France avait de châteaux forts, dans la crainte de les voir arriver. A Verdun-sur-Garonne, les Juifs se défendaient héroï­quement et d'une manière inhumaine contre leurs assiégeants

 

  1. A rapprocher des nombreuses banlieues allemandes ou alsaciennes dites « Judenloch » (Trou-aux-Juif s) ou « Judenbûhl » (Colline auj Juifs) désignant les emplacements où furent massacrés les Juifs au cours de l'épidémie de peste noire de 1347-1349.

 

(p.287) en lançant du haut d'une tour d'innombrables pierres, poutres et même leurs propres enfants. Mais leur résistance ne leur servit à rien, car les « Pastoureaux » massacrèrent un grand nombre de Juifs assiégés par la fumée et par le feu en incen­diant les portes du château fort. Les Juifs se rendirent compte qu'ils n'échapperaient pas vivants et préférèrent se tuer plu­tôt que d'être massacrés par les incirconcis. Us choisirent alors l'un des leurs qui leur paraissait le plus vigoureux pour qu'il les égorgeât. Celui-ci en tua presque cinq cents avec leur consentement. Il descendit alors de la tour du château avec les quelques enfants Juifs qui restaient encore en vie. Il demanda aux « Pastoureaux » une entrevue et leur raconta son forfait, demandant à être baptisé avec les enfants qui res­taient. Les « Pastoureaux » lui répondirent : « Tu as commis «un tel crime dans ta propre race, et c'est ainsi que tu veux « échapper à la mort que tu mérites ? » Ils le tuèrent en l'écar-telant. Ils épargnèrent les enfants dont ils firent des catho­liques et des fidèles par le baptême. Ils continuèrent jusqu'aux environs de Carcassonne en agissant de la même manière, et ils multiplièrent leurs crimes sur leur route ... »

Nous reconnaissons, dans ce récit, les accents du temps des croisades... D'après une source juive, cent quarante communautés juives furent exterminées par les « Pastoureaux » (ainsi qu'on le sait, les renseigne­ments statistiques fournis par les auteurs médiévaux sont fort sujets à caution : toujours est-il qu'ils nous indiquent un ordre de grandeur, et nous font entrevoir l'impression que les événements produisaient sur les contemporains). Finalement, les autorités se décidèrent à agir contre les « Pastoureaux », qui, du reste, après avoir sévi contre les Juifs, commençaient à s'en prendre aux clercs. D'Avignon, le pape Jean XXII fit prêcher contre eux ; de Paris, le roi Philippe V fit engager la troupe, qui dispersa assez facilement leurs bandes inor­ganisées. Dès la fin de 1320, on n'entend plus parler des « Pastoureaux » : on sait seulement que quelques groupes, franchissant les Pyrénées, parvinrent en Espagne où pen­dant quelque temps ils se livrèrent à d'autres massacres.

Tel fut le premier acte. Il faut croire que de pareilles hécatombes ne manquèrent pas de susciter chez les populations qui en furent témoins, sinon complices, quel­que trouble, quelque émoi superstitieux, la crainte d'une malédiction : les Juifs ne chercheront-ils pas à se venger ? Et ces appréhensions mêmes donnent naissance à une nouvelle légende, qui justifiera rétrospectivement les cri­mes commis. La coïncidence dans les dates est en effet (p.288) tellement frappante qu'il est impossible de ne pas conclure à une relation entre les massacres de 1320 et la nouvelle accusation élevée contre les Juifs quelques mois plus tard, sur les lieux mêmes de leur martyrologe, Au cours de l'été 1321, en effet, une rumeur surgit en Aquitaine, selon laquelle une conspiration atroce a été tramée entre les lépreux et les Juifs, ceux-là agents d'exécution, ceux-ci cerveaux dirigeants, afin de mettre à mort tous les Chrétiens, en empoisonnant leurs sources et leurs puits. Les horribles détails ne manquent pas : une drogue composée de sang humain, d'urine et de trois herbes secrètes, à laquelle, bien entendu, de la poudre d'hostie consacrée était additionnée, était mise en sachets et lancée dans les puits du pays ; comment pouvait-on en douter puisqu'un grand lépreux, capturé sur les terres du seigneur de Parthenai, avait tout avoué, et avait précisé que le poison lui avait été remis par un riche Juif qui lui avait donné dix livres pour sa peine, et qu'une somme bien plus forte lui avait été promise au cas où il arriverait à recruter d'autres lépreux pour la sinistre besogne ?... Suivant une autre version, la poudre était faite d'un mélange de pattes de crapaud, de têtes de serpent et de cheveux de femme, le tout imprégné d'un liquide « très noir et puant », horrible non seulement à l'odorat mais même à la vue ; là aussi, nul doute n'était permis sur les vertus magiques de la concoction, puisque, mise dans un grand feu, elle ne brûla point. Du reste, les Juifs n'étaient pas les seuls inspirateurs du complot : remontant plus haut, il fut possible aux enquêteurs d'éta­blir, grâce à des « lettres arabes », interceptées et dûment traduites par le savant « physicien » Pierre d'Acre, qu'en vérité, c'étaient les rois de Grenade et de Tunis qui se trouvaient à son origine ; dans une autre version encore, il n'était plus question de princes mahométans, mais purement et simplement du Diable...

C'est ainsi que pour la première fois nous nous trou­vons en présence d'imputations concrètes suivant les­quelles la juiverie complote la perdition de la chrétienté en son ensemble, à l'aide d'une très savante et très précise technique. Ceci, répétons-le, au lendemain d'une extermination de Juifs qui, elle, ne fut pas légendaire, mais très réelle. On peut, avec quelques auteurs, consi­dérer que certaines décisions conciliaires du siècle pré­cédent, telles que celles de Breslau et de Vienne (1267), interdisant aux Chrétiens d'acheter des victuailles chez

(p.289) les Juifs, de crainte que ceux-ci, « qui tiennent les Chré­tiens pour leurs ennemis, ne les empoisonnent perfide­ment», se trouvent à l'origine de l'éclosion de ce mythe nouveau, ou même lui chercher d'autres précédents ; mais ce qui n'était qu'une exhortation rhétorique, pronon­cée du haut de la chaire, acquiert dorénavant une tout autre consistance, et l'amalgame opéré entre les Juifs et les lépreux, ces parias par excellence, est par lui-même suffisamment significatif.

Cependant, si la légende des Juifs empoisonneurs par vocation sera promue quelques décennies plus tard à une singulière fortune, pour l'instant, ses effets restent encore limités. L'épouvante et la colère populaires s'exprimèrent en quelques lynchages : « Le commun peuple faisait cette justice sans appeler ni prévôt ni bailli », dit une chroni­que; surtout, le pouvoir royal (sans qu'il soit possible de savoir si le roi Philippe V personnellement croyait à la légende) se servit fort habilement des événements pour donner satisfaction à son peuple et enrichir en même temps le trésor royal. En ce qui concerne le premier point, des instructions détaillées furent envoyées à tous les sénéchaux et baillis, leur faisant connaître les crimi­nelles entreprises des lépreux et des Juifs, « si notoires qu'en nulle manière ne purent être celées », et leur enjoi­gnant d'enquêter sur les Juifs de leur ressort. Nombre d'arrestations  et de  procès  eurent  lieu dans toute la France, aussi bien en Aquitaine qu'en Champagne où 40 Juifs, nous  assure-t-on, se suicidèrent en prison, à Vitry-le-François, ou en Touraine, où 160 furent brûlés à Chinon. Les confiscations qui s'ensuivirent, et c'est le deuxième point, constituaient, peut-on croire, le but prin­cipal de l'opération ; elles furent étendues, en effet, même aux Juifs reconnus innocents : ceux de Paris durent payer pour leur part une amende de 5 300 livres, le total de l'amende fut de 150000 livres pour le pays entier. De ce point de vue, l'affaire s'insère dans le cadre de la poli­tique suivie au xive siècle en France par le pouvoir royal à l'égard des Juifs, véritables  « éponges à phynances », expulsés,  rappelés  et  arrêtés  en  bloc  à  de  multiples reprises, et nous y reviendrons plus loin ; mais du point de vue de la lumière crue qu'elle projette sur le chemi­nement des superstitions populaires, elle dépasse infini­ment ce cadre. Massacrer d'abord, et par crainte d'une vengeance accuser ensuite, prêter aux victimes ses pro­pres   intentions   agressives,   leur   imputer   sa   propre (p.290) cruauté : de pays en pays et de siècle en siècle, sous différents travestissements, nous retrouvons ce méca­nisme (ainsi a-t-on vu des tueurs nazis, pour se justifier d'avoir massacré des enfants juifs, parler de « vengeurs potentiels » ; ou, dix ans après, un conseil municipal de l'Allemagne de Bonn congédier un médecin juif, de crainte que ce praticien ne mette par vengeance à mal des mala­des allemands...).

Et c'est à la même chronologie des événements qu'on a affaire en Allemagne quinze ans plus tard, où, sur fond de l'anarchie permanente régnant alors dans ce pays, deux gentilshommes, les Armleder, ont des visions, et, renouvelant les exploits de Rindfleisch, entreprennent (Je venger Christ : en 1336, des massacres de Juifs ont lieu en Alsace et en Souabe, et ce n'est qu'après ces premiers massacres que les accusations se précisent : des affaires d'hosties profanées surgissent à Deggendorf, en Bavière, à Pulka, en Autriche, servant de prétexte à de nouveaux massacres... Le voudraient-ils même, les empereurs et les princes n'ont pas l'autorité nécessaire pour s'y opposer : du reste, en 1345, inaugurant une coutume nouvelle, le roi Jean autorise ses sujets de Liegnitz et de Breslau à démolir les cimetières juifs, afin de réparer l'enceinte de la ville à l'aide des pierres tombales : « sepulchra hostium religiosa nobis non sunt », dira-t-on plus tard, Mais nous voici à la veille d'événements cruciaux, qui, pour les Juifs, ne sont guère moins importants que ceux de 1096, et qui pèseront lourdement sur le destin de l'Europe en son entier...

 

La peste noire

 

(p.291)Rien d'étonnant, dans ces conditions, que, parachevant l'évolution dont nous avons traité dans les pages précé­dentes, la peste noire eût scellé le sort des Juifs d'Europe, dont l'image, aux yeux des Chrétiens, sera désormais ceinte d'un halo de soufre et de cendre. En un sens, (p.292) l'année 1347 peut être comparée à l'année 1096, car les répercussions de l'épidémie furent de deux sortes : effets immédiats, consistant dans la décimation des Juifs à travers l'Europe, et effets lointains, à savoir l'arrivée à maturation du phénomène spécifique que représente l'an­tisémitisme chrétien.

A travers l'Europe, anxieusement, les esprits s'inter­rogeaient : pourquoi ce fléau ? Quelle en est la raison ? Les gens cultivés, les médecins en particulier, rédigeaient de savants traités, dont il ressortait, suivant les meil­leures règles de la scolastique, qu'il y avait à l'épidémie deux espèces de causes : causes premières, d'ordre céleste (conjugaison défavorable des astres, tremblements de terre) et causes secondes ou terrestres (corruption de l'air, empoisonnement des eaux), et déjà l'hypothèse de la contagion était mentionnée par quelques précurseurs avisés. Les esprits plus simples ne s'embarrassaient pas de ces subtilités : pour eux, il s'agissait soit d'un châti­ment divin, soit des maléfices de Satan, soit de l'un et des autres à la fois, Dieu ayant donné licence entière à son antagoniste pour châtier la Chrétienté. Satan, dans ces conditions, opérait suivant son habitude à l'aide d'agents qui polluaient les eaux et empoisonnaient les airs, et où pouvait-il les recruter sinon au sein de la lie de l'humanité, parmi les miséreux de toute espèce, les lépreux — et surtout parmi les Juifs, peuple de Dieu et peuple du Diable à la fois ? Les voici promus, à grande échelle, à leur rôle de boucs émissaires...

Tantôt devançant la marche du fléau, tantôt le sui­vant, ces rumeurs ont surgi pour la première fois, semble-t-il, en Savoie : un personnage au nom évocateur de « Jacob Pascal » (Jacob a Pasche ou Jacob à Pascate : on aperçoit le lien avec la légende de meurtre rituel), venant de Toledo, aurait distribué à Chambéry des sachets de drogues maléfiques à ses coreligionnaires. Précisons que la technique attribuée aux empoisonneurs, ainsi que la composition du poison, étaient en tout point identiques à celles dont il avait été question trente ans auparavant, lors de l'affaire des « Pastoureaux ». Sur l'ordre du duc Amédée de Savoie, les Juifs sont arrêtés à Thonon, à Chilien, au Châtelard et, dûment torturés, avouent : l'un d'eux, Aquet de Ville-Neuve, confesse pour sa part d'avoir opéré à travers l'Europe entière, à Venise, en Calabre et

(p.293) en Apulie, à Toulouse... De Savoie, la fable passe en Suisse, où des procès, suivis d'exécutions, ont lieu à Berne, à Zurich, sur le pourtour du lac de Constance : les consuls de la bonne ville de Berne ont même à cœur d'écrire aux autres villes allemandes, à Baie, à Strasbourg, à Cologne, afin de les avertir du redoutable complot juif. En Allemagne, les événements prennent rapidement un autre tour. Dans nombre de villes, les princes et les éche-vins tentèrent de défendre les Juifs : du reste, en sep­tembre 1348, le pape Clément VI avait publié une bulle dans laquelle, fort posément, il expliquait que les Juifs mouraient de peste tout autant que les Chrétiens, que l'épidémie sévissait aussi dans les régions où il n'y avait pas de Juifs, et que, partant, il n'y avait aucune raison de la leur mettre en charge. Mais de tels efforts restaient le plus souvent sans résultat, car dans les villes alle­mandes, c'est la populace qui prenait l'initiative de ces massacres suivis de pillages, qui représentaient en même temps une rébellion contre les pouvoirs établis. C'est ainsi qu'à Strasbourg, où le souvenir des exploits des « Armleder » était encore vivant, ces luttes intestines durè­rent près de trois mois : la municipalité fit procéder à une enquête et conclut que les Juifs n'étaient pas cou­pables : elle fut renversée, et la nouvelle municipalité n'eut rien de plus pressé que de procéder à l'incarcération de tous les Juifs qui, au nombre de deux mille, furent brû­lés le lendemain dans leur cimetière (14 février 1349), tan­dis que leurs biens étaient distribués aux habitants : « Tel fut le poison qui fit périr les Juifs », épiloguait un chro­niqueur. De tels massacres, suivis de pillages, eurent lieu dans la grande majorité des villes allemandes, à Colmar, où un « Trou-aux-Juifs » (Judenloch) en perpétue encore le souvenir, à Worms et à Oppenheim, où les Juifs incen­dièrent eux-mêmes leurs quartiers et périrent dans les flammes, à Francfort et à Erfurt, où ils furent passés au fil de l'épée, à Cologne et à Hanovre, où certains furent massacrés, et d'autres expulsés...

D'autres fanatiques ne massacraient que pour des rai­sons purement religieuses. A la faveur de l'explosion de mysticisme suscitée par le fléau, des bandes de pénitents, les « Flagellants » erraient de ville en ville, se mortifiant pour apaiser et détourner la colère divine ; trente-quatre jours de flagellations suffisaient, paraît-il, pour obtenir de Jésus la rémission de tous les péchés : menant une vie austère et chantant des cantiques, les « Flagellants » (p.294) parcouraient l'Allemagne entière. Ils pénétrèrent même en France, et leurs exhibitions publiques, acclamées par la population, se terminaient généralement par un mas­sacre des Juifs. Le pape fit enquêter à leur sujet, et reçut de son légat, Jean de Feyt, un rapport fort défavorable. En France, la justice royale mit rapidement fin à leurs exploits. Mais en Allemagne et dans les Flandres, la trace laissée par leurs allées et venues fut beaucoup plus pro­fonde. En voici la vivante description, telle que l'a consi­gnée le chroniqueur Jean d'Outremeuse :

« Au temps où ces « Flagellants » allaient par les pays, il advint une grande merveille qu'il ne faut pas oublier, car quand on vit que cette mortalité et que cette pestilence ne cessaient pas après les pénitences que ces batteurs ( « Flagel­lants ») faisaient, une rumeur générale se répandit ; et on disait communément et on croyait certainement que cette épi­démie venait des Juifs, et que les Juifs avaient jeté des grands venins dans les fontaines et les puits à travers le monde, pour empester et pour empoisonner la chrétienté ; ce pour quoi les grands et les petits eurent beaucoup de colère contre les Juifs, qui furent pris partout où on put les tenir, et mis à mort et brûlés dans toutes les marches où les « Flagellants » allaient et venaient, par les seigneurs et par les baillis... »

En Allemagne, l'extermination des Juifs, que cela soit par lucre ou par piété, se généralisa à tel point que, dans les régions où ils étaient rares ou absents (ainsi dans les pays de l'Ordre teutonique), des Chrétiens qu'on supposait d'origine juive furent, semble-t-il, massacrés à leur place. Certains accusateurs, afin de mieux établir les responsabilités des Juifs, assuraient qu'ils étaient réfractaires à la peste, qu'ils n'en mouraient point, ou qu'ils mouraient en moins grand nombre, et cette fable s'enracina si profondément qu'elle fut reprise par certains historiens du XIXe siècle, qui voulurent expliquer ce fait par de meilleures conditions d'hygiène dans les demeures juives1. Cependant, à l'époque déjà, le chroniqueur Conrad von Megenberg notait :

« On trouva dans de nombreux puits des sachets remplis de poison, et un nombre incalculable de Juifs furent massa­crés en Rhénanie, en Franconie, et dans tous les pays alle­mands. A la vérité, j'ignore si certains Juifs l'ont fait. Eût-il été ainsi, cela aurait assurément fait empirer le mal. Mais je

 

  1. C'est en particulier l'opinion exprimée par des historiens juifs tels que Graetz, Doubnov, etc.

 

(p.295) sais bien d'autre part que nulle ville allemande ne comptait autant de Juifs que Vienne, et ils furent si nombreux à suc­comber au fléau qu'ils durent grandement élargir leur cime­tière et acheter deux immeubles. Ils auraient alors été bien sots de s'empoisonner eux-mêmes... »

 

(p.296) Prenons le cas de la France. Ni Philippe Auguste ni saint Louis n'étaient parvenus à expulser les Juifs (bien que le premier l'ait tenté, et le second y ait souvent songé), ni même à apporter des changements substantiels à leur condition. En 1306, Philippe le Bel y réussit mieux, et les expulse en bloc, encore qu'il retient pendant plusieurs mois les plus riches d'entre eux, afin d'encaisser jusqu'au dernier sou les sommes qui leur restaient dues, car dans l'esprit de ce prince éminemment pratique, il s'agissait avant tout de réaliser une opération avantageuse pour le trésor royal. Cédant à « la commune clameur du peu­ple », comme l'assure l'ordonnance, Louis X les rappelle en 1315, mais six années plus tard, après l'affaire des « Pastoureaux », ils sont expulsés de nouveau, et il semble que pendant quarante ans il n'y en eut point en France : en tout cas, nulle source, nulle chronique ne mentionne leur présence. Mais voici qu'en 1361 la situation finan­cière du royaume devient si désastreuse que la trésorerie est incapable de réunir les sommes nécessaires pour la rançon de Jean le Bon, fait prisonnier par les Anglais : entre autres mesures, le dauphin Charles se résout alors (p.297) à faire appel aux Juifs. Ils sont réadmis en France à des conditions toutes nouvelles : ils sont soumis à une lourde capitation individuelle de sept florins de Florence par an et par adulte, plus un florin par enfant, mais, en revanche, ils sont autorisés à acquérir maisons et ter­rains, et un « gardien des Juifs » spécial (Louis d'Etampes, cousin éloigné du roi) est désigné pour veiller à leurs intérêts ; surtout, ils sont autorisés à prélever un intérêt exorbitant de 87 p. 100 ; enfin, détail significatif, leur com­munauté est autorisée à mettre au ban un membre, sans avoir à solliciter l'autorisation du « gardien des Juifs », mais doit dans ce cas verser l'énorme somme de cent florins au trésor, en compensation du contribuable qui disparaissait de la sorte... Tout est donc mis en œuvre pour pomper par l'intermédiaire des Juifs autant d'argent que faire se peut.

 

(p.298) Mais la France, qui même au xive siècle restait un pays régi par une autorité centrale, est bien moins caractéris­tique pour notre sujet que l'Allemagne, d'autant plus que ce sont les Juifs résidant sur le territoire du Saint-Empire germanique qui constitueront désormais le rameau principal du judaïsme. Le processus de leur dégradation sera dans ses grandes lignes sensiblement le même qu'en France, et leurs expulsions ne tarderont pas, avec cette différence que sur un territoire morcelé à l'infini le phénomène s'émiettera en une poussière de destinées particulières. C'est cet émiettement même qui, en fin de compte, permettra aux Juifs allemands de (p.299) subsister dans le pays : à l'époque, une expulsion géné­rale et simultanée était impossible en Allemagne.

On peut dater de 1343 la perte définitive par les Juifs allemands de leurs droits de citoyenneté. Cette année, l'empereur Louis le Bavarois, conduisant la théorie du « servage » des Juifs à son aboutissement logique, insti­tuait la capitation, taxe d'un florin que devait désormais verser au trésor impérial chaque Juif âgé de plus de douze ans. Or, d'après les conceptions médiévales, celui qui paie tribut sur son corps ne peut plus être considéré comme citoyen.

(…) Tout comme en France, les Juifs connaissent d'abord, pendant une génération ou deux, une période de paix relative. Mais dès 1384, une grosse affaire éclate dans l'Allemagne du Sud : à Augsburg, à Nuremberg, dans les (p.300) petites villes avoisinantes, les Juifs sont incarcérés et ne sont relâchés que contre une importante rançon : l'année suivante, les délégués de trente-huit villes, réunis à Ulm, proclament une remise générale des créances juives. Deux ans après, en 1388, première expulsion générale de Stras­bourg ; en 1394, expulsions du Palatinat. Dès lors, au XVe siècle, les expulsions ne discontinueront plus. En voici quelques-unes des plus marquantes : en 1420, expul­sion d'Autriche ; en 1424, expulsion de Fribourg et de Zurich, « à cause de leurs usures » ; en 1426, de Cologne, « en l'honneur de Dieu et de la sainte Vierge » ; en 1342, de Saxe ; en 1439, d'Augsburg ; en 1453, de Wiirzburg ; en 1454, de Breslau, et la liste, qui à la fin du siècle grossit en boule de neige, pourrait être allongée à l'infini. Cer­taines de ces expulsions devenaient définitives, tandis que d'autres étaient suivies de réadmissions, ce qui explique comment les Juifs de Mayence ont pu être expulsés à quatre reprises différentes en cinquante années ; en 1420, par l'archevêque ; en 1438, par les édiles ; en 1462, à la suite d'un conflit qui opposait deux candidats au t'ône archiépiscopal, et en 1471, de nouveau par l'archevêque, Les raisons invoquées pour les expulsions étaient tantôt d'ordre temporel : protéger le peuple des usures juives; tantôt d'ordre spirituel : se concilier la grâce divine; parfois elles étaient formulées d'une manière précise et détaillée : c'est ainsi qu'en demandant en 1401 au duc Léopold l'autorisation d'expulser les Juifs, les échevins de la ville de Fribourg invoquaient le fait bien connu que « tous les Juifs sont assoiffés du sang chrétien qui leur permet de prolonger leur existence ». Plus simplement, les villes d'Alsace se plaignaient en 1477 des troubles qu'entraînait leur présence ; les confédérés suisses se ren­dant en France les pillaient régulièrement, et cela causait du désordre : il fallait donc bien les expulser. En réalité, les luttes qui s'engageaient à leur propos opposaient en règle générale leurs possesseurs — princes ou municipa­lités, qui tiraient de leur présence un bénéfice certain — à la masse des citadins, qui n'en tiraient aucun, et qui espéraient bénéficier de leur disparition. Le plus souvent, les derniers nommés réussissaient en fin de compte à forcer la main aux autorités — ou recouraient à la manière forte sans en demander l'avis. C'est ainsi que les bour­geois de Riquevihr, en Alsace, sans même se soucier d'en référer à leur seigneur, décidaient un beau jour de 1420 d'expulser leurs Juifs, les traquant dans les rues et tuant (p.301) ceux qui à leur gré ne se décidaient pas suffisamment vite. Par contre, lorsque la municipalité de Ratisbonne, appuyée par son évêque, tenta en 1476 de les expulser, sous le prétexte classique d'un meurtre rituel, elle subit de prime abord un échec. La communauté juive de cette ville pas­sait pour avoir l'oreille de l'empereur Frédéric III : ses émissaires se présentèrent devant la cour avec une sup­plique dont il ressortait qu'établis dans l'antique cité dès avant la naissance de Jésus-Christ, les Juifs de Ratisbonne ne pouvaient aucunement être tenus pour responsables de sa crucifixion ; sans doute usèrent-ils aussi d'argu­ments d'un ordre plus pratique, en sorte que Frédéric III, par un jugement digne de Salomon, trancha le conflit en infligeant une amende de 8 000 gulden à la municipalité, une autre de 10 000 gulden aux Juifs, et en ordonnant le maintien du statut quo. Les bourgeois qui, rappelons-le, avaient protégé leurs Juifs lors des excès de Rindfleisch en 1298, aussi bien que pendant la peste noire, eurent alors recours à d'autres mesures : les boulangers ne vendaient plus de pain aux Juifs, les meuniers refusaient de moudre leur farine, les marchés ne leur étaient ouverts qu'à qua­tre heures de l'après-midi, après que les Chrétiens avaient fini de faire leurs emplettes... Finalement, les Juifs de Ratisbonne furent expulsés en l'an 1519.

 

(p.302) Moins ils deviennent nombreux, dira-t-on, et plus on s'occupe d'eux. Car là où ils ne sont pas expulsés, les Juifs font l'objet d'innombrables brimades d'un nouveau genre. Si les documents juridiques des siècles précédents reflétaient une condition somme toute satisfaisante, ceux de la fin du Moyen Age fourmillent de dispositions dégra­dantes.

En cas d'exécution capitale, l'usage s'établit dès la fin du XIVe siècle de pendre un Juif par les pieds, parfois aussi de suspendre à ses côtés un féroce chien-loup. En matière de litige civil, souvent, le serment d'un Juif n'est plus recevable ; l'est-il encore, la cérémonie, qui dès la fin du XIIIe siècle revêt par endroits un caractère humi­liant (suivant le Schwabenspiegel, le Juif devait prêter serment debout sur une peau de truie), tourne désormais à la farce ou au sacrilège pur et simple : suivant le droit silésien de 1422, le Juif devait monter sur un tabouret à trois pieds, et fixer le soleil en prononçant la formule traditionnelle ; tombait-il, il payait amende. En 1455, la municipalité de Breslau édictait qu'il devait jurer tête nue, en épelant à haute voix le tétragramme sacré... De leur côté, les autorités ecclésiastiques décrétaient au concile de Baie, en 1434, que les Juifs ne seraient pas admis aux études universitaires, mais qu'il importait par contre pour leur édification de les contraindre à assister aux sermons chrétiens. L'ordonnance de la cérémonie, telle qu'elle sera pratiquée à Prague, à Vienne ou à Rome au cours des siècles suivants, montre bien qu'il s'agissait d'une brimade bien plus que de véritable zèle mission­naire. A Rome, l'usage de cette predica coattiva ne sera aboli qu'en 1846.

 

La nouvelle image du Juif.

 

Témoins de leurs tribulations et de leur avilissement, que pouvait penser des Juifs la masse des Chrétiens, fus­sent-ils clercs, bourgeois ou simples manants ? Ainsi que nous l'avons déjà relevé, l'animosité à l'égard des Juifs se nourrit des massacres mêmes qu'elle a suscités : on les tue d'abord, et on les déteste ensuite. Ce principe (quelle qu'en soit la précise explication psychologique) se trouve assez régulièrement vérifié par l'expérience. A partir de la deuxième moitié du xiv» siècle, les haines (p.303) antijuives atteignent une telle acuité que nous pouvons hardiment dater de cette époque la cristallisation de l'antisémitisme sous sa forme classique, celle qui conduisait plus tard un Erasme à constater : « S'il est d'un bon Chrétien de détester les Juifs, alors nous som­mes tous de bons Chrétiens. »

Ce qu'il importe surtout de noter, c'est que, désormais, ces haines paraissent s'alimenter d'elles-mêmes, s'exerçant indépendamment du fait qu'il existe ou non des Juifs sur le territoire donné : car si le Juif n'y existe plus, on l'invente, et la population chrétienne, si elle se heurte de moins en moins aux Juifs dans sa vie quotidienne, est de plus en plus hantée par leur image, qu'elle retrouve dans ses lectures, qu'elle aperçoit sur ses monuments, et qu'elle contemple lors de ses jeux et spectacles. Ces Juifs ima­ginés sont évidemment surtout ceux qui sont censés avoir mis à mort Jésus, mais entre ces Juifs mythiques et les Juifs contemporains, les hommes du Moyen Age finissant ne savent plus faire de distinction, et les haines antijuives tirent tout au plus de leur présence effective un aliment supplémentaire. On les détestera en France et en Angle­terre, tout comme en Allemagne et en Italie ; et l'intensité des sentiments qu'on leur porte, si on cherche à les dif­férencier suivant les pays, semble dépendre plutôt du substrat sur lequel repose la culture nationale, et être plus accentuée dans les pays germaniques que dans les pays latins. De la sorte, tout concourt à faire de l'Alle­magne le pays d'élection de l'antisémitisme : nous y reviendrons plus loin.

 

(p.303) Une satire française du XIVe siècle, écrite en langue vulgaire, met en scène un Juif de Paris, fort renommé parmi ses coreligionnaires, qui tombe u jour dans les latrines publiques. Les autres Juifs se rassemblent pour lui venir en aide. « Gardez-vous bien, s'écrie-t-il, de me tirer d'ici, car c'est le jour de sabbat, mais attendez jusqu'à demain, pour ne pas violer notre loi. » Ils lui donnent raison et s'éloignent. Des Chrétiens qui étaient présents s'empressent d'annoncer la chose au roi Louis. Le roi donne alors ordre à ses hommes d'aller empêcher les Juifs de tirer leur coreligionnaire de la fosse le jour du Seigneur. « II a, dit-il, observé le sabbat ; il obser­vera aussi notre dimanche. » Ainsi fut-il fait, et lorsqu'on revint le lundi pour tirer l'infortuné de sa fâcheuse pos­ture, il était mort.

Ce même récit existe dans une version allemande, sous une forme peut-être plus caractéristique encore, puisque le pape, guide spirituel de la Chrétienté, s'y trouve subs­titué à saint Louis.

Il n'y avait pratiquement plus de Juifs dans les Pays-Bas après la peste noire, mais nombre d'œuvres littéraires leur étaient consacrées. Certains poèmes évoquaient la fameuse affaire des hosties de Sainte-Gudule de 1370; d'autres mettaient en scène des meurtres rituels.

Il n'y avait plus du tout de Juifs en Angleterre après l'expulsion de 1290 ; mais là aussi, le thème continuait à bénéficier d'une faveur extrême. Une histoire de meur­tre rituel surgie vers 1255 donna naissance au siècle suivant à vingt et une versions différentes d'une ballade intitulée Sir Hugh or the Jews' daughter, et Geoffrey Chaucer, dans son Conte de la Prieure, écrit vers 1386, s'en est nettement inspiré :

« II était en Asie, en une grande cité Parmi peuple Chrétien, certaine Juiverie

Dès que l'enfant s'en vint à passer par ce lieu

Le maudit Juif le prit et le tint bien serré

Puis lui coupe la gorge et le jette en un trou

Je dis qu'il fut jeté en une garde-robe

Où ces Juifs-là soûlaient de purger leurs entrailles

O maudite nation ! O Hérodes nouveaux !

Jeune Hugh de Lincoln, ô toi qui fus aussi Tué par Juifs maudits, comme est notoire Car ce n'est qu'un tout petit temps passé Prie donc aussi pour nous ... »

 

(p ;305) Mais c'est au drame religieux, ce véhicule incomparable des idées-forces du temps, que revient incontestablement la première place dans la culture intensive des émotions antijuives. Les thèmes du Nouveau Testament, traités en langue vulgaire, constituaient toujours le répertoire prin­cipal du théâtre du Moyen Age. Mais, depuis qu'il s'était émancipé de la tutelle de l'Eglise, il prenait avec l'histoire sacrée des licences de plus en plus grandes. Afin de com­plaire aux penchants du spectateur, tout en l'édifiant (car l'intention moralisatrice demeure l'essence de ce théâtre), afin de donner satisfaction à ses goûts primitifs et vio­lents, on multiplie les inventions et jeux de scène, destinés à mieux faire ressortir la grandeur et la sainteté du Sau­veur et de la sainte Vierge, sur le fond de l'insondable perfidie des Juifs. L'innombrable gamme des épithètes utilisées pour décrire ceux-ci peut déjà donner une idée de cette tendance : « faulx Juifs », « faulx larrons », « faulx mécréans », « mauvais et fêlions Juifs », « pervers Juifs », « desleaulx Juifs », « traistres Juifs », « faulce et perverse nacion », « fauce chenaille », « fauce moignye maudicte ». Est-il nécessaire d'ajouter que seuls les adver­saires de Jésus sont Juifs, ses apôtres et fidèles étant évidemment Chrétiens ?

 

(p.305) Mais il y avait plus encore. D’une manière générale, le théâtre du Moyen Age était d’un dynamisme extrême, et il faut bien convenir que l’appel au franc sadisme constituait l’un de ses principaux ressorts. Il fourmillait de ‘jeux’ d’une crudité brutale, jeux de tortures, jeux (p.306) de crucifixions et jeux de viols : certaines scènes sont telles qu'il est de nos jours malaisé de les décrire en termes décents. Ainsi que moralise le régisseur à la fin de l'une de ces représentations :

« Vous avez veu vierges depuceller Et femmes mariées violer. »

 

(p.307) C'est au xrve siècle que naissent ces Mystères de la Passion qui connaîtront au siècle suivant une vogue immense et qui, d'une manière assez caractéristique pour la sombre atmosphère du Moyen Age finissant, mettront par excellence l'accent sur les pages les plus pathétiques et les plus sanglantes de la biographie de Jésus, et lais­seront au deuxième plan l'histoire de sa naissance, de sa vie et de sa résurrection. Se poursuivant en un climat de communion et de foi totales, la représentation d'un mystère n'avait rien de commun avec un spectacle de nos jours ; pour donner une idée de l'étonnante vigueur des émotions qu'elle suscitait, une très lointaine compa­raison pourrait être tirée avec des matches sportifs contemporains, ou mieux, avec les cérémonies politiques en faveur chez les partis monolithiques : la vie de la cité s'interrompait, les boutiques et les ateliers étaient fermés, les couvents et les tribunaux se vidaient ; pendant plu­sieurs jours de suite, toute la population, quittant ses demeures, se rassemblait « aux jeux », en sorte qu'il fallait charger les sergents du guet de la surveillance des rues et des maisons désertées — et parfois aussi (nous le savons pour Francfort, pour Fribourg, pour Rome), de la protection du ghetto local.

 

(p.309) Dans l’Alsfelder Passionspiel, les Juifs se contentent du rôle de provocateurs ; dans le célèbre Mystère français dû à Jehan Michel, ils se chargent eux-mêmes des tortures. Cela débute dans le palais de Pilate (auquel le beau rôle est complaisamment accordé), et le manuscrit indique :

« Icy lui frapent sur les espaules et sur la teste des roseaulx.

roullart.

Regardez le sang ruisseler Qui le museau luy ensanglante.

malchus.

He faulce personne et senglante Je n'ay pitié de ta douleur. Non plus que d'un vil frivoleur Qui rien ne peut et si rebarbe.

bruyant.

Jouons-nous à plumer sa barbe Elle est par trop saillant.

dentart.

Celui sera le plus vaillant Qui en aura plus grant poignée. « Icy lui arrachent la barbe.

Plus loin, la scène de la mise en croix est plus intense. Les Juifs tirent au sort les parties du corps du Christ pour les attribuer aux coups de chacun. Ils crachent dessus, et l'un d'eux s'écrie :

« II est tout gasté

De crachas amont et aval. »

La violence de ces propos (que l'on se souvienne qu'il s'agit de théâtre !) reste pénible à accepter de nos jours : que l'on s'imagine l'effet qu'ils pouvaient avoir sur la (p.310) mentalité enfantine et spontanée des hommes du Moyen Age ! Dans une communion totale, les foules vivaient intensément l'agonie de Christ, reportant tout leur cour­roux sur ses tourmenteurs, et un massacre réel faisait bien souvent suite au massacre imaginé ; nécessaire com­promis, revanche des souffrances auxquelles ces foules s'identifiaient ; camouflage aussi, masquant l'indicible délectation d'avoir osé mettre en croix son propre Dieu

et Sauveur !

Il est généralement considéré que l'iconographie fut la fille fidèle du drame religieux, et en incarnait au fur et à mesure les principaux motifs ; quoi qu'il en soit, en ce qui concerne notre sujet, il est certain qu'elle a évolué dans le même sens que la littérature et le théâtre.

Nous avons vu comment était offerte aux yeux des Chrétiens, et cela dès le haut Moyen Age, l'édifiante opposition de l'Eglise, vierge resplendissante, et de la Synagogue, veuve déchue, ces deux figures, représentées sur les frontons et sur les vitraux des cathédrales, enca­drant parfois le Christ sur sa croix. Mais cette person­nification symbolique, si chargée de sens, obéissait aux règles d'une certaine symétrie. Les deux rivales restaient proches parentes par l'aspect qui leur était prêté : elles avaient la même pose, elles étaient revêtues du même costume, elles portaient le même équipement. Dès lors, certaines figures de la Synagogue sont d'une élégance, d'un charme incomparable (ainsi l'admirable tête aux yeux bandés qui orne le fronton de la cathédrale de Strasbourg et qui est de la fin du xm« siècle) — tout comme la plupart des têtes des prophètes sont d'une très grande noblesse. Mais voici que, de plus en plus, les artistes ont recours à une autre opposition symbolique, où l'on ne retrouve plus cette symétrie interne : d'un côté le Sauveur est flanqué d'un centurion romain, et c'est Longin qui, au pied du Calvaire a été ébloui par la vraie foi (parfois, le centurion aveugle a recouvré la vue) ; de l'autre côté, par un « porte-éponge » et c'est la Synagogue ; son éponge est imbibée de vinaigre, elle cherche à enve­nimer les plaies du Christ. Une telle figuration était en même temps conforme à la tendance qui, brodant sur le sobre récit des Evangiles, cherchait de plus en plus à exonérer les Gentils de toute parcelle de responsabilité pour le déicide, et d'en rejeter sur les Juifs l'entier opprobre. (p.311) D'une manière plus générale — et tout comme dans les mystères, tout comme dans les traités et les sermons — la représentation de la crucifixion, dépeinte avec une précision sanglante et souvent épouvantable, devient à partir du XIVe siècle la principale préoccupation des artistes. Obsession de la souffrance humaine ; obsession aussi de ses diverses séquelles, de la Mort, du règne du Diable, de l'Enfer et de ses mille supplices (thèmes qui avant cette époque étaient presque inconnus, ou étaient tout au plus traités avec une discrétion extrême), telles sont les notes dominantes de l'art du temps ; et la fervente imagination des peintres et des sculpteurs se donne libre cours.

En l'occurence aussi, on croit apercevoir un lien entre ces sombres engouements et les ravages de la peste noire. C'est ainsi qu'après 1400 surgit en Europe le thème de La Danse macabre : que l'on songe à l'étroite parenté entre ces infernales réjouissances et le thème du Festin au cours de la peste, folles ripailles où les convives cher­chent à noyer leur angoisse, pendant que dans la rue les tombereaux charroient les cadavres vers la fosse com­mune...

Tel est le fond apocalyptique sur lequel la figuration des Juifs s'enrichit d'inventions toujours nouvelles.

En Italie, à la fin du xiv« siècle, les artistes s'avisent de les assimiler aux scorpions : dans les peintures et dans les fresques, cette bête perfide par excellence est désor­mais souvent présente sur les étendards des Juifs, sur leurs boucliers et sur leurs tuniques ; figuration que l'on retrouve au siècle suivant en Savoie, en Allemagne, et jusque dans les Flandres. A cette subtile allégorie, due au génie méditerranéen, fait pendant du côté allemand une imagination plus fruste, plus grasse et pour tout dire plus ordurière : c'est la truie qui est associée aux Juifs, qui les allaite, qui fornique avec eux sur d'innombrables monuments de pierre, à Magdebourg, à Freising, à Ratis-bonne, à Kehlheim, à Salzbourg, à Francfort, sur cer­taines églises des Pays-Bas... L'un de ces hauts-reliefs (dont la plupart ont disparu) se trouve décrit par Martin Luther, dans son célèbre pamphlet Vom Schem Hame-phoras, en les termes suivants :

« Ici à Wittenberg, sur notre église, une truie est taillée en pierre : de jeunes pourceaux et des Juifs la tètent ; derrière la truie se trouve un rabbin, il lève la jambe droite de la truie, avec sa main gauche il tire sa queue, se penche et contemple (p.312) diligemment derrière la queue le Talmud, comme s'il voulait y apprendre quelque chose de très subtil et de très spécial... »

C'est en Allemagne aussi qu'apparaît, dans la deuxième moitié du xv« siècle, la représentation caricaturale du Juif au nez long et à la taille contrefaite, telle qu'elle fera les délices des antisémites aux siècles suivants. En l'es­pèce, le contraste entre le teint blond et rosé des Alle­mands et le teint plus foncé, la taille plus courte des Juifs a pu jouer un rôle déterminant. Mais c'est d'Alle­magne encore que semble provenir un autre attribut prêté aux Juifs, qui lui aussi connaîtra une fortune sin­gulière : les cornes. A la vérité, leur origine paraît avoir été double. D'une part, et dès les temps les plus reculés, Moïse, et lui seul, était représenté avec des cornes, à la suite, semble-t-il, de l'interprétation erronée d'un passage de l'Ancien Testament1, et sans aucune intention péjora­tive : jusqu'au xme siècle, on n'aperçoit pas ces cornes sur le front des autres patriarches, ni même sur celui d'un Anne ou d'un Caïphe. D'autre part, le chapeau pointu des Juifs, le pileum cornutum, tel qu'ils le por­taient en Allemagne à partir de la fin du xme siècle, a dû constituer une source d'inspiration supplémentaire. En sorte que, sur les monuments et les tableaux des siècles suivants, on se heurte fréquemment à des Juifs au chef orné de cornes : sur les vitraux de la cathédrale d'Auch, sur la tour surmontant un vieux pont de Franc­fort, sur Le Calvaire de Véronèse du musée du Louvre-Les cornes : l'attribut par excellence du Diable. Il a déjà beaucoup été question du Diable, au cours des pages précédentes, de même que, sans l'avoir cherché, nous avons été amené à rapprocher l'obscène et le sacré. Peut-être cela nous mettra-t-il sur la bonne piste, pour mieux saisir l'idée que, sur son déclin, le Moyen Age s'est faite des Juifs, et pour pouvoir de cette idée fouiller les soubassements ultimes ? Mais pour cela, il faut que nous nous arrêtions un instant, et qu'abandonnant pour quel­que temps les Juifs, nous nous occupions un peu du Diable. Car nous sommes à l'époque où, pour l'imagina­tion chrétienne, le Prince des Ténèbres apparaît sur terre, s'y installe, s'y livre à des activités nombreuses et soute­nues, où l'on croit l'apercevoir partout...

 

  1. Exode, 34, 29 : « .. la peau de son visage rayonnait, parce qu'il avait parlé à l'Eternel » ; dont la Vulgate a donné la traduction erro­née : « ... la peau de son visage avait des cornes... »

 

(p.314) Les superstitions ancestrales étaient tenaces, et contre les jeteurs de mauvais sort, les sorciers et les sorcières, il usait souvent d'une justice sommaire et brutale, loi de Lynch sans aucune forme de procès. Mais il s'agissait d'incidents sporadiques et isolés, tout comme l'étaient les excès antijuifs de cette époque.

Entre-temps, les scolastiques élevaient leur grandiose édifice d'interprétation des mondes terrestre et céleste. Le Diable y occupait une place considérable : à partir des axiomes dogmatiques de base, ses attributs et ses pouvoirs étaient définis à l'aide d'une subtile dialectique, dont certains procédés ont une curieuse analogie avec les plus acrobatiques raisonnements du Talmud. C'est ainsi que saint Thomas d'Aquin établissait que les démons peuvent prendre figure charnelle, peuvent manger — I ceci n'étant qu'une apparence — mais ne peuvent se livrer à la réalité de la digestion, ni, partant, à celle de la pro­création. Cependant, prenant successivement figure de succube (femme) et d'incube (homme), ils peuvent, grâce à leur étonnante rapidité, introduire dans une femme la semence d'homme qu'ils viennent de recevoir, les enfants ainsi procréés n'étant toutefois pas de la graine de Diable, puisque son rôle s'est limité à servir de simple intermé­diaire... Allant plus loin, saint Thomas affirmait encore que les Huns, eux, étaient véritablement issus de démons ; de la sorte, un grand pas en avant était fait vers la croyance en la corporéité du Diable.

Et cela permet de mieux saisir comment a pu s'effec­tuer au siècle suivant, en l'espace de cinquante brèves années, un renversement complet des conceptions régnant en la matière. Les principaux auteurs des doctrines sco­lastiques étaient des dominicains — ces mêmes domi­nicains qui, depuis le début du XIVe siècle, avaient été chargés d'extirper les hérésies, et qui avaient créé à cet effet le redoutable et efficace appareil de l'Inquisition, un de ces organismes fonctionnellement destinés à aper­cevoir le crime partout. Or, la principale hérésie de l'époque était le catharisme, doctrine qui enseignait que c'est Satan, et non le Dieu de miséricorde, qui gouverne la terre : par conséquent, le crime par excellence qu'avaient à pourchasser les inquisiteurs était précisément (p.315) le commerce avec le Diable. Dès lors, théorie et pratique se conjuguèrent, pour reprendre à leur compte les fables populaires, surtout lorsque les calamités qui, au XIVe siècle, s'abattirent sur la Chrétienté semèrent la confusion dans les esprits. D'une part, se multipliait le nombre des croyants qui, las de supplier Dieu, déses­péraient de lui, et prenaient le parti d'invoquer le Diable (et le nombre de cas pathologiques allait en s'amplifiant) ; de l'autre, l'Eglise accordait son imprimatur officiel aux phantasmes mêmes qu'elle avait combattus le long des siècles. Chronologiquement, le revirement débuta vers 1320, lorsque les nouvelles doctrines démonologiques reçu­rent la première consécration officielle du Saint-Siège. Le pape Jean III publie alors la bulle Super illius spécula, à ['encontre des faux Chrétiens qui « sacrifient aux démons et les adorent, fabriquent ou se procurent des images, des anneaux, des fioles, des miroirs et autres choses encore où ils attachent les démons par leurs arts magiques, leur tirant des réponses, leur demandant leur secours pour exécuter leurs mauvais desseins, s'en­gageant à la plus honteuse servitude pour la plus honteuse des choses »...

 

(p.316) Ainsi que le constatait avec orgueil (…) Paramo, en 1404, le Saint-Office avait déjà brûlé plus de trente mille sorcières — lesquelles, si elles avaient; joui de l'impunité, auraient mené à sa ruine complète le monde entier.

L'épidémie de la chasse aux sorcières s'amplifie au XVe siècle. Certaines contrées en deviennent le terrain d'élection ; elle sévit dans les régions montagneuses de Savoie et de Suisse, mais surtout en Allemagne, où sans doute les survivances païennes étaient particulièrement tenaces. En 1484, le pape Innocent IV lui-même constate avec douleur, dans sa bulle Summis Desiderantes, que tous les territoires teutoniques sont remplis d'agents du Diable. Les inquisiteurs allemands Sprenger et Institoris, théoriciens et hommes d'action à la fois, rédigent en cette année le Atalleus maleficarum (Maillet des sorcières), traité qui fit autorité jusqu'à l'aube des temps modernes,; et, forts de l'appui pontifical, tiennent tribunal de ville en ville, laissant derrière eux un sillon de sang et de feu

Mais il y a plus. Quels sont les principaux attributs dii Diable ? Il a des cornes, des griffes, une queue ; il e| noir, il porte une barbe de bouc, son corps est recouvert de poils, il exhale une odeur forte — autant de symboles d'une lubricité, d'une virilité extrêmes. Telle est la des­cription qu'en font les sorcières, tel est le portrait que les inquisiteurs consignent dans leurs procès-verbaux et dit fusent dans leurs manuels : portrait dont ils étaient ai fait les principaux auteurs, car comme on le sait, dans ces sortes d'affaires les victimes ne font que se plier aux exigences dévergondées de l'imagination de leurs persécuteurs, et leurs récits n'en sont que le fidèle reflet.

Quant à l'agent principal du Diable sur terre, c'est li sorcière (et non le sorcier, qui n'est brûlé qu'exceptionnellement), c'est-à-dire une femme, symbole de l'impureté, de la faiblesse, de la tentation. Certes, quelques malheureuses pouvaient effectivement rêver d'une union (…)

(p.317) charnelle avec le Prince du Mal ; mais là encore la dis­tribution des rôles reste conforme à l'esprit du siècle, au mépris de la femme, à la crainte et l'horreur devant les tentations et blandices du sexe, faisant contraste avec la divinisation de la Vierge et avec le culte de la chasteté.

Or, si l'on examine les légendes qui, à la même époque, circulent sur les Juifs, légendes que l'on voyait poindre ci et là au cours des siècles précédents, mais qui main­tenant connaissent une diffusion universelle, on constate qu'ils réunissent simultanément en leurs personnes les nouveaux attributs du Diable et ceux de la sorcière. Les , Juifs sont cornus, comme on l'a vu ; de plus, ils sont affublés d'une queue, d'une barbe de bouc (inquiétant quadrupède, qui sert par excellence d'instrument d'émis­sion à tous les péchés), et les odeurs méphitiques qu'on leur attribue sont tellement violentes qu'elles ont per­sisté le long des siècles, et incité des universitaires alle­mands de l'ère nazie à enquêter sur la nature et les origines du -fœtor juddicus. A ce point de vue, ils sont hypervirilisés : ce sont de véritables surhommes, des magiciens que secrètement on craint et on révère. Mais, en même temps, ils sont faibles et maladifs, atteints de mille affections malignes, que seul le sang chrétien permet de guérir (nous rejoignons ici le thème du meurtre rituel) ; ils naissent contrefaits, ils sont hémorroïdaux et, hommes autant que femmes, ils sont affligés de mens­truations : à ce point de vue, ils sont des femmes, c'est-à-dire des sous-hommes, que l'on méprise, que l'on déteste, et tourne en ridicule. Parfois, la description se précise, et les maux dont souffrent les Juifs sont différenciés suivant leurs tribus : les descendants de Siméon saignent pendant quatre jours tous les ans, ceux de Zebulon cra­chent annuellement du sang, ceux d'Asscher ont le bras droit plus court que le bras gauche, ceux de Benjamin ont des vers vivants dans leurs bouches, et ainsi de suite. Ailleurs, les lois contre les sorciers font partie des statuts régissant la condition des Juifs, tellement il paraît évident que ceux-ci sont en même temps des magiciens. Du reste ne fêtent-ils pas le sabbat, tout comme les sorcières et les diables ?

En bref, réunissant en leur personne l'entière gamme des attributs du Mal, les Juifs perdent pour l'imagina­tion chrétienne toute consistance humaine, et relèvent désormais uniquement du domaine du Sacré. Même lors­qu'ils ne sont pas revêtus d'attributs proprement diaboliques,

(p.318) ils sont de quelque manière associés aux diables, : qui souvent figurent sur le fond des gravures et des tableaux qui les représentent (de la sorte, les diables participent à l'essence juive) ; ailleurs, les Juifs sont affublés d'oreilles de cochon à la place des cornes. Les superstitions populaires foisonnent des mêmes associa­tions : l'école juive est une école « noire », le Juif est l'intermédiaire entre le Diable et ceux qui veulent lui vendre son âme ; le pacte maudit est scellé avec son sang, et si un malade veut mourir, il suffit de demander à un Juif de prier pour lui. Dans d'innombrables histoires de revenants, le Juif apparaît soit sous une forme humaine, soit sous l'aspect d'un feu follet. Nombre de ces croyances, et d'autres toutes pareilles, se sont perpétuées dans l'imagination populaire européenne jusqu'au milieu du XXe siècle, et elles perdurent ailleurs.

 

(p.319) Peut-être, reprenant ce qu'a écrit à propos du culte des saints le grand médiéviste J. Huizinga, peut-on dire que la haine des Juifs, « en canalisant le trop-plein d'effusions religieuses et d'effroi sacré, a agi sur la piété exubérante du Moyen Age à la manière d'un calmant salutaire ». Une fois de plus, si le Juif n'avait pas existé, il aurait fallu l'inventer.

 

(p.320) Il est impossible de prétendre, en effet, que les struc­tures économiques en France et en Angleterre différaient à cette époque de celles d'Allemagne et qu'elles aient marqué un retard quelconque sur ces dernières. La pré­sence ou l'absence des Juifs n'a donc influé en rien sur une évolution conformément à laquelle, dans toute l'Eu­rope, les villes se développaient, le rôle du commerce croissait en importance, et la fortune commençait à primer la naissance. Dès lors, il faut bien convenir que, dans les chroniques en question, le terme de « Juifs » doit être pris dans son sens élargi ou imaginaire, englo­bant ceux que certains d'entre les mêmes écrits traitaient naïvement de « Juifs chrétiens », qu'il s'agisse d'usuriers très chrétiens ou des fondateurs de ces grandes compa­gnies commerciales qui furent les ancêtres des sociétés par actions. Et, en ce qui concerne les Juifs allemands en particulier, les « achkenazis », leur déchéance est pro­fonde non seulement du point de vue social, mais aussi du point de vue financier. Nous avons vu que la redevance communautaire qu'ils versaient jadis à l'empereur ou aux princes était remplacée au xiv« siècle par une « capita-tion » individuelle ; celle-ci a donné à son tour naissance à un péage corporel qui les assimile aux animaux : « Sur chaque bœuf et cochon et sur chaque Juif, un sol », est-il dit dans un texte de l'époque. De temps en temps, quel­ques individualités émergent : à la fin du xive siècle on rencontre encore quelques Juifs, un Moïse Nurnberg à Heidelberg, un Joseph Walch à Vienne, qui sont collec­teurs officiels d'impôts ; au début du xvie, les Juifs alle­mands trouveront un défenseur habile et énergique en la personne de Josel de Rosheim, nommé par Charles Quint « chef suprême et régent des Juifs ». Mais la grande majo­rité, prêteurs à la petite semaine ou fripiers, gagnent leur vie comme ils peuvent et quand ils peuvent et vivent dans une insécurité et une misère perpétuelles. Etant donnés l'instabilité de leur genre de vie, leurs fréquents changements de résidence, les camouflages obligatoires, il n'est pas invraisemblable qu'ils aient pris une part dans l'élaboration de ce moyen commode de mobilisation et de dissimulation des avoirs qu'est la lettre de change, ainsi que raffirme Sombart : là encore, faute d'une documentation (p.321)  suffisante, on est obligé de s'en tenir à des suppositions.

Tout cela reste secondaire devant le repliement défi­nitif des Juifs sur eux-mêmes, conduisant à la naissance d'une société hermétiquement close, au sein de laquelle les mœurs et les usages, l'ensemble des comportements que nous avons examinés dans les chapitres précédents, trouvent leur expression définitive. Et tout d'abord l'atti­tude sacrale devant l'argent, source de toute vie. Peu à peu, chaque démarche et chaque acte de la vie quoti­dienne d'un Juif sont assujettis au paiement d'une taxe : il doit payer pour aller et venir, payer pour vendre et pour acheter, payer pour avoir le droit de prier en commun, payer pour se marier, payer pour l'enfant qui naît, payer même pour le mort qu'il faut porter au cime­tière. Sans argent, la collectivité juive est inévitablement vouée à disparaître. Aussi bien, les rabbins assimilent-ils désormais les coups de sort financiers (par exemple l'annulation des dettes ordonnée par un prince) aux mas­sacres et expulsions, y apercevant l'intervention divine, un châtiment venant d'en haut.

En ce sens, et en ce sens seulement, il peut apparaître à un observateur superficiel que les Juifs ont été les agents par excellence de la « mentalité capitaliste ». Mais cet argent, si convoité et si précieux, ils s'en départaient avec une facilité extrême, à la suite d'une simple injonc­tion morale, si cela était prescrit par le devoir de soli­darité, s'il s'agissait de racheter des prisonniers ou d'inter­venir en faveur des frères accusés de meurtre rituel. En ce dernier cas, un talmudiste en renom ordonne même aux communautés des villes voisines de verser leur quote-part pour parer à un danger qu'il compare, qu'on le note bien, à une inondation à une calamité naturelle, et sa consultation fait jurisprudence. (On en trouvera le texte en note : c'est un excellent exemple du style — et de la finesse — d'un raisonnement talmudique1.)

 

1 Il s'agit de la consultation (responsa) que le rabbin de Pavie, Joseph Kolon (Maharik), fit parvenir aux communautés juives d'Alle­magne lors de l'affaire de meurtre rituel de Ratisbonne (1476). (…)

 

(p.322) Nous avons vu, au chapitre précédent, à quel point ils furent détestés. Mais en même temps la Chrétienté, loin de méconnaître ou de dédaigner leur héritage, le leur (p.323) disputait avec acharnement. Tout un système d'interpré­tation, basé sur certains passages du Nouveau Testa­ment et par-ci par-là encore suivi, fut élaboré afin de démontrer que l'Eglise était le véritable Israël élu ; les patriarches étaient appelés à la rescousse, et cités à titre de témoins : les Juifs, était-il précisé, sont bien de la race d'Abraham, mais « fils aînés », sont enfants de la servante Agar, d'où leur « servitude perpétuelle » ; les Chrétiens, eux, descendent (spirituellement, s'entend) de Sara en ligne directe, ou bien (deux générations plus bas) les Juifs sont fils d'Esaù, les Chrétiens ceux de Jacob : ou bien (encore deux générations plus bas) les Juifs figurent-ils Manassé, le frère aîné, et les Chrétiens Ephraïm, le frère cadet, auquel échut cependant la béné­diction patriarcale. Ce jeu de symboles, qui tire principalement (p.324) son origine des épîtres de saint Paul, constitue assurément un admirable terrain de chasse pour les psychanalystes, qui auront beau jeu pour démonter l'archétypal quadrille dans lequel le frère cadet, de préfé­rence assisté par la mère, supplante le frère aîné dans l'affection du père, ou plutôt s'empare de sa force; ils ajouteront que le frère aîné n'est là que pour masquer le père et, qu'en réalité, il s'agit d'une agression directe et réussie contre le père. Ainsi le judaïsme serait le père évincé, à l'égard duquel on éprouve des sentiments extra-ordinairement violents et mélangés : haine, crainte, remords... Il y a sans doute beaucoup de vrai là dedans : mais il n'est pas besoin d'aller si loin pour comprendre non seulement l'étonnante surestimation dont bénéficiait l'héritage juif, et partant, les Juifs en tant que tels, auprès des Chrétiens, mais aussi la manière dont cet héritage si convoité pouvait être de ce fait rehaussé et valorisé pour les Juifs eux-mêmes.

 

(p.326) Tous les aspects de la vie des communautés juives reflètent ce climat de pénitence et d'austérité. Une fois par an seulement, à Pourim, il était permis et même recommandé de se livrer à une franche liesse de carna­val, de se déguiser et de s'enivrer, de se venger enfin des persécuteurs, en brûlant sur la place publique le mannequin de bois de Haman, ce prototype de tous les antisémites : mais même cette unique détente annuelle (p.327) fut interdite par la suite par les autorités chrétiennes, en sorte que la cérémonie fut limitée à un piétinement symbolique accompagné de bruits divers lors de la lec­ture du Livre d'Esther dans la synagogue. Les autres jours, les distractions étaient peu nombreuses, et sur­tout sévèrement réglementées. Le théâtre profane, assi­milé à la débauche, était rigoureusement interdit, de même que les danses en commun des garçons et des filles, même à l'occasion d'un mariage ; les jeux de cartes n'étaient autorisés qu'exceptionnellement, en sorte qu'en fin de compte les échecs et les jeux de société tels que les charades sur des thèmes bibliques furent les seuls divertissements qui n'aient jamais suscité l'inquiète cen­sure des rabbins. Toute ornementation, toute recherche de fantaisie dans les vêtements étaient proscrites : hommes et femmes portaient des habits noirs ou gris, à une époque où la couleur et la bigarrure vestimentaire régnaient en maîtresses ; ici, comme en maintes autres choses, une coutume juive qui s'institue d'elle-même cor­respond à ce que le monde ambiant, après leur avoir imposé le port de la rouelle, semble attendre d'eux. Les Chrétiens en vinrent à croire qu'une prescription reli­gieuse interdisait aux Juifs le port de couleurs vives et claires, ce qui n'était aucunement le cas. Ce mimétisme à l'envers va si loin que dans les miniatures ornant certains manuscrits juifs les personnages de l'Ancien Testament, vêtus d'habits foncés et coiffés du pileum cornutum, paraissent copiés sur les caricatures allemandes de l'époque.

 

(p.328) La fin du Moyen Age est l'époque où l'ancien quartier juif se tranforme en ghetto, dont les portes sont fermées le soir à clef, et dont les habitants n'ont que le jour le droit de fréquenter les rues chrétiennes. Derrière cette enceinte, la communauté juive se replie définitivement sur elle-même ; ses membres mènent une vie frugale et dévote, minutieusement réglée dans ses moindres détails, et dont la monotone ordonnance forme un contraste sai­sissant avec les coups du sort auxquels ils risquent chaque jour de faire face dans leur commerce avec les Chrétiens, Ainsi, à un qui-vive continuel, s'oppose une voie toute tracée d'avance dès le berceau.

 

(p.330) D'autant plus frappante est la trace que les apostats ont laissée dans l'histoire juive. Si les Juifs ont de tout temps préoccupé les imaginations et joué un rôle histo­rique disproportionné à leur nombre, à quel point cette disproportion est-elle plus déconcertante dans le cas de la poignée de renégats juifs, cette infime minorité d'une minorité dont tant de représentants sont demeurés illus­tres. Une boutade prétend que, de saint Paul à Karl Marx, ces renégats furent les principaux artisans de l'histoire occidentale ; boutade à part, on comprendra faci­lement que, faisant le plus souvent de la conversion de Juifs et de la dénonciation de Juifs leur métier principal, ils constituaient pour les communautés juives un véritable fléau. (p.331) De Théobald de Cambridge à Nicolas Donin, nous avons déjà rencontré quelques noms ; de Johann Pfefferkorn à Michael le Néophyte, nous en rencontrerons bon nombre d'autres. En plus des calamités qu'étaient susceptibles de déclencher ces transfuges, le simple fait de leur défection, sapant à la base la tradition la plus sacrée, frappait les Juifs, nous l'avons vu, au plus intime de leur être. Rien d'étonnant, dans ces conditions, qu'ils aient fait l'objet d'une haine et d'une horreur inégalées, dont de nos jours encore on relève quelque trace chez les Juifs les plus « assimilés » et les plus détachés des choses de la religion. Rien d'étonnant aussi que les conversions sincères fussent impossibles à une époque où, pratique­ment autant que sentimentalement, familialement autant que socialement, le fossé était devenu infranchissable entre Juifs et Chrétiens. Où, quand, comment un contact humain entre les catéchistes et les catéchumènes pou­vait-il être établi ? Et si d'aventure cela était possible, la raison du Juif — cette simple, plate raison qui, aux esprits non prévenus dès leur prime enfance, rend si dif­ficile toute discussion du mystère chrétien de la révé­lation — venait faire l'office d'un frein ultime. Ce qui est parfaitement bien illustré par l'apologue juif suivant :

« Un prince ami des lettres et des arts avait à son service un médecin Juif avec lequel il se plaisait à engager des dis­cussions théologiques. Un jour, le prenant par le bras, il le conduisit dans sa bibliothèque, et lui dit : « Vois ! Tous ces «savants volumes ont été écrits pour démontrer la véracité « des dogmes Chrétiens. Et vous, de quoi disposez-vous pour « étayer les vôtres ? — Assurément, les treize dogmes de « Maïmonide pourraient tenir sur une seule feuille de papier, « répondit le Juif. Mais quels que soient le nombre et la valeur « des volumes que vous me présentez, Sire, je ne comprendrai « jamais pourquoi Dieu, afin de soulager l'humanité, n'ait « trouvé rien de mieux que de passer par le corps d'une vierge, « de se faire homme, de souffrir mille tortures et la mort — « et tout cela sans aucun résultat appréciable ! »

 

L’âge du ghetto

 

(p.332) L'antisémitisme à l'état pur

 

Nous entrons maintenant dans la période où, à partir de la Renaissance, le monde occidental s'engage dans des voies résolument nouvelles, où, dans tous les domaines, s'annoncent des transformations lourdes de conséquences. Cependant, tandis que progressent sciences et techniques, et que s'institue le régime capitaliste, les larges masses populaires ne changent guère encore de conditions de vie, ni d'équipement mental. L'antisémitisme, tel qu'il s'est cristallisé aux siècles précédents, semble en constituer une inévitable partie intégrante. Les Juifs, eux aussi, vivent jusqu'aux approches de la Révolution française sans changer quoi que ce soit aux us et aux coutumes de leurs ancêtres, dans un état de stagnation ou de « fossi­lisation ». Et leurs modes si particuliers d'existence au sein d'une société hostile trouvent dans les ghettos de Pologne leurs formes les plus achevées et apparemment définitives. D'autre part, des pays comme la France ou l'Angleterre continuent jusqu'au début du xvuie siècle à ne pas les tolérer sur leur territoire. Et cette, circons­tance détermine d'elle-même le plan de cette partie de notre étude.

 

L'antisémitisme à l'état pur : France

 

(p.333) Et d'abord, est-il certain qu'il ne resta pas de Juifs en France après l'expulsion de 1394 ? Quelques historiens, et en particulier Robert Anchel, ont formulé l'hypothèse suivant laquelle certains d'entre eux ont continué à vivre en France, soit en cachette, soit convertis extérieurement seulement et en « marranes ». Des arguments ingénieux ont été avancés à son appui. Et nous verrons plus loin comment l'opinion publique accusait encore vers 1650 l'honorable corporation des fripiers de Paris de « judaï-ser » secrètement. Mais il est certain que lesdits fripiers, quoi qu'il en ait été au XVe siècle (on ne possède aucun renseignement à ce sujet) étaient au xvne de bons et loyaux catholiques. Nous serions donc justement en pré­sence de l'une de ces fixations collectives à vide, si persis­tantes et si caractéristiques de l'antisémitisme, dont les Judeus du Portugal, ou les Chuetas des îles Baléares, nous offrent les saisissants exemples.

 

(p.338) Rares sont les catéchismes, pour nous en tenir aux manuels proprement dits, à ne pas effleurer le sujet, « Pourquoi Dieu fit-il tous ces prodiges à la mort de (p.339) son Fils ? — Ce fut en témoignage contre les Juifs. — N'est-ce pas aussi un témoignage contre nous ? — Oui, si nous ne profitons pas de cette mort. » Cette mise en garde est de Bossuet.

Le célèbre catéchisme de l'abbé Fleury, qui en deux siècles connut cent soixante-douze éditions, est plus expli­cite : « (Jésus) eut-il des ennemis ? — Oui, les Juifs charnels. — Jusqu'où alla la haine des ennemis de Jésus ? — Jusqu'à résoudre sa mort. — Qui fut celui qui promit de le livrer ? — Judas Iscariote. (...) Pourquoi cette ville (Jérusalem) fut-elle traitée de la sorte ? — Pour avoir fait mourir Jésus. — Que devinrent les Juifs ? — Ils furent réduits en servitude, et dispersés à travers le monde. — Que leur est-il arrivé depuis ? — Ils sont encore en même état. — Depuis combien de temps ? — Depuis dix-sept cents ans. »

Plus laconique, mais plus comminatoire encore, est le catéchisme d'Adrien Gambart, destiné, nous dit expressé­ment son auteur, « aux simples », à ceux qui « ne sont pas capables de grands discours ou de raisonnements ».

« Est-ce un grand péché de communier indignement ?

«— C'est le plus grand de tous les péchés, parce qu'on se rend coupable du corps et du sang de Jésus-Christ, aussi bien que Judas et les Juifs ; et l'on reçoit l'arrêt de son jugement et de sa condamnation. »

Judas et les Juifs, cupidité et trahison : le rapproche­ment reste toujours le même, et l'on voit aussi que nos auteurs ne se mettent pas en frais d'imagination et qu'ils n'ont nul besoin de se livrer à une « propagande anti­juive », à une époque où il est fermement reçu pour tous les croyants que Judas et les Juifs passés et présents sont les ennemis jurés du Seigneur de par la volonté insondable de la providence. C'est par une surnaturelle prédestination qu'ils sont devenus les suppôts perma­nents du Malin : ce en quoi ils s'opposent aux hérétiques et aux sorciers, qui en ont rejoint le camp individuelle­ment et en vertu de leur libre arbitre...

Même tendance, enrichie de combien de détails plus suggestifs encore, dans les nombreuses vies de Jésus ou des saints, ainsi que dans les relations de pèlerinages, qui, il est vrai, s'adressaient à un auditoire relativement plus restreint.

Voici, par exemple, un passage extrait d'une vie de Jésus :

(p.340) « Les uns le souffletaient, les autres, à main renversée, frap­paient sa très noble et douce bouche, les autres lui crachaient à la face (car c'était la coutume des Juifs de cracher au visage de ceux qu'ils déboutaient et rejetaient d'avec eux), les autres lui arrachaient la barbe ou le tiraient par les cheveux, et aussi, comme je le pense, foulaient sous leurs maudits pieds le Sei­gneur des anges (......). Et crachant encore à son très noble visage, ils frappaient d'un bâton sur son chef, tellement que les pointes d'épines de sa couronne s'y enfonçaient et faisaient couler son sang le long des joues et du front... Pilate com­manda qu'en cet état honteux et inhumain il fût amené devant tout le peuple des Juifs, qui était demeuré dehors afin de ne pas se souiller pour le jour du sabbat. Mais ces malheureux fils du Diable s'écrièrent tous d'une voix : Ole, ôte-le, cru­cifie-le... »

Aussi bien, la rétribution divine ne saurait tarder, et elle est annoncée par un chapitre : « De la vengeance de la mort de N.-S. JésusjChrist sur Judas, sur Pilate et sur les Juifs en général. »

« On donna 30 Juifs pour un denier. On vendit 92 000 Juifs qui furent répandus en diverses parties du monde et mis en perpétuelle servitude, où leur race est encore et sera jusque vers la fin du monde... »

 

(p.341) VlLIPENDATION.

«Peuple monstrueux, qui n'a ni feu ni lieu, sans pays, et de tous pays ; autrefois les plus heureux du monde, mainte­nant la fable et la haine de tout le monde : misérable, sans être plaint de qui que ce soit, devenu, dans sa misère, par une certaine malédiction, la risée des plus modérés... »

(BOSSUET.)

« Le plus grand crime des Juifs n'est pas d'avoir fait mou­rir le Sauveur. Cela vous étonne : je le prévoyais bien... Et comment cela ? Parce que Dieu, depuis la mort de son fils, les a laissés encore quarante ans sans les punir... quand il a usé d'une punition si soudaine, il y a eu quelque autre crime qu'il ne pouvait plus supporter, qui lui était plus insuppor­table que le meurtre de son propre fils. Quel est ce crime si noir, si abominable ? C'est l'endurcissement, c'est l'impéni-tence... »

(BOSSUET.)

 

(p.353) L’antisémitisme à l’état pur : l’Angleterre

(…)

(p.358) Ce qui importe, c'est que déjà la sagesse politique anglaise s'exprimait dans le style qui lui est propre. Sans être officiellement admis, les Juifs furent désormais officieusement tolérés, et la colonie marrane de Londres put édifier une synagogue et croître en nombre, créant ainsi un état de fait qui contenait en germe l'épanouissement futur d'un judaïsme anglo-saxon.

 

 

L’âge du ghetto 

L’antisémitisme activé

 

(p.364) Ils étaient bien rares à cette époque, les auteurs à prendre franchement fait et cause pour les Juifs. Luther, dans sa jeunesse, fut l'un de ceux-là, avec cette consé­quence qu'il ne leur porta sur ses vieux jours qu'une haine bien plus farouche. Aussi bien nous importe-t-il de nous attarder sur la figure du grand Réformateur, afin de mieux mettre en relief le premier et essentiel volet de l'infernal tryptique : religion, argent et race.

 

Luther.

En 1542, Martin Luther publiait son célèbre pamphlet : Contre les Juifs et leurs mensonges. Il y conseillait tout d'abord de ne jamais entrer en discussion avec un Juif. Tout au plus, s'il est impossible de faire autrement, faut-il se servir à leur encontre de ce seul et unique argument : « Ecoute, Juif, ne sais-tu donc pas que Jérusalem et votre règne, le Temple et votre sacerdoce ont été détruits voici plus 1 460 années ?... Donne cette noix à casser aux Juifs (p.365) et laisse-les mordre et se disputer tant qu'ils le veulent. Car une colère divine aussi cruelle montre trop claire­ment qu'ils se trompent très certainement et sont sur le mauvais chemin : un enfant comprendrait cela... »

Ensuite le long de près de deux cents pages 1, le Réfor­mateur s'acharne contre les Juifs dans cette langue mus­clée et puissante dont il avait le secret, avec un déborde­ment torrentiel de passion qui fait paraître bien fades les diatribes de ses prédécesseurs, et que personne d'autre peut-être n'a égalé jusqu'à ce jour. Reproches et sarcas­mes à l'égard des Juifs alternent avec les élans d'amour et de foi en le Christ : et en sourdine on croit percevoir une espèce d'admiration angoissée. Tantôt Luther s'en prend aux usuriers et aux parasites venus de l'étranger, et l'on voit comment, en forgeant la langue allemande, il implantait en même temps un certain style d'arguments et de pensée : « En vérité, les Juifs, étant étrangers, ne devraient rien posséder, et ce qu'ils possèdent devrait être à nous. Car ils ne travaillent pas et nous ne leur faisons pas de cadeaux. Ils détiennent néanmoins notre argent et nos biens, et sont devenus nos maîtres dans notre propre pays et dans leur dispersion. Lorsqu'un voleur vole dix gulden on le pend ; mais lorsqu'un Juif vole dix tonneaux d'or grâce à son usure, il est plus fier que le Seigneur lui-même ! Ils s'en vantent et fortifient leur foi et leur haine envers nous, et se disent : « Voyez comme le Sei-« gneur n'abandonne pas son peuple dans la dispersion. « Nous ne travaillons pas, nous paressons et nous nous « prélassons agréablement, les maudits goyim doivent « travailler pour nous, et nous avons leur argent : de la « sorte, nous sommes leurs seigneurs et eux, nos valets ! »

« A ce jour encore nous ne savons pas quel diable les a amenés dans notre pays ; ce n'est pas nous qui sommes allés les chercher à Jérusalem !

« Personne n'en veut ; la campagne et les routes leur sont ouvertes ; ils peuvent aller dans leur pays quand ils le veulent ; nous leur donnerons volontiers des cadeaux pour nous en débarrasser, car ils sont pour nous un pesant fardeau, un fléau, une pestilence et un malheur pour notre pays. A preuve qu'ils ont souvent été expulsés de force : de France (qu'ils appellent Tsarpath), où ils avaient un nid moelleux ; récem-

 

  1. Pages 100 à 274 de l'édition complète d'Erlangen (t. XXXII), d'où sont traduites les citations qui suivent.

 

(p.366) ment d'Espagne (qu'ils appellent Sepharad) leur nid préféré; et cette année encore de Bohême où, à Prague, ils avaient un autre nid de prédilection. Enfin, de mon vivant, de Ratis-bonne, de Magdebourg, et de bien d'autres endroits,.. »

Parfois, il se sert de l'une de ces comparaisons imagées dont il avait le secret : « Ils n'ont pas vécu aussi bien dans leurs campagnes sous David et Salomon qu'ils vivent dans nos campagnes, où ils volent et pillent tous les jours. Oui, nous les tenons captifs — tout comme je tiens captifs mon calcul, mes ulcères, ou toute autre maladie que j'ai attrapée et que je dois subir : je voudrais bien voir (ces misères) à Jérusalem, avec les Juifs et leur suite !

« Puisqu'il est certain que nous ne les tenons pas captifs, comment nous sommes-nous attirés de telles ini­mitiés de la part d'aussi nobles et saints personnages ? Nous ne traitons pas leurs femmes de putains, ainsi qu'ils le font pour Marie, la mère de Jésus, nous ne les traitons pas d'enfants de putain, ainsi qu'ils le font pour notre Seigneur Jésus-Christ.

« Nous ne les maudissons pas, nous leur souhaitons tout le bien au monde, en chair et en esprit. Nous les hébergeons, nous les laissons manger et boire avec nous, nous n'enlevons et nous ne tuons pas leurs enfants, nous n'empoisonnons pas leurs fontaines, nous ne sommes pas altérés de leur sang. Avons-nous donc mérité une colère aussi farouche, l'envie et la haine de ces grands et saints enfants de Dieu ? »

II passe ainsi sur le plan religieux : défense et illus­tration du Christ, la seule chose qui compte véritable­ment pour lui:

« Sache, ô Christ adoré, et ne t'y trompe pas, qu'à part le Diable tu n'as pas d'ennemi plus venimeux, plus acharné, plus amer, qu'un vrai Juif, qui cherche véritablement à être Juif (aïs einen rechten Juden, der mit Ernst ein Jude sein will).

« Maintenant, celui qui a envie d'accueillir ces serpents venimeux et ces ennemis acharnés du Seigneur et de les hono­rer, de se laisser voler, piller, souiller et maudire par eux, celui-là n'a qu'à prendre les Juifs en charge. Si cela ne lui suffit pas, il n'a qu'à en faire davantage, à ramper dans leurc... et adorer ce sanctuaire, à se glorifier ensuite d'avoir été misé­ricordieux, d'avoir fortifié le Diable et ses enfants, afin de blasphémer notre Seigneur adoré et le sang précieux qui nous a rachetés. Il sera alors un Chrétien parfait, plein d'œuvres de miséricorde, ce dont Christ le récompensera le jour du (p.367) Jugement dernier par le feu éternel de l'Enfer [où il rôtira ensemble] avec les Juifs... »

En conclusion pratique, Luther propose une série de mesures contre les Juifs : qu'on brûle leurs synagogues, qu'on confisque leurs livres, qu'on leur interdise de prier Dieu à leur manière, et qu'on les fasse travailler de leurs mains, ou, mieux encore, que les princes les expulsent de leurs terres, et que les autorités, la « Obrigkeit » ainsi que les pasteurs, fassent partout leur devoir en ce sens. Quant à lui, Luther, ayant fait le sien, il est « excusé ». (Ich habe das meine gethan : ich bin entschuldigt ! )

Quelques mois après paraissait un autre pamphlet intitulé Schem Hamephoras, dans lequel les imprécations de Luther s'élevaient à un diapason plus frénétique encore. Il n'y est plus du tout question de l'usure et des rapines des Juifs, mais uniquement de leurs arguments captieux et de leurs sorcelleries : c'est donc un ouvrage de polémique religieuse, mais poursuivie sur quel ton ! Dès la préface, Luther précise qu'il n'écrit pas pour convertir les Juifs, mais uniquement pour édifier les Allemands, « ... afin que nous autres Allemands sachions ce que c'est qu'un Juif... Car il est aussi facile de convertir un Juif que de convertir le Diable. Car un Juif, un cœur juif sont durs comme un bâton, comme la pierre, comme le fer, comme le Diable lui-même. Bref, ils sont enfants du Diable, condamnés aux flammes de l'Enfer... » II oppose ensuite les évangiles apocryphes des Juifs, spé­cieux et faux, aux quatre évangiles canoniques dont la véracité est évidente, et il entrecoupe son exégèse de commentaires du genre suivant :

« Peut-être quelque sainte âme miséricordieuse d'entre nous Chrétiens sera-t-elle d'avis que je suis trop grossier avec ces pauvres et pitoyables Juifs, en les tournant en moquerie et dérision. O Seigneur, je suis bien trop petit, pour me moquer de pareils diables : je voudrais bien le faire, mais ils sont bien plus forts que moi en raillerie, et ils ont un Dieu qui est passé maître en l'art de raillerie, il s'appelle le Diable et le mauvais esprit... »

En d'autres passages, il se livre à des pantalonnades obscènes : « ... Le goy maudit que je suis ne peut pas comprendre comment ils font pour être tellement habiles, à moins de penser que lorsque Judas Iscariote s'est pendu ses boyaux ont crevé, et se sont vidés : et les Juifs ont peut-être envoyé leurs serviteurs, avec des plats (p.368) d'argent et des brocs d'or, pour recueillir la pisse de Judas avec les autres trésors, et ensuite ils ont mangé et ont bu cette merde, et ont de la sorte acquis des yeux tellement perçants qu'ils aperçoivent dans les Ecritures des gloses que n'y ont trouvées ni Matthieu ni Esaïe lui-même, sans parler de nous autres, goyim maudits... »

 

(p.372) Ajoutons que les conséquences de la prise de position de Luther, en ce qui concerne la « question juive », furent incalculables. Moins par l'effet direct de ses féroces écrits — qui, de son vivant, ne connurent qu'une diffusion limitée, et qui, par la suite, furent jusqu'à l'avènement de l'hitlérisme pratiquement tenus sous le boisseau - qu'à la suite d'une certaine logique interne du luthéranisme allemand. Dans cette espèce de passion polyphonique qu'est l'antisémitisme, le motif religieux, la justification par la foi, entraînait le rejet des œuvres, d'essence indiscutablement juive (jüdischer Glauben, écri­vait Luther ; et nous avons vu que pour lui est « ennemi du Christ » le « Juif qui cherche véritablement à être Juif ») ; de son côté, le motif social d'obéissance inconditionnelle aux autorités, se combinant avec un prophétisas national — car le Réformateur avait précisé à maints reprises qu'il s'adressait aux seuls Allemandsaménageait le terrain qui a rendu possible, quatre siècles plus tard, l'hérésie hitlérienne. En tout cela, l'âme ardente de Luther avait perçu les sourdes aspirations de son peuple, avait déclenché une cristallisation progressive et une prise de conscience. L'essentiel restant que « le problème juif est pour Luther l'envers du problème du Christ », ainsi que l'a récemment rappelé l'un de ses commentateurs allemands.

 

(p.373) teurs allemands. Redoutable contraste, et qui, pour des cerveaux non entraînés aux subtiles distinctions dialec­tiques, habitués à trancher des questions morales en blanc et en noir, rejoint inévitablement les oppositions du « Bien » et du « Mal », de « Dieu » et du « Diable », avec les conséquences que nous avons déjà longuement déve­loppées. « Si c'est être bon Chrétien que de détester les Juifs, alors nous sommes tous de bons Chrétiens », ainsi que l'avait déjà dit Erasme. Peut-être qu'un véritable Chrétien, qui adore son Dieu de la manière dont un Martin Luther savait le faire, finit inévitablement par détester les Juifs de toute son âme, et les combattre de toutes ses forces ?

 

 

(p.383) /Le/ Dictionnaire allemand des frères Grimm (ceux-là mêmes dont les contes enchantèrent tant d'enfances) :

«Jude (..........)

« 3) Parmi leurs fâcheuses propriétés on souligne en parti­culier leur malpropreté ainsi que leur soif de lucre et leur usure. Crasseux comme un vieux Juif ; il pue comme un Juif ; d'où l'on tire : avoir un goût de Juif ; et, à fortiori, avoir un goût de Juif mort : il faut se graisser d'abord la gorge, autre­ment cette mangeaUte a un goût de Juif mort. fischart, Garg., 216 6 ; une herbe sans sel a un goût de Juif mort, lehmann, 149 ; faire l'usure, tromper, emprunter, prêter comme un Juif : cela ne vaut rien, ni Juif ni curé ne prêteront rien là-dessus,

fischart, 92 b ; ..... Juif, une barbe piquante ; ainsi en Thuringe : j'ai un vrai Juif dans le visage, je dois me faire raser ; en Frise orientale, on appelle Juif un repas sans plat de viande, fromm., 4, 132, 82. En Rhénanie on appelle Juif une partie de la colonne dorsale d'un cochon ; au Tyrol, la colonne dorsale en général, kehr, 212 ......»

 

Les frères Grimm nous apprennent aussi que de la racine Jude un verbe fut dérivé, jüdeln, dont les diverses significations étaient de parler comme un Juif ; de marchander comme un Juif ; enfin, de sentir comme un Juif, d’avoir l’odeur d’un Juif…

 

(p.384) (…) la première place revient à ces pamphlets incen­diaires dont Luther avait fourni le prototype, en ce qui concerne la forme aussi bien que le contenu. Ils sont généralement revêtus d'un titre sonore, tel que L'Ennemi des Juifs, Le Fléau des Juifs, Pratiques juives, rapport sur leur vie impie, Délices juives, Petit répertoire des horribles blasphèmes juifs, Sac à serpents juifs, ou même Poison enflammé des dragons et bile furieuse des couleuvres, ou encore Les Bains juifs, où sont publique­ment démontrées les secrètes pratiques et coquineries juives, comment ils boivent le sang des Chrétiens, ainsi que leur sueur amère... (ce dernier titre fait bien ressortir la connexion étroite qui existe entre l'imputation de meurtre rituel et celle d'usure). Parfois, des sujets d'ac­tualité suscitent une floraison particulièrement nom­breuse : ainsi, la chute et l'exécution du « Juif Sùss » furent célébrées en des dizaines de pamphlets, aux titres trop circonstanciés ou trop baroques pour qu'il soit pos­sible de les traduire ici.

Le grand succès de ces publications et l'imagination très spéciale dont ils font preuve semblent bien corres­pondre déjà à la titillation quasi erotique, à l'impé­rieux besoin psychologique qui caractérisent l'antisémite moderne. Les thèmes généraux, est-il besoin de le dire, restent ceux des grands mythes démonologiques du Moyen Age, ceux dans lesquels l'effroi sacré donne spon­tanément naissance à un libidineux débordement Imagi­natif. Il est toujours question des vices et des crimes secrets des Juifs, de leurs maladies honteuses, de leurs bizarres attributs sexuels, et, venant couronner le tout, de leur relation particulière avec le Diable. Mais, désor­mais, ces thèmes sont le plus souvent traités d'une manière livresque et pédante, parfois même avec ces prétentieuses références à l'histoire naturelle qui condui­ront par la suite à l'antisémitisme dit « racial ». Ils acquièrent de la sorte, à une époque aux mœurs plus bridées et où s'accentuent les interdits et les refoulements de toute espèce, une touche vicieuse, une saveur fai­sandée, qui étaient sans doute totalement étrangères à l'âme naïve et spontanée de l'homme du Moyen Age.,,

Plus nuancés et plus poétiques sont les accents dont est empreinte une obscure et antique légende, soudaine­ment promue au début du xvn« siècle à un prodigieux (p.385) succès. Le Bref Récit et Description d'un Juif du nom d'Ahasvérus voit la première fois le jour en 1602, semble-t-il, et connaît au cours de cette même année huit éditions allemandesl. Rapidement, il est traduit dans toutes les langues européennes. Ainsi se propage le mythe du Juif errant, témoin de la crucifixion et condamné par Jésus à errer sans repos jusqu'à sa deuxième venue (c'est-à-dire jusqu'au Jugement dernier) ; mythe si conforme aux conceptions traditionnelles de l'Eglise2, mais aussi au sort instable et vagabond auquel, sous l'emprise de ces conceptions, la Chrétienté condamnait les Juifs. On connaît la fortune littéraire de ce thème grandiose, repris dans tous les registres et sous tous les éclairages par tant d'auteurs illustres, par un Gœthe et par un Schlegel, par un Shelley et par un Andersen, par Edgar Quinet et par Eugène Sue, et contribuant si forte­ment à répandre dans tous les pays et dans tous les milieux la notion de la destinée mystérieuse et de la mission providentielle des Juifs.

 

1 La première édition connue a été publiée par Christoff Crutzer à Leyde en 1602.

2 Rappelons ici la Bulle d'Innocent III du 17 janvier 1208  :  « Dieu a fait Caïn un errant et un fugitif sur terre, mais l'a marqué, faisant trembler sa tête, afin qu'il ne soit pas tué. Ainsi les Juifs, contre les­quels crie le sang de Jésus-Christ, bien qu'ils ne doivent pas être tués, afin que le peuple chrétien n'oublie pas la loi divine, doivent rester des errants sur terre, jusqu'à ce que leur face soit couverte de honte, et qu'ils cherchent le nom de Jésus-Christ, le Seigneur... »

 

(p.386) L'action des Juifs de cour s'exerce encore d'une autre manière. Si les expulsions juives sont devenues plus rares, elles ont encore parfois lieu ; tout naturellement, les Juifs de cour s'efforcent alors de les déjouer, mettant en branle toutes les relations internationales. Un exemple typique est l'expulsion des Juifs de Bohême, ordonnée en 1744 par la très catholique impératrice Marie-Thérèse, le prétexte étant cette fois leur espionnage en faveur des Prussiens, au cours de la guerre de succession d'Autriche. Aussitôt, une action concentrée se dessine, dont le principal animateur est ce Wolf Wertheimer qui disposait de si excellentes relations chrétiennes. Les communautés de Francfort, d'Amsterdam, de Londres, de Venise sont alertées ; celle de Rome est sollicitée d'intervenir auprès du pape ; celles de Bordeaux et de Bayonne sont invitées à faire des collectes en faveur des expulsés ; et effectivement, le roi d'Angleterre, les Etats généraux des Pays-Bas font des représentations auprès de Marie-Thérèse, nombre de courtisans s'entremettant à leur tour — en sorte que, quelle qu'ait été son obsti­nation, l'impératrice finit par céder et par autoriser les Juifs à réintégrer leurs foyers — moyennant paiement de la somme énorme de deux cent quarante mille florins, il est vrai.

Ainsi se termine la dernière grande expulsion de Juifs allemands, et ce dénouement est en même temps un excellent exemple de leur naissante influence interna­tionale. Quant aux expulsions spontanément mises en œuvre par les populations, la dernière d'entre elles eut lieu à Francfort en août 1616, et elle s'insère en même temps dans le cadre de la dernière grande rébellion contre les autorités constituées. Sous la conduite d'un charcutier, Vicence Fettmilch, les artisans de la ville soumirent le ghetto à un assaut réglé ; après une défense (p.387) improvisée qui dura plusieurs heures, les portes cédèrent à la tombée de la nuit, et la populace s'y engouffra, pillant et incendiant, s'acharnant à brûler les reconnais­sances de dettes aussi bien que les rouleaux de la Thora. Les Juifs, cependant, laissés indemnes après quelques horions, furent autorisés à quitter la ville, ruinés mais sains et saufs, et se dissipèrent dans les environs. Quel­ques mois plus tard, la ville de Worms suivait l'exemple de Francfort, et expulsait à son tour la communauté juive. Contre un tel désordre, les autorités provinciales, et par la suite impériales, cherchèrent à s'interposer, mais longtemps sans succès ; les fauteurs de trouble bénéficiaient de maintes sympathies, à tel point que les facultés de droit allemandes, sollicitées de donner leur avis, décrétèrent que l'assaut, donné à la fois de jour et à la lumière des flambeaux, n'entrait dans aucune des catégories juridiques connues, et par conséquent n'était pas punissable. Ce n'est que vingt mois plus tard que, sous la protection de l'armée impériale, les Juifs purent réintégrer la ville, et leur retour, au son des fifres et des trompettes, en troupe par rangs de six, précédés par deux carrosses dont l'un était destiné à un vénérable rabbin à barbe blanche, et l'autre, aux armoiries impé­riales, constituait une cérémonie spectaculaire et sym­bolique dont on sait que les années consécutives aux massacres hitlériens en Europe n'ont nulle part connu la contrepartie.

 

Les Juifs en Pologne

 

(p.389) (…) à partir de la deuxième moitié du XIIIe siècle, les autorités ecclésiastiques polonaises légiféreront contre les Juifs tout aussi activement que (p.390) celles de l'Europe occidentale. Dès 1279, elles essaieront, sans succès il est vrai, de leur imposer le port d'un insigne distinctif. A la fin du siècle suivant, surgissent en Pologne les premières affaires de profanation d'hostie et de meurtre rituel ; en 1454, cédant, semble-t-il, aux insistances du légat pontifical Jean de Capistran, le roi Casimir Jagellon abroge une partie des privilèges juifs; trente ans plus tard a lieu l'expulsion des Juifs de Var­sovie, suivie de celle de Cracovie, et d'une tentative d'expulsion globale de Lituanie.

Si, de la sorte, avec un décalage de quelques siècles, et qui correspond au décalage dans le développement intellectuel et économique entre l'Est et l'Ouest de l'Europe, l'histoire semble se répéter, elle prendra néan­moins pour l'avenir des Juifs polonais un tour assez différent. Non que les sentiments hostiles des populations polonaises ou slaves, en général, aient longuement tardé à naître et à se donner libre cours ; au contraire, ils devinrent, si faire se peut, plus violents encore que dans les autres pays ; nous y viendrons plus loin. Mais les posi­tions économiques et même administratives, dans les­quelles les Juifs purent assez rapidement se retrancher, furent si solides, si enracinées au plus profond des fon­dations sociales du pays, qu'il fut impossible jusqu'aux temps modernes de les évincer. Contrairement à ce qui se produira à l'Ouest, où la faiblesse numérique des Juifs facilitera en fin de compte leur intégration écono­mique et leur assimilation culturelle, l'existence, à l'Est, d'une classe sociale juive culminera en l'apparition d'une véritable nation sui generis.

 

(p.398) Le déluge.

 

En 1648 éclatent les troubles et les conflits qui sont entrés dans l'histoire polonaise sous le nom de Déluge, et qui annoncent la décadence de la Pologne ; ils met­tront fin à l'âge d'or des Juifs polonais, et ils auront de vastes conséquences pour le judaïsme en son entier.

Le Déluge débute par l'insurrection des paysans ukrai­niens, serfs installés sur les vastes latifundia d'outre-Dniepr, appartenant aux magnats polonais : de religion grecque orthodoxe, ces paysans confondaient dans la même haine leurs maîtres catholiques, et les intendants et facteurs juifs. Ainsi que le notait un chroniqueur juif contemporain : «Le peuple grec (les cosaques)... était méprisé et abaissé par le peuple polonais et les Juifs... même les humbles fils d'Israël, d'habitude eux-mêmes asservis, exerçaient sur eux leur pouvoir. » II est carac­téristique que notre auteur appelle les rebelles les « Grecs » (et non les « Russes » ou les « Ukrainiens ») ; social et national, le conflit était aussi religieux. Le dra­peau de la révolte fut soulevé par le fameux Bogdan Chmielnicki, qui sut provisoirement souder en un bloc les anarchiques compagnies cosaques, et passa alliance avec les Tatares de Crimée. « Souvenez-vous des injures des Polonais et des Juifs, de leurs intendants et facteurs préférés ! s'exclamait Chmielnicki dans ses « appels » à ; la population ukrainienne. Souvenez-vous de leur oppres­sion, de leurs méchancetés et exactions ! » Le ressenti­ment des serfs devait être féroce : une chronique ukrai­nienne n'affirme-t-elle pas que certains pans affermaient aux facteurs juifs même les églises sises sur leurs terres, en sorte que leur autorisation préalable était nécessaire pour les baptêmes, les mariages et les enterrements?

Les troupes de Chmielnicki déferlèrent sur toute la (p.399) Pologne du Sud-Est, et parvinrent jusqu'aux portes de Lwov, massacrant indifféremment sur leur passage Polo­nais ou Juifs, faisant parfois quartier à ceux qui se laissaient convertir. Il s'agissait d'un irrésistible soulè­vement populaire, et aussi d'exterminations massives dont nous rendent compte de nombreuses relations de survivants rédigées dans ce style hiératique et tradi­tionnel dont nous avons déjà fourni maints exemples (l'une d'elles compare la catastrophe à « la troisième destruction du Temple ») ; mais leur contenu est réaliste et détaillé 1. Au cours des années suivantes, troubles et massacres s'interrompaient et reprenaient à plusieurs reprises jusqu'à ce que Chmielnicki eût pris le parti de se ranger sous le protectorat moscovite. Une guerre polono-russe s'ensuivit, aggravée par une intervention suédoise, et le conflit dégénéra en guerre de tous contre tous, avec la malheureuse Pologne comme permanent théâtre. Les troupes du tzar envahirent la Russie Blan­che et la Lituanie, et en usèrent avec les Juifs de la même façon que leurs alliés cosaques plus au Sud. L'ar­mée suédoise envahit la Pologne proprement dite, et occupa Varsovie et Cracovie ; il s'agissait d'une armée mieux policée, et ses chefs suivaient d'autres usages : plutôt que de tuer les Juifs, ils se ravitaillaient chez eux — en conséquence de quoi, les Polonais, sitôt reve­nus, les accusèrent en bloc de trahison, et exercèrent sur eux en maints endroits une justice sommaire. De la sorte, entre 1648 et 1658, il n'y eut guère de commu­nauté à rester entièrement indemne. Il ne demeurait plus aucun Juif sur la rive gauche du Dnieper (ceux qui avaient été épargnés étaient vendus comme esclaves aux Turcs) et quelques poignées seulement de survivants sur la rive droite ; à l'intérieur du pays les pertes avaient été moins graves ; néanmoins, le nombre total des vic­times s'élevait à plusieurs dizaines de milliers, peut-être à cent mille. Certes, la population du pays eut à souffrir du Déluge en son entier, et la Pologne cessa désormais

 

1 A côté des descriptions des scènes d'horreur (« ... on égorgeait des nourrissons dans les bras de leurs mères, en les déchirant comme des poissons. On ouvrait les ventres des femmes enceintes et on extrayait l'enfant avec lequel on fouettait la mère au visage ; à d'autres, on met­tait dans le ventre un chat vivant, on cousait le ventre et on coupait les bras pour qu'elles ne pussent pas enlever le chat... », etc.) certains passages de ces chroniques ont un incontestable caractère de choses vues et exactement notées.

 

(p.400) d’être une grande puissance : mais le coup porté aux Juifs fut encore plus fatal, à la fois parce qu’ils furent les premières victimes désignées des massacres et des pillages, et parce que les bases économiques de leur existence étaient plus fragiles que celles des autres classes sociales. Et ils ne s’en remettront jamais.

 

(p.409) La marée des meurtres rituels.

 

A cette même époque, l'antisémitisme polonais trou­vait ses expressions les plus caractéristiques en de fré­quents massacres sporadiques perpétrés dans les confins troublés de l'Est, foyer permanent de discordes ethniques et religieuses, ainsi qu'en d'innombrables affaires de meurtre rituel, qui surgissaient au cœur même de la catholique Pologne.

 

(p.410) Quant aux affaires de meurtre rituel (et de profana­tion d'hosties), leur nombre va en s'amplifiant à partir du début du xviii* siècle. Plus la croyance se répandait, (p.411) plus elle trouvait d'aliments. Des preuves et démons­trations nouvelles surgissaient à son appui. Il existe même à cette époque un témoin, Michaël Néophyte, assurément prêt à se laisser égorger, puisqu'il affirmait avoir été lui-même un égorgeur ! Ce demi-fou, Juif converti qui se prétendait ancien grand rabbin de Litua­nie, jurait en effet sur le crucifix non seulement que le meurtre rituel est un commandement impératif du judaïsme, mais que lui-même l'avait jadis perpétré sur des enfants chrétiens. Fourmillant de détails sadiques, ces élucubrations, intitulées Révélations des rites juifs devant Dieu et devant le monde ont été pendant deux siècles le catéchisme favori des maniaques de l'antisémi­tisme, et avant que les nazis aient introduit une argu­mentation et une terminologie nouvelles, de hauts prélats, de graves professeurs d'université y puisaient l'essentiel de leurs informations et de leurs convictions. Dès le début, les confessions de Néophyte et l'agitation de ses protecteurs trouvèrent jusqu'à l'approbation royale : «Le sang des enfants chrétiens, versé par les infidèles et perfides Juifs, crie au ciel ! » s'exclama Auguste II, d'ordinaire si sceptique. Quant aux dignitaires de l'Eglise polonaise, ils restaient fidèles à leur rôle traditionnel d'instigateurs et de propagandistes.

 

(p.420) Si Pierre le Grand, qui fut incontestablement un esprit fort — « Qu'on soit baptisé ou qu'on soit circoncis, c'est pour moi tout un, pourvu qu'on soit un homme de bien et qu'on connaisse son affaire », écrivait-il à une autre occasion — préférait ne pas admettre dans son empire les Juifs occidentaux, au moins ne se souciait-il pas de ceux qui résidaient depuis des générations dans les ter­ritoires nouvellement annexés ou conquis, en Ukraine et dans les pays baltes. Il en fut autrement sous ses successeurs. Deux ans après sa mort, sa veuve, l'impé­ratrice Catherine F", publia l'édit suivant :

« Les Juifs du sexe masculin et ceux du sexe féminin qui se trouvent en Ukraine, et en d'autres villes russes, sont tous à expulser immédiatement, hors des frontières de la Russie. On ne les admettra dorénavant en Russie sous aucun pré­texte, et on y veillera sévèrement en tous endroits. »

II s'agissait de ces commerçants et de ces artisans juifs dont j'ai décrit plus haut l'enracinement dans la vie économique locale. Dans ces conditions, dès qu'on com­mença à les expulser, de sérieuses complications sur­girent, et les autorités civiles ou militaires furent obli­gées d'accorder de nombreux sursis, afin d'éviter une désorganisation plus grave. Au cours des années sui­vantes, de nombreux conflits opposèrent les fonction­naires et organes soucieux de la prospérité nationale à ceux qui avaient surtout le salut des âmes en vue. En 1743, le Sénat gouvernemental soumit à Elisabeth Petrovna, fille de Pierre le Grand, un rapport circons­tancié faisant valoir les profits que pourrait tirer la tré­sorerie impériale de l'admission des marchands juifs de (p.421) Pologne aux foires de Kiev et de Riga. La réponse de l'impératrice fut brève et péremptoire : « Des ennemis du Christ, je ne veux tirer ni intérêt ni profit », traça-t-elle de sa propre main en marge du rapport.

Telles sont, rapidement esquissées, les origines de la fameuse « zone de résidence » et de la législation qui, jusqu'à la Révolution de février 1917, confinait dans la périphérie occidentale de l'empire tsariste tous ses sujets juifs, devenus interdits de séjour héréditaires ; leur nom­bre s'accrut démesurément après les partages de la Pologne.

Dans l'histoire de l'antisémitisme, une certaine bigo­terie spécifiquement féminine a joué son rôle. Tout comme la femme et la fille de Pierre le Grand, Isabelle de Castille, Marguerite-Thérèse d'Autriche, Marie-Thé­rèse d'Autriche * se sont illustrées en faisant basculer à un moment donné un balancier déjà fragile, et l'on pour­rait observer à ce propos que des décisions absurdes et lourdes de conséquences furent le fait caractérisé de la princesse. En l'espèce, ces conséquences portèrent parti­culièrement loin. Car une autre politique, permettant aux immensités de l'empire russe d'absorber le trop-plein des Juifs polonais, eût permis de remédier à leur concentration indescriptible sur un territoire exigu, dans le quadrilatère borné par Varsovie, Odessa, Vienne et Berlin, et où, à partir de la fin du xixe siècle, les pas­sions bouillaient comme dans la chaudière, avec les conséquences que l'on sait.

 

 

(p.435) La conduite à adopter pour concilier la raison d'Etat avec les exigences de la morale chrétienne était ingénument décrite par le « roi-sergent », Frédéric-Guil­laume, donnant des conseils de bon gouvernement à son fils, le futur Frédéric le Grand :

« En ce qui concerne les Juifs, il y en a un trop grand nom­bre dans nos pays qui n'ont pas reçu de moi des lettres de protection. Vous devez les expulser, car les Juifs sont les sauterelles d'un pays et la ruine des Chrétiens. Je vous prie de ne pas leur accorder de nouvelles lettres de protection, même s'ils vous offrent beaucoup d'argent... Si vous avez besoin d'argent, taxez la juiverie en son entier pour 20 000-30-000 thalers tous les trois ou quatre ans, en sus de l'argent de protection qu'ils vous versent. Vous devez les pressurer, car ils ont trahi Jésus-Christ et vous ne devez jamais leur faire confiance, car le Juif le plus honnête est un escroc et une fripouille, soyez-en persuadé... »

Réaliste tout comme son père, mais aussi cynique que ce dernier était bigot, Frédéric le Grand n'eut pas de préoccupations morales de cet ordre et en revint à la règle d'or du Grand Electeur : un Juif est utile, dans la mesure où il est riche. Il traquait donc et expulsait impi­toyablement les enfants d'Israël sans ressources, les « petits Juifs », tout en distribuant des privilèges à ceux qui se montraient capables de créer des industries, d'ou­vrir des débouchés commerciaux, de prendre à ferme la monnaie, et surtout, de prêter de l'argent. De tels procédés de gouvernement, qui du reste étaient observés à l'époque dans de nombreux Etats européens, ont contri­bué jusqu'à nos jours à la persistance d'une certaine relation entre le judaïsme et l'argent (tant à propos de la conception que le monde chrétien se faisait du judaïsme, qu'en ce qui concerne la vie intérieure de celui-ci) ; tant il est vrai que les sensibilités survivent des générations durant aux structures dont elles sont issues, et ce faisant, font subsister certaines séquelles de ces structures.

Du point de vue économique, les Juifs allemands jouaient aux xvif-xviii« siècles un rôle grandissant dans les grands centres commerciaux : à Leipzig, où leur parti­cipation numérique aux célèbres foires finit par atteindre 25p. 100, à la fin du xvme siècle; à Hambourg, où le Sénat de la ville libre, qui les avait expulsés en 1648, et ne réadmit que quelques familles quinze ans plus tard, (p.436) constatait en 1733 qu'ils étaient devenus un « mal néces­saire » pour le commerce, du fait de l'entrelacement de leurs intérêts avec ceux des Chrétiens ; à Francfort sur­tout, où un incendie du ghetto en 1711 fit trembler, dit-on, les finances de l'Empire, mais dont les remparts, devenus un lieu de promenade, s'ornaient de l'inscription : « Aucun Juif et aucun cochon ne peut pénétrer en ce lieu. » A Francfort, principal centre financier de l'Alle­magne, les Juifs étaient particulièrement nombreux : plus de 3 000, 16 p. 100 de la population de la ville, vers 1711 ; et il va de soi que le ghetto dont sont sortis les Rothschild comptait, à côté de quelques riches finan­ciers, une nombreuse plèbe, entassée dans quelques ruelles étroites, se livrant à mille misérables trafics pour assurer sa subsistance.

Prêtant et troquant, ils savent attirer les gens dans leurs

[filets.

Celui qui s'y laisse prendre ne s'en sortira jamais. A travers ton pays tout entier, il ne reste plus personne Qui ne soit allié à Israël d'une ou de l'autre façon.

C'est ainsi que Gœthe, que ce spectacle fascinait dès sa jeunesse l, décrivait les trafics des Juifs (La -foire de Plundersweilern, 1778). Une chanson populaire fournit une description plus précise :

Quelqu'un veut-il acheter un habit,

Aussitôt il court chez le Juif.

Vaisselle, étain, toile, bonnets,

Et toutes les choses dont il est démuni,

Il trouve tout cela chez le Juif

Qui a reçu des biens en gage

Et ce qu'on vole et ce qu'on pille

Tout cela aussi se trouve chez lui

 

1. Ainsi qu'on le sait, Gœthe était originaire de Francfort. Voici comment, sur ses vieux jours, il évoquait ses impressions du ghetto :

« Parmi les choses significatives qui préoccupaient l'enfant, et aussi le jeune homme, figurait surtout l'état de la ville juive, qu'à vrai dire on appelait la rue juive, car elle était constituée pour l'essentiel par une seule rue, qui sans doute avait été enserrée jadis entre le fossé et le mur de la ville. L'étroitesse, la saleté, l'agitation, l'accent d'un idiome déplaisant à l'oreille, tout cela produisait une impression fort désagréa­ble. Pendant longtemps, je ne m'y hasardais pas tout seul, et je n'y retournais pas de bon cœur, après avoir réussi à échapper aux insis­tances de tant d'hommes inlassablement occupés à solliciter le chaland et à marchander... »

 

(p.437) ... Manteaux, culottes, n'importe quoi

Le Juif le vend très bon marché

Les artisans ne vendent plus rien

Car tout le monde court chez le Juif...

 

Assurément, le petit peuple des villes et des campagnes allemandes tirait de réels avantages de la présence des Juifs, contrairement aux commerçants et aux artisans ; mais les témoignages de tout ordre sont unanimes pour nous dire que les « classes silencieuses », celles qui n'avaient pas de voix au chapitre, les méprisaient et les détestaient elles aussi. « Rouler le Juif » était considéré comme un exploit suprême, ainsi que l'attestent divers contes populaires, tels que « Le Juif dans les épines » (Der Jude im Dorn), que les frères Grimm ont inclus dans leur classique recueil.

L'identification chrétienne traditionnelle : judaïsme = mensonge, d'où Juif = escroc, convenait on ne peut mieux à une telle éthique. Au xvii* siècle, la croyance en la fourberie congénitale des Juifs semble avoir été partagée par toutes les classes de la société. Spener, le fondateur du piétisme luthérien, qui fut l'un des premiers à pren­dre leur défense, en fournissait même une sorte d'expli­cation naturelle :

« ... Les pauvres, qui tout comme chez les Chrétiens cons­tituent chez eux le plus grand nombre, ne peuvent faire autre­ment, ne possédant que quelques thalers, que subvenir par l'escroquerie à leurs besoins et à ceux de leurs familles ; c'est pourquoi ces misérables gens ne peuvent songer jour et nuit à rien d'autre qu'à la manière d'assurer leur subsistance au moyen de la ruse, de l'intrigue, de la tromperie et du vol... »

Au siècle suivant, de telles vues commencèrent à être classées parmi les préjugés par les gens éclairés. D'après Christian-Wilhelm Dohm, un fonctionnaire prussien qui fut l'un des précurseurs de l'émancipation des Juifs, « il n'y a que les gens du peuple, lesquels eux-mêmes se croient permis de tromper un Juif, qui l'accusent d'ob­server une loi permettant de frauder ceux d'une religion différente de la sienne ; et ce ne sont que les prêtres intolérants qui colportent les fables sur les préjugés des Juifs, trahissant leurs propres préjugés de la sorte... ». On peut dire que l'antisémitisme populaire reposait sur deux fondements, qui étaient ses deux conditions néces­saires et suffisantes : aux enfants comme aux adultes, les prêtres des deux confessions enseignaient au catéchisme (p.438) et du haut des chaires que les Juifs étaient un peuple déicide et perfide ; dans la vie réelle et à l'âge d'adulte, ces vues n'étaient que rarement démenties, tirant leur justification quotidienne de la tension sui generis inhé­rente aux rapports d'affaires, au conflit larvé ou ouvert qu'impliqué tout achat et toute vente, tout marchandage et tout troc — et le contact entre Chrétiens et Juifs se limitait pour l'essentiel à des relations agressives de cet ordre.

 

(p.441) Au sein de la noblesse surtout, nombreux étaient les Chrétiens avides de spéculer ou de prêter à usure en secret, sans perdre la face, pour lesquels le Juif serviable et discret, imperméable à la honte de se conduire en Juif, constituait le prête-nom idéal. Façade qui déroute encore nombre d'historiens contemporains ! Ce n'était parfois qu'une marionnette dont le capitaliste chrétien tirait les ficelles ; plus sou­vent, il s'agissait d'associations dans lesquelles le parte­naire chrétien, partie invisible de l'iceberg, jouait un rôle dominant. Ainsi, la carrière de Baruch Simon (un grand-père de l'écrivain Ludwig Borne) à la cour du prince-archevêque de Cologne était due à la protection du ministre comte Belderbusch, le partenaire principal de l'association, dont la fortune finit par atteindre un mil­lion de ducats. Suivant la rumeur publique, le chapelain de la cour, le Père Paulin, participait également à leur association : sub vesperum cum ministro et Baruch spolia dividebet, disait-on de lui. En Saxe, sous le ministre Briihl (1733-1763), le comte Joseph Bolza était devenu l'homme le plus riche du royaume. Il se servait de prête-noms juifs, notamment du « facteur de cour » Samuel Ephraïm Levy, pour ses spéculations et prêts usuraires à la cou­ronne ; « le profit qu'il en tire est un peu trop juif, et les services de cette Excellence nous coûtent bien cher », écrivait en 1761 Briihl. La rapacité du comte Bolza finit par le faire soupçonner d'être un Juif camouflé, en sorte qu'au temps du nazisme, ses descendants durent entre­prendre des recherches généalogiques pour se faire déli­vrer des « certificats d'aryanité ». C'est encore en Saxe que se joua le dernier acte de la tragi-comédie au cours (p.442) de laquelle Voltaire, qui avait chargé le fils du joaillier Herschel d'acheter pour son compte des obligations saxonnes parvint à duper magistralement le jeune homme ; le père en mourut de chagrin. Le poète Lessing qui, à l'époque, servait de secrétaire au philosophe, résume ces démêlés dans l'épigramme suivant :

Pour dire très brièvement

Pourquoi cette affaire

A mal tourné pour le Juif

La réponse est à peu près la suivante :

Monsieur V... fut un plus grand fripon que lui.

 

 

(p.443) France.

 

A la vivacité des couleurs près, on retrouve dans la France du XVIIIe siècle le même tableau qu'en Allemagne. Les Juifs sont protégés du bout des doigts par le pouvoir central, activement combattus par la bourgeoisie mon­tante et chrétiennement haïs par la population en son ensemble, à l'exception relative des milieux éclairés et privilégiés. L'antique édit de leur bannissement de France, réitéré en 1615 par Louis XIII, n'ayant pas été abrogé, c'est semi-clandestinement qu'ils se répandent peu à peu dans le royaume, à partir de l'Alsace et de Metz, de l'enclave pontificale du Comtat-Venaissin et des villes portuaires. Ils ne bénéficient pas, en France, de l'appui spécifique qu'ils trouvaient dans une Allemagne, morcelée auprès de chaque prince, à l'exaspération de ses sujets ; mais peut-être le climat humain d'un pays lar­gement ouvert sur l'antique Méditerranée contribue-t-il à rendre moins vifs les contrastes et les haines.

 

(p.449) Grande-Bretagne.

 

L'originalité des mœurs anglaises se manifeste aux temps modernes parmi tant d'autres domaines, dans la condition faite aux Juifs.

Sous le titre : « L'antisémitisme à l'état pur », nous avons évoqué plus haut l'effroi soulevé en 1656 par l'in­tention de Cromwell de les réadmettre dans les îles Britanniques (d'où ils avaient été expulsés en 1294), et comment, face à l'opposition populaire, il dut faire machine arrière, tout en autorisant tacitement une colo­nie de riches marchands ex-marranes à s'établir à Lon­dres. Art britannique du compromis : par la suite, ces précieux contribuables surent se rendre utiles au pays d'accueil tant comme financiers que comme informateurs politiques (en ce qui concerne les affaires d'Espagne), et Londres devint l'un des principaux centres de la pros­père « dispersion marrane ». Nous avons vu aussi comment (p.450) leur histoire mouvementée avait conduit les Juifs originaires de la Péninsule ibérique à se plier aux mœurs chrétiennes, à « s'assimiler » avant la lettre. Au cours du XVIIIe siècle, des Juifs issus des ghettos allemands et polonais, tenus à distance, s'agglomérèrent autour d'eux et finirent par les dépasser en nombre ; au total, la Grande-Bretagne comptait, vers 1800, vingt mille ou vingt-cinq mille Juifs.

 

(p.454) Cependant, une position bien assise des Juifs ne signi­fiait pas nécessairement que le peuple, auquel on ne demandait pas son avis, s'accommodait de gaieté de cœur de leur présence. À tout prendre, l'antisémitisme est un phénomène à plusieurs niveaux, ou couches concentriques, dont la jalousie économique n'est que la plus superficielle ou la plus tardive ; aussi bien, l'image du Juif dans les autres pays d'Europe présentait-elle à la même époque toute une gamme de tons, qui n'étaient pas en rapport avec sa fonction socio-économique.

C'est ainsi qu'en Italie toutes les conditions d'une judéophobie intense paraissaient réunies. Les Juifs y jouaient un rôle économique de premier plan dans un pays au commerce alangui, où les lointains descendants des marchands et financiers qui, jadis, avaient dominé l'Europe, coulaient leurs jours dans une oisiveté gran­dissante. A côté des grands entrepreneurs juifs de Venise ou de Livourne, affranchis et parfois insolents, il existait aussi dans presque toutes les villes une misérable plèbe juive, entassée dans ses ghettos. Le mot, comme la chose, sont, précisons-le, d'origine italienne ; depuis la réforme catholique, le Saint-Siège entendait illustrer ainsi, en même temps que le triomphe du christianisme, la pureté intransigeante de ses propres principes (« un ghetto de Juifs est une meilleure preuve de la vérité de la religion de Jésus-Christ qu'une école de théologiens », proclamait, à la fin du xvni» siècle, le publiciste catholique G.B. Roberti). Mais, à en juger par l'histoire paisible des enfants d'Israël et par l'indifférence des littérateurs à leur égard, cette peu chrétienne leçon de choses restait en Italie sans grand effet ; qu'ils aient été pauvres ou riches, ils ne suscitaient pas dans ce pays de vieille et haute culture les préoccupations et les hantises qu'on constate de ce côté des Alpes. Aussi bien l'Italie fut-elle le seul grand pays d'Europe dans lequel les Juifs, après leur émancipation, s'intégrèrent facilement et harmonieu­sement à la société chrétienne, et qui ignora pratiquement l'antisémitisme sous ses formes modernes 1. Pour l'homme

  1. Nous traitons ici, bien entendu, de la sensibilité populaire. Sur le plan politique, il y eut, en Italie, des campagnes antijuives dans la presse catholique, après la suppression de l'Etat de l'Eglise, et il y eut surtout le tragique intermède de l'antisémitisme d'Etat mussolinien, après la création de « l'Axe », en 1938.

 

(p.455) de la rue italien le Juif est un original qui attend encore le Messie et qui sait se débrouiller dans l'existence en l'attendant ; ni l'un ni l'autre de ces traits ne constituent à ses yeux un vice rédhibitoire.

Si la population italienne bénéficiait d'une sorte d'im­munité viscérale aux excitations antijuives, en Espagne, par contre, l'antisémitisme se perpétuait en l'absence des Juifs. Nous renvoyons à ce propos au début de ce volume, dans lequel nous avons cherché à établir la longue généalogie d'un phénomène qui remonte, en der­nière analyse, à des luttes socio-religieuses datant du Moyen Age et dont les racines plongent donc dans un passé lointain. A l'extrémité opposée de l'Europe, la Rus­sie ne connut rien de semblable à ces luttes, sinon sous la forme de l'éphémère « hérésie des judaïsants », au xv« siècle ; cependant, la judéophobie moscovite était presque aussi intense que celle qui sévissait dans la Péninsule ibérique, et trouvait également son expression concrète dans un cordon sanitaire élevé contre les fidèles de la loi de Moïse, maintenu de siècle en siècle par tous les tsars successifs. Dans les deux cas, on peut être tenté de faire le lien entre le retard économique et culturel, et l'horreur du Juif. L'horreur n'était pas moins intense en Pologne et en Hongrie, mais le retard, du point de vue qui nous intéresse, avait conduit à de tout autres résul­tats, puisque les Juifs y étaient nombreux et profondé­ment incrustés dans l'économie de ces contrées. C'est en Hongrie qu'a été forgée au siècle dernier une définition de l'antisémitisme qui peut-être en vaut une autre : « L'an­tisémite est un homme qui déteste les Juifs plus que de raison. » On voit que si presque tous les pays de la vieille Europe satisfaisaient à cette définition, les nuances, sinon les contradictions, n'en étaient pas moins nom­breuses.

 

Les Etats-Unis d’Amérique

 

(p.457) La fraternité des combats et le sang versé ont de tous temps été un puissant moteur de l'intégration des minorités. La philosophie politique des Etats-Unis vint apporter à cette intégration sa touche finale, et en rédigeant les actes de naissance de la nation américaine, ses pères fondateurs ouvraient l'âge des droits de l'homme, solennellement proclamés par la Déclaration d'Indépendance. Dans un message de 1790, Georges Washington étendait expressément ces droits aux Juifs : « Puissent les enfants de la souche d'Abraham qui résident dans ce pays continuer à bénéficier de la faveur des autres habitants ; que chacun d'eux reste en sécurité dans son propre vignoble et sous son propre figuier ; il ne se trouvera personne pour le menacer. »

Mais les plus généreuses déclarations d'intention exi­gent, pour leur application pratique, un climat propice, et celles que formulaient en Europe, à la même époque, des despotes éclairés ou les constituants français, cou­ronnées par l'émancipation des Juifs de l'ancien conti­nent, n'empêcheront pas les féroces explosions d'anti­sémitisme du xixe et du xx« siècles, et y contribueront peut-être, ainsi que nous le verrons plus loin. Si le judaïsme trouva dans la République américaine la sécu­rité et la paix que lui promettaient ses fondateurs, il y (p.458)

 

eut à cela des raisons plus profondes qu'une idéologie.

Il convient d'abord de rappeler un facteur adventice qui joua en faveur des Juifs : l'existence d'une collectivité noire, qui polarisait de la manière qu'on sait les instincts agressifs de la collectivité blanche. Mais surtout, chaque génération américaine était confrontée avec une immi­gration nouvelle, avec des pauvres hères aux mœurs différentes et, partant, choquantes, et au xix« siècle, les Irlandais d'abord, les Italiens ensuite, n'étaient pas mieux traités ou vus que ne le furent les Juifs polono-russes qui affluèrent à la fin du siècle, ou que ne le sont les Mexicains et les Portoricains de nos jours. Tous les groupes humains qui peuplèrent successivement les Etats-Unis durent subir la même transplantation et les mêmes épreuves ; d'où une bien moindre « altérité juive ». Ainsi donc, on peut parler d'une véritable prédisposition histo­rique, puisque les mœurs et coutumes qui régissent la vie communautaire américaine procèdent, elles aussi, en dernière analyse, d'un grandiose déracinement collectif.

Aussi bien, la mobilité et le dynamisme qui caractéri­sent les enfants d'Israël et font d'eux des objets d'envie n'offusquaient-ils guère une majorité chrétienne qui fai­sait preuve des mêmes qualités. Au cours du XIXe siècle, le mythe américain du « frontier » paraissait façonner un nouveau peuple errant, dont de Tocqueville nous a laissé la description suggestive :

« Ces hommes ont quitté leur première patrie pour un bien, ils quittent la seconde pour être mieux encore ; presque par­tout ils rencontrent la fortune, mais non pas le bonheur. Chez eux, le désir du bien-être est devenu une passion inquiète et ardente qui s'accroît en se satisfaisant. Ils ont jadis brisé les liens qui les attachaient au sol natal ; depuis ils n'en ont point d'autres. Pour eux, l'émigration a commencé par être un besoin ; aujourd'hui, elle est devenue une sorte de jeu de hasard, dont ils aiment les émotions autant que les gains... »

De tels traits, communs aux Juifs et aux Américains du passé, impliquent aussi un désir ou un besoin d'inno­vation qui sont, on le sait, le principal moteur de l'expan­sion capitaliste. A ce même propos, l'économiste allemand Werner Sombart alla jusqu'à écrire, il y a un demi-siècle, que « l'Amérique est, dans toutes ses parties, un pays juif ».

C'est dans ces conditions, peut-on croire, que jusqu'à une époque relativement récente l'antisémitisme était ignoré aux Etats-Unis, tout comme bien d'autres « vieilles

opinions qui, depuis des siècles, ont dirigé le monde (et qui) s’y évanouissent » pour citer une dernière fois Tocqueville. (…)

(p.460) Et même si au début des années 1970, les porte-parole des mouvements contesta­taires « Afro-Américains » décidaient de prendre pour cible d'élection les Juifs (en résonance avec une tendance bien plus inquiétante qui se manifeste de nos jours à travers le tiers monde), ces attaques semblent avoir fait long feu.

13:46 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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