11/04/2010

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 2. L’âge de la science, éd. Calmann-Lévy, 1981 (extracts)

Léon Poliakov, Histoire de l’antisémitisme, 2. L’âge de la science, éd. Calmann-Lévy, 1981

 

(p.19) Plus venimeux encore fut le fameux pasteur Woolston qui, condamné pour blasphème, mourut, dit-on, en pri­son. Ses burlesques écrits, dont s'inspirait Voltaire, cir­culaient par dizaines de milliers d'exemplaires ; il s'y employait à tourner en ridicule les méthodes tradition­nelles d'exégèse biblique, sous couleur de les défendre, et les Juifs « tumultueux et puants » offraient à son persiflage une cible de choix. En voici un échantillon :

« Conformément au proverbe et à la croyance commune du genre humain, le monde est infecté par les Juifs. C'est pour­quoi Ammien Marcelin, très heureusement pour notre propos, parlant des Juifs, les appelle Juifs tumultueux et puants. Comment cette marque d'infamie a été apposée sur eux ? Est-ce à cause de la mauvaise odeur qu'ils dégagent suivant l'opinion commune, ou de quelque autre manière ; cela importe peu à notre prophétie et à son type et même si leurs corps ne puent pas et n'ont jamais pué, leurs blasphèmes contre le Christ, les malédictions qu'ils lancent contre son Eglise, et leurs fausses gloses de l'Ecriture, suffisent pour rendre leur nom odieux et abominable. Dernièrement, je m'aperçus que saint Jean semble vouloir dire que les gre­nouilles sont un symbole des personnes animées d'un esprit mensonger et diabolique ; il parle de trois esprits particuliè­rement impurs, semblables aux grenouilles. Je suis convaincu qu'il parle de trois Juifs dont je connais bien les noms et les mensonges, et je sais aussi comment ils sont sortis de la bouche du Dragon, mais ce n'est pas mon affaire d'expliquer et de dévoiler cette prophétie. » (The Old Apology for thé Truth of thé Christian Religion, 1732.)

On voit comment les Juifs, par leur seule existence, pouvaient témoigner indifféremment pour la fausseté du christianisme, ou pour sa vérité ; jeux de l'esprit animés par d'obscures passions élémentaires, en vertu desquelles un antisémitisme primaire peut servir d'étai aussi bien à une foi de charbonnier qu'à l'Ecrasez l'Infâme.

 

(p.20) Vers 1750, l'agitation déiste en Angleterre prit fin aussi subitement qu'elle avait commencé au début du siècle. Peut-être n'aurait-elle constitué, en ce qui concerne notre sujet, qu'une curiosité historique (d'autant que certains arguments de nos polémistes se trouvent déjà en germe chez Spinoza1), si elle n'avait pas servi de réservoir d'idées et même de prête-noms à Voltaire, le grand pro­phète de l'antisémitisme anticlérical moderne.

 

La France des Lumières

 

(p.31) Voltaire.

 

Aux temps de la domination hitlérienne en Europe, un agrégé d'histoire, Henri Lahroue, n'eut pas de peine à composer un livre de deux cent cinquante pages à l'aide des écrits antijuifs de Voltaire 1. Dans leur monotonie, les textes ainsi réunis n'ajoutent rien à la gloire du grand homme : c'est d'abord leur licence qui frappe. Par exemple, dans l'adaptation libre qu'il donne du cha­pitre XXIII d'Ezéchiel :

« Les passages les plus essentiels d'Ezéchiel, les plus confor­mes à la morale, à l'honnêteté publique, les plus capables d'inspirer la pudeur aux jeunes garçons et aux jeunes filles, sont ceux où le Seigneur parle d'Oolla et de sa sœur Ooliba. On ne peut trop répéter ces textes admirables.

« Le Seigneur dit à Oolla : « Vous êtes devenue grande ; « vos tétons se sont enflés, votre poil a pointé... ; le temps « des amants est venu ; je me suis étendu sur vous... ; mais « ayant confiance dans votre beauté vous vous êtes prostituée « à tous les passants, vous avez bâti un bordel... ; vous avez « forniqué dans les carrefours... On donne de l'argent à toutes « les putains, et c'est vous encore qui en avez donné à vos « amants... »

« Sa sœur Ooliba a fait encore pis : « Elle s'est abandonnée « avec fureur à ceux dont les membres sont comme des « membres d'âne, et dont la semence est comme la semence « des chevaux... Le terme de semence est beaucoup plus « expressif dans l'hébreu... »

 

Dans sa Profession de foi... déiste, Voltaire se fait éga­lement le gardien des bonnes mœurs :

« Les mœurs des théistes sont nécessairement pures ; puis­qu'ils ont toujours le Dieu de la justice et de la pureté devant eux, le Dieu qui ne descend pas sur la terre pour ordonner qu'on vole les Egyptiens, pour commander à Osée de prendre

 

  1. Henri labroue, Voltaire antijuif, Paris, 1942.

 

(p.32) une concubine à prix d'argent et de coucher avec une femme adultère. Aussi ne nous voit-on pas vendre nos femmes comme Abraham. Nous ne nous enivrons pas comme Noé, et nos fils n'insultent pas au membre respectable qui les a fait naître... »

D'une manière générale, c'est surtout l'organe sexuel mâle qui, en cette matière, excitait l'imagination de Voltaire : dans les seules pages 32 à 35 du recueil de Labroue, les mots de « prépuce », « déprépucé », « gland » et « verge » reviennent plus de vingt fois. Mais en châ­trant ainsi les Juifs, le génial élève des déistes anglais n'obéissait-il pas à une préoccupation supérieure, celle de lutter contre l'obscurantisme ecclésiastique, d'écraser l'Infâme ?

Rien n'est plus révélateur que le dépouillement du document capital, document voltairien qu'est le Diction­naire philosophique. Sur ses cent dix-huit articles, une trentaine prennent à partie les Juifs, nos maîtres et nos ennemis, que nous croyons et que nous détestons (art. « Abraham »), le plus abominable peuple de la terre (art. « Anthropophage »), dont les lois ne disent pas un mot de la spiritualité et de l'immortalité de l'âme (art. « Ame »), et ainsi de suite, jusqu'à « Torture », et jusqu'à Z. « Job », qui trouve grâce aux yeux de Voltaire, n'est point Juif ; il est Arabe. L'article « Juif » est l'article le plus long du Dictionnaire (30 pages). Sa première partie (rédigée vers 1745) s'achève ainsi : ... vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis longtemps la plus sordide avarice à la plus détestable superstition et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent ; suit la fameuse recom­mandation qui dans un tel contexte produit l'effet d'une clause de style : // ne faut pourtant pas les brûler. Plus significative encore est la dernière partie de cet article («Septième Lettre»), rédigée en 1770. Le patriarche de Ferney y harangue des Juifs imaginaires, au nom de la Chrétienté : « Nous vous avons pendus entre deux chiens pendant des siècles ; nous vous avons arraché les dents pour vous forcer à nous donner votre argent ; nous vous avons chassé plusieurs fois par avarice, et nous vous avons rappelés par avarice et par bêtise... », et ainsi de suite ; mais, en définitive, les Juifs sont tous aussi cou­pables que leurs bourreaux chrétiens, sinon davantage : « Toute la différence est que nos prêtres vous ont fait brûler par des laïcs, et que vos prêtres ont toujours (p.33) immolé les victimes humaines de leurs mains sacrées... » (Nous reviendrons encore à cette obsession voltairienne du meurtre rituel.) Suit cette recommandation : « Voulez-vous vivre paisibles ? imitez les Banians et les Guèbres ; ils sont beaucoup plus anciens que vous, ils sont dis­persés comme vous. Les Guèbres surtout, qui sont les anciens Persans, sont esclaves comme vous après avoir été longtemps vos maîtres. Ils ne disent mot ; prenez ce parti. » En conclusion, enfin : Vous êtes des animaux calculants, tâchez d'être des animaux pensants. Cette comparaison entre le Chrétien qui pense et le Juif qui calcule, anticipe l'a priori de l'antisémitisme raciste, décrétant la supériorité de l'intelligence créatrice des Chrétiens, devenus des Aryens, sur le stérile intellect des Juifs. On retrouve le même Voltaire moderne lorsqu'il affirme que les Juifs sont plagiaires en tout, ou lorsqu'il écrit, dans l'Essai sur les mœurs : « On regardait les Juifs du même œil que nous voyons les Nègres, comme une espèce d'homme inférieure. »

 

(p.43) De même, à différentes reprises, Jean-Jacques parle des Juifs de l'Antiquité de la manière conventionnelle : « le plus vil des peuples », « la bassesse de [ce] peuple incapable de toute vertu », « le plus vil peuple qui peut-être existât alors ». Enfin la médiation théologique gênait cet apôtre de la religion du cœur tout comme beaucoup de ses contemporains : d'où la fameuse excla­mation : « Que d'hommes entre Dieu et moi ! »

Mais à Moïse le législateur, Rousseau porte une admi­ration infinie. Dans un écrit peu connu, il lui attribue le mérite d'avoir institué d'emblée un système de gouver­nement à l'épreuve du temps, et abstraction faite de la condensation anachronique, on ne peut pas dire que son jugement ait été démenti (…)

 « [Moïse] forma et exécuta l'étonnante entreprise d'insti­tuer en corps de nation un essaim de malheureux fugitifs, sans arts, sans armes, sans talents, sans vertus, sans courage et qui, n'ayant pas en propre un seul pouce de terrain, fai­saient une troupe étrangère sur la face de la terre. Moïse osa faire de cette troupe errante et servile un corps politique, un peuple libre, et, tandis qu'elle errait dans les déserts sans avoir une pierre pour y reposer sa tête, il lui donnait cette institution durable à l'épreuve du temps, de la fortune et des conquérants, que cinq mille ans n'ont pu détruire et même altérer, et qui subsiste encore aujourd'hui dans toute sa force, lors même que le corps de la nation ne subsiste plus.

« Pour empêcher que son peuple ne fondît parmi les peu­ples étrangers, il lui donna des mœurs et des usages inallia-bles avec ceux des autres nations ; il le surchargea de rites, de cérémonies particulières ; il le gêna de mille façons pour se tenir sans cesse en haleine et le rendre toujours étranger parmi les autres hommes ; et tous les liens de fraternité qu'il mit entre les membres de sa république étaient autant de bar­rières qui le tenaient séparé de ses voisins et l'empêchaient de se mêler à eux. C'est par là que cette singulière nation, si (p.44) souvent subjuguée, si souvent dispersée et détruite en appa­rence, mais toujours idolâtre de sa règle, s'est pourtant conservée jusqu'à nos jours éparse parmi les autres sans s'y confondre, et que ses mœurs, ses lois, ses rites, subsistent et dureront autant que le monde, malgré la haine et la persé­cution du reste du genre humain... » (Considérations sur le gouvernement de Pologne.)

 

(p.48) Mais, traitant de la médecine, le même Jaucourt s'em­portait contre les Juifs, au nom de la médecine somatique naissante, méfiante des guérisons par l'esprit :

« Les anciens Hébreux, stupides, superstitieux, séparés des autres peuples, ignorants dans l'étude de la physique, incapa­bles de recourir aux causes naturelles, attribuaient toutes leurs maladies aux mauvais esprits (...), en un mot, l'igno­rance où ils étaient de la médecine faisait qu'ils s'adressaient aux devins, aux magiciens, aux enchanteurs, ou finalement aux prophètes. Lors même que Notre Seigneur vint dans la Palestine, il paraît que les Juifs n'étaient pas plus éclairés qu'autrefois... »

Toujours Jaucourt, à l'article « Menstruel », se complaît à comparer les femmes juives, avec leur hantise de la souillure et leurs absurdes observances, aux Négresses de la Côte d'Or et du royaume du Congo. A l'article « Pères de l'Eglise », ce « maître Jacques de l'Encyclopé­die » ne manque pas de se rappeler l'immoralité du patriar­che Abraham, ce qui lui permet de mieux critiquer saint Jean Chrysostome et saint Augustin. D'autres auteurs, traitant de tous autres sujets (par exemple, Géographie ou Astronomie), déniaient tout mérite à Moïse qui n'au­rait fait que se mettre à l'école des Egyptiens ; d'une manière générale, les encyclopédistes eurent tendance à glorifier l'histoire de l'Egypte, afin de mieux rabaisser l'histoire sacrée des Juifs. A l'article « Economie poli­tique », c'est d'une manière plus traditionnelle, si l'on peut dire/ainsi, que son auteur, Nicolas Boulanger, criti­quait la/« superstition judaïque » :

 

(p.49) « Le monarque, chez les Juifs endurcis et chez toutes les autres nations, était moins regardé comme un père et un Dieu de la paix, que comme un ange exterminateur. Le mobile de la théocratie aurait donc été la crainte : elle le fut aussi du despotisme : le Dieu des Scythes était représenté par une épée. Le vrai Dieu chez les Hébreux était aussi obligé, à cause de leur caractère, de les menacer perpétuellement (...). La superstition judaïque qui s'était imaginée qu'elle ne pou­vait prononcer le nom terrible de Jehovah, qui était le grand nom de son monarque, nous a transmis par là une des éti­quettes de cette théocratie primitive... »

Mais ces flèches ou ces critiques, lors desquelles le dénigrement des Juifs ne servait le plus souvent que de paravent pour de tout autres attaques, sont bien peu de choses à côté du grand article « Messie », dû à un disciple de Voltaire, le pasteur Polier de Bottens. Cet article avait été commandé par le maître lui-même, qui en fournit le plan et ensuite le retoucha de sa main ; on y reconnaît bien sa manière, qui consiste à faire longue­ment sa pâture de l'ignominie des Juifs, ce qui permet, en passant, de tourner en dérision l'Eglise établie, sous couleur de la défendre :

« Si les Juifs ont contesté à Jésus-Christ la qualité de Messie et la divinité, ils n'ont rien négligé aussi pour le ren­dre méprisable, pour jeter sur sa naissance, sa vie et sa mort, tout le ridicule et tout l'opprobre qu'a pu imaginer leur cruel acharnement contre ce divin Sauveur et sa céleste doctrine ; mais de tous les ouvrages qu'a produit l'aveugle­ment des Juifs, il n'en est sans doute point de plus odieux et de plus extravagant que le livre intitulé Sepher Toldos Jeschut, tiré de la poussière par M. Wagenseil dans le second tome de son ouvrage intitulé Tela Ignea, etc. »

(Suit un long résumé du Toldoth léchouth, un écrit blasphématoire qui circulait dans les ghettos ; il date probablement des premiers siècles de l'ère chrétienne. Jésus s'y trouvait décrit comme le fils d'une femme de mauvaise vie et d'un légionnaire romain ; sa biographie était ornée de maint détail obscène. Dûment attribué aux Juifs et accompagné d'invectives à leur égard, le pam­phlet pouvait passer la censure et faire les délices des ennemis de l'Eglise. Dans cette affaire, le pasteur Polier semble avoir été un outil entre les mains de Voltaire. Un procédé semblable fut employé en 1770 par la « syna­gogue holbachique », publiant le traité antichrétien Israël vengé..., du Marrane Orobio de Castro.)

 

(p.55) (…) dès le début du XVIIIe siècle, un curieux précurseur du transformisme, Benoît de Maillet, parle des races humaines, sorties, d'après lui, des mers.

Autre adepte du « polygénisme » avant la lettre, Vol­taire marque fortement la supériorité raciale des Euro­péens, « hommes qui me paraissent supérieurs aux nègres, comme ces nègres le sont aux singes et comme les singes le sont aux huîtres... ».

Ensuite, des penseurs à l'esprit plus méthodique jettent les bases de la future anthropologie, mais le rejet de la cosmogonie biblique leur laisse le champ libre pour des spéculations qui sont le plus souvent peu flatteuses sur le compte des « sauvages ». Les jugements de valeur portés de la sorte subissent l'empreinte du jeune orgueil bourgeois caractéristique de la société éclairée du temps, et sans doute faut-il faire la part de la pensée matérialiste des lumières, appliquée à arracher au corps les secrets de l'âme. Telle demeurera l'orientation générale de la recherche anthropologique : des générations durant, les savants s'évertueront à chercher les preuves matérielles et tangibles, inscrites dans le corps, de la supériorité intel­lectuelle et morale de l'homme blanc, ne se résignant pas à ce que sa constitution biologique soit pareille à celle du nègre, et semblable à celle du singe. La rapide diffu­sion du mot et du concept de race est fort éclairante à tous ces égards.

 

(p.56) Mais cette dignité et ces prérogatives, Buffon ne les trouvait pleinement présents que chez l'homme blanc d'Europe, le seul à incarner la pure nature humaine, dont toutes les autres races auraient dégénéré. Une telle conception, dont le premier auteur semble avoir été le mathématicien Maupertuis, dans sa Vénus physique, est développée par Buffon dans son discours De la dégéné­ration des animaux. Partisan de l'unité de l'espèce humaine, il y suppose qu'en se répandant à travers le globe l'homme a subi des « altérations » de caractère dégénérescent :

« ... elles ont été légères dans les régions tempérées, que nous supposons voisines du lieu de son origine ; mais elles ont augmenté à mesure qu'il s'en est éloigné, et lorsque... il a voulu peupler les sables du Midi et les glaces du Nord, le changement est devenu si sensible qu'il y aurait lieu de croire que le Nègre, le Lapon et le Blanc forment des espèces diffé­rentes, s'il n'y a eu qu'un seul Homme de créé... »

 

(p.59) Ainsi donc, c'est dans la mesure même où le nouvel homme prométhéen du Siècle des Lumières, l'artisan de la science et du progrès, tend à prendre au sommet de la Création la place de Dieu, que s'élargit l'écart qui le sépare des autres créatures, des quadrupèdes, des singes et des sauvages. L'émancipation de la science de la tutelle ecclésiastique, l'abandon de la cosmogonie biblique et le délaissement des valeurs chrétiennes laissait la voie libre aux spéculations racistes ; chez certains savants en renom du temps, elles revêtaient déjà un caractère mani-chéiste. Ainsi, chez le philosophe allemand Christophe Meiners, qui croyait avoir découvert l'existence de deux races humaines : la race « claire et belle », et la race « foncée et laide », contrastant entre elles comme la vertu et le vice. Cette théorie, assurait-il, permettait de percer (p.60) le secret des « hommes supérieurs » qui ne surgissent que chez les peuples nobles :

« Seuls les peuples blancs, surtout les peuples celtes, possè­dent le vrai courage, l'amour de la liberté, et les autres pas­sions et vertus des grandes âmes... les peuples noirs et laids en diffèrent par une déplorable absence de vertus et par! plusieurs vices effroyables... »

 

(p.61) Il reste à ajouter qu'à l'échelle de l'Europe, le principal garant de la nouvelle anthropologie scientifique fut pro­bablement Emmanuel Kant. Aussi universaliste qu'il se montrât dans ses grandes œuvres philosophiques, il n'hésitait pas à mettre à néant ce principe en traitant, dans ses cours d'anthropologie et dans diverses notes, de l'histoire du genre humain. En effet, il le subdivisait en races ou « souches » de valeur inégale, au point que leurs mélanges lui paraissaient menacer le progrès spiri­tuel de l'humanité. Dans une note consacrée à ce thème, il écrivait notamment que « les bâtardisations entre Amé­ricains et Européens, ou ces derniers et les Noirs, dégra­dent la bonne race, sans élever en proportion la mau­vaise ». Nous retrouverons ces idiosyncrasies du grand philosophe, marquées, lorsqu'il était question des Juifs, d'une sorte de fureur, en nous transportant, dans le cha­pitre suivant, en Allemagne *.

 

Les régénérateurs.

C'est vers 1775-1780 que les milieux français éclairés commencent à s'intéresser à la condition avilie des Juifs. Cet intérêt coïncide avec la diffusion d'une sensibilité humanitaire qui vibre devant le sort de tous les déshé­rités, notamment des prisonniers et des fous.

 

  1. Pour plus de détails sur l'anthropologie des Lumières, voir notre travail Le Mythe aryen, Paris, 1971.

 

L’Allemagne

 

(p.82) Conformément à La religion dans les limites de la rai­son de Kant, le judaïsme n'est même pas une religion, puisque la loi de Moïse n'est qu'une contraignante « cons­titution civile », qui « a exclu le genre humain entier de sa communion », et qu'elle ignore la croyance à une vie future. Kant est convaincu que sans une telle croyance, « nulle religion ne peut être imaginée ; or, le judaïsme, comme tel, pris dans sa pureté, ne contient absolument aucune croyance religieuse ».

Des générations de kantiens juifs ont critiqué et glosé cette thèse ; pour disculper quelque peu leur idole, ils ont cherché à la rattacher soit à la tradition luthérienne interne (Luther, et les théologiens rationalistes de VAuf-kldrung), soit à des sources externes (les déistes anglais que pratiquait Kant, ou même la « Jérusalem » de Men-delssohn). Mais lectures et sources, quelle qu'ait pu être leur importance, ont peut-être compté moins que l'hos­tilité viscérale d'un penseur qui, dans divers écrits et à divers endroits, préconisait l'euthanasie pour le judaïsme d'une façon qui pourrait n'avoir été que la manière méta­physique de clamer : « Mort aux Juifs ! » Les qualifiant de « Palestiniens », il les vitupérait dans son Anthropo­logie avec une hargne puissante :

« Les Palestiniens qui vivent parmi nous ont la réputation fort justifiée d'être des escrocs, àcause de l'esprit d'usure qui règne parmi la majeure partie d'entre eux. Il est vrai qu'il est étrange de se représenter une nation d'escrocs ; mais il est tout aussi étrange de se représenter une nation de commerçants, dont la patrie de loin la plus importante, reliés par une ancienne superstition, reconnue par l'Etat où ils vivent, ne recherchent pas l'honneur bourgeois, et veulent compenser cette défaillance par l'avantage de tromper le peuple qui leur accorde sa protection ou même de se tromper les uns les autres. Mais une nation qui n'est composée que de commer­çants, c'est-à-dire de membres non productifs de la société (par exemple les Juifs en Pologne), ne peut être autre chose que cela ; en sorte que son antique constitution, reconnue par nous (p.83) (qui avons en commun avec eux certains livres saints), même si le principe suprême de sa morale, dans le commerce avec nous, est « acheteur, ouvre bien tes yeux ! », ne peut être abolie sans inconséquence. »

 

(p.83) Pour son disciple Fichte, par contre, le problème des Juifs ne pouvait être réglé que par leur expulsion des terres allemandes. « Pour nous protéger contre eux, je ne vois qu'un seul moyen : conquérir pour eux leur terre promise, et les expédier tous », écrivait-il dans sa pre­mière œuvre importante1. Il affirmait avec la dernière

 

  1. J. G. fichte, Beitrage zur Berichtigung der Usrteile uber die fran-zbsische Révolution (1793). CJ. Ch. andler, Le pangermanisme philo­sophique, Paris, 1917, pp. 8-11.) Fichte, se fondant surtout sur l'idée du contrat social, défendait le droit des Français à modifier leur constitu-

 

(p.84) énergie que leur cas était sans espoir : «... leur donner des droits civiques, ce n'est possible qu'à une condition : leur couper la tête à tous la même nuit et leur en donner I une nouvelle qui ne contienne plus une seule idée juive.» I Que l'on note que ces lignes datent de l'époque (1793) oui Fichte se proclamait révolutionnaire et même jacobin;! il évoquait donc l'image d'une décapitation collective des I Juifs, avant même de prêcher la croisade antifrançaise I et de promouvoir mystiquement les Allemands au rang! de seul peuple authentique (Urvolk), appelé à régénérer! l'univers. Dans un autre écrit, plus tardif (Les Traits fon- damentaux du siècle présent,  1804), Fichte poussait à leurs ultimes conséquences les vues des déistes anglais! les plus combatifs, tels que Tindal et Morgan. Identifiant! à la « religion naturelle » le vrai christianisme, il ne le I trouvait à l'état pur que chez saint Jean, qui lui semble I mettre en doute les origines juives de Jésus ; pour lai première fois dans l'histoire de la pensée européenne, onl voit poindre de la sorte la notion d'un « Christ aryen ». I Aussi bien, non content de vitupérer, à l'instar de ses! prédécesseurs,   l'Ancien  Testament,  critiquait-il  sévère-j ment la majeure  partie   du Nouveau, notamment  les! épîtres de saint Paul. « Devenu Chrétien, écrivait-il, Paul ne voulait cependant pas avoir été à tort un Juif ; les I deux systèmes  devaient donc être réunis et s'adapter l'un à l'autre.» C'est dire que pour Fichte, le christia­nisme originel a été corrompu par son apôtre juif.

 

(p.85) On trouve dans certains écrits de jeunesse de Hegel la même violence. Il se modéra quelque peu dans ses œuvres de maturité, dans lesquelles il s'abstenait d'invec­tiver franchement les enfants d'Israël, sans abandonner pour autant sa conception d'une « conscience juive » spécifique, malheureuse et servile (Leçons sur la philo­sophie de la religion). La proverbiale obscurité de son style masquait elle aussi la fureur avec laquelle il desti­tuait les Juifs de leur élection, pour en faire bénéficier les Allemands :

« Pour sortir de cette perte de soi-même, et de son univers et de la souffrance infinie qui en résulte, souffrance pour servir de support à laquelle le peuple Israélite était maintenu tout prêt, l'Esprit refoulé en lui-même dans l'extrême de sa négati­vité absolue, saisit dans un renversement qui est en soi et pour soi, la positivité infinie de sa vie intérieure, le principe de l'unité des natures divine et humaine, la réconciliation comme vérité objective et liberté apparaissant dans la conscience de soi et la subjectivité. C'est le principe des peuples germaniques qui a pour mission de la réaliser » (Principes de la philosophie du droit, 1821, § 354).

Mais quel qu'ait été le ton, il s'agit toujours de varia­tions laïcisées sur le thème de la faute et de l'esclavage perpétuel des Juifs. On le lit clairement dans les écrits de jeunesse :

« Tous les états du peuple juif, y compris l'état misérable, pouilleux et infâme dans lequel il se trouve aujourd'hui, ne sont rien d'autre que les conséquences et les développements du destin originel — une puissance infinie qu'il cherchait déses­pérément à surmonter — destin qui l'a maltraité et qui ne cessera de le faire, jusqu'à ce que ce peuple se le concilie par l'esprit de beauté, l'abolissant grâce à cette conciliation. »

 

/France/

(p.111) (…) on a l'impression très nette qu'à leur égard le sectarisme du culte de la Raison redou­blait de virulence, notamment dans les départements de l'Est, s'alimentant à la sensibilité antijuive traditionnelle. Symptomatique à cet égard est une brochure populaire à la gloire de Marat, le comparant à Jésus, « tombé lui aussi sous les coups du fanatisme, en travaillant de toutes ses forces à opérer le salut du genre humain ». Dans les départements de l'Est se poursuivait une propagande antijuive ouverte. Le conventionnel Baudot, commissaire aux armées du Rhin et de la Moselle, proposait même un nouveau genre de régénération des Juifs, la régénération guillotinière :

« ... partout, ils mettent la cupidité à la place de l'amour de la patrie, et leurs ridicules superstitions à la place de la raison. Je sais que quelques-uns d'entre eux servent dans nos armées, mais en les exceptant de la discussion à entamer sur leur conduite, ne serait-il pas convenant de s'occuper d'une régéné-tion guillotinière à leur égard ? »

A la même époque (brumaire an II), toutes les muni­cipalités du Bas-Rhin recevaient l'ordre « de réunir à l'instant tous les livres hébreux, notamment le Talmuth, ainsi que tous les signes quelconques de leur culte, afin qu'un autodafé fût fait à la Vérité, le décadi de la seconde décade, de tous ces livres et signes du culte de Moïse ». Il semble que cet ordre ne fut pas suivi d'effet, car en pluviôse, c'est-à-dire trois mois plus tard, une autre circulaire portait défense aux « citoyens qui osent ternir le beau nom de citoyen et l'amalgamer avec celui de juif, de s'assembler dans leurs ci-devant synagogues et y célé­brer leurs anciennes simagrées, dans une langue incon­nue, avec laquelle on pourrait aisément troubler la sûreté générale ». Le II thermidor, enfin, ce n'est plus leur superstition, mais leur agiotage qui était reproché aux Juifs alsaciens, et l'ordre était donné aux municipalités du district « d'avoir sans cesse les yeux fixés sur ces êtres dangereux, qui sont les sangsues dévorantes des citoyens ».

 

 

(p.113) A première vue, il semble bien que sur le chapitre des Juifs plus que sur tout autre, Napoléon fut le fils fidèle de la Révolution, et plus spécialement de la Montagne. Il chercha à régénérer les Juifs, c'est-à-dire à les déju-daïser, et il y réussit en partie. Ses jugements sur les enfants d'Israël, principalement inspirés par la pensée déiste de son temps, n'étaient pas tendres, et cet ennemi des « idéologues » ne se souciait guère du problème responsabilités que posait leur condition avilie, en sorte qu'assemblés bout à bout ces jugements fourniraient la matière d'un petit catéchisme antisémite. Ils combinaient (p.114) l'ancien préjugé théologique à la naissante supers­tition scientiste : « Les Juifs sont un vilain peuple, poltron et cruel. » « Ce sont des chenilles, des saute­relles, qui ravagent les campagnes. » « Le mal vient sur­tout de cette compilation indigeste appelée le Talmud, où se trouve, à côté de leurs véritables traditions bibli­ques, la morale la plus corrompue, dès qu'il s'agit de leurs rapports avec les Chrétiens. » II n'en reste pas moins que les Juifs forment pour lui une race, et que cette race est maudite : « Je ne prétends pas dérober à la malédiction dont elle est frappée cette race qui semble avoir été seule exceptée de la rédemption, mais je vou­drais la mettre hors d'état de propager le mal... »

Le remède, à ses yeux, consiste dans la suppression de la race, qui doit se dissoudre dans celle des Chrétiens. La tâche est ardue : « ... le bien se fait lentement, et une masse de sang vicié ne s'améliore qu'avec le temps ». « Lorsque sur trois mariages, il y en aura un entre Juif et Français, le sang des Juifs cessera d'avoir un carac­tère particulier. »

Dans les faits, Napoléon régenta les Juifs d'une main ferme et efficace ; pourtant, ses desseins administratifs et politiques faisaient leur part à des rêves visionnaires, et peut-être aussi à une peur superstitieuse.

Dès l'expédition d'Egypte, il lançait une proclamation aux Juifs, leur proposant de s'enrôler sous ses drapeaux pour reconquérir la Terre promise. Mais ceux-ci res­tèrent sourds à son appel, et le projet peut être rangé parmi ses « mirages orientaux ». Trois ou quatre années ensuite, une fois nommé Premier Consul, Bonaparte entreprenait de régler les questions religieuses. Cepen­dant, la loi du 18 germinal an X sur l'organisation des cultes catholique et protestant laissait le judaïsme à l'écart : « ... quant aux Juifs, aurait-il dit, c'est une nation à part, dont la secte ne se mêle avec aucune autre ; nous aurons donc le temps de nous occuper d'eux plus tard. » Ce temps vint sous l'Empire, au printemps 1806, et il semble bien que son intention première ait été de les priver de leurs droits civiques. Mais le Conseil d'Etat, peuplé d'anciens juristes de la Révolution (Regnault de Saint-Jean d'Angely, Beugnot, Berlier), sut exercer une influence modératrice sur lui. En fin de compte, il déci­dait de sonder auparavant les reins et les cœurs des Juifs, dont il réunissait à Paris les représentants, en une « Assemblée générale ».

(p.115) Tenaient-ils à être Français ? Etaient-ils prêts à jeter par-dessus bord, s'il le fallait, la loi de Moïse ? Aux douze questions embarrassantes qui leur furent posées, les délégués répondirent d'une manière on ne peut plus satisfaisante. « Les Juifs... regardent-ils la France comme leur patrie et se croient-ils obligés de la défendre ? » « Oui, jusqu'à la mort ! » s'exclamait l'Assemblée una­nime. Mais les nouveaux patriotes redevinrent le peuple à la nuque dure lorsqu'il fut question des mariages mix­tes, dont l'Empereur souhaitait que les rabbins les recom­mandent expressément : sans heurter de front l'autocrate, l'Assemblée réussissait à esquiver la réponse. Dans l'en­semble, elle subit avec succès l'examen, et produisit une impression favorable sur les commissaires (Pasquier, Portalis) désignés par l'Empereur. Encore fallait-il trou­ver le moyen de lier la population juive bigarrée de l'Empire, des Pays-Bas à l'Italie, par les décisions adop­tées par l'Assemblée : les commissaires furent fort sur­pris d'apprendre qu'il n'existait aucune autorité organisée, aucun gouvernement central, auquel tous les fidèles de Moïse prêtaient allégeance (un étonnement qui est encore parfois partagé, de nos jours). C'est dans ces conditions que naquit l'idée de réunir à Paris un Grand Sanhédrin, qui, à dix-huit siècles de distance, renouerait avec la tra­dition d'un gouvernement d'Israël.

L'idée enflamma aussitôt l'imagination de Napoléon ; au-delà d'un instrument de régénération et de police des Juifs, le génial opportuniste crut pouvoir utiliser un tel organe pour les besoins de sa grande politique. Le projet fut mis au point par lui au cours des derniers mois de l'année 1806, en même temps que celui du blocus conti­nental ; sans doute comptait-il sur la pieuse allégeance des hommes d'affaires juifs pour mieux affamer l'Angle­terre. Le nouveau gouvernement d'Israël allait être une réplique fidèle de l'ancien, et compter le même nombre de membres (soixante et onze), revêtus des mêmes titres ; des invitations furent adressées, au-delà des frontières de l'Empire, à toutes les juiveries de l'Europe. L'ouver­ture s'effectua le 9 février 1807, en grande pompe, dans la chapelle désaffectée Saint-Jean, rue des Piliers, qui fut débaptisée en rue du Grand-Sanhédrin.

Mais une telle forme de régénération des Juifs était riche d'associations fâcheuses, voire provocatrices, pour la sensibilité chrétienne. Le Sanhédrin n'était-il pas le tribunal juif qui avait accepté le marché de Judas, et lui (p.116) compta les trente pièces d'argent ? N'était-ce pas là que « se passa cette scène d'outrages sans nom où le Fils de Dieu fut souffleté, couvert de crachats et d'insultes ? » Ne fut-il pas, en un mot, l'organe même du déicide? Dès lors, les imaginations se donnèrent libre cours. La propagande antinapoléonienne à l'étranger exploita vigou­reusement et longuement ce thème, qui vint compléter celui de Napoléon l'antéchrist, ainsi que nous allons le voir plus loin. En France, même les catholiques ralliés ne manquèrent pas d'y faire des allusions. « Pour le christianisme, l'état malheureux des Juifs est une preuve qu'on voudrait, avant le temps, faire disparaître... », pro­testait de Donald, comparant le Sanhédrin des Juifs à la Convention des philosophes. Un pamphlet anonyme, qui fut saisi par la police, représentait Napoléon comme « l'oint du Seigneur, qui sauvera Israël ». Mais ce nou­veau messie des Juifs ne serait-il pas lui-même d'origine juive ? C'est ce que L'Ambigu, l'organe des émigrés fran­çais à Londres, s'empressa d'affirmer, et cette imputation elle aussi a laissé sa trace dans la mémoire des hommes.

Le rapide licenciement du Sanhédrin peut laisser croire que ces campagnes impressionnèrent Napoléon, au point de susciter chez lui également une sorte de peur super­stitieuse. En effet, cette assemblée au nom millénaire ne tint que quelques séances, au cours desquelles furent entérinées les décisions antérieurement prises par 1' « As­semblée générale » ; le 9 mars 1807, un mois après son ouverture solennelle, elle fut dissoute, et il ne fut plus jamais question de la réunir à nouveau.

Par ailleurs, non seulement les Juifs des pays étrangers, mais aussi ceux de l'Empire, ne manifestaient pas un enthousiasme excessif pour l'institution appelée à les régir, sous la surveillance impériale. En résultat, et quels qu'aient pu être ses mobiles, Napoléon renonça à son grand plan politico-messianique. En définitive, il se con­tenta de soumettre les Juifs, par le décret dit « infâme» du 17 mars 1808, à des mesures d'exception partielles, département par département : ceux de la Seine et des départements du Sud-Ouest (auxquels plusieurs autres vinrent se joindre par la suite) gardèrent la plénitude de leurs droits ; ceux des autres départements furent assujettis à des mesures de discrimination qui entra­vaient leurs déplacements, et l'exercice par eux du commerce. Le décret du 17 mars, qui ruina bien des familles juives, était motivé par la lutte anti-usuraire, (p.117) mais les laborieuses enquêtes sur « les abus des Juifs » prescrites à cette occasion aux préfets nous montrent une fois de plus comment leur mauvaise réputation tenait d'abord à leur qualité de Juifs.

(…)

Là où les Juifs restaient effectivement nombreux à exercer le métier de Juifs, ainsi que cela était le cas dans les départements rhénans, ils servaient couramment de prête-noms à des Chrétiens qui n'osaient pas juddiser ouvertement. Les rapports des préfets et des maires signalent à de multiples reprises cet état de choses, que le maire de Metz décrivait comme suit :

« Les acquéreurs et les soumissionnaires des biens nationaux (p.118) cherchèrent et trouvèrent de l'argent chez les Juifs. Ils l'obtin­rent à très haut prix, parce que les Juifs, en ayant peu, se firent pour ces opérations les courtiers des particuliers non juifs, qui voulurent se procurer de gros bénéfices, en conser­vant les dehors honnêtes sous lesquels ils étaient connus dans la société. Ainsi, l'odieux était pour les Juifs, et le profit reve­nait à d'autres. La liberté du commerce de l'argent favorisa d'ailleurs l'usure ; on vit à Metz des usuriers dans toutes les classes de la société... »

Pourtant, les commissaires de l'Empereur rejetaient le blâme sur les Juifs seuls :

« On eût dit que [les Juifs] enseignaient à ceux qu'ils dépouil­laient l'oisiveté et la corruption, tandis qu'ils étaient leur mora­lité à ceux qu'ils ne dépouillaient pas. Des notaires publics, séduits par eux, employaient leur ministère à cacher leur hon­teux trafics, et des domestiques, des journaliers, leur appor­taient le prix de leurs services ou de leurs journées, afin qu'ils le fissent valoir comme leurs propres derniers. De cette] manière, les professions utiles étaient abandonnées par un certain nombre de Français, qui s'accoutumaient à vivre sans travail des profits de l'usure... »

 

(p.135) Pour entrer dans la grande société, il leur fallait pas­ser d'abord par l'école publique. Chemin de croix pour bien des enfants juifs, les marquant pour le reste de leurs jours. Arrivé au faîte des honneurs, Adolphe Cré-mieux évoquait ce passé : « ... je ne pouvais pas traverser les rues de ma ville natale sans recueillir quelques injures. Que de luttes j'ai soutenues avec mes poings ! ». (Pour corriger les effets de cette évocation, l'homme d'Etat ajoutait aussitôt : « Eh bien, peu d'années je faisais mes études à Paris, et quand je rentrais à Nîmes, en 1817, je prenais ma place au barreau et je n'étais plus juif pour personne ! » Ainsi donc, la société nîmoise eut le tact de ne pas voir le Juif en Crémieux ; tel est peut-être le secret de la tolérance française...) Se fondant, on peut le croire, sur ses souvenirs d'enfance, Frédéric Mistral évoquait dans Nerto ces guerres enfantines, à cinquante contre un : « Lou pecihoun ! Lou capeu jaune ! A la jutarié ! que s'encaune ! Cinquante enfant ié soun darrié1... »

Tout porte à croire que dans l'est de la France, les brimades, aux rites semblables, étaient tout aussi cou­rantes. Le rabbin de Metz, J.-B. Drach, décrivait l'enfance de son frère « ... que ses camarades d'école... poursui­vaient au sortir de la classe, l'accablant d'injures, de coups de pierre, et, que pis est, lui frottant les lèvres avec du lard. Malgré les chefs de l'école, qui interposè­rent plus d'une fois leur autorité, ces persécutions continuèrent jusqu'à ce que mon frère se fût distingué par ses progrès et les prix qu'il obtenait à la fin de chaque année ; il est maintenant un des meilleurs minia­turistes de sa province ».

 

1 « Le guenillon ! le chapeau jaune ! A la juiverie ! qu'il se cache ! Cinquante enfants après lui... »

 

 

(p.136) Karl Marx fut baptisé sur le désir de son père, à l’âge de 7 ans.

 

(p.157) Pour transgresser l'ordre existant, le peuple a d'ordi­naire besoin des encouragements prodigués par des gens influents ou lettrés. En Allemagne, on trouve à l'origine des pogromes de 1819 l'exaltation nationaliste des « guer­res de libération », cultivée surtout par des professeurs et des étudiants. Aux côtés du philosophe Fichte, il con­vient d'évoquer des propagandistes tels qu'Ernst Moritz Arndt et Friedrich Jahn. Le premier, un gallophobe acharné, préconisait un système de cloisons étanches entre les peuples d'Europe, que même les doctrinaires racistes du IIIe Reich trouvaient trop rigide ; le second, le fameux « père gymnaste » (Turnvater Jahn), assurait que les peuples métissés, tels que les animaux hybrides, perdent leur « force de reproduction nationale ». Il pro­clamait aussi que les Polonais, les Français, les curés, les hobereaux et les Juifs étaient le malheur de l'Alle­magne, ce qui faisait beaucoup de malheurs pour un seul pays.

 

(p.159) Quoi qu'il en soit de la genèse de l'affaire, ces troubles commencèrent à Wùrzburg, au début d'août 1819, et se propagèrent aussitôt à travers les villes et campagnes allemandes, à l'exception du royaume de Prusse, dans lequel l'ordre proverbial fut maintenu, en sorte que les Juifs n'essuyèrent que quelques horions. Dans les autres régions, les désordres furent plus graves, mais se limi­tèrent le plus souvent aux pillages et aux démolitions des synagogues : le sang coula peu. Il n'empêche que les victimes furent douloureusement surprises de voir les voisins cordiaux ou les clients de la veille se préci­piter sur leurs magasins et sur leurs demeures, haches et leviers à la main ; de voir, mystère des pogromes, des amis d'hier, « les faire danser d'une autre manière ». Un mouvement d'émigration s'ensuivit, en direction des Etats-Unis, et aussi de la France, qui accueillit à bras ouverts les réfugiés. Le puissant Rothschild de Francfort, dont la banque faillit être mise à sac, songea lui aussi à quitter l'Allemagne. Les ministres 4e la Sainte-Alliance s'émurent et, devant la carence de nombreuses autorités municipales, Metternich donna l'ordre aux troupes autri­chiennes d'intervenir en cas de nécessité. En même temps, il édicta des mesures sévères à rencontre des corporations d'étudiants et des agitateurs révolution­naires.

 

(p.165)

/Frédéric Schlegel/ (1805) Dans le même ouvrage (Essai sur la langue et la philosophie des Indiens) il inventait le terme d'« Aryens» pour désigner les conquérants invin­cibles descendus de l'Himalaya pour coloniser et civiliser l'Europe. August Wilhelm Schlegel, reprenant une idée de Leibnitz sur l'utilité de la philologie pour l'étude de l'origine des peuples, traitait également de l'« origine des Hindous », et proclamait la supériorité de leur langue sur les langues sémitiques. A la même époque, le philo­sophe Schelling critiquait les imperfections de la Sainte Ecriture qui, estimait-il, ne soutenait pas la comparaison « en contenu véritablement religieux » avec les livres sacrés des Indiens.

 

(p.174) Nous avons dit pourtant que ceux-ci faisaient vibrer outre-Manche les mêmes cordes sensibles qu'ailleurs. Pour les sentiments hostiles et méprisants de cet ordre, lors­qu'ils ne s'extériorisent pas, il n'est pas de meilleur révé­lateur que la création artistique : or, à travers l'évolution des modes d'expression et des styles littéraires, l'image du Juif, dans la patrie de Shakespeare, varie peu, et elle reste dominée par la grandiose figure de Shylock. Il est vrai que, comme ailleurs en Europe, la fin du xvme siècle y vit fleurir sur les scènes théâtrales le type conventionnel du « bon Juif » ; mais cet artifice didactique ne fut utilisé que par des auteurs mineurs, de nos jours oubliés.

Les grands créateurs restent fascinés par la figure de l'implacable Marchand de Venise, dont les ressentiments font place chez Dickens à la malfaisance gratuite du bourreau d'enfants Fagin ; plus nuancée, et plus remar­quable, est la manière dont Walter Scott traite le thème juif. Dans Ivanhoé, son roman le plus populaire, la race juive incarnée dans Isaac et sa fille Rébecca, s'oppose d'abord aux races chrétiennes, elles-mêmes engagées dans un conflit séculaire au cours duquel se forge lentement le devenir anglais, puisque « quatre générations n'ont pas suffi pour fusionner les sangs hostiles des Normands et des Anglo-Saxons ». En sorte que ces deux races parais­sent n'avoir en commun que leur animadversion pour les enfants d'Israël. Mais Isaac et Rébecca contrastent aussi entre eux : moins vindicatif que Shylock, le père n'est qu'un pleutre méprisable, tandis que la fille joint à une radieuse beauté

les vertus les plus sublimes, et sa perfec­tion est encore soulignée par les épreuves et les malheurs (p.175) auxquels la condamne Walter Scott. Un tel partage, qui ne faisait qu'accentuer les lumières et les ombres  de l'image médiévale du Juif, convenait on ne peut mieux à l'inspiration romantique, et tourna presque aussitôt au poncif littéraire : durant la seule année 1820, pas moins de quatre auteurs dramatiques anglais portent les héros juifs d'Ivanhoé à la scène, tandis qu'en France Chateau­briand, dans son essai sur Walter Scott et les Juives, cherche à élucider « pourquoi, dans la race juive, les fem­mes sont plus belles que les hommes ». Il trouve à ce phénomène une explication intéressante : le Fils de Dieu fut renié, martyrisé et crucifié par des hommes seulement, tandis que « les femmes de Judée crurent au Sauveur, l'aimèrent, le suivirent, le soulagèrent dans ses afflictions ». Une telle vue, que le récit évangélique ne corrobore qu'imparfaitement, nous fait en revanche toucher du doigt la vérité psychologique « œdipienne », de l'antisémitisme, pour  lequel le Juif  mâle seulement   est  dangereux et hideux, et le père castrateur ne peut être en effet que viril ; démunie de pénis, la femme juive ne partage pas la « malédiction de la race », et son innocence la rend même spécialement désirable. A ce propos, Chateaubriand se faisait l'interprète de la tradition chrétienne en évo­quant la femme de Béthanie, la bonne Samaritaine, et l'adorable Madeleine, grâce auxquelles, concluait-il,  « le reflet de quelque beau rayon sera resté sur le front des Juives ». Aussi bien la beauté, souvent qualifiée de divine, des Juives est-elle une idée reçue de l'époque romantique (« beauté céleste », écrira le plus sérieusement du monde Michelet, et « perle d'Orient »), tandis que ses malheurs permettent encore mieux de rehausser ses attraits  de déesse violée ou de « symbole sexuel ». Rarement, croyons-nous, le mélange explosif de religion, d'érotisme et d'an­goisse archaïque sur lequel repose l'antisémitisme a été si clairement mis en évidence que dans le commentaire oublié de l'auteur du Génie du christianisme.

 

(p.179) (…) Disraeli ne se contentait pas de peupler les cou­vents espagnols et les universités allemandes de Juifs camouflés, c'est-à-dire à Marranes ; il annexait aussi à leur race les plus grands personnages historiques, Kant, Mozart et même Napoléon, sans parler de héros mineurs tels que Masséna ou Soult. Cette mystification était natu­rellement un argument à double tranchant, qui pouvait servir aussi bien à démontrer la puissance corruptrice des Juifs : une telle arme fut employée par la suite par les antisémites de tous les pays de la manière qu'on sait, et continue à l'être de nos jours, en sourdine à l'Occident, à grand fracas ailleurs1. D'autre part, le procédé des natu­ralisations abusives fut utilisé à une échelle encore plus vaste par les thuriféraires du pangermanisme, qui s'an­nexaient, de Giotto à Pasteur, tout le Panthéon des grands hommes. Sur tous ces points, Disraeli fut un précurseur, et peut-être un maître à penser.

Dans Tancred, son œuvre préférée, il poussait ses thèses provocatrices encore plus loin, sans même s'embarrasser d'un prête-nom ; car c'est l'auteur lui-même qui y glorifie l'« esprit sémitique », et se gausse de la « civilisation des Francs » :

; « ... quelques Francs au nez plat, outres sonores gonflées de prétention (race qui a peut-être surgi dans les marécages de quelque forêt nordique à peine défrichée) parlent de pro­grès !... L'Européen parle de progrès parce que grâce à l'appli­cation ingénieuse de quelques acquisitions scientifiques il a établi une société dans laquelle le confort tient lieu de civili­sation ! »

Plus loin, c'est « Tancred » qui convient humblement à son tour qu'il descend « d'une horde de pirates balti-ques », race qui se serait sans doute « entre-détruite » si elle n'avait pas été éclairée par la « spiritualité des Sémites ».

 

  1. « Picasso est Juif ! comment, vous ne le saviez pas ? Cézanne l'était aussi. Et Kandinsky. Sans parler de Chagall, bien entendu. Celui-là, quand il était commissaire du peuple à Vitebsk, a tout fait pour tarir le renouveau de la peinture russe, commencé au XIXe siècle : il était à la tête de la grande conspiration ! » Ces propos sont tenus par un représentant de l'« opposition stalinienne ». (Moscou 66, par Jean neuvecelle, « France-Soir », 10 août 1966.)

 

(p.180) Ce racisme outrancier fut propagé par Disraeli, sa vie durant, non seulement dans ses populaires œuvres roman­cées, mais aussi dans une profession de foi purement politique, Lord George Bentinck (1851), dont le chapi­tre XXIV est consacré à l'apologie des Juifs. Au lendemain de la révolution de 1848, le futur Lord Beaconsfield voit dans Israël la cause secrète et efficiente de la subversion européenne, et les stupides oppresseurs chrétiens n'ont qu'à s'en prendre à eux-mêmes : que n'ont-ils pas compris qu'il ne fallait pas pousser au désespoir la race élue? En effet :

« La destruction du principe sémite, l'extirpation de la reli­gion juive, que ce soit sous sa forme mosaïque, ou sous forme chrétienne, l'égalité naturelle de l'homme et l'abrogation de la propriété sont proclamées par les sociétés secrètes qui forment les gouvernements provisoires, et on trouve des hommes de la race juive à la tête de chacune d'elles. Le peuple de Dieu coopère avec les athées ; les habiles accumulateurs des richesses s'allient aux communistes ; la race particulière et élue tend la main à toute la racaille et aux viles castes de l'Europe ! Et tout cela, parce qu'ils veulent détruire le chris­tianisme ingrat, qui leur doit jusqu'à son nom, et dont ils ne peuvent plus endurer la tyrannie.

« Lorsqu'en février 1848 les sociétés secrètes ont surpris l'Europe, elles ont été elles-mêmes surprises par leur succès inattendu, et elles n'auraient pas été capables de profiter de l'occasion s'il n'y avait eu les Juifs, qui malheureusement s'étaient liés depuis des années avec ces associations malfair santés. Quelle qu'ait été la stupidité des gouvernements, le séisme politique n'aurait pas ravagé l'Europe. Mais l'énergie et les innombrables ressources des enfants d'Israël ont gran­dement prolongé cette lutte inutile... »

« Sociétés secrètes », et « race sémite » ; ces idées, chères au xixe siècle, se trouvaient cautionnées de la sorte par un épigone de l'ironie marrane. Pourtant, s'il est difficile de penser que Disraeli croyait tout ce qu'il écrivait, son apologétique témoigne d'une passion singulièrement forte, notamment lorsque dans Tancred il fustige les Juifs fai­bles et honteux, ceux qui renient ou simulent leurs origi­nes. Sa sincérité est encore mieux mise en évidence par l'étonnant discours dans lequel, jouant sa carrière poli­tique, il exigeait en 1847 l'admission des Juifs à la Cham­bre des Communes, non en vertu de quelque principe abstrait de tolérance ou d'égalité, mais à titre de privilège dû au peuple de Dieu :

 

«Chaque jour sacré, vous proclamez en public les exploits des héros juifs, les preuves de la ferveur juive, les brillantes annales de la splendeur juive passée. L'Eglise a édifié dans tous les pays des bâtiments consacrés au culte, et sur chaque autel, nous trouvons les tables de la loi juive. Le dimanche, lorsque vous voulez rendre grâce au Tout-Puissant, ou lorsque vous cherchez une consolation dans la détresse, vous trouvez l'un et l'autre dans les strophes des poètes juifs... Tous les premiers Chrétiens furent des Juifs. La religion chrétienne fut d'abord prêchée par des hommes qui avaient été juifs, avant de se convertir ; au premier âge de l'Eglise, chacun des hommes dont le zèle, la puissance ou le génie propagèrent la foi chré­tienne fut un Juif... »

 

(p.197) Lamartine, à première vue, semble s'opposer au jeune Hugo un peu comme Rousseau s'opposait à Voltaire. Dans son Voyage d'Orient, il proclame son amour pour les Juifs, l'une de ces « nations poètes... qui ont idéalisé la politique et fait prédominer dans la vie des peuples le principe divin », et tout comme Rousseau, il affirme son espoir sioniste et providentiel :

«Un tel pays, repeuplé d'une nation jeune et juive, cultivé et arrosé par des mains intelligentes, fécondé par le soleil du tropique... — un tel pays, dis-je, serait encore la terre de per­mission aujourd'hui, si la Providence lui rendait un peuple, et la politique du repos et de la liberté. »

Ce sont les accents du Vicaire savoyard et, peu après, Lamartine ajoute à son Jocelyn l'épisode du colporteur juif :

Le pauvre colporteur est mort la nuit dernière.

Nul ne voulait donner des planches pour sa bière ;

Le forgeron lui-même a refusé son clou :

« C'est un Juif, disait-il, venu je ne sais d'où,

Un ennemi de Dieu que notre terre adore

Et qui, s'il revenait, l'outragerait encore... »

Et la femme du Juif et ses petits enfants

Imploraient vainement la pitié des passants.

 

Le prêtre Jocelyn fait la leçon à ses paroissiens : « Je fis honte aux Chrétiens de la dureté de leur âme. » L'apologue qu'il leur raconte les fait revenir à de meilleurs senti­ments : « Cette morale du drame a retourné leur âme, et l'on se disputait l'enfant et la femme. »

D'autres auteurs ne se prononcent pas sur les destinées d'Israël, et les Juifs qui paraissent épisodiquement dans leurs récits ne permettent pas de conclure sur leurs sen­timents personnels ; peut-être n'en cultivent-ils pas. C'est le cas d'Alfred de Musset, qui campe, dans L'habit vert, un fripier juif, Munius ; mais ce vieux fripon est roulé à son tour par la grisette Marguerite et ses amis. C'est aussi (p.198) celui de Stendhal, dont Le Juif (Philippo Ebreo), est d'abord un homme, qui raconte à l'auteur sa vie aven­tureuse. On relève, dans le récit, cet admirable raccourci stendhalien :

« Voilà la vie que j'ai menée de 1800 à 1814. Je semblais avoir la bénédiction de Dieu. » « Et le Juif se découvrit avec un respect tendre. »

Chez George Sand, on trouve, dans les Mississipiens, un agioteur du temps de Law, Samuel Bourset, neveu imaginaire du célèbre financier Samuel Bernard, que la romancière, tout comme des générations d'historiens, croyait à tort avoir été un Juif.

Dans l'univers de Balzac, les Juifs foisonnent, croqués sur le vif, et souvent identifiables (Nucingen = Rothschild, Nathan =; Gozlan, docteur Halpersohn = docteur Koreff ou = docteur Knothé). On en compte une trentaine au total. La courtisane à la beauté « sublime » n'y manque pas, ni l'« usurier des toiles» Magus, ou l'usurier tout court Gobseck ; mais le créateur ne manifeste aucune pré­vention à leur égard. Il en va autrement de certains de ses personnages. Lady Dudley, recevant l'écrivain Nathan, dit à son amie : « II y a, mon ange, des plaisirs qui nous coûtent bien cher » (Le Lys dans la vallée). L'étudiant Juste « a dit en 1831 ce qui devait arriver et ce qui est arrivé : les assassinats, les conspirations, le règne des Juifs » (Z. Marcas), Balzac lui-même note la rigidité de l'ostracisme provincial : « L'origine de Mlle de Villenoix et les préjugés que l'on conserve en province contre les Juifs ne lui permettaient pas, malgré sa fortune et celle de son tuteur, d'être reçue dans cette société tout exclu­sive qui s'appelait, à tort ou à raison, la noblesse » (Louis Lambert). La haute société parisienne savait, nous l'avons vu, être moins traditionnaliste.

Nous avons déjà eu l'occasion de citer, à deux reprises, Chateaubriand. Ce gentilhomme breton avait voué aux Juifs une haine tenace, tantôt se réjouissant de la déchéance des immolateurs du Christ (« le genre humain a mis la race juive au lazaret, et sa quarantaine proclamée du haut du calvaire ne finira qu'avec la fin du monde»), tantôt en jalousant leur prospérité (« Heureux Juifs, mar­chands de crucifix, qui gouvernez aujourd'hui la Chré­tienté... Ah ! si vous vouliez changer de peau avec moi, si je pouvais au moins me glisser dans vos coffres-forts, vous voler ce que vous avez dérobé aux fils de famille, (p.199) je serais le plus heureux des hommes »). La contradiction entre ces deux passages des Mémoires d'outre-tombe ne pouvait être levée qu'en prêtant aux Juifs des pouvoirs surnaturels ; c'est aux Rothschild que Chateaubriand attri­buait, paraît-il, l'échec de sa carrière politique.

 

Allemagne

 

(p.212) Arndt, Jahn et les germanomanes.

 

Le culte de la race germanique, qui surgit en Allemagne au début du xix« siècle, est un phénomène sans analogie dans les autres pays : parmi les nationalismes européens qui commencent à rivaliser en exaltation, aucun ne prend cette forme biologisée. C'est presque sans transition que les auteurs passent, entre 1790 et 1815, de l'idée d'une mission spécifiquement allemande à la glorification de la langue, et, de là, à celle du sang allemand, dans le cadre d'un « contre-messianisme » particulariste qui se constitue en réplique au messianisme universaliste français. C'est que le drame de la Révolution française reste la donnée fondamentale de la tragédie allemande du xxe siècle, tout, ou presque tout, ayant été dit outre-Rhin dans le domaine qui nous préoccupe plus d'un siècle avant la naissance du mouvement hitlérien.

 

(p.239) Ce monde grandiose qu'il créa fut peuplé par la suite d'Aryens et de Sémites, une imposture à l'échelle wagnérienne. Tout fut spectaculaire chez lui : l'éveil de sa rage antisémite, qui a sa place dans l'histoire de la musique et dans l'histoire de l'Allemagne, en mériterait une autre dans les manuels de psychologie. Cette rage éclata au grand jour en 1850, lorsque Wagner avait trente-sept ans ; auparavant, il nous l'apprend lui-même, il avait milité pour l'émancipation complète des Juifs.

 

(p.251) Mais peut-être Wagner n'a-t-il pas eu de meilleur exégète que Wagner lui-même. Sa vie durant, il s'est expliqué sur une œuvre dans laquelle il cherchait à fondre en une unité indissoluble musique, action thématique et idéologie. Après la période de Zurich, c'est surtout à Bayreuth, à la fin de sa vie, qu'il multiplia les écrits sur l'art, la politique et d'autres sujets. Son antisémitisme ne se démentit pas ; avec le temps, il devint plus funèbre :  « Je tiens la race juive pour l'ennemi né de l'humanité et de tout ce qui est noble ; j il est certain que les Allemands notamment vont périr par elle, et peut-être suis-je encore le dernier Allemand j qui a su s'affirmer contre le judaïsme, qui tient déjà tout sous sa coupe », écrivait-il  en 1881 au roi de Bavière Louis IL (Ce qui ne l'empêche pas de réconforter la même année son imprésario  Angelo Neumann, en butte aux troubles antisémites de Berlin, de critiquer à cette occa­sion les campagnes antisémites et de parler « d'absurdes malentendus » ;   cela  aussi,  c'est Wagner.)   Les  motifs | pessimistes de Schopenhauer s'enrichissent de ceux de ; Gobineau, relatifs à la décadence raciale. « Démon plas­tique de la décadence de l'humanité » : aussi qualifie-t-il le Juif dans un écrit intitulé, ce qui peut-être n'est pas indifférent, Connais-toi toi-même (Erkenne dich selbst). Il y attribue au « Juif » une supériorité malfaisante, et des succès étonnants ; il lui impute l'invention de l'argent, et, pire, celle du papier-monnaie, « machination diaboli­que » ; à la limite, enfin, toute la civilisation occidentale, qui « est un pêle-mêle judaïco-barbare », et nullement « une création chrétienne ». Cette puissance du Juif lui paraît inhérente  à  son   sang,   tellement  puissant  que « même le mélange ne lui nuit pas ; homme ou femme, qu'il s'allie aux races les plus étrangères à la sienne,41 engendre toujours un Juif ».

 

(p.265) La fureur avec laquelle Schopenhauer s'emportait con­tre l'omniprésente « puanteur juive » (foetor judaicus), ce par quoi il entendait la croyance dans la bonté du Créa­teur et dans le libre arbitre, suggère que ce n'est pas d'idées pures qu'il s'agissait pour ce contempteur de la philosophie classique, mais que « les Juifs » désignaient (p.266) chez lui, comme chez les théologiens médiévaux, tous ceux qui n'étaient pas d'accord avec lui. Aussi bien s'em­ployait-il par tous les moyens à approfondir le fossé entre les tenants de l'Ancienne et ceux de la Nouvelle Loi : « Les Juifs sont le peuple élu par leur Dieu, qui est le Dieu élu par son peuple, et cela ne concerne personne d'autre qu'eux et lui. » Et encore plus lapidairement : « La patrie du Juif, ce sont les autres Juifs. »

 

(p.268) Dans Humain, trop humain, Nietzsche justifiait la recon­naissance que l'Europe devait porter aux Juifs d'une façon plus réfléchie et plus précise :

« ... ce furent des libres penseurs, des savants, des médecins juifs qui maintinrent le drapeau des lumières et de l'indépen­dance d'esprit sous la contrainte personnelle la plus dure; c'est à leurs efforts que nous devons en grande partie qu'une explication du monde plus naturelle, plus raisonnable, et en tout cas affranchie du mythe, ait enfin pu ressaisir la victoire, et que la chaîne de la civilisation qui nous rattache maintenant aux lumières de la civilisation gréco-romaine soit restée inin­terrompue. Si le christianisme a tout fait pour orientaliser l'Occident, c'est le judaïsme qui a surtout contribué à l'occi-dentaliser à nouveau : ce qui revient à dire en un certain sens, à rendre la mission et l'histoire de l'Europe une continuation de l'histoire grecque. » (Humain, trop humain, § 475, conclu­sion.)

 

(p.270) Il n'est pas indifférent de savoir qu'Otto Weininger avait vu le jour à Vienne, le foyer germanique le plus chaud de l'agitation antijuive, et la seule ville européenne dans laquelle le suffrage universel portait au pouvoir, en 1897, une liste municipale antisémite. Weininger avait alors dix-sept ans ; peu après, il s'attelait à la composi­tion d'un traité psycho-philosophique qui lui apporta la notoriété, mais non le bonheur ; après avoir vainement cherché une consolation dans le baptême, il se suicidait à l'âge de vingt-quatre ans. Son ouvrage s'intitulait Le Sexe et le Caractère (la traduction française date de 1975). Il y traitait, le long de cinq cents pages, de l'infériorité morale et intellectuelle de la femme : pour finir, il y portait une condamnation encore plus cruelle contre le Juif, la différence étant que la femme, au moins, croyait à quelque chose, à savoir en l'homme, tandis que le Juif était démuni de croyance d'une façon absolue. Si Weinin­ger précisait bien que le judaïsme n'était à ses yeux « qu'une orientation de l'esprit, une constitution psychi­que, qui pouvait se manifester chez tout homme, mais qui avait trouvé dans le judaïsme historique sa manifes­tation la plus grandiose », cela n'ébranlait pas le principe du contraste qu'il posait entre l'infini des Germains et le zéro d'Israël. Son livre s'achevait sur une invocation apocalyptique :

« Le genre humain attend un nouveau fondateur de religion, et la lutte approche de son étape décisive, comme en l'an Un de notre ère. A nouveau, l'humanité a le choix entre le judaïsme et le christianisme, entre le commerce et la culture, entre la femme et l'homme, entre l'espèce et l'individu, entre la nullité et la valeur, entre le néant et la divinité ; il n'y a pas de troisième royaume... »

Le Messie qu'il annonçait ainsi lui témoigna de la reconnaissance. (p.271) « II fut le seul Juif digne de vivre », disait de lui Hitler, aux temps de la  « solution finale ».

On peut encore citer le jeune germaniste Moritz Gold-stein, qui reprenait également à son compte ces concep­tions courantes d'un conflit germano-juif, mais y réagis­sait autrement, encore que d'une manière à peine moins suicidaire.

 

(p.272) Campagnes antisémites et néopaïennes.

 

Deux ouvrages, publiés respectivement en 1871 et en 1873, précèdent les débuts de l'agitation antisémite en Allemagne et en Autriche ; l'un comme l'autre se ser­vaient d'arguments déjà connus, mais qui, repris par la presse, discutés dans les réunions publiques, purent béné­ficier cette fois d'une audience autrement vaste que toutes les publications antérieures du xx« siècle.

Le « Juif du Talmud » (Talmudjude) du chanoine Auguste Rohling, centré notamment sur le thème du meurtre rituel, n'était qu'un démarquage du classique « Judaïsme démasqué » (1700) d'Eisenmenger. Mais les titres de Rohling, professeur à l'université impériale de Prague, conféraient à son écrit une meilleure autorité. Son ignorance même du Talmud le servait, car ses gros­sières erreurs ou ses faux, dénoncés par des théologiens plus sérieux, multipliaient les polémiques et assurèrent une grande publicité à son livre. En 1885, il perdait un procès en diffamation d'une manière tellement scanda­leuse qu'il dut quitter sa chaire universitaire ; il n'em­pêche qu'il garda des adeptes à travers toute l'Europe catholique, au point qu'en France, trois traductions de son « Juif du Talmud », dues à trois traducteurs diffé­rents, voyaient le jour en 1889. Les douze procès de meur­tre rituel qui, entre 1867 et 1914, furent engagés contre

(p.273) des Juifs dans l'aire germanique (et qui, à une exception près, se terminèrent par des acquittements) pouvaient être attribués en grande partie à son agitation, authentifiée à Rome par l'organe officieux Civilità Cattolica.

Si le catholique Rohling, épigone de l'antijudaïsme chré­tien sous sa forme la plus sanguinaire, représente le passé, l'ex-socialiste Wilhelm Marr, qui transposa le débat sur le terrain racial, annonce l'avenir. On lui attribue l'invention du terme « antisémitisme », qui s'imposa inter­nationalement en quelques années ; il sut aussi faire vibrer la note apocalyptique qu'on décèle déjà chez Gobineau ou chez Wagner ; mais son écrit à lui paraissait à une heure plus propice.

Son petit livre, intitulé La Victoire du judaïsme sur le germanisme, venait d'autant mieux à son heure que le boum spéculatif déclenché par l'unification de l'Allema­gne fut suivi en 1873 par une débâcle qui ruina nombre de petits spéculateurs. Les nouvelles mœurs financières étaient donc sans conteste des mœurs juives ; et les Juifs, expliquait Marr, venaient de gagner la partie, grâce à leurs « qualités raciales », qui leur avaient permis de résister à toutes les persécutions. « Ils ne méritent aucun repro­che. Ils ont lutté dix-huit siècles durant contre le monde occidental. Ils ont vaincu ce monde, ils l'ont assujetti. Nous sommes les perdants, et il est naturel que le vain­queur clame Vae victis... Nous sommes tellement enjuivés que rien ne peut plus nous sauver, et qu'une brutale explosion antijuive ne peut que retarder l'effondrement de la société enjuivée, sans pouvoir l'empêcher. » (Aucun antisémite ne s'est soucié d'expliquer pourquoi les Aryens se laissaient si facilement enjuiver, tandis que les Juifs étaient hors d'état de s'aryaniser.) « Vous n'arrêterez plus la grande mission du sémitisme. Le césarisme juif — je le répète avec la plus intime conviction — n'est plus qu'une question de temps, et ce n'est qu'après que ce césarisme aura atteint son point culminant qu'un « dieu inconnu » viendra peut-être nous aider... »

II y a à la fois du Gobineau et du Marx dans une telle vision (rappelons que le dernier nommé annonçait lui aussi en 1844 que le judaïsme, qu'il identifiait à la bour­geoisie, avait atteint « la domination universelle »). « C'est la détresse d'un peuple subjugué qui parle par ma plume, concluait Wilhelm Marr, en affectant de s'adresser aux Juifs ; d'un peuple qui gémit aujourd'hui sous votre joug, comme vous avez gémi sous le nôtre, mais qu'avec le (p.274) cours du temps vous avez réussi à mettre sur vos deux épaules. Le « crépuscule des dieux a commencé pour nous. Vous êtes les maîtres, nous sommes les serfs... Finis Germaniae. » En quelques années, le funèbre écrit connut une douzaine d'éditions ; dans les faits, son auteur fit preuve d'un certain optimisme, puisqu'il fondait en 1879 une « Ligue antisémite ».

 

(p.275) En conséquence, Berlin devint en 1880-1881 le théâtre de scènes de violence, d'autant plus que des agitateurs nullement chrétiens — Bernhard Forster, le beau-frère de Nietzsche, ou le jeune instituteur Ernst Henrici — s'en mêlèrent  :  des bandes organisées assaillaient les Juifs dans les rues, les chassaient des cafés, brisaient les vitres de leurs magasins. En province, des synagogues furent brûlées. Cet antisémitisme-là, l'antisémitisme dit 100 p. 100 ou raciste, tombait dans l'aire germanique sur un terrain spécialement favorable, puisque, nous l'avons vu, l'inter­prétation raciale de l'histoire s'y était bien mieux enra­cinée qu'ailleurs — au point que même les défenseurs des Juifs voyaient dans le conflit un affrontement entre « sang étranger » et « sang sémite », et préconisaient les maria­ges mixtes pour remède,  en vue d'une fusion de  ces « sangs ». Et c'est pourquoi aussi le mouvement sioniste, qui (à quelques exceptions près) laissait indifférents les Juifs français, ou même leur faisait peur, trouva de nom­breux partisans en Autriche où il est né et en Allemagne. En 1880, Bernhard Forster, inspiré par un séjour dans le Bayreuth wagnérien, lançait l'idée d'une pétition anti­sémite, qui réclamait un recensement spécial des Juifs en Allemagne,  et leur  exclusion totale de la fonction publique et de l'enseignement ; en quelques semaines, près de 225 000 signatures furent recueillies ; mais si les étu­diants s'y associèrent en grand nombre, un seul profes­seur d'université, l'astronome Johann Zollner, se risqua à la signer. Pourtant, l'orgueilleux corps professoral alle­mand, qui entendait demeurer au-dehors de la mêlée, ne tarda pas lui aussi à y être entraîné. Le coup d'envoi fut donné par le maître à penser de la jeunesse nationaliste allemande, l'historien Heinrich Treitschke.

 

(p.277) L'antisémitisme ainsi intégré aux mœurs bourgeoises, les mouvements et les partis antisémites se multiplièrent ; des congrès internationaux furent réunis (Dresde, 1882 ; Chemnitz, 1883) ; de nombreuses corporations d'étudiants décidaient d'exclure les Juifs de leur sein ; de plus, un usage qui se laisse qualifier de spécifiquement germanique (puisqu'il n'exista qu'en Autriche et en Allemagne) inter­disait aux étudiants de se battre en duel avec les Juifs. Pour le Germain, le duel est une action morale, pour le Juif, il est un mensonge conventionnel, écrivait en 1896 un commentateur ; ainsi, il ne fallait pas croire même les témoins juifs disposés à se laisser égorger.

Un universitaire qui s'était fait connaître par ses travaux philosophiques et sa critique de la religion, Eugen Diïh-ring, multiplia à partir de 1880 ses traités antisémites, aux titres prétentieux et interminables (Die Judenfrage aïs Rassen—, Sitten— und Kulturfrage, 1881 ; Der Ersatz der Religion durch Vollkommeneres und die Ausscheidung des Judentums durch den modernen Volkergeist, 1885, et ainsi de suite). Ce social-démocrate en rupture de ban assurait que les Juifs ne sauraient être convenablement matés que par un régime socialiste ; son influence sur les masses incita Friedrich Engels à lui consacrer spéciale­ment une volumineuse défense et illustration du matéria­lisme dialectique ( « L'Anti-Diihring », 1878). On pourrait aussi citer l'orientaliste Adolf Wahrmund, qui mettait les Allemands en garde contre le « nomadisme dominateur » et la « maturité raciale » des Juifs. Mais tous les écrits pseudo-scientifiques de ce genre furent éclipsés en 1900 par la Genèse du XIXe siècle du wagnérien anglo-allemand Houston Stewart Chamberlain. Cette Bible raciste de haut vol, dans laquelle un chapitre de plus de cent pages était consacré à la démonstration de l'aryanité de Jésus, eut, signe des temps, des admirateurs aussi divers que le président Theodor Roosevelt, Léon Tolstoï et Bernard Shaw, sans parler des enthousiasmes de l'empereur Guil­laume II, que saluait Chamberlain comme un « libéra­teur » : « vous montrez la voie du salut aux Allemands et au reste du genre humain ».

 

(p.278) Le succès électoral de 1893 marque le zénith de l'agita­tion antisémite en Allemagne (et à y regarder de plus près, dans toute l'Europe occidentale). Ensuite, elle com­mença à baisser, et le groupe antisémite du Reichstag se débanda peu à peu (six sièges en 1907, trois en 1912). On peut admettre que l'action de l'« Association de défense » y fut pour quelque chose, mais les vraies rai­sons du déclin apparent sont à chercher ailleurs. En réalité, on constate désormais une évolution dichotomi­que : dilution de l'antisémitisme, qui imprègne une grande partie du corps social allemand d'une part, concentration quasi ésotérique de l'autre.

 

(p.282) En Autriche, les Wandervogel, le mouvement le plus important, se voulut pur-de-Juifs dès sa fondation en 1901 ; à la veille de la première guerre mondiale, l'exclu­sion fut étendue aux Slaves et aux « Latins ». En Alle­magne, la question donnait lieu à des discussions prolon­gées ; finalement, il fut décidé que chaque section pourrait la trancher à sa façon (comme ce fut le cas pour les corporations d'étudiants, au début du xixe siècle). La Freideutsche Jugend admettait les Juifs mais avait tendance (p.283) à les grouper en sections ou troupes particulières. Dans les associations gymnastiques et sportives, l'exclu­sion des Juifs date également du début du XXe siècle et, là encore, les premières initiatives furent prises en Autri-'che : du reste, en province, il n'y avait parfois personne à exclure, mais le principe de la pureté n'en était proclamé qu'avec davantage d'énergie, semble-t-il.

Face à cet ostracisme, beaucoup de jeunes Juifs for­maient, sur le modèle des associations germaniques, des associations juives, qui servirent de pépinière aux futurs cadres sionistes, et telle était la contagion de l'exemple que le célèbre penseur religieux Martin Buber en vint alors lui aussi à voir dans la « communauté de sang » le substrat indispensable de « l'identité spirituelle ». Faut-il s'étonner si les mouvements de jeunesse germaniques ser­virent de leur côté de serre chaude aux activistes du national-socialisme ?

 

 

La France

 

Avant l'Affaire.

 

(p.284) Si on voulait mesurer la force de l'antisémitisme dans un pays à la quantité d'encre répandue à propos des Juifs, c'est sans doute à la France que reviendrait la palme, à la fin du xixe siècle. L'affaire Dreyfus demeure en effet le procès le plus retentissant de tous les temps ; mais entre autres conséquences, il donna à l'antisémitisme fran­çais une résonance qu'on peut croire artificielle. Qu'on tienne cette affaire pour une honte nationale, ou pour une gloire nationale — sans doute fut-elle les deux à la fois — elle ranima en la décuplant, à partir de 1894, une agitation qui commençait à se diluer tout comme dans les pays germaniques, et pour quelques années, la France devint effectivement la seconde patrie de tous les hommes qui se sentaient concernés, d'une manière ou de l'autre, par le débat international autour des Juifs. Les perspectives historiques s'en sont trouvées faussées, au point que des philosophes ont pu voir dans l'Affaire une répétition générale (heureusement avortée) du nazisme. Il reste qu'avant même qu'elle n'éclate, la France fut, dans le monde occidental, le second foyer des campagnes anti­sémites du type moderne, et qu'il n'y en eut pas de troi­sième : il y eut donc, à ce propos, une sorte de dialogue franco-allemand, dont on est tenté de se demander s'il ne fut pas l'indice, d'une certaine affinité, remontant peut-être à des temps très anciens, lorsque les descen­dants de Charlemagne régnaient des deux côtés du Rhin

(p.285) et que la future Allemagne s'appelait « Francie orien­tale»... Mais, en tout cas, si l'antisémitisme français fut pour une partie calqué sur l'antisémitisme germanique, pour une autre partie il correspondait à une tradition différente, et coulait de sources autochtones.

D'une manière ou d'une autre, il s'agissait en France de certaines séquelles de la Révolution. De ses prolonge­ments idéologiques directs, d'abord : nous avons vu à quel point les mouvements socialistes, qu'ils aient été « utopiques » ou « scientifiques », à la seule exception du saint-simonisme, étaient entachés d'antisémitisme. Mais au cours des années 1880, le relais fut pris par les militants du camp adverse, surtout par des catholiques pour lesquels la Révolution était le Mal incarné, un Mal attribué à un complot ourdi par des forces antichrétiennes et antifrançaises occultes.

C'est en effet en France que s'est formée, au lendemain du drame révolutionnaire, l'école de pensée pour laquelle les complots montés par des ennemis du genre humain constituent la clef majeure de l'histoire universelle. Cette école, dont au xxe siècle les nazis furent les principaux, mais non les seuls adeptes, a la fâcheuse tendance de tirer ses preuves les plus péremptoires de l'absence de preuves, puisque l'efficacité d'une société secrète se mesure le mieux par définition, au secret dont elle sait entourer ses activités. La plus grande ruse du Diable n'est-elle pas de faire croire qu'il n'existe pas ? Des convic­tions de ce genre permettent au dénonciateur de gagner à tous les coups. Pour ce qui est de la Révolution de 1789, l'ennemi invisible fut d'abord figuré par les protestants, mais dès 1807, il est question d'une conspiration juive ; par la suite, les protestants passèrent à l'arrière-plan, tandis que les Juifs et les francs-maçons occupaient alter­nativement ou conjointement l'avant-scène. Au demeurant, les comploteurs étaient le plus souvent censés opérer pour le compte du Diable ou de l'Antéchrist, qui (d'après les révélations de Léo Taxil, acclamées par l'ensemble de l'épiscopat français) leur donnait ses instructions par télé­graphe ou par téléphone : en prenant connaissance de ces exploits de « Satan Franc-Maçon », on en vient à se dire que c'est dans la France de Louis Pasteur et d'Ernest Renan que furent établis les records absolus de la crédu­lité humaine, du moins au xixe siècle.

 

(p.291) Le bestseller français de la deuxième moitié du XIXe siècle : La France Juive d’Edouard Drumont (1886).

(…)

Pourquoi ce subit triomphe ? Drumont était un bon journaliste, et son énorme volume, dont l'index comptait plus de trois mille noms, était une chronique scandaleuse, dans laquelle étaient dénoncés non seulement les inévi­tables Rothschild et autres « fils d'Abraham », mais aussi tout ce qui en France avait un nom, pour peu que ses porteurs aient cultivé des relations avec les Juifs. Il y avait là certes de quoi provoquer de l'intérêt pour le livre : mais non de quoi entourer Drumont de l'auréole de prophète, « révélateur de la Race » (Alphonse Daudet), « le plus grand historien du xixe siècle » (Jules Lemaitre), «observateur visionnaire » (Georges Bernanos).

 

(p.292) Faut-il s'étonner si La France juive trouva ses lecteurs les plus enthousiastes parmi ces « bons prêtres » que Drumont exhortait à « expliquer que la persécution reli­gieuse n'est que la préface du complot organisé par la ruine de la France » ? Mais sans doute sa plus grande habileté fut-elle de « rajeunir la formule » (Barrés), en asseyant une partie de son argumentation sur les prestiges de la science. Tout son livre premier était consacré, sur la foi de sommités aussi peu cléricales que Littré et Renan, au contraste entre « le Sémite mercantile, cupide, intrigant, subtil, rusé » et « l'Aryen enthousiaste, héroï­que, chevaleresque, désintéressé, franc, confiant jusqu'à la naïveté. Le Sémite est un terrien... l'Aryen est un fils du ciel (...) [Le Sémite] vend des lorgnettes ou fabrique des verres de lunettes comme Spinoza, mais il ne découvre pas d'étoiles dans l'immensité des cieux comme Lever-rier », et ainsi de suite. S'étant ainsi mis en règle avec la science de son siècle, Drumont, une centaine de pages plus loin, commençait à récrire à sa façon l'histoire de la France, évoquant les Juifs à travers les paroles ou les actes de Saint Louis et de Bossuet.

En fin de compte, c'est surtout à ce syncrétisme théo-logico-raciste qu'on peut attribuer les triomphes de Dru-mont. Dans cette foulée, La Croix, une fois devenue ouver­tement antisémite, opposait à la « race juive » non pas une race chrétienne, mais la « race franque », un autre jour elle écrivait « qu'en dehors de toute idée religieuse», il serait absurde de penser qu'un Juif puisse devenir un Français. En regard, l'abbé Lémann, un Juif converti, entendait assumer, avec une humilité plus que chrétienne, sa responsabilité de Juif pour le crime de la Crucifixion (« Oui, le bourreau méritait d'être réhabilité avant nous; car le bourreau ne fait mourir que les hommes, les cou­pables, et nous, nous avions fait mourir le Fils de Dieu, l'innocent ! »).

II va de soi que le thème juif devint à partir de 1886 un thème à la mode, un vrai filon pour les journalistes aussi bien que pour les romanciers. Au total, la production (p.293) antisémite française de la Belle Epoque se compte par des centaines, voire des milliers de titres. Certains propos peuvent donner l'impression que l'antisémitisme était en voie de devenir en France, vers 1890, une sorte de monopole catholique. En septembre 1890, La Croix se proclamait fièrement « le journal le plus antijuif de France » ; en mars 1891, le premier numéro d'une feuille éphémère qui s'intitula L'anti-Youtre déplorait que « jus­qu'ici, les cléricaux seuls se sont attaqués à la juiverie », et au plus fort de l'affaire Dreyfus, Georges Clemenceau ne disait pas autre chose, en constatant que « l'antisémi­tisme n'est qu'un nouveau cléricalisme en train de repren­dre l'avantage », A peu près à la même époque, un rédac­teur de La Croix écrivait à son directeur, le P. Vincent de Bailly : « L'affaire de la juiverie passionne de nouveau tous les Chrétiens... Un grand nombre de semi-incrédules commencent à trouver qu'en France, il n'y a de vrais Français que les catholiques », constituant ainsi l'anti­sémitisme en attribut exclusif de la catholicité. Mais tous les catholiques ne pensaient pas ainsi, et surtout, l'anti­sémitisme laïque, scientiste et intégralement raciste, ne manquait pas de champions de son côté.

L'impérissable inspiration voltairienne, par exemple, est manifeste dans les très populaires écrits, si prisés par S. Freud, de l'essayiste et psychologue Gustave Le Bon : « Les Juifs n'ont possédé ni arts, ni sciences, ni industrie, ni rien de ce qui constitue une civilisation... Aucun peuple n'a laissé, d'ailleurs, de livre contenant des récits aussi obscènes que ceux que renferme la Bible à chaque pas. » Le philosophe matérialiste Jules Soury, l'ami et la caution scientifique de Maurice Barrés, s'exprimait pour sa part en termes plus matérialistes : « Faites élever un Juif dans une famille aryenne dès sa naissance (...) ni la nationalité ni le langage n'auront modifié un atome des cellules germinales de ce Juif, par conséquent de la struc­ture et de la texture héréditaires de ses tissus et de ses organes. »

Ce n'est pas pour rien que Soury croyait avoir décou­vert « le substratum cérébral des opérations rationnelles ». On peut citer aussi l'anthropologue illuminé Georges Vacher de Lapouge qui, redoutant l'extinction des Aryens, consignait en 1887 cette vision effectivement prophétique : «Je suis convaincu qu'au siècle prochain, on s'égorgera par milliers pour un ou deux degrés de plus ou de moins dans l'index céphalique... les derniers sentimentaux pourront (p.294) assister à de copieuses exterminations de peuples.» Dans la vie politique, le camp socialiste, tout en com­mençant sur le tard à se distancer d'une idéologie qui était en voie de devenir l'apanage de la bourgeoisie catho­lique, comptait encore dans ses rangs, vers 1900, c'est-à-dire au lendemain de l'affaire Dreyfus, des antisémites convaincus comme le médecin Albert Régnard ou le célè­bre avocat belge Edmond Picard, tandis que René Vivian! ou Alexandre Millerand, par exemple, adoptaient une atti­tude ambiguë. Mais l'ambiguïté — ou ce que nous aurons tendance à qualifier rétrospectivement de ce nom — I paraissait régner à tous les niveaux : en 1892, Guesde et Lafargue eux-mêmes ne dédaignaient pas de se mesurer au cours d'une réunion contradictoire avec deux lieute­nants de Drumont, et en janvier 1898 encore, le parti socia­liste, sous les signatures de Jaurès, de Sembat et de Guesde, renvoyait dreyfusards et antidreyfusards dos à dos, en leurs qualités respectives d'opportunistes et de cléricaux : « Prolétaires, ne vous enrôlez dans aucun des clans de cette guerre civile bourgeoise ! » D'autres idéo­logues voulaient combiner, tout comme en Allemagne, socialisme et antisémitisme. Au début de 1890, il s'était formé à Paris, sous la présidence de Drumont, une « Ligue antisémitique nationale de France », dont le vice-président, Jacques de Biez, se qualifiait de « national-socialiste ». Ce mouvement descendit dans la rue et chercha à se prolé­tariser, avec pour animateur l'aventureux marquis de Mores, chef d'une bande de forts des Halles et de bou­chers de la Villette. Comme en Allemagne, un groupe antisémite se constitua alors à la Chambre des députés : en novembre 1891, une proposition de loi tendant à l'ex­pulsion générale des Juifs recueillit 32 voix. Comme en Allemagne, il se trouva des auteurs à entreprendre la démonstration de l'aryam'té de Jésus, que Jacques de Biez affiliait patriotiquement à la race celte. Et cependant l'antisémitisme français supporte mal la comparaison avec l'antisémitisme germanique.

 

(p.298) (…) Si Proust a ainsi cruellement mis à nu la psychologie de certains « Israélites », un artiste presque aussi grand que lui, Maurice Barrès, le premier maître à penser du général de Gaulle et de tant d'autres Français illustres, reste le meilleur témoin de la perception antisémite des Juifs, aux temps du Panama.

A lire Barrès, on retrouve l'ambivalence des antisémites français, chez lesquels l'attirance ou même l'admiration sont si clairement perceptibles, derrière la haine. Dès 1890, il s'interrogeait sur « le caractère commun des intelligences juives » : « Le juif est un logicien incompa­rable. Ses raisonnements sont nets et impersonnels, comme un compte en banque (...) Ainsi échappent-ils à la plupart de nos causes d'erreurs. De là leur merveilleuse habileté à conduire leur vie... » Dans le même contexte, Barrés ne dissimulait pas son admiration pour Disraeli, et Léon Blum, qui le connut à l'époque, évoquait en 1935 « la grâce fière et charmante de son accueil, cette noblesse naturelle qui lui permettait de traiter en égal le débutant timide qui passait son seuil. Je suis sûr qu'il avait pour moi de l'amitié vraie... » Ce n'est que pendant l'affaire Dreyfus que Barrés fut atteint de la manie de persécution antisémite, qui empreint du début jusqu'à la fin son grand « Roman de l'Energie nationale » (1897-1902). Réunis dans le salon du baron de Reinach, les financiers juifs « sont le gouvernement de notre pays, auxquels nos ministres demandent de diriger dans l'ombre et sans res­ponsabilités les finances de l'Etat » ; ils n'en sont pas moins des « laquais allemands », mais ces laquais « se mêlaient de négocier la France même ».

 

L'Affaire.

 

De bonne heure, nombre de fils de famille juifs s'étaient lancés à l'assaut des carrières militaires qui, en France, leur étaient ouvertes : dès 1880, ils étaient « proportion­nellement » dix fois plus nombreux à l'Ecole polytechnique que les Chrétiens ; en ce qui concerne l'ensemble du corps des officiers, il comptait, en 1894, près de 1 p. 100 de Juifs (plus de 300 sur 40000), et Drumont s'indignait de voir que les Lévy y étaient déjà plus nombreux que les Martin. Aussi bien la toute première attaque de La Libre Parole, en mai 1892, visait-elle ces traîtres en puissance, un offi­cier juif étant par définition « l'officier qui trafique sans pudeur des secrets de la défense nationale » (de là, la série des duels que nous avons mentionnés). Sans doute un grand nombre d'officiers catholiques partageaient-ils ce jugement, et sans doute le quotidien de Drumont n'avait-il pas complètement tort lorsqu'il ajoutait qu'il «existait chez l'énorme majorité des militaires un sen­timent de répulsion instinctive contre les fils d'Israël ». La médiocre sympathie, si souvent relevée, qu'inspirait le capitaine Alfred Dreyfus à ses frères d'armes, doit être appréciée aussi à cette lumière-là, et sa façon de parler de son « cœur alsacien » (jamais de son « cœur juif ») n'y pouvait rien changer.

Il est vrai qu'en ce qui concerne la genèse policière du drame, « on ne pourrait, sans s'aventurer beaucoup, déter­miner dans quelle mesure exacte le fait que Dreyfus fût juif fit pencher du mauvais côté la balance ». Mais on peut le faire à partir du moment où, en novembre 1894, elle commença à défrayer les journaux, et jusqu'à la fin. L'essentiel a été dit en deux mots par Théodore Herzl, qui, en sa qualité de journaliste, avait assisté au procès et à la dégradation : « Ils ne hurlaient pas « A bas Dreyfus ! » mais « A bas les Juifs ! » Mais s'ils, c'est-à-dire les Français pour une fois quasi unanimes, hurlaient de la sorte, c'est qu'ils étaient patriotiquement excités par l'ensemble de la presse, travaillée à cette fin par l'état-major, et qui par surcroît avait à se faire pardonner d'avoir été naguère (p.300) stipendiée par Reinach, Cornélius Herz et Arton, ces corrupteurs juifs. C'est seulement ainsi qu'on peut s'ex­pliquer « l'extraordinaire intérêt passionnel » (Herzl) porté au procès. Peu nombreux étaient les contemporains à ne pas succomber à la frénésie antisémite de ces semaines. Citons parmi eux Saint-Genest, le chroniqueur militaire du Figaro :

« Eh bien ! avant qu'on le juge, je déclare encore une fois que tout cela est fou. Dreyfus n'est rien, ce procès n'est rien. Ce qui est grave, c'est le spectacle que nous avons donné à l'Europe... »

 

(p.304) L'agitation antisémite en France ne prit nullement fin en été 1898, en même temps que les tumultes de l'Affaire, comme on est souvent porté à le croire. Sous ces rap­ports, l'année 1898 se laisse même considérer comme un point de départ tout comme un point d'arrivée. Certes, l'affaire Dreyfus fit éclore une génération nouvelle de témoins chrétiens, d'écrivains et de penseurs chez lesquels la justice rendue aux Juifs orienta désormais leur œuvre — et d'abord, Charles Péguy, le prophète qui, le premier en Europe, défendit, souvent contre les Juifs français eux-mêmes, « le droit d'Israël à la différence » (comme on le dirait de nos jours). Mais cette même année 1898 vit naître nombre d'organisations antisémites nouvelles, telles que la Ligue de la patrie française, présidée par le poète François Coppée, la Jeunesse nationale et antisémite, pré­sidée par Drumont, et surtout L'Action française de Char­les Maurras et Léon Daudet. Si le premier nommé devint le théoricien le plus écouté d'un nationalisme « intégral », auquel l'antisémitisme servit jusqu'à l'invasion nazie comme de pierre de touche, le second fut un polémiste particulièrement efficace, au « style charnel, olfactif », n'épargnant ni son ami Marcel Schwob, avec « son extrême laideur ethnique, boursouflée, ses grosses lèvres de jambon » ni les Juifs accusés de meurtre rituel en Russie, « animaux à face humaine qui oscillent avec mono­tonie de l'or à l'obscénité », et apercevant la main d'Israël même dans les dérèglements de la nature, tels que l'inon­dation parisienne de 1910. Sur ce dernier point, son argu­mentation reflète fort bien en quoi le style antisémite moderne différait du style médiéval. Pour le fanatique du Moyen Age, c'est sciemment que, par exemple, le Juif propageait la peste ; pour son émule moderne, sa spécu­lation sur le bois entraînait des déboisements, qui entraî­naient les inondations : ainsi donc, dans le premier cas, le Juif était nocif délibérément et en vertu de son idéo­logie, dans le second, il pouvait l'être à son insu et en

 

  1. L'Europe suicidaire, Calmann-Lévy, 1977, pp. 75-78.

 

(p.305) raison de sa nature — ce qui, du point de vue de la rationalité, n'était guère un progrès.

 

(p.306) /Clémenceau, essayiste en 1898 avec/

Au pied du Sinaï, un recueil de nouvelles sur les Juifs de Galicie (qu'il avait eu l'occasion d'approcher lors de ses cures à Carlsbad). Certes, le poncif n'en est pas absent — « Ce qui domine à Busk, après le canard et l'oie, c'est le Juif crasseux (...) des nez crochus, des mains en griffes s'accrochant aux choses obscures, et ne les lâchant que contre monnaie sonnante. » Mais c'est l'admiration qui l'emporte, et de loin, pour « cette race énergique, partout répandue sur la terre, toujours combattue, toujours vivante (...) possédant le plus précieux trésor, le don de vouloir et de faire ». Pourtant, comment les Juifs employaient-ils ce capital ? A en entendre Clemenceau, grâce à lui, ils espéraient devenir les maîtres du monde : « Méprisé, haï, persécuté pour nous avoir imposé des dieux de son sang, [le Sémite] a voulu se reprendre et s'achever par la domination de la terre. » Sémite, ici, est synonyme de Juif ; ailleurs, sémitisme ou judaïsme désignent, chez Clemenceau, comme chez Karl Marx et tant d'autres, le règne de l'argent en général : « Le sémi­tisme, tel que nous en voyons présentement tant d'exem­ples chez les enfants de Sem et de Japhet... » Ailleurs encore, il se réclame de son idéalisme aryen pour déplo­rer la montée de l'endurante race. Mais, à sa manière, il conclut sur des paroles d'espoir : « II suffit d'amender les Chrétiens, encore maîtres du monde, pour n'avoir pas besoin d'exterminer les Juifs en vue de leur voler le trône d'opulence jusqu'ici convoité des hommes de tous les temps et de tous les lieux. » C'est sur cette note conciliante que s'achève Au pied du Sindi.

Ainsi donc, tout comme un Wagner ou un Dostoïevski, encore que dans un esprit bien différent, Clemenceau admettait la proximité d'un « règne juif » ! Vingt ans plus tard, en automne 1917, il témoigna d'une autre façon des pouvoirs qu'il prêtait aux enfants d'Israël, puisqu'il accu­sait les Juifs allemands d'être à eux tout seuls les fauteurs de la Révolution et de la défection russes. Sans doute s'agissait-il d'une intoxication du 2e Bureau ou de quelque autre agence, comme on le verra plus loin.

Quelles conclusions tirer ? L'une serait banale : à savoir, qu'un très grand homme, traitant d'un très grand sujet (grande race tragique, écrivait encore Clemenceau), est porté à se contredire plus que quiconque. L'autre serait que jadis antisémitisme et sionisme n'étaient guère incom­patibles, ainsi que l'attestent les propos ou les écrits de Martin Luther, de Fichte, de H. Stewart Chamberlain (p.307) ou de Drumont, pour ne citer que quelques antisémites majeurs. A la réflexion, la proposition se laisserait étendre à Clemenceau, qui n'intitula pas son recueil de nouvelles Au pied des Carpathes, ainsi que l'aurait commandé la géographie.

 

(p.311) On estime à plus de soixante mille le nombre de can-tonistes ainsi recrutés et formés. Pour la mémoire collec­tive juive, ils devinrent des émules des victimes des Croi­sades, qui préférèrent la mort au baptême ; suivant une légende populaire, quelques centaines d'entre eux, qui devaient être baptisés à Kazan, en présence de Nicolas Ier, conclurent un pacte de suicide collectif, et plongèrent dans la Volga.

 

(p.313) « Nous descendons tous du Manteau de Gogol », notait Dostoïevski. Le « Yankel » de Tarass Boulba devint en effet le Juif archétypal de la littérature russe. Gogol le voulut exploiteur, lâche et répugnant à souhait, encore qu'il le montre capable de reconnaissance ; mais que lui et ses congénères soient noyés dans le Dniepr par les « seigneurs cosaques » est présenté dans le récit comme allant de soi. Yankel est surtout ridicule, et l'image du « poulet déplumé » dont Gogol s'est servi a fait le tour de la grande littérature russe : on la trouve dans les Souvenirs de la maison des morts de Dostoïevski, appli­quée au bagnard Issaï Bumstein, ce Juif qui « faisait rire tout le monde sans exception » ; on la retrouve dans le Journal d'un provincial à Pétersbourg de Saltykov, et, légèrement modifiée, dans La steppe de Tchékhov ; sur­vivant à la Révolution, les « Juifs, oiseaux plumés » figu­rent encore dans La Cavalerie Rouge d'Isaac Babel. Non moins ridicule est le Hirschel décrit dans le Jid (1846) de Tourgueniev, mais cette fois, le rire est entrecoupé d'an­goisse, car c'est de l'exécution capitale d'un espion (un de plus) qu'il s'agit :

« Le malheureux Jid était véritablement ridicule à voir, malgré l'horreur de sa situation ; l'affreuse certitude de quitter la vie, sa fille, sa famille, se peignait chez lui par des gestes si étranges, par des cris, des soubresauts si absurdes, que nous ne pouvions nous empêcher de sourire, quelque attristante que fût cette scène... »

 

(p.318) Ainsi, tout comme Dostoïevski, le patriarche de Iasnaïa Poliana se laissait contaminer à la fin de sa vie par la mythologie aryenne ; et tous les deux le faisaient sur l'autorité d'une science occidentale dans laquelle ils voyaient, chacun à sa manière, une fausse valeur, peut-être même la dernière ruse du Malin.

Cependant, à la fin du xixe siècle, l'attitude des intellec­tuels russes change à nouveau : il devient gênant, presque indécent d'attaquer les Juifs. Ce n'est pas que les réus­sites financières, qui, en 1870-1880, paraissaient si mena­çantes, soient devenues exceptionnelles ; au contraire, ] Russie devient « le pays des possibilités illimitées », et les Juifs en tirent profit au même titre que tant d'Alle­mands, de Grecs, d'Arméniens, et aussi, de marchands autochtones. Mais voici qu'on les pille et les assassine en nombre croissant : dans les faits, les pogromes ne s'abattent que sur les prolétaires juifs, et cependant, tout (p.319) se passe comme si les Rothschild ou les Poliakov avaient du coup été rendus inoffensifs, tant il est vrai que le peuple dispersé d'Israël ne forme qu'un seul corps aux yeux des nations. On exagérera à peine en écrivant que désormais, les écrivains russes (du moins, ceux dont la postérité a retenu les noms) appliquent en la matière le principe aut bene, aut nihil. Et c'est ainsi que les deux grands peintres de mœurs Saltykov et Leskov, qui avant les pogromes de 1881-1882 paraissaient rivaliser en féro­cité, se transmuent en défenseurs passionnés. Seul parmi les grands écrivains russes de la nouvelle génération, Tchékhov se permettra dans de nombreux contes de railler les Juifs, sans fiel aucun, mais aussi, sans le moindre complexe. D'autres, par exemple Maxime Gorki, avoue­ront que la seule idée du Juif les remplit « de confusion et de honte » : en conséquence, ce personnage est toujours « bon » chez eux. On reconnaîtra dans cette évolution la haute idée que les écrivains russes se faisaient de leur mission.

 

(p.319) Le chemin des pogromes.

Depuis que la majeure partie de la Pologne avait été annexée à la Russie, les nouvelles autorités avaient à affronter, entre beaucoup d'autres problèmes, celui des «meurtres rituels juifs », qui, au milieu du xviif siècle, avait beaucoup agité l'opinion polonaise. Dans sa grande enquête de 1799-1800, Gabriel Derjavine opinait, en homme des Lumières, que bien que la loi de Moïse ne prescrive rien de tel, il était hautement probable que des Juifs fanatiques commettent de temps en temps de tels crimes. Une trentaine d'années plus tard, Nicolas I" raisonnait d'une manière assez semblable : « Sans penser que cet usage puisse être commun à tous les Juifs, je ne saurais repousser l'idée qu'il existe parmi eux des fanatiques aussi affreux que ceux qu'on trouve parmi nous autres Chrétiens. » En 1840, « l'affaire de Damas » avait ranimé à travers toute l'Europe l'antique soupçon. Pour en avoir le cœur net, le tsar chargea ses fonctionnaires, et notam­ment le célèbre folkloriste et lexicographe Vladimir Dahl, (p.320) d'une nouvelle enquête. Celui-ci, dans un travail de plus de cent pages, se rangeait pratiquement à l'opinion de Nicolas Ier, en concluant que les meurtres rituels n'étaient ni pratiqués ni même connus par la majorité des Juifs, mais qu'ils étaient bel et bien d'usage chez « la fanatique secte des Hassids » (que leurs adversaires juifs eux aussi accusaient « d'horribles usages secrets »). Le travail de Dahl fut imprimé en 1844 en dix exemplaires, réservés, sans doute par souci de l'ordre public, à quelques hauts fonctionnaires seulement, et le public, les Juifs y coin-­pris, n'en eut jamais connaissance. Cependant, des procès de meurtre rituel avaient lieu de temps en temps : ainsi, en 1879, à Koutaïs dans le Caucase (c'est ce procès qui éveilla les soupçons de Dostoïevski). A la même époque, l'ex-prêtre  polonais   Hippolyte  Lutostanski,   qui  s'était converti à l'orthodoxie, rédigeait un long traité sur les meurtres rituels ; il en offrait un exemplaire au prince héritier, le futur Alexandre III, qui, en récompense, lui fit présent d'une bague sertie de diamants ; d'où l'on voit à quel point, depuis l'ère de son grand-père Nicolas, les' superstitions   antijuives   s'étaient  épaissies  au  sein de; la famille Romanov.  En même temps, une discussion; publique s'engageait à ce sujet, et le semi-officiel Novoïil Vrémia, le plus important quotidien russe, publiait une étude de l'historien Nicolas Kostomarov sur les crimes rituels que les Juifs auraient jadis commis en Ukraine, Mais il va de soi qu'à l'exemple occidental, les Russes: lettrés de l'époque s'engouaient plus facilement pour les fantasmes  politico-économiques  du  jour  que  pour leS: délires antiques. Dès 1862, l'idéologue slavophile Ivan Aksa-kov s'était élevé contre l'émancipation des Juifs, et eii 1867, il revenait à la charge, paraphrasant, le détail est< à noter, la fameuse formule de Karl Marx :  « La vraie question, écrivait-il, n'est pas d'émanciper les Juifs, mais d'émanciper la population russe des Juifs, de libérer les hommes russes du Sud-Ouest du joug juif. » Peu après, Aksakov trouvait un allié efficace en la personne de Jacob; Brafman.

 

(p.323) Effectivement, au cours de la Semaine sainte 1881, une semaine de tous temps propice aux excès antijuifs, un pogrome éclatait à Elisavetgrad (le Kirovograd actuel), suivi d'autres, plus importants, à Kiev et à Odessa, et dans plusieurs dizaines d'autres localités moyennes ou petites. Leur déroulement semble avoir été partout le même : des agitateurs venus on ne sait d'où distribuaient des tracts antisémites et assuraient que le nouveau tsar souhaitait venger son père en faisant régler leur compte aux Juifs. Les pillages des maisons juives, accom­pagnés de voies de fait plus ou moins graves, se pour­suivaient ensuite au grand jour ; la police et l'armée, au début du moins, laissaient faire. Aux douteurs, les agita­teurs montraient des écrits qu'ils prétendaient officiels (ainsi, à Poltava, une proclamation antisémite allemande, traduite et publiée dans le journal local !). Il y eut aussi des cas où des paysans se faisaient certifier par écrit qu'ils avaient le droit de ne pas assaillir les Juifs ; d'autre part, la notion de « judaïsme » et ses limites ne faisaient pas problème, pour le peuple : à Kiev, la foule se jetait sur les passants vêtus à l'européenne et ne les relâchait qu'après qu'ils avaient fait le signe de la croix.

 

(p.324) Le 11 mai 1881, le tsar assurait à une délégation de notables juifs que les troubles étaient le fait des « anar­chistes », et qu'il saurait y mettre fin ; mais il parlait aussi de l'exploitation par les Juifs des masses populaires, dans laquelle il voyait la cause profonde des pogromes. En même temps, il faisait hâter les enquêtes en cours. A mesure que celles-ci établissaient le rôle mineur joué par les révolutionnaires dans le déchaînement des pogromes, il imputait aux Juifs une part de responsabilité croissante, et, après la dernière flambée, en mai 1883, il traçait de sa propre main la résolution : « Cela est fort affligeant, mais je n'en vois pas la fin, car ces Jids sont trop haïs par les Russes et tant qu'ils continueront à exploiter les Chrétiens cette haine ne désarmera pas. »

Les victimes étaient donc les coupables. Antérieurement, le tsar avait pris deux décisions. En mai 1882, il avait fait édicter des décrets ou « règlements provisoires » destinés dans son esprit à soustraire les Chrétiens à l'exploitation juive. En février 1883, il avait institué une « Commission suprême pour la révision des lois en vigueur sur les Juifs ». Cette commission, présidée par l'ancien ministre de la Justice Pahlen et composée de hauts fonctionnaires, abou­tit, au bout de cinq années de labeur, à la conclusion qu'à la racine du mal se trouvait la discrimination antijuive. Elle préconisait donc l'abolition des lois d'exception, aux fins « d'une fusion aussi intime que possible des Juifs avec la population chrétienne générale ; le système des mesures répressives et exceptionnelles doit céder la place à un système de lois d'affranchissement égalitaire pro­gressif ».

 

(p.325) Pour commencer, les premiers « règlements provi­soires » de 1882 rétrécirent la zone de résidence, interdi­sant aux Juifs de s'installer librement à la campagne, ou ils étaient censés exploiter la paysannerie, ainsi que dans certaines villes (dont Kiev, la « mère des villes russes », et Yalta, la résidence impériale en Crimée), et déclassant au surplus de nombreuses « bourgades » (Miéstetchki) en « villages ». La notion d'exploitation était entendue dans un sens très large : c'est ainsi qu'en 1884, le général Dren-teln, gouverneur général de la région du Sud-Ouest, ordon­nait la fermeture d'une école artisanale qui depuis 1861 fonctionnait à Jitomir, avec la motivation suivante :

« Compte tenu de ce que dans les villes et localités de la région du Sud-Ouest, les Juifs constituent la majeure partie des artisans et empêchent ainsi le développement de l'artisanat dans la population autochtone exploitée par eux, une école artisanale, dont les Chrétiens ne possèdent pas l'équivalent, constitue entre les mains des Juifs une arme supplémentaire pour l'exploitation de la population autochtone. »

Dans une telle optique, tout Juif, et quel que fût son métier, devenait un exploiteur, censé priver de gagne-pain un Chrétien. Il est vrai que pour le général Drenteln, la « supériorité intellectuelle des Juifs » faisait d'eux des concurrents invincibles dans tous les domaines ; aussi bien conseillait-il de stimuler autant que possible leur émigration. Les autorités de Saint-Pétersbourg, aussi l'es­timaient désormais souhaitable, tout en se gardant de le proclamer officiellement, et, d'après une célèbre formule surgie dans l'entourage d'Alexandre III, la question juive finirait pas se résoudre d'elle-même : « Un tiers des Juifs émigrera, un tiers se convertira, un tiers périra. »

Entre-temps, cantonnés dans leur zone de résidence, les Juifs se trouvaient de plus en plus concentrés dans les villes, où ils étaient parfois plus nombreux que les Chré­tiens ; non seulement ils ne pouvaient plus élire domicile à la campagne mais l'acquisition de terres et d'immeubles (p.326) leur y fut interdite. Hors de la zone, et notamment dans les deux capitales, où quelques dizaines de Juifs privilé­giés avaient pu s'installer sous le règne d'Alexandre II, des rafles spéciales étaient destinées à en diminuer le nombre par tous les moyens et sous tous les prétextes. A un haut fonctionnaire qui lui décrivait les férocités de sa police, Alexandre III aurait répondu : « Nous ne devons jamais oublier que les Juifs ont crucifié notre Seigneur et versé son sang précieux. » Le propos rappelle que les souffrances des Juifs étaient couramment imputées au légendaire déicide, conformément aux conceptions médiévales. Mais les techniques appliquées lors des rafles étaient des tech­niques très modernes. Des fichiers spéciaux furent insti­tués dans les commissariats de police ; parmi d'autres mesures anticipant sur les futurs procédés nazis du contrôle et d'identification des « non-Aryens », citons l'in­terdiction de modifier (notamment en les russifiant) les prénoms et l'obligation imposée aux commerçants juifs de Saint-Pétersbourg d'afficher bien visiblement leurs noms et prénoms sur leurs magasins ; dans les passeports, la confession « juif » était souvent indiquée à l'encre rouge. En pratique, l'effet de toutes ces mesures était tem­péré par la proverbiale vénalité de la police russe, ce qui à son tour n'était pas de nature à fortifier chez les sujets juifs du tsar le respect de la légalité et de l'ordre établi. Mais la mesure la plus lourde de conséquences, celle qui littéralement condamna la jeunesse juive, ou du moins sa partie déjà russifiée, à militer dans le camp de la révolu­tion, fut prise en été 1887, dans le cadre d'une révision générale de la politique éducative, destinée à juguler le recrutement révolutionnaire.

En juin 1887, le ministère de l'Education publiait, à l'indignation de l'intelligentsia tout entière, sa célèbre « circulaire des cuisiniers », ordonnant de « débarrasser les lycées et gymnases des enfants des cochers, domesti­ques, cuisiniers, blanchisseuses, petits boutiquiers et enfants de ce genre. Car, exception faite pour ceux qui sont exceptionnellement bien doués, il n'est pas indiqué pour les enfants de ces gens de changer de position dans l'exis­tence ». Il s'agissait donc de freiner l'afflux dans les univer­sités des enfants issus des milieux populaires, qui du reste n'arrivaient pas le plus souvent à achever leurs études, et se lançaient d'autant plus ardemment dans l'activisme politique.

En juillet de la même année, cette disposition fut complétée (p.327) par une mesure spéciale visant les Juifs, qui désor­mais ne devaient être admis dans les établissements d'enseignement secondaire qu'à raison de 10 p. 100 du nombre total des élèves dans la « zone », de 3 p. 100 dans les deux capitales, et de 5 p. 100 ailleurs ; en 1901, ces quotas étaient réduits à 7 p. 100, 2 p. 100 et 3 p. 100 respec­tivement, mais ils furent portés, dans l'enseignement secondaire uniquement, à 15 p. 100, 5 p. 100 et 10 p. 100 en 1909. Ce « numerus clausus » tendait en pratique vers un numerus nullus, puisque, si les Juifs ne constituaient que 3p. 100 de la population de l'empire, ils formaient 25 p. 100 des classes urbaines, dont était issue la quasi-totalité des lycéens. Du reste, même les rares élus qui parvenaient à obtenir un diplôme universitaire étaient empêchés d'en tirer grand profit, la fonction publique, le barreau, l'en­seignement secondaire et bien d'autres carrières devenant progressivement inaccessibles aux Juifs. « Un Juif ne peut pas devenir juge dans un tribunal russe, comme il ne peut pas devenir prêtre dans une église russe ! » s'exclamait le ministre de la Justice en 1912... on peut ajouter que toutes ces exclusions ne visaient que les enfants d'Israël du sexe masculin ; leurs compagnes, auxquelles l'imaginaire chré­tien avait de tous temps fait grâce, en étaient en principe exemptées.

L'irrésistible ascension des « Jids », qui en 1877 faisait trembler les publicistes du Novdie Vrémia, se trouvait donc stoppée à partir de 1887, en même temps que celle du petit peuple des villes, et de la même manière. Ainsi était cimentée une alliance qui, pour ambiguë qu'elle fût à maints égards, s'avéra d'une efficacité exemplaire, et qui dura jusqu'à la révolution de 1917, ou même quelque temps au-delà. Sans doute est-ce par la « circulaire des cuisiniers » (immortalisée par Lénine dans son slogan sur «les cuisinières qui, chez nous, sauront diriger l'Etat»), plus que par tout autre faux pas ou toute autre excen­tricité, que le régime tsariste avait creusé sa propre tombe.

 

La révolte.

 

La vague des pogromes, mais surtout les conclusions qu'en tira le régime, douloureusement ressenties par tous les sujets juifs du tsar, suscita un immédiat et spectaculaire (p.328) revirement dans le secteur déjà russifié ou en voie de russification. Dès l'été 1881, les grandes communautés juives présentaient aux autorités des pétitions dans les­quelles on relève maint commentaire acerbe. Les Juifs de Kiev comparaient ironiquement le judaïsme à une maladie inguérissable, contre laquelle il n'existait qu'un seul remède, de nature miraculeuse : la conversion. Avec une pointe d'ironie plus discrète, les Juifs d'Odessa suppliaient, « si aucune autre solution n'est possible, de rendre légale l'émigration » ; ce à quoi le nouveau ministre de l'Inté­rieur, le comte Ignatiev, rétorquait que la frontière occi­dentale leur était largement ouverte. Avant même la promulgation des premiers règlements provisoires, les organes périodiques juifs recevaient des lettres ou publiaient des articles déchirants :

« Quand je pense comment on a procédé à notre égard, comment on nous a appris à aimer la Russie et les lettres russes, comment on s'y est pris pour nous faire introduire dans nos foyers la langue russe, de sorte que nos enfants n'en connaissent plus d'autre, et comment actuellement on nous fait la chasse et nous persécute — mon cœur se remplit du désespoir le plus corrosif... »

Mais l'identité ainsi affichée, et qui se voulait une identité retrouvée, ne se laissait plus satisfaire par les consolations et les promesses que depuis près de deux millénaires les rabbins avaient coutume de prodiguer aux enfants d'Israël. Une fois de plus dans l'histoire de la dispersion, des Juifs assimilés, des néo-marranes repentis, concevaient leur problématique à l'imitation des Chrétiens, dans les catégories de la pensée politique occidentale; autrement dit, la notion d'un peuple, fût-il éternel, leur paraissait pratiquement indissociable d'une base géogra­phique, voire d'un Etat. Dès 1882, le médecin Léon Pinsker, après avoir dépeint la condition tragique du « peuple-fantôme », un peuple de « revenants » craints et haïs dans tous les pays du monde moderne, concluait son Auto­émancipation sur le cri : « Nous devons enfin posséder notre propre pays, sinon notre propre patrie ! » En même temps, un concept et un mot nouveaux, la « palestino-philie », qu'il appartint à Theodor Herzl de rebaptiser « sionisme », enflammait nombre de jeunes esprits. Des dizaines d'associations « palestinophiles » se constituèrent, telles que les Bilou ou les Amants de Sion (Hovevei Tsion), (p.329) dont les membres les plus hardis partaient pour faire refleurir la Terre Promise, « pour y vivre, et non pas pour y mourir ». Ces idéalistes n'étaient à l'époque que quelques centaines, mais des dizaines de milliers d'esprits plus rassis et plus prudents les approuvaient et les admiraient, sans se décider pour autant de les suivre dans une contrée semi-désertique et malsaine. Ils n'en militaient qu'avec une plus grande ardeur sur place, publiant des bulletins ou des livres, se prodiguant en discours, quêtant des fonds. Suivant un mot célèbre de l'époque, « un sioniste était un Juif qui, aux frais d'un second Juif, en expédiait un troi­sième en Palestine ».

 

(p.330) Mais, malgré l'indignation internationale, malgré le refus des Rothschild français de souscrire des emprunts, ou la baisse des valeurs russes en Allemagne, les persécu­tions ne cessaient de s'aggraver. Aussi bien l'émigration aux seuls Etats-Unis progressait-elle suivant une courbe exponentielle, centuplant entre 1860-1870 et 1900-1910, pour atteindre un chiffre total voisin d'un million et demi (cependant, l'accroissement naturel des Juifs compensait dans l'ensemble ce déficit démographique).

Un autre remède à la condition de Juif en Russie : la conversion (à une religion bien-pensante, ce qui n'était le cas ni de l'Islam, ni des sectes schismatiques russes), qui assurait « une guérison miraculeuse et instantanée », n'entra jamais dans les mœurs. Elle demeurait le fait d'isolés ; il n'y eut pas de vagues collectives de baptêmes, sans doute parce que le procédé était réprouvé non seule­ment par les Juifs, mais aussi par tous les camps de la société russe, et notamment par l'intelligentsia. Le nombre total des conversions qui eurent lieu au xixe siècle est estimé à 85 000.

En revanche, sous le règne des deux derniers tsars, un nombre croissant de jeunes gens et jeunes filles décidaient, plutôt que de se convertir ou d'émigrer, de lutter sur lieu et place contre le régime abhorré. A ce propos, l'historien Simon Doubnov écrivait, non sans lyrisme, qu'en 1905, « les Juifs répliquaient aux pogromes par l'intensification de la lutte révolutionnaire ; l'élément juif fut actif dans tous les détachements de l'armée de libération : chez les démocrates constitutionnels, chez les sociaux-démocrates et chez les sociaux-révolutionnaires ».

 

(p.335) Quant au tsar, il avait au sujet des Juifs des vues bien arrêtées, car il leur portait des sentiments simples et forts, opposant, d'une manière déjà proche de la manière hitlérienne, son bon peuple chrétien, le narod, aux Jids corrupteurs et malfaisants, la différence étant que, contrai­rement au Fùhrer, il croyait, ou feignait de croire, qu'il existait aussi des Juifs innocents.

Les historiens nous décrivent à l'envi la faiblesse de caractère de ce malencontreux autocrate, fasciné sa vie durant par l'image pesante de son père. Il est aussi (p.336) d'usage de faire contraster ses qualités de père de famille et de chrétien scrupuleux avec sa totale incapacité à faire face aux devoirs de sa charge. Non moins grand paraît le contraste entre sa sujétion aux influences de tout ordre — en premier lieu, à celles du couple fatidique constitué par sa femme et Raspoutine — et l'inébranlable fermeté avec laquelle il refusait de changer le moindre iota à la condi­tion des Juifs. Ils restaient pour lui les grands respon­sables de tous les troubles qui agitaient l'empire russe, et les pogromes n'étaient à ses yeux que la réaction naturelle d'un peuple chrétien qu'il croyait indéfectiblement attaché à sa personne. La révolution de 1905 lui inspirait à ce propos le commentaire suivant, peu après la promulgation du « Manifeste constitutionnel » du 17 octobre :

« Au lendemain du Manifeste, écrivait-il à sa mère, les mau­vais éléments levèrent la tête, mais une forte réaction se pro­duisit ensuite, et toute la masse des hommes fidèles se redressa. Le résultat fut bien entendu le même que d'ordinaire, chez nous : le peuple fut exaspéré par l'audace et l'insolence des révolutionnaires et des socialistes, et comme les neuf dixièmes d'entre eux sont des Jids, toute la colère s'est tournée contre eux — d'où les pogromes antijuifs. Il est étonnant de cons­tater avec quelle unanimité ils ont aussitôt éclaté dans toutes les villes de Russie... »

Deux mois après, Nicolas II donnait son assentiment au projet d'une « action commune internationale » contre les Juifs, élaboré peut-être sur ses indications, en tout cas en fonction de ses désirs, par le ministre des Affaires étran­gères, le comte Lamsdorf. Au fond, ce projet n'était que la traduction dans le langage des chancelleries de l'historio-sophie des Protocoles ou du Secret du judaïsme. On y lisait que Karl Marx et Ferdinand Lassalle étaient « d'une origine juive avérée », qu'il était non moins avéré que les mouvements révolutionnaires russes étaient formés et financés par « les milieux capitalistes juifs », et que le suprême « organe nourricier de la lutte » était « la célèbre ligue fondée en 1860 sous le nom d'Alliance Israélite uni­verselle dont le siège central est à Paris, et qui possède des ressources pécuniaires colossales ». Pour faire conve­nablement face au danger, il importait donc de s'entendre avec les deux autres grandes puissances menacées par la subversion juive, qui étaient le Reich allemand et l'Eglise catholique :

« On ne saurait douter qu'un échange de vues confiant et cordial de notre part avec les sphères dirigeantes aussi bien (p.337) de Berlin que de Rome est au plus haut point nécessaire. Il pourrait être le point de départ d'une action commune inter­nationale des plus avantageuses, d'abord du point de vue de l'organisation d'une surveillance vigilante, ensuite de celui d'une lutte commune et active contre l'ennemi général de l'ordre chrétien et monarchique en Europe. Comme première démarche dans la direction indiquée, il paraît souhaitable de se limiter provisoirement à un échange de vues tout à fait confiant avec le gouvernement allemand. »

 

(p.340) Le mode hiérarchique de transmission est suggestivement décrit dans les mémoires d'Alexis Lopoukhine. Au lendemain de la grande vague de pogromes de l'automne 1905, Nicolas II recevait le général Dratchevsky, le gou­verneur de Rostov. Au cours de l'audience, il lui disait que le nombre des victimes juives avait été inférieur à celui auquel il se serait attendu. « Ces indications venues de haut lieu, expliquait Lopoukhine à Witte, seront sans doute transmises oralement par Dratchevsky au chef de la police de Rostov, et seront répercutées de proche en pro­che jusqu'aux brigadiers et simples agents qui, sûrs d'être dans le droit chemin, feront savoir sur les marchés et dans les rues qu'il faut rosser les Jids, et qu'on peut y aller sans rien craindre. » Le IIIe Reich connut des filières du même genre, mais les Russes surent d'instinct exceller dans ces jeux de demi-mots et de sous-entendus, contrairement aux Allemands.

Corps par corps, l'armée russe cultivait un antisémi­tisme encore plus virulent que la police, ainsi que le cons­tatait en 1908 un auteur. La constatation a du reste une portée générale, et l'on peut se reporter à ce propos aux chapitres précédents : sous la « Belle Epoque » euro­péenne, la malveillance à l'égard du peuple cosmopolite se trouvait promue à la dignité d'une vertu militaire dans presque tous les pays. Dans le cas russe, le devoir de réprimer les désordres engendrait tant chez les généraux que chez les simples soldats un conflit spécifique, qu'évo­quait candidement en 1903 le vice-ministre de l'Intérieur, en disant « qu'il était impossible de permettre aux soldats de tirer sur des Chrétiens, afin de protéger des Juifs ». Le dilemme se comprend d'autant mieux que la fête de récon­ciliation chrétienne de Pâques était aussi la grande saison des pogromes ; l'impunité dont bénéficièrent ceux de 1881-1883 s'éclaire mieux de la sorte elle aussi. Mais c'est sur­tout au cours de la guerre russo-japonaise de 1904-1905 que l'armée devint une serre chaude de l'antisémitisme, que des proclamations et brochures antijuives étaient distri­buées aux jeunes recrues, et que fut inauguré l'usage moderne de constituer les Jids en boucs émissaires des défaites. Il n'empêche que certains généraux louaient dans leurs ordres du jour le courage des soldats juifs, dont les hauts faits en venaient à être glorifiés par les correspon­dants militaires des journaux antisémites : fraternelle

(p.341) éthique des combats, mais aussi Russie, pays des grands contrastes.

 

(p.345) Il n'est pas facile de faire l'anatomie d'un pogrome, même lorsqu'on dispose, ainsi que c'est le cas pour celui de Kichinev, d'un dossier très complet (dossier qui inci­demment nous révèle la haute tenue et l'indépendance de l'administration judiciaire, dans la Russie des contrastes). En 1903, Kichinev, chef-lieu de la Bessarabie et ville à 45 p. 100 juive, paraissait vivre encore à l'abri des troubles politiques ; mais le propriétaire de l'unique quotidien local, Paul Krouchevane, ne cessait d'agiter dans sa feuille, ainsi que dans celle qu'il publiait à Pétersbourg, toute la gamme des sentiments antisémites (il fut aussi le premier éditeur des Protocoles). Aussi bien le meurtre d'un ado­lescent, en février 1903, fut-il attribué par la rumeur publi­que aux Juifs, et il en fut de même pour quelques autres décès jugés suspects, à travers l'Ukraine.

A l'approche de Pâques, des appels à la vengeance, signés par un « Parti des travailleurs vrais Chrétiens », furent distribués dans les débits de boisson de Kichinev. Les Juifs meurtriers du Seigneur y étaient accusés de sucer le sang chrétien et d'exciter la population contre « notre père le tsar, qui sait quel peuple ignoble, malicieux et cupide sont les Jids, et qui refuse de les affranchir (...) Venez à notre secours, précipitez-vous sur les sales Jids. Nous sommes déjà nombreux.

« Faites lire cet appel par vos clients, ou nous mettrons en pièces votre débit ; nous le saurons, nos gens fré­quentent votre débit. »

A la veille de la fête, la ville entière savait de science certaine que quelque chose de grave allait se passer, mais les autorités civiles et militaires s'en tenaient à une inac­tion apparemment concertée. Lorsque le dimanche de Pâques (6 avril) le pogrome commença, rien ne fut changé aux festivités et visites protocolaires, le gouverneur restait chez lui, le chef de police passait l'après-midi chez l'évêque, l'orchestre militaire continuait à jouer sur la place, tan­dis que sur son pourtour, la foule assaillait les Juifs et commençait à incendier leurs maisons. L'armée n'entra en action que le lundi soir, arrêta quelques centaines de pogromistes et rétablit le calme en quelques minutes, sans avoir tiré un seul coup de feu. Le niveau des responsabi­lités, soit à Kichinev, soit à Pétersbourg, resta obscur. (…)

 

(p.346) Encore moins les autorités russes avaient-elles prévu l'immensité du scandale. Tous les journaux respectables d'Europe et d'Amérique clamaient leur indignation et fus­tigeaient la barbarie russe ; certes, les journalistes juifs et leurs amis faisaient de leur mieux, mais ils étaient loin d'être les seuls à crier au massacre. Ainsi, Guillaume II, tout en approuvant la raclée infligée aux enfants d'Israël, s'emparait de l'occasion pour faire une crasse à son « cher cousin Nicky » et ordonnait de diffuser la nouvelle que le tsar avait félicité les pogromistes. Le chancelier Bulow expliquait qu'il fallait s'y prendre « de manière à ce qu'on ne puisse pas remonter jusqu'à nous ; il est surtout impor­tant de faire publier la chose dans la presse anglaise, fran­çaise, américaine et italienne ». Une fois de plus, les anti­sémites russes pouvaient maudire la puissance et la perfidie de la juiverie internationale. En même temps, les journaux du monde entier diffusaient une violente protes­tation contre « les bestialités commises par des hommes russes », signée par 317 écrivains et artistes, dont Léon Tolstoï. L'affaire tourna donc au désastre pour le bon renom de la Russie, naturalisant dans toutes les langues le terme de pogrome.

 

(p.347) Il n'en reste pas moins que le nombre total des vic­times : 810 tués et 1 770 blessés demeurait inférieur à celui du désastre de Tomsk. On ne peut s'empêcher d'avoir une pensée nostalgique pour un passé où le massacre de 810 Juifs suscitait une réprobation universelle, et où l'au­tocrate responsable refusait de « défendre une cause pure avec des méthodes malpropres ». Il est vrai aussi qu'au lendemain de ces événements, des nouvelles méthodes et de nouveaux arguments faisaient leur apparition en Russie.

 

(p.348) Mais c'est en discourant à la tribune de la Douma sur les meurtres rituels que le démagogue Nicolas Markov annon­çait, pour le jour où le peuple russe y verrait enfin clair, le pogrome universel et final :

« ... Le jour où avec votre complicité, messieurs de la gau­che, le peuple russe se convaincra définitivement que tout est truqué, qu'il n'y a plus de justice, qu'il n'est pas possible de démasquer devant un tribunal le Judéen qui égorge l'enfant russe et boit son sang, que ni la police, ni les gouverneurs, ni les ministres, ni les législateurs suprêmes ne sont d'aucun secours — ce jour-là, messieurs, il y aura des pogromes de Juifs. Ce n'est pas moi qui l'aurai voulu, messieurs, ni l'Union du peuple russe : c'est vous qui aurez créé les pogromes, et ces pogromes ne ressembleront pas à ceux qui ont eu lieu jusqu'ici, ce ne seront pas des pogromes d'édredons de Jids, mais tous les Jids seront proprement égorgés jusqu'au der­nier ! »

 

(p.349) La législation tsariste elle aussi commençait à s'écarter du principe conformément auquel un Juif converti deve­nait « un Chrétien comme les autres ». Dès 1906, il était question d'interdire aux fils des convertis l'accès des écoles militaires ; une loi promulguée en 1912 interdisait d'une façon générale la promotion au rang d'officier tant des fils que des petits-fils. Le clergé de son côté en vint à mettre en question la validité du baptême, dans le cas des conversions de pure forme, et un avocat membre de la Douma, qui s'y était spécialisé dans la défense de ses anciens coreligionnaires, se vit interdire l'enterrement au cimetière chrétien.

Mais c'est sur le terrain du meurtre rituel que le régime livra sa dernière grande bataille contre les Juifs. On a sou­vent comparé l'affaire Beilis à l'affaire Dreyfus, et il est de fait que le procès de Kiev de 1913 fit couler à peu près autant d'encre et fut à peu près aussi long que le procès de Rennes de 1898. En tant que procès qui se voulut édi­fiant, il se laisserait aussi mettre en regard des « grands procès de Moscou », bien qu'il aille de soi que la mise en scène tsariste ne souffrait pas la comparaison avec la régie stalinienne. Mais les affaires de meurtre rituel apparte­naient à une catégorie bien à part, surtout dans la pers­pective juive : ainsi que l'écrivait à l'époque le penseur Ahad Ha'am, « cette accusation constitue le cas solitaire dans lequel l'adhésion générale à une idée [que le monde nourrit] à notre sujet ne nous pousse pas à nous deman­der si le monde n'a pas raison et si nous ne sommes pas dans le tort, car cette accusation est fondée sur un men­songe absolu, et n'est même pas étayée par une fausse inférence du particulier au général ».

Le 20 mars 1911, le cadavre exsangue d'un garçonnet de treize ans, André louchtchinsky, fut découvert dans la banlieue de Kiev. Aussitôt, la presse antisémite cria au meurtre rituel, et tant à Kiev qu'à Pétersbourg, l'Union du peuple russe s'efforçait de faire orienter l'enquête en ce sens, tandis qu'à la Douma, son porte-parole, Zamyslovsky, interpellait dès le 18 avril le gouvernement sur les lenteurs (p.350) de cette enquête. C'est qu'au cours des premières semaines, le coupable juif ne se laissait pas trouver, en raison de la conscience professionnelle de la magistrature et de la police criminelle de Kiev. Il fallut donc d'abord faire limoger ou déplacer un juge d'instruction et deux ou trois policiers, ce à quoi le ministre de la Justice, Chtche-glovitov, se prêta volontiers. Un Juif égorgeur put alors être procuré, en la personne de Mendel Beilis, le contre­maître de la briqueterie près de laquelle avait été trouvé le cadavre. On a pu comparer ce figurant à Dreyfus, en ce sens qu'il était aussi peu compréhensif des valeurs en jeu que le célèbre capitaine (au surplus, ce prétendu sacrifi­cateur n'était pas un Juif pratiquant).

Mais il apparut peu à peu que l'affaire se présentait aussi mal que possible. La presse libérale ne restait pas non plus inactive. Un rédacteur du journal Kievskaïa Mysl entreprit une enquête pour son compte personnel et tomba sur la piste des vrais assassins, une bande de voleurs qui avaient égorgé l'enfant par crainte de son témoignage, en maquillant leur crime de façon qu'il puisse être mis sur le dos des Juifs. Un tout autre genre de souci étaient les réactions internationales : « La presse étran­gère harcèle le gouvernement russe d'une manière inouïe et sauvage », se plaignait Beletsky, le directeur du dépar­tement de police. En décembre 1911, les Etats-Unis en vinrent à dénoncer le traité de commerce russo-américain. Cherchant à complaire à son gouvernement, l'ambassa­deur russe commentait : « Cet incident prouve surtout que les Américains se trouvent encore à un stade assez primitif du développement social ! » (Dans le même style, l'ambassadeur nazi à Sofia blâmera trente ans après les Bulgares, qui protégeaient les Juifs, « d'être tout particu­lièrement dépourvus de la compréhension idéologique allemande ».)

 

(p.353) En effet, il posa deux questions au jury : le petit André avait-il été assassiné dans une briqueterie appartenant aux Juifs, « de manière à provoquer d'atroces souffrances et une hémorragie totale qui entraîna sa mort » ; et Beilis était-il coupable d'avoir, de concert avec des inconnus et « pour des motifs de fanatisme religieux », commis cet assassinat ? De la manière dont les questions avaient été rédigées, le jury, tout en répondant non à la deuxième question, ne pouvait dans sa simplicité que répondre oui à la première, dont toute référence explicite à un meurtre rituel avait été évincée. Mais ainsi qu'il fallait s'y attendre, les agences télégraphiques et une partie de la presse n'y regardèrent pas de si près ; le oui du jury et la mention de la briqueterie juive paraissaient signifier qu'il s'était rallié à la thèse antisémite.

En conséquence, les deux camps fêtèrent victoire. A première vue, l’accusation paraissait avoir triomphé, ainsi (p.354) que l'assuraient La Croix à Paris, ou la Reichspost à Vienne : plus nuancé, un rédacteur du Daily News de Lon­dres commentait ironiquement : « L'affaire de Kiev a sapé l'intérêt que je portais à la puissance cosmopolite, finan­cière et politique du judaïsme. A quoi a abouti cette force internationale ? A un verdict qui confirme la vieille légende des sacrifices sanglants. » En Russie, le tsar, qui avait fait présent au juge Boldyrev d'une montre en or, se déclarait satisfait sous tous les rapports : « II est certain qu'il y a eu un meurtre rituel, mais je suis heureux que Beilis ait été acquitté, car il est innocent. » Chtcheglovitov et d'autres personnalités félicitaient télégraphiquement « les héros du procès de Kiev », en leur qualité « d'hommes russes indépendants et incorruptibles ». Le populaire auteur mystique Basile Rosanov publiait peu après une brochure bizarrement intitulée Le rapport olfactif et tactile des Juifs avec le sang, dans laquelle il croyait pouvoir produire le verset biblique, passé inaperçu de tous ses prédéces­seurs, qui prescrivait aux Juifs les meurtres rituels, à savoir, un passage du Lévitique relatif au bouc émissaire (X, 16-18) : « N'est-il pas étonnant que personne n'ait relevé ce passage... Tout est clair, trop clair. Sont-ils si aveugles qu'ils ne voient pas ? Pour moi, le petit André est un martyr chrétien. Que nos enfants prient pour lui, comme pour un juste martyrisé... » En effet, il fut question d'ériger une chapelle à proximité de la fameuse brique­terie ; il semble que le projet fut déjoué grâce à une inter­vention de Raspoutine auprès du tsar.

Mais dans l'ensemble, l'acquittement de Beilis pesa beaucoup plus lourd que l'apparente condamnation des Juifs, tant il est vrai qu'un procès s'incarne dans un homme, dont le sort demeure le symbole. C'est ainsi que le résultat fut généralement compris en Russie, où il y eut des explosions de joie dans les rues ; c'est ainsi que l'inter­prétèrent dans leur ensemble des auteurs du temps, et il est de fait que, deux obscures tentatives des nazis mises à part, les procès de meurtre rituel, depuis 1913, ne font plus partie de l'arsenal antisémite occidental.

 

(p.361) A ce propos, il faut remarquer d'abord que si tous les pays belligérants, une fois évanoui le rêve d'une guerre, fraîche et joyeuse, souffrirent les atroces réalités de la guerre des tranchées, c'est en Allemagne que les masses populaires apprirent les premières à connaître les restric­tions de tout ordre, les ersatz plus ou moins frelatés, le rationnement et la sous-alimentation. On a l'impression que ces épreuves de la population civile se cherchèrent dès l'hiver 1915-1916 quelque soulagement de la manière classique. Mais surtout, au niveau articulé ou idéologique, celui auquel sont désignées nommément les entités à haïr, on entrevoit une conjoncture particulière qui, d'une façon plus accusée qu'ailleurs, déviait vers les fils d'Israël les recherches du bouc émissaire.

En effet, puisqu'à la catastrophe universelle on ne pou­vait pas ne pas chercher de fauteur, le Boche remplissait ce rôle pour les Français, tout comme le Hun pour les Britanniques, et les masses russes avaient elles aussi un vieux compte à régler avec le Niémetz. Dans le cas des Allemands, la situation était bien moins claire : une fois passée l'explosion de fureur anti-anglaise, à qui s'en pren­dre, à moins de mettre en accusation tous les ennemis de l'Allemagne, c'est-à-dire la majeure partie des nations dites civilisées ? L'une des issues consistait à admettre l'exis­tence d'un ennemi « supranational », dont le spectre pre­nait d'autant mieux corps que, d'une certaine façon, l'Alle­magne avait elle-même tendance à se considérer comme telle. Une tradition européenne remontant à la Renais­sance au moins, et dont j'ai retracé les avatars dans mon Mythe aryen, lui accordait le statut d'une nation quasi­ment pan-européenne. Un auteur aussi raffiné que Thomas Mann qualifiait en 1916 le peuple allemand de ùbernatio-nales Volk, auquel incombait une responsabilité également « supra-nationale », et qui, face à un monde d'ennemis, incarnait la conscience européenne ; et il arguait, à l'aide d'exemples assez probants, que les haineuses outrances de la propagande française, les écrits malmenant les Boches (p.362) comme autant de « sous-hommes », n'avaient pas leur pen­dant en Allemagne. On voit comment dans ces conditions l'adversaire des Allemands lui aussi se laissait concevoir comme à la fois intérieur et « supra-national », comme une puissance invisible et secrète. Le sociologue juif Franz Oppenheimer rendait compte de cette situation en écrivant, dès avant 1914, que « l'antisémitisme était le visage, tourné vers l'intérieur, du nationalisme chauvin et agressif ». Pour de multiples raisons, dont certaines remontaient au Moyen Age, le chauvinisme germanique gardait même pendant cette guerre les yeux fixés dans cette direction.

 

(p.365) On peut considérer comme tournant décisif de la pre­mière guerre mondiale ce même mois d'août 1916, alors que le commandement suprême passait des mains du général Falkenhayn entre celles du duumvirat Hinden-burg-Ludendorff, le premier couvrant de son autorité de héros national de Tannenberg les décisions du second, brillant stratège et organisateur, « premier maître du quartier général ». Aussitôt, la politique militaire alle­mande prit un cours nouveau, plus dur, anticipant déjà certaines mesures nazies. En octobre, le Grand Quartier général approuvait le projet de Tirpitz d'une guerre sous-marine à outrance et ordonnait la déportation de 400 000 travailleurs civils belges ; une troisième mesure, promulguée le 11 octobre par le ministère de la Guerre, prescrivait le recensement des Juifs mobilisés au front et à l'arrière. Il semble que cette « Judenstatistik » avait été réclamée par le lieutenant-colonel Max Bauer, un officier d'état-major rompu aux intrigues politiques, qui fut le principal artisan de la nomination de Ludendorff et qui devint l'homme de confiance de l'Alldeutscher Verband de Class auprès du commandement suprême. Ludendorff assurait par la suite que ce n'est que pendant la guerre qu'il apprit à connaître la « question juive », notamment grâce à Muller von Hausen, l'éditeur allemand des « Proto­coles », qui lui avait été présenté par Bauer. Le fait est qu'à mesure que le conflit mondial approchait de sa fin, les dirigeants allemands succombaient en nombre crois­sant à l'idée fixe d'une Internationale juive dictant le cours des événements.

Remarquons-le d'ores et déjà (nous aurons à y revenir) : |en sa qualité de fantasme, le Juif international semblait vouloir égorger la mère patrie dans tous les pays belligé­rants ; chez aucun peuple chrétien, il ne pouvait faire figure d'Allié !

 

(p.371) Rentré au printemps 1919 en Allemagne, Ludendorff s'installa à Munich, où l'éphémère « République révolu­tionnaire de Bavière » venait d'être renversée et qui devint aussitôt le principal centre allemand des menées réaction­naires et antisémites. C'est apparemment alors qu'il aper­çut la lumière et, à l'instar de tant de ses frères d'armes et anciens subordonnés, commença à dénoncer la grande tra­hison des Juifs. En même temps, il militait dans les mou­vements vôlkistes, et finit par s'associer au parti nazi (d'après J. Fest, le biographe de Hitler, ce dernier se résignait au début à n'être que « l'annonciateur » du «sauveur» Ludendorff). Il participa donc au putsch du 9 novembre 1923, et passa en jugement avec Hitler et ses lieutenants ; pour sa part, il fut acquitté, le tribunal ayant estimé qu'intellectuellement surmené, il n'avait pas été en possession de toutes ses facultés. Cela ne l'empêcha pas de devenir député (nazi) au Reichstag, de 1924 à 1928, et de faire acte de candidature pour la présidence de la républi­que de Weimar, en 1925. Mais, de plus en plus, et surtout depuis qu'en secondes noces il avait épousé la mystique germanomane Mathilde Kemnitz, il se plongeait dans l'étude de la philosophie de l'histoire, et sa paranoïa se teintait d'un hyperdéterminisme animiste ou magique.

 

L’Empire russe

 

(p.379) Au cours de la première année de la guerre, le comman­dement suprême était assuré par le grand-duc Nicolas, assisté du général Yanouchkevitch, et leur état-major était peuplé de ces extrémistes que nous avons vus à l'œuvre en 1905-1906. Lorsque commença la retraite des troupes rus­ses, la tendance se dessina de recourir à la parade « mos­covite » de 1812, c'est-à-dire à la stratégie de la terre brûlée, et d'évacuer en conséquence toute la population, mais il apparut rapidement qu'en l'occurrence, le procédé gênait les Russes plus qu'il ne gênait les Allemands. Il fut alors décidé de limiter les évacuations aux « Juifs et autres per­sonnages suspects d'espionnage », ainsi que s'exprimait une circulaire du 16 janvier 1915. Au cours de cette pre­mière année, plus d'un demi-million de Juifs fut ainsi déporté à l'intérieur de la Russie ; un moyen plus som­maire, préconisé par le commandement du xvin« corps d'armée, consistait à « expulser les Juifs vers les lignes ennemies, sans en laisser un seul dans le rayon des trou­pes ». C'est dans ces conditions dramatiques que les masses juives purent enfin fouler le sol de la Russie tra­ditionnelle, affamées et démunies de tout, réservoir de choix pour le recrutement révolutionnaire.

En automne 1915, Nicolas II prit la décision d'assumer lui-même le commandement en chef, et choisit le général Alexéev pour chef d'état-major. La pratique des déporta­tions fut alors remplacée par celle des prises d'otages, et les arrestations et procès allèrent en se multipliant. Dans certains cas, il s'agissait d'une justice ultra-sommaire, sui­vie de pendaisons ; dans d'autres, lorsqu'il s'agissait des tribunaux militaires réguliers des corps d'armée, les débats, le plus souvent suivis d'acquittements, confir­maient que les Juifs avaient été bel et bien choisis pour boucs émissaires. D'après une rumeur, ils dissimulaient (p.380) des appareils de télégraphie sans fil dans leurs longues barbes traditionnelles ; une autre coutume qui prêtait à soupçon consistait à garder à la synagogue une corde ou un fil de fer suffisamment longs pour suffire à encercler « la ville », c'est-à-dire le périmètre qu'il fallait s'abstenir de franchir, le samedi. C'étaient donc, aux termes des sentences portées par certains tribunaux militaires, des fils télégraphiques ou téléphoniques, qui permettaient de communiquer avec l'ennemi.

C'est ainsi que, sinon l'armée tout entière du moins une partie du corps des officiers, se fortifiait dans la croyance que les Juifs étaient des espions quasiment par définition, et l'on pourrait aussi rappeler qu'avant de servir aux pro­vocations antisémites, cette croyance avait été cultivée par quelques-uns des plus glorieux auteurs russes. On peut se demander aussi ce qu'il en était en réalité : la connaissance de l'allemand, ou la vivacité d'esprit ou plus simplement l'exaspération, n'incitaient-elles pas dans de nombreux cas les Juifs à aider l'ennemi ? Sans pouvoir l'exclure entièrement, on peut remarquer à ce propos qu'en règle générale, les espions travaillent pour le plus offrant ; l'argent russe ayant aussi peu d'odeur que l'ar­gent allemand, gardons-nous d'attribuer aux traîtres juifs une trop forte dose d'idéalisme.

 

(p.392) Si les bolcheviks avaient pu s'emparer, pratiquement sans coup férir, des deux capitales et de la Russie d'Eu­rope proprement dite, les régions périphériques, en pre­mier lieu le Midi ukrainien et l'immense marche sibé­rienne, échappaient peu après à leur pouvoir. Leurs adversaires les plus déterminés, notamment des dizaines de milliers d'officiers, prenaient le chemin de ces régions « blanches » : la suite des événements suggère l'existence d'une corrélation entre leur combativité et leur judéopho bie. La corrélation ne put que s'accroître lorsqu'on apprit que le dernier tsar et sa famille avaient été massacrés à Ekaterinbourg (Sverdlovsk), sur l'ordre, disait-on, du Juif Jacob Sverdlov, et sous la direction personnelle, disait-on encore, des Juifs Yourovski et Golochtchekine. Le drame ne tarda pas à s'orner de détails aussi impressionnants que fantaisistes : citons la version que l'attaché militaire anglais, le général Alfred Knox, câblait en février 1919 à son gouvernement :

« II y avait deux camps dans le Soviet local : l'un voulait sauver la famille impériale, l'autre était dirigé par cinq Juifs, dont deux étaient des partisans acharnés de l'assassinat. Ces deux Juifs, Vaïnen et Safarov, avaient accompagné Lénine lors de son voyage à travers l'Allemagne. »

Mais l'exécution, qui aujourd'hui encore émeut bien des cœurs, était accompagnée par d'autres signes providen­tiellement antijuifs. La croix gammée n'était-elle pas l'emblème (p.393) personnel de l'impératrice Alexandra ? et ne retrouva-t-on pas parmi les livres qu'elle avait lus pendant son emprisonnement, les Protocoles des Sages de Sion ? C'est du moins ce qu'annoncèrent les enquêteurs de l'ar­mée blanche sibérienne de Koltchak, le « régent suprême » des forces antibolchéviques, et on peut croire que ceux-là mêmes qui naguère tenaient en suspicion « l'Allemande » s'enflammaient désormais à l'idée de venger la martyre. C'est dans ces conditions que la propagande des armées blanches en vint à adopter les appels au massacre des Juifs pour l'un de ses grands thèmes. Cette tendance pré­valut notamment en Russie du Sud, au sein des troupes du général Denikine qui, ne l'oublions pas, s'avancèrent au début de l'automne 1919 jusqu'à Toula, à 200 kilomètres de Moscou, et qui parcouraient donc une partie des provinces de la ci-devant « zone de résidence » des Juifs. Les Volon­taires blancs pouvaient donc satisfaire à loisir leur soif de vengeance, une soif de tout temps inextinguible, les meur­tres, les viols et les pillages ne faisant qu'exaspérer, à tra­vers le fatal engrenage du remords et du crime, les fureurs antijuives. D'ailleurs, les pogromes n'étaient que l'un des symptômes de la dépravation générale des ci-devant « volontaires », dont font si souvent état les souvenirs et les chroniques de leurs généraux. « Nos mœurs sont bes­tiales ; nos cœurs sont remplis d'une vindicte et d'une haine mortelle ; notre justice sommaire est atroce, tout comme le sont les voluptueuses tueries auxquelles se complaisent nombre de nos volontaires. » « Une armée habituée à l'arbitraire, aux pillages et aux saouleries, et conduite par des chefs qui lui donnaient l'exemple de ces pratiques — une telle armée ne pouvait pas sauver la Rus­sie» (général Wrangel). Plus saisissante encore est la condamnation portée par le général Denikine lui-même contre ses troupes : « Le peuple les accueillait joyeuse­ment et avec des génuflexions et il les raccompagnait avec des malédictions. » D'où l'on peut inférer quelles devaient être les épreuves des Juifs ; ceux qui étaient épargnés, c'est-à-dire surtout les résidents des grandes villes, n'en passaient pas moins, lors de l'entrée des Blancs, par tou­tes les affres d'une « torture par la peur », suivant la forte expression de Choulguine.

Tout comme aux temps du batiouchka-tsar, les pogro­mes duraient souvent trois jours francs, au cours desquels le code militaire se trouvait suspendu de facto, et il va de soi qu'ils étaient devenus autrement sanguinaires. Ajoutons (p.394) que les « Verts » et d'autres bandes ukrainiennes riva­lisaient en cruauté avec l'armée dite régulière ; une pro­clamation collective des principaux chefs de bande (« ata-mans ») invoquait même le souvenir des grands saints nationaux, exhortant en leur nom les Chrétiens à en finir une fois pour toutes avec la diabolique engeance juive. Le nombre total des Juifs assassinés en Ukraine en 1918-1920 est estimé à plus de 60 000. En ce qui concerne les troupes blanches, le général Denikine réprouvait pour sa part les pogromes et les autres excès, mais était incapable de les empêcher : du reste, il était couramment accusé de « s'être vendu aux Juifs ». De ce fait, il était encore moins capable de freiner la propagande antisémite ou de prévenir la publication de faux dont certains allaient faire le tour du monde, au cours des inquiètes années du premier après-guerre.

 

Le domaine anglo-saxon

 

L’Angleterre

 

(p.399) Ces passions montantes étaient favorisées par un fac­teur d'un tout autre ordre. Une colonie de plus de 100000 Juifs en provenance de l'Europe de l'Est s'était constituée à l'époque à Londres, dans les quartiers de Whitechapel et de Stepney, et les aborigènes ne considé­raient pas d'un bon œil cette main-d'œuvre taillable et cor­véable à merci. En 1902, l'évêque de Stepney comparait ces miséreux à une armée conquérante, « qui mange le pain des Chrétiens et les chasse de leurs foyers ». Certai­nes offres d'emploi spécifiaient que les postes seraient réservés aux Anglais de souche, et à la veille de la guerre, le Times publiait, sous le titre de « London Ghettoes », un article dans lequel il reprochait aux Juifs étrangers de for­mer un Etat dans l'Etat. Il est vrai qu'en règle générale, la presse et les hommes politiques britanniques, coutumiers des lénifiantes périphrases, ne parlaient pas d'une « Jewish question », mais d'une « Alien question », et il est vrai aussi que Londres abritait nombre d'autres prolétaires étran­gers, notamment des Allemands ; mais entre les deux catégories de « germanophones », les masses populaires ne se souciaient pas de faire le départ. Une apologie de la «race juive » que Francis Galton, le fondateur de l'eugé­nisme, se crut obligé de publier en 1910 suggère en tout cas que c'est les enfants d'Israël qui étaient visés au pre­mier chef ; la race germanique n'avait pas besoin de plai­doyers de cet ordre.

 

En mai 1915, le torpillage du Lusitania, un événement qui émut plus que tout autre, et de loin, les cœurs anglais, aboutit à la convergence de la xénophobie des masses populaires et de l'antisémitisme distingué des élites. Les journaux conservateurs imputaient ce crime de guerre à Albert Ballin en personne, et une campagne se déclenchait pour faire déchoir sir Ernst Cassel de ses titres, ou même de la nationalité britannique (ces deux Juifs allemands n'avaient-ils pas deux fois tort, pour s'être mêlés des affai­res chrétiennes en cherchant à empêcher la guerre, et pour n'y avoir pas réussi ?). Un article du Times assurait que les milieux juifs de Hambourg s'étaient tout spéciale­ment réjouis de la perte du paquebot. Les journaux juifs de Londres reprochaient amèrement au Times « de quali­fier d'Allemands tous les Juifs », ou « de pousser le peuple, jour après jour, à identifier les Juifs aux Allemands ». Quel qu'en ait été le vrai responsable, telle fut en effet la conduite des foules qui, dans toutes les grandes villes anglaises, prenaient d'assaut et pillaient les commerces tenus par des étrangers sans s'enquérir de leurs origines.

Divers hebdomadaires allaient plus loin. Dans The New Witness, G.K. Chesterton évoquait les meurtres rituels commis par les Juifs ; dans The Clarion, un certain M. Thompson renseignait ses lecteurs sur les sources d'inspiration du militarisme prussien : « Les Prussiens,

(p.401) comme les Juifs, étaient originaires d'un territoire exigu, rocheux et stérile, et eux aussi conquirent leur place au soleil en pratiquant le brigandage. Les Prussiens, comme les Juifs, possèdent un dieu tribal dont les principes de combat reposent sur l'effroi qu'il inspire », etc. Dans The National Review, le parlementaire Léo Maxse qui, en 1912, avait été l'un des principaux persécuteurs de Rufus Isaacs et d'Herbert Samuel, élevait en mars 1917 une accusation infiniment plus grave, encore qu'anonyme ; le « Juif inter­national », ayant eu vent du départ de lord Kitchener pour la Russie, en aurait fait part au haut commandement alle­mand, pour faire torpiller le navire qui transportait le héros national. Ce Juif-là était souvent mis en cause de la sorte (au singulier plutôt qu'au pluriel), en sa qualité de « misérable créature calculatrice, sans roi ni patrie » et l'on voit qu'en Grande-Bretagne, la guerre stimulait la montée de l'antisémitisme de bien des manières, en atten­dant que la révolution d'Octobre ne vienne lui fournir des armes autrement efficaces. Avant d'y venir, notons quel­ques faits et quelques propos qui illustrent la persistance, en 1914-1918, de la tradition opposée, cette tradition qui, comme l'écrivait dans un livre intitulé The Jews le pam­phlétaire catholique (d'origine française) Hilaire Belloc, faisait considérer les Juifs comme « les héros d'une épo­pée, les autels d'une religion » : une attitude, ajoutait-il, qui persistait surtout chez certains Britanniques provin­ciaux, nourris par l'Ancien Testament.

 

(p.408) Le véritable affrontement débuta à la fin de l'année 1919. A la Chambre des commu­nes, Winston Churchill, le ministre de la Guerre, justifiait avec son éloquence coutumière la croisade antibolchévique :

« Lénine avait été envoyé en Russie par les Allemands de la même manière dont vous pouvez envoyer une fiole contenant (p.409) une culture de typhus ou du choléra dans les réservoirs d'eau d'une grande ville, et l'effet fut d'une précision étonnante. Aussitôt après son arrivée, Lénine commença à faire signe du doigt ça et là à d'obscurs personnages, dans leurs retraites de New York, de Glasgow, de Berne et en d'autres pays, et il réunit les esprits dirigeants d'une secte formidable, la secte la plus formidable au monde, dont il était le grand prêtre et le chef. Entouré de ces esprits, il entreprit de tailler en pièces, avec une habileté diabolique, toutes les institutions dont dépendaient l'Etat et la nation russes. La Russie gisait dans la poussière... »

Mais qu'était donc cette secte, et qu'étaient ces esprits ? Deux mois plus tard, Churchill paraissait préciser ce point, lors d'un discours dans lequel il s'attaquait aux défaitistes, pacifistes et socialistes anglais : « ... Ils veulent détruire toutes les croyances religieuses qui consolent et qui inspirent les âmes humaines. Ils croient dans le Soviet international des Juifs russes et polonais. Nous conti­nuons à avoir confiance dans l'Empire britannique... » On peut admettre que ses amis juifs ou judéo-aristocratiques le pressèrent de préciser encore mieux son idée ; en tout cas, le 8 février 1920, il publiait un grand article dans lequel il partageait les Juifs en trois catégories : ceux qui se conduisent en loyaux citoyens de leurs pays respectifs et ceux qui veulent reconstruire leur propre patrie, « tem­ple de la gloire juive », d'une part ; les Juifs internatio­naux, alias « Juifs terroristes », de l'autre. La description que Churchill faisait de cette troisième catégorie frisait le délire, et les antisémites les plus fré­nétiques pouvaient en faire leur profit. En effet, elle était accusée par lui de tramer depuis le xvm« siècle une conju­ration universelle ; à l'appui, il citait l'ouvrage qu'une certaine Nesta Webster venait de publier sur les sources occultes de la Révolution française. Il assurait aussi qu'en Russie « les intérêts juifs et les lieux du culte juif sont exemptés par les bolcheviks de leur hostilité univer­selle ». Surtout, et laissant de côté les ternes Juifs assimi­lés et loyaux, qui d'après lui ne pouvaient offrir au bolchevisme qu'une « résistance négative », c'est le Dr Weizmann et ses partisans qu'il opposait en conclusion à Léon Trotski, « dont les projets d'un Etat communiste sous domination juive sont contrariés et compromis par le nou­vel idéal [sioniste] ». Les projets de Trotski étaient donc purement juifs ; on voit que pour finir, le ministre de la Guerre se ralliait à une thèse dont les rumeurs attribuaient (p.410) l'élaboration ou la propagation à ses propres ser­vices.

L'article était intitulé Le Sionisme contre le bolchevisme, La lutte pour l'âme du peuple juif. Dans l'exorde, Churchill parlait de ce peuple avec révérence, quasiment à la manière de Disraeli :

« Les uns aiment les Juifs, les autres ne les aiment pas, mais nul homme doué de pensée ne peut nier qu'ils apparaissent sans contredit comme la race la plus remarquable de toutes celles connues jusqu'à ce jour (...) Nulle part la dualité de la nature humaine ne s'exprime avec plus de force, d'une ma­nière plus terrible. Nous devons aux Juifs la révélation chré­tienne et le système de morale qui, même complètement séparé du merveilleux, reste le trésor le plus précieux de l'humanité, qui vaut à lui seul plus que toutes les connaissances et toutes les doctrines. Et voilà qu'à mfre époque, cette étonnante race a créé un autre système de morale et de philosophie, celui-là saturé d'autant de haine que le christianisme l'était d'amour. »

Seuls des hommes dépassant de plusieurs têtes le com­mun des mortels se permettent d'ordinaire de parler de la sorte du « peuple d'élite, sûr de lui-même et dominateur » (on se prend à songer aux propos qui ont pu être échangés entre de Gaulle et Churchill sur ce peuple, en 1940-1945).

Le Times n'y mettait pas autant de manières pour met­tre en cause « les Juifs » et, lorsque Lloyd George annonça sa décision de traiter avec Moscou, il y répliqua par une campagne en règle. Pour commencer, il publiait, sous le titre Les horreurs du bolchevisme, une lettre adressée par un officier en poste auprès de Denikine à sa femme. L'offi­cier, qui signait « X », s'étendait longuement sur le rôle dirigeant des commissaires juifs. Des lecteurs juifs criti­quèrent les assertions de « X », et furent critiqués à leur tour par des lecteurs chrétiens. En conséquence, le Times put inaugurer dans la page des lettres des lecteurs, la rubrique quotidienne « Les Juifs et le bolchevisme » ; et en profiter pour exprimer son propre avis, de la manière la plus frappante qui soit. Le 27 novembre, le journal publiait, dans l'auguste page des éditoriaux et en gros caractères, une profession de foi signée « Verax », rédigée comme suit :

« ... En premier lieu, les Juifs sont une race, dont la religion est adaptée à leur tempérament racial. Le tempérament et la religion ont agi et réagi l'un sur l'autre des millénaires durant, jusqu'à ce qu'ils aient produit un type qu'on distingue du premier coup d'œil de tout autre type racial.

 

(p.411) « Le trait le plus typique de l'esprit juif est son incapacité à pardonner, ou en d'autres termes, sa fidélité à la Loi de Moïse en tant que celle-ci se distingue de la Loi du Christ. A la vérité, tirer vengeance de la Russie devait être exquis pour les Juifs, et ils doivent avoir senti qu'aucun prix n'était trop élevé pour obtenir cette satisfaction... »

 

(p.412) Les agitateurs antisémites de l'ère pré-hitlérienne ne s'y trompèrent pas, pour lesquels cet article marqua l'an zéro de leur hégire : « Quand le Times, en 1920, opéra le lancement mondial des "Protocoles" et les dénonça...» écrivait dans La Vieille France Urbain Gothier. De ce point de vue, la campagne aussitôt engagée aux Etats-Unis par Henry Ford, le roi de l'automobile, parle le même langage que la triomphale montée en flèche de l'édition allemande des « Protocoles » d'abord passée inaperçue. Mais en ce qui concerne Lloyd George, l'ultime manœuvre du Times, suivie d'une salve d'éditoriaux le visant nommément, n'eut pas plus de succès que les précédentes : le 31 mai, Krassine se présentait devant le Premier britannique ( « M. Lloyd George l'a vu, et il est resté en vie », ironisait le lendemain le Manchester Guardian). Le Times, comme s'il venait de tirer ses dernières cartouches, cessa alors de parler du complot juif. La relève fut aussitôt prise par le Morning Post, dont les rédacteurs puisèrent dans les offi­cines des Russes blancs d'autres documents ( « Zunder », « Rappoport », etc.) sur la conspiration anti-chrétienne. Les dix-huit articles ainsi publiés en été 1920 furent ensuite réédités en volume sous le titre de The Cause of thé World Vnrest. A cette époque, nombreux semblent avoir été les (p.413) Anglais de bonne compagnie qui, tel ce gentleman inter­viewé par un rédacteur de L'Œuvre, de Paris, attribuaient tous leurs malheurs, et notamment l'augmentation de l'impôt foncier, aux « Elders of Zion ».

Pour mieux juger des effets immédiats de l'article du Times, arrêtons-nous à un hebdomadaire tout aussi res­pectable, le Spectator. Cet organe consacrait aux « Proto­coles » une bonne partie de son numéro du 15 mai, et il parvenait aux conclusions suivantes :

En premier lieu, l'écrit devait bien avoir pour auteur un e Juif, mais il ne s'agissait que « des rêveries d'un conspira­teur dément qui avait élaboré un plan de campagne pour détruire la chrétienté (...) Que de tels propos aient pu être secrètement tenus par d'autres docteurs juifs à moitié fous, ou consignés en d'autres écrits, n'est aucunement improbable ». Les spéculations politiques effrénées étaient chez eux chose courante : « C'est ici que se manifeste le côté oriental du Juif. » Mais la démence même du projet du Juif inconnu pouvait entraîner sa réalisation ; et c'est pourquoi ses coreligionnaires britanniques étaient conviés, aux fins d'une pacification générale des esprits, à se prê­ter à l'enquête préconisée par le Times, et même de l'exi­ger eux-mêmes, « pour montrer qu'ils ne tentaient pas de terrasser la religion chrétienne, et d'établir une domina­tion juive mondiale ».

 

(p.414) Décidément, en ces mois, l'antisémitisme devenait en Angleterre, tout au moins en ce qui concerne les classes supérieures, une sorte de mode politique ou intellectuelle, procurant sans doute à nombre d'adeptes d'agréables fris­sons. De cette mode, il subsiste un remarquable témoi­gnage littéraire : au début de 1922, John Galsworthy faisait représenter sa pièce « Loyalties », consacrée à la lutte et aux déboires d'un Juif riche et fier, boycotté par la haute société. C'est dans ce climat que Hilaire Belloc, travaillant à son livre sur les Juifs, pouvait annoncer une catastrophe imminente, de sanglantes persécutions — à moins qu'à titre préventif, les Juifs n'acceptent, de gré ou de force, leur ségrégation, le retour au ghetto, auquel cas « la paix régnera sur Israël ».

Tout se passait donc comme si le Times avait réussi en Angleterre ce qu'avait fait Treitschke pour l'Allemagne des années 1880 : à savoir, rendre l'antisémitisme respectable. Le retentissement du débat était devenu tel qu'à l'étranger, certains donnaient déjà la vieille Albion pour perdue, soit parce qu'irrémédiablement enjuivée (comme l'assuraient Le Matin et bien d'autres journaux français), soit parce qu'en proie aux démons antisémites (comme le pensait le journaliste américain John Spargo). Qui donc pouvait alors s'attendre à ce que « Times le tonnant », toujours lui, renverse la vapeur ? Et c'est pourtant ce qui arriva, lorsque son correspondant à Constantinople, Philip Gra­ves, eut démontré en août 1921 que les «Protocoles» n'étaient qu'un grossier plagiat.

 

Les Etats-Unis

 

(p.430) Ford expliquait ensuite qu'ayant ainsi percé à jour la cause des guerres et des révolutions, il tint à la faire connaître à ses concitoyens. En fait, c'est tout naturelle­ment dans le climat américain de 1920, et sous l'effet immédiat de l'article provocateur du Times, qu'il entreprit en mai de cette année sa croisade antisémite. On peut ajou­ter que le porte-parole qu'il s'était choisi, le journaliste canadien William Cameron, appartenait à l'étrange secte chrétienne des « British Israélites », mal disposée au poS' sible envers les fils d'Israël. (Par la suite, Cameron devint le président de la pro-nazie « Anglo-Saxon Fédération of America ».)

(p.431) Le 22 mai 1920, le Dearborn Independent, l'hebdoma­daire dont Ford avait fait l'acquisition en novembre 1918, publiait un premier article dans lequel il dénonçait le pouvoir économique des Juifs. L'article suivant dénonçait la puissance politique détenue par l'entité bizarrement dénommée « All-Judaan ». Le tableau s'achevait sur une note très sombre :

« All-Judaan a ses vice-gouvernements à Londres et à New York. Ayant tiré vengeance de l'Allemagne, il est sur le point de conquérir les autres nations. Il possède déjà la Grande-Bretagne. La Russie lutte encore, mais ses chances sont minces. Les Etats-Unis, tolérants comme ils le sont, offrent un champ prometteur. Le théâtre des opérations change, mais le Juif demeure le même le long des siècles. »

 

(p.433) Un appel publié peu après (16 janvier 1921) réunissait à peu près toutes les personnalités qui comptaient dans la vie publique américaine. Trois présidents (Taft, Wilson, Harding), neuf secrétaires d'Etat, un cardinal et de nom­breux autres dignitaires ecclésiastiques, des présidents d'universités, des hommes d'affaires et des écrivains — une centaine de signatures en tout — protestaient en ces termes :

« Les citoyens soussignés d'origine non juive (gentile) et de foi chrétienne réprouvent et regrettent profondément l'appari­tion dans ce pays d'une campagne organisée d'antisémitisme conduite conformément à (et en coopération avec) des campa­gnes semblables en Europe... La citoyenneté américaine et la démocratie américaine sont de la sorte provoquées et menacées. Nous protestons contre cette campagne organisée de préjugés et de haine, non seulement parce qu'elle est manifestement injuste à l'égard de ceux contre lesquels elle est dirigée, mais aussi, et surtout, parce que nous sommes convaincus qu'elle est absolument incompatible avec une citoyenneté américaine loyale et intelligente... »

 

France

 

(p.447) Comme on le sait, la révolution de février 1917 fut une surprise complète pour tous les observateurs ; et les pre­miers jours, elle fut favorablement commentée même par L'Action -française et La Libre Parole; ailleurs, on peut parler d'un enthousiasme général (ainsi Clemenceau : « Formidable cohésion du peuple tout entier — bourgeois, ouvriers, moujiks de toutes classes — de l'aristocratie et de la famille impériale elle-même, abdiquant toute autre considération que l'intérêt de la grande patrie russe »). L'exception était constituée par son ancien compagnon, le délirant antisémite Urbain Gohier qui, précurseur à sa manière, proposait dès le début d'avril 1917 une interpréta­tion de la révolution à laquelle le Times allait donner en 1920 un retentissement universel. « A qui la révolution russe livre-t-elle la Russie ? Est-ce au peuple russe ? Est-ce aux six millions de Juifs ? s'exclamait Gohier. Entre la France asservie aux Hébreux et la Russie au pouvoir des Hébreux, l'Europe n'aurait-elle échappé au joug allemand que pour tomber dans une plus dégradante servitude ? »

Le Times, lui, allait comparer de même la « pax germa-nica » à la « pax judaica ».

Il reste que, sur le moment, personne ne prit Gohier au sérieux, Mais dès la fin de mars, les journaux, et d'abord bien entendu ceux de « droite », commencèrent à se poser des questions sur les incidences politiques et surtout mili­taires de la chute du tsarisme, sans que les Juifs soient mis en cause pour autant. En avril, l'inquiétude se (p.448) répand, d'autant plus que les appels de Lénine pour une paix immédiate coïncident avec la vague des mutineries dans l'armée française. En juillet, lorsqu'une première fois les bolcheviks tentent de s'emparer du pouvoir, les Juifs commencent à être impliqués dans la débâcle russe. La Libre Parole réactive aussitôt les vieux fantasmes : « II est impossible de comprendre quoi que ce soit aux grandes secousses qui ébranlent les peuples... si l'on néglige le facteur juif... » Suit une liste des huit « vérita­bles noms des principaux meneurs ». Mais les Juifs sont aussi impliqués — allusivement — par l'académique Jour­nal des débats, qui dénonce « les équipes d'individus inter­lopes, dont l'action et jusqu'au véritable nom lui-même ne sont pas russes » ; et ce qui paraît plus surprenant, ils le sont, vigoureusement, par Georges Clemenceau, qui, trois jours avant La Libre Parole, publiait dans son Homme enchaîné la même liste de huit noms, se référant au Novoïé Vrémia du 3 (16) juillet ; or, le ci-devant journal officieux des tsars ne pouvait contenir rien de tel, pour la bonne raison qu'il avait été empêché de paraître, à cette date.

 

(p.453) Et c'est ainsi que, pour en revenir à la France, aux yeux des spécialistes catholiques de l'antisémitisme, le danger sioniste en vint même à reléguer au second plan le danger bolchevik. Plus exactement, et étant entendu que sionisme et bolchevisme étaient les deux facettes du même projet diabolique, c'est le premier nommé qui en exprimait la quintessence. C'est ainsi que pour Mgr Jouin (dont la Revue internationale des sociétés secrètes s'était cepen­dant spécialisée dans la dénonciation du complot des Sages de Sion), la finalité secrète du projet juif était la mainmise sur la Palestine. Projet d'autant plus révoltant, écrivait-il dans sa simplicité, que les Croisades déjà avaient montré que « la Palestine est aux Français, et l'at­tribution que s'en est faite l'Angleterre est une forfai­ture (...) Par essence, le sionisme ne peut plus être juif, il est catholique ».

(…)

La jeune Documentation catholique se spécialisait de son (p.454) côté dans une agitation antijuive à la fois antisioniste et antibolchevique. Dès mars 1919, elle avait consacré un cahier aux « Juifs en Europe ». « La prétention à la domi­nation universelle, y lisait-on, n'empêche pas les Juifs de poursuivre la reconstitution de leur royaume particulier ». En janvier 1920, elle publiait un nouveau dossier sur Le sionisme dans lequel, sous la signature « Christianus » étaient énumérés les remèdes :

« II faut créer une « opinion publique » dans les pays chré­tiens (...) il faudrait faire écho à l'émouvante plainte du sou­verain pontife, il faudrait parler à ces nations chrétiennes de l'idéal chrétien, de la honte qu'il y aurait à laisser tomber sous la domination politique, déguisée ou non, du judaïsme le berceau de leur religion...

« Un second remède... persuader aux paysans de ne pas vendre leurs terres aux Juifs, en faisant valoir que plus tard ces terrains auront acquis une valeur bien supérieure. Une banque qui avancerait sur hypothèques... rendrait de précieux services.

« Enfin (je devrais dire par-dessus tout), l'union entre Chré­tiens et entre Chrétiens et Musulmans s'impose comme une nécessité de salut... »

 

(p.456) (…) Charles Maurras (…) consacrant à la toute-puissance des Juifs une douzaine d'articles, au cours du deuxième semestre de 1920. C'est ainsi que le 27 septembre, sous le titre La question juive, un schéma, il s'employait à montrer que tous les événements majeurs des dernières années se laissaient le mieux expliquer de cette manière-là, pour conclure : « Sans doute, d'autres causes ont joué au cours de tous ces événements, mais ce schéma ne con­tient-il pas une part de vérité confirmé par les résultats magnifiques, par les privilèges inouïs recueillis par les Juifs ? » Plus loin, dans le même article, sous le sous-titre (p.457) « Nouveautés et une voix de la raison », il citait et approu­vait la lettre d'un correspondant juif, qui lui proposait une sorte de plan de déjudaïsation. Mais avant d'en venir à ces « nouveautés », qui se laissent décrire comme la « phase III » des campagnes antisémites de l'époque, signalons encore l'entrée en lice de la Revue des Deux Mondes, ce bastion de la civilité française. Sa dernière livraison de 1920 contenait deux longs réquisitoires : l'un, signé Maurice Pernot, visait les Juifs de Pologne, l'autre, dû aux frères Tharaud (sous le titre de Quand Israël est roi), mettait en accusation les Juifs de Hongrie. Le pli une fois pris, la Revue propagera certaines autres accusations en usage : il y sera question du Juif Aaron Kerenski, ou des haines antichrétiennes des judéo-bolcheviks, et les frères Tharaud continueront à décrire jusqu'au printemps 1924 les atrocités ou la folie juives (sous le nouveau titre L'an prochain à Jérusalem). On ne saurait donner entière­ment tort à Jean Drault, l'ancien lieutenant de Drumont, écrivant en 1934 : « Les frères Tharaud, sans s'en douter, ont servi de trait d'union entre ce que Drumont à pro­clamé et ce qu'Hitler a accompli. »

On qualifiera de Phase III la conjonction des annonces d'un pogrome mondial imminent avec l'adhésion de cer­tains Israélites au programme antisémite (c'étaient donc les nouveautés annoncées par Maurras). Cette phase découlait des deux premières par la nature des choses : les Juifs étant sur le point de réussir leur grand complot, comment les nations aryennes ne feraient-elles pas un effort désespéré pour échapper à leur joug ? A ce propos, et abstraction faite des ultras professionnels de l'antisémi­tisme, il faut d'abord citer, une fois de plus, Charles Maur­ras qui, bien avant de brandir son « couteau de cuisine » contre Léon Blum et Abraham Schrameck, lançait un « appel à toutes les forces antijuives de l'univers » aux fins « d'une politique antijuive universelle » (12 mai 1921). Ensuite, son adepte et correspondant juif René Groos fai­sait chorus, dans son Enquête sur le problème juif — 1922 — placée « sous le signe de nos morts... sous le signe du noble et grand Pierre David » : « Nous assistons, paral­lèlement à la progression de cette conspiration juive uni­verselle, à une renaissance de l'antisémitisme. Plus exacte­ment peut-être à son extension. Autrefois, c'était par assauts locaux, sans durée, sans répercussions, que l'anti­sémitisme se manifestait. Il est devenu universel, latent, permanent », Et pour éviter le pire, il proposait d'édicter (p.458) une législation spéciale (« Nous devons double service dans cette maison, puisque nous y sommes des hôtes, nous ne l'avons point bâtie »). Paul Lévy, le futur éditeur de l'hebdomadaire Aux écoutes, demandait également à ses congénères de prendre les devants, mais d'une autre manière : « que les Juifs français répudiassent les agisse­ments abominables des financiers qui, autour de M. Lloyd George ou de la Maison-Blanche, organisent les pièges suc­cessifs qui sont tendus aux hommes d'Etat français » (« Lettre aux Juifs patriotes », L'Eclair, 21 mai 1921).

Nous retrouvons ainsi les problèmes de la grande poli­tique. Le lâchage de la France par ses alliés anglo-saxons se laissait d'autant plus aisément expliquer par une intri­gue judéo-germanique que le thème de l'Angleterre enjui-vée, qui remontait à Toussenel et à Drumont, venait de recevoir une impulsion nouvelle grâce aux campagnes de L'Action française et de L'Œuvre. Le maurrassien Roger Lambelin, l'un des traducteurs français des « Protocoles », le propageait en 1921 sous le titre de Le règne d'Israël chez les Anglo-Saxons. Faut-il s'étonner si de grands quotidiens qui, ne fût-ce qu'au nom de « l'union sacrée », s'étaient abstenus de parler de « l'entourage juif de Clemenceau », s'en prenaient maintenant à « l'entourage juif de Lloyd George ». Ainsi, le 1" mai 1921, Le Matin accusait « certains banquiers de la Cité dont les attaches avec des maisons allemandes sont connues ». Le surlendemain, il mettait les points sur les i : « II est grand temps d'aviser M. Lloyd George qu'il y a des banquiers de sang anglais dans la Cité de Londres. »

La campagne fut reprise par des journaux de moindre importance qui jusque-là s'étaient abstenus de toute agi­tation antijuive. L'année suivante, un publiciste de renom, André Chéradame, résumait la situation en des termes que Maurras ou les frères Tharaud n'eussent pas désa­voués :

« Les peuples de l'Entente sont mis dans de formidables tenailles actionnées par les dirigeants pangermanistes. Les deux branches de cette tenaille sont représentées, la pre­mière, par l'action financière internationale du syndicat judéo-allemand agissant sur les couches sociales dites éle­vées des pays de l'Entente pour y recruter des complices par la corruption ; la seconde branche est représentée par l'action des bolcheviks et des socialistes bolchevisants agissant sur les classes populaires des pays alliés. »

Mais les hommes de L'Action française et autres extrémistes (p.459) se seraient certainement distancés du diagnostic de Chéradame :

« Beaucoup en concluent : il existe un complot de tous les Juifs pour s'emparer de la domination universelle. Je tiens à exposer très nettement pourquoi je ne me place pas sur ce terrain (...) Dans l'état actuel des choses, je ne crois donc pas qu'on puisse affirmer l'existence d'un complot juif universel sans commettre une erreur et une injustice. »

En conséquence, il préconisait

« la création du groupe des Juifs antipangermanistes, loyaux sujets des pays de l'Entente (...) N'est-il pas évident que si les Juifs antipangermanistes ne se manifestaient pas bientôt par une action énergique et soutenue, la notion d'un complot juif pour la domination universelle se propagerait partout ? Alors un mouvement antisémite formidable se développerait dans les prochaines années... »

Rétrospectivement, la prédiction paraît risible (peut-être l'aurait-elle paru moins, si elle ne s'était pas accomplie, plutôt que de s'accomplir à rebours). Il nous reste à voir pourquoi il n'y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l'antisémitisme y allait atteindre son étiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu'ensuite, sous l'influence combinée de la crise économique et des encouragements venant d'outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu'en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan­tage les mœurs de la presse (les grands corrupteurs se situant désormais uniformément « à droite ») ; c'est-à-peine si celle-ci sut se défaire des nouveaux procédés de « bour­rage des crânes » et autres techniques de la haine abêtis­sante qui trouveront leur ultime développement sous les régimes totalitaires. C'est dans cette conjoncture que la diversion antisémite ou raciste acquit un tour tout nou­veau — d'autant qu'elle répondait à une sourde attente du public, ainsi qu'en témoigna en 1923 l'éventail des réponses à une enquête sur la vogue subite de Gobineau et du « gobi-nisme ». (…)

 

(p.460) Rétrospectivement, la prédiction paraît risible (peut-être l'aurait-elle paru moins, si elle ne s'était pas accomplie, plutôt que de s'accomplir à rebours). Il nous reste à voir pourquoi il n'y eut pas en France de Phase IV, pourquoi au contraire l'antisémitisme y allait atteindre son étiage le plus bas vers 1925-1930, pour ne remonter qu'ensuite, sous l'influence combinée de la crise économique et des encouragements venant d'outre-Rhin.

Car il faut bien le dire : sur bien des points, la tuerie de 1914-1918 eut en France des effets non moins calamiteux qu'en Allemagne. Elle pervertit notamment encore davan­tage les mœurs de la presse (les grands corrupteurs se situant désormais uniformément « à droite ») ; c'est-à-peine si celle-ci sut se défaire des nouveaux procédés de « bour­rage des crânes » et autres techniques de la haine abêtis­sante qui trouveront leur ultime développement sous les régimes totalitaires. C'est dans cette conjoncture que la diversion antisémite ou raciste acquit un tour tout nou­veau — d'autant qu'elle répondait à une sourde attente du public, ainsi qu'en témoigna en 1923 l'éventail des réponses à une enquête sur la vogue subite de Gobineau et du « gobi-nisme ». On en retiendra les macabres vaticinations de Vacher de Lapouge, anticipant déjà sur Céline, et surtout le diagnostic de Romain Rolland : « Cette œuvre flatte secrètement certaines dispositions actuelles (...) la jeu­nesse d'aujourd'hui retrouvera sans peine, dans Gobineau, le même dédain avoué du progrès, du libéralisme, de (p.460) l'opium humanitaire, des idées démocratiques — la même vision hautaine et tragique de la bataille des races... ».

D'autre part, il faut aussi tenir compte de cette autre séquelle de la guerre que fut l'affaiblissement de l'influence politique des journaux, tenus dans un mépris qui, depuis les temps de Panama, ne faisait que croître ; et en fin de compte, d'un écart grandissant entre l'opinion réelle des Français, et celle que suggère une analyse de la presse. En 1936, le Front populaire ne 1'emportera-t-il pas malgré l'hostilité sinon de l'unanimité, du moins de l'écrasante majorité des journaux ? Nous en venons ainsi à constater une disparité qui peut-être n'est pas sans rapport avec celle qui ressort des récits de certains témoins de l'époque. D'ailleurs, bien d'autres indices semblent corroborer leurs témoignages : en premier lieu, l'absence, au cours des années 1920, d'organisations militantes ou « ligues » anti­sémites, ainsi que d'incidents notables et de manifesta­tions de la rue. En somme, rien de pareil à ce que nous décrivions à propos de l'affaire Dreyfus, ou à ce que nous aurons à décrire en traitant de l'Allemagne pré-nazie.

Un signe plus subtil est l'évolution, d'abord à peine per­ceptible, de l'attitude des jésuites. Nous avons vu le rôle de premier plan joué par les jésuites italiens dans le ral­liement de l'Eglise catholique à la propagande proprement antisémite, et comment à la fin du xixe siècle, les campa­gnes de la Civilità Cattolica paraissent avoir inspiré ou suggéré le mythe des Sages de Sion. En revanche, les jésuites français ou francophones semblent avoir été les premiers à percevoir, dès 1922, que rien de bon ne pouvait résulter pour l'Eglise de cette mythologie-là. Le grelot fut attaché dans la revue belge La Terre wallonne par le Père Pierre Charles, peu après le spectaculaire revirement du Times : il s'employa alors à démontrer une fois pour tou­tes, avec une minutie inégalée depuis, que les « Proto­coles » avaient été copiés sur le pamphlet antibonapartiste de Maurice Joly. Sur cette lancée, le Père du Passage publiait dans Les Etudes un long article très en retrait sur celui du Père Charles, mais suffisamment critique pour faire délirer Urbain Gohier sur la collusion entre jésuites, Juifs et Moscou. Vers 1927, les jésuites français désertaient définitivement le camp antisémite. A propos des « Proto­coles » on peut encore observer que tout compte fait, ils n'eurent pas en France une audience aussi vaste qu'en Allemagne ou dans les pays anglo-saxons. Les grands quo­tidiens d'information les passèrent complètement sous (p.461) silence (ce en quoi on peut voir un témoignage de pru­dence plutôt que de probité ou de vertu). Et peu nombreux furent les auteurs — du moins parmi ceux dont le nom a gardé une signification de nos jours — à s'inspirer d'une manière ou de l'autre de ce thème. Par ailleurs, par leur biais, nous touchons à quelque chose d'essentiel : car c'est à travers la production littéraire française de l'entre-deux-guerres que nous pourrons sans doute comprendre le sens de la disparité entre la condition de fait des Juifs et les suspicions de plus en plus graves et nombreuses dont ils faisaient l'objet, après la fin des hostilités.

Certes, la veine du roman antijuif ne s'est pas tarie au cours de cette période si féconde. Aux côtés des frères Tha-raud, qui récidivaient en 1933 avec leur Jument errante, on peut placer Marcel Jouhandeau, lui aussi à la fois pam­phlétaire (Le Péril juif, 1934) et romancier. Dans Chami-nadour (1934), les Juifs ont vendu au curé du vin de messe adultéré :

« A qui la faute ? » demande-t-on.

« Aux Juifs qui me l'ont vendu », répond le curé.

« Au curé qui nous l'a acheté », rétorquent les Juifs.

Ainsi, avec les mêmes complices, Judas spécule toujours sur le sang du Christ. »

Et il y aurait beaucoup à dire sur les ombres immémo­riales qui traversent maint roman de Georges Simenon. Mais avant de continuer dans cette direction, tournons-nous vers les plus grands, notamment les prix Nobel, pres­que toujours favorablement disposés envers les enfants d'Israël. Commençons par Romain Rolland. Il a beaucoup parlé des Juifs, plus souvent en bien qu'en mal ; mais nous nous contenterons de mentionner Dans la maison où il est question de Tadée Mooch, le Juif autodidacte, aussi simple que bon, mais horriblement laid — « plus juif que de raison »

Retenons cette équation entre judaïsme et laideur. Ce n'est pas qu'elle soit inévitable. Chez François Mauriac, le Juif bordelais Jean Azévedo de Thérèse Desqueroux (1927) n'est pas laid, ni du reste spécialement « bon » ou « mau­vais », mais il reste physiquement reconnaissable grâce aux « yeux veloutés de sa race... son beau regard brûlait ».

En revanche, un troisième prix Nobel, Roger Martin du Gard, était littéralement fasciné par la laideur des Juifs, au physique — tout comme par leur sublimité, au moral.

 

(p.462) Dans l'œuvre maîtresse, Les Thibault (1922-1940), les deux héros, Jacques et Antoine, arrivés à l'âge d'homme, trou­vent chacun un ami ou un « aîné » juif — mais peut-être convient-il mieux de parler d'un « double », ou d'une « conscience » ? Pour Jacques le révolutionnaire, c'est Skada, le méditatif Asiate :

« Introduire toujours plus de justice autour de soi », prêchait-il, avec sa douceur insinuante (...) « L'écroule­ment du monde bourgeois se fera de lui-même... »

« Skada était un Israélite d'Asie Mineure, d'une cinquan­taine d'années. Très myope, il portait sur un nez busqué, olivâtre, des lunettes dont les verres étaient épais comme des lentilles de télescope. Il était laid : des cheveux crépus, courts et collés sur un crâne ovoïde ; d'énormes oreilles ; mais un regard chaud, pensif, et d'une tendresse inépui­sable. Il menait une existence d'ascète. »

La laideur est moins triomphante, mais le distancement biologique est tout aussi accusé dans le cas du Dr Isaac Studler, un Israélite français qui tient lui aussi de l'Asiate, puisqu'il est surnomé le Calife. Antoine Thibault, le méde­cin, s'entoure de ses conseils, rêve à lui avant de mourir — et, en douce, l'exploite. Faut-il ajouter que Studler est aussi sublime que Skada, encore que le patriotisme (fran­çais) le dispute au pacifisme (juif) dans son cœur ? Quant à son physique,

« Studler... semblait être l'aîné d'Antoine. Le prénom d'Isaac convenait d'emblée à son profil, à sa barbe d'émir, à ses yeux fiévreux de mage oriental (...) Dès qu'il s'ani­mait... le blanc de son grand œil chevalin s'injectait d'un peu de sang... »

Ailleurs, il est question de « son grand œil mouillé », ou même de « son œil de prophète ».

L'envoûtement exercé par tant d'exotisme, ou par tant de laideur (presque toujours, comme il se doit, mascu­line), et dont il serait facile de multiplier les exemples, avec une mention spéciale pour Pierre Benoit *, fut suffi­sant pour y faire succomber Jean-Paul Sartre, dans l'essai magistral même dans lequel, au lendemain de la grande

 

1 En effet, cet académicien décrivait comme suit le principal person­nage masculin, Isaac cochbas, dans Le Puits de Jacob :

« Privé du prestige de son magnifique regard, il n'était plus qu'un pauvre avorton cagneux vêtu d'un ridicule complet gris où flottaient ses jambes grêles, ses bras terminés par d'osseuses mains de phtisique, toutes parsemées de taches de rousseur, » Pour ce qui est du « regard magnifique », on lit un peu plus haut : « Parlant ainsi, il venait de retirer ses lunettes. Agar restait comme médusée. Les yeux d'Isaac Cochbas venaient de lui apparaître. Des yeux de myope, mais veloutés et noirs, admirables de tristesse et de profondeur. Ils répandaient sur cette face disgraciée une force lumineuse. » Le Puits de Jacob, Paris, 1925, pp. 59-60, p. 46.

Mais tout ce roman est à lire, qui se laisserait qualifier de brève encyclopédie des poncifs du premier après-guerre en ce qui concerne les images de la Juive et du Juif.

 

(p.463) persécution nazie, il s'employait à dénoncer les mythes séculaires — puisqu'il est question, dans les « Réflexions », d'un « type sémite accentué... nez courbe... oreilles décol­lées... lèvres épaisses », et plus loin, des « caractères typi­ques de l'Israélite français : nez recourbé, écartement des oreilles, etc. ». Au moral, le passage ci-dessous reflète peut-être à sa manière le climat du temps :

« Les Juifs sont les plus doux des hommes. Ils sont passion­nément ennemis de la violence. Et cette douceur obstinée qu'ils conservent au milieu des persécutions les plus atroces, ce sens de la justice et de la raison qu'ils opposent comme leur unique défense à une société hostile, brutale et injuste, c'est peut-être le meilleur du message qu'ils nous délivrent et la vraie marque de leur grandeur. »

En tout cas, en 1946, il était doublement difficile de ne pas forcer la note. Un cas encore plus extrême que celui de Martin du Gard fut celui de Georges Duhamel, chez lequel Laurent Pasquier et Justin [= le Juste !] Weill sont l'Oreste et le Pylade de sa chronique-fleuve des Pasquier. Non pas que ce Justin soit un personnage désincarné (ni spécialement laid) ; les caprices puérils de cet idéaliste sont décrits, avec le même naturalisme que ses conflits de Juif. Mais il reste qu'à partir de 1914, après qu'il s'est engagé, il n'est plus question de lui, et qu'en 1925, Laurent Pasquier écrit à sa sœur : « Pense, Cécile, qu'il y aura, le mois prochain 15 juillet, sept ans que Justin est mort, en Champagne, pendant la seconde bataille de la Marne, mort pour notre salut à tous. » Or, à la veille de son engagement, ce Sauveur « a l'air d'un vieux Juif compteur de sous... ».

Ainsi, tout se passe comme si tant de mérites, tant de perfection réclamaient, en attendant peut-être de devenir insupportables, un contre-poids que d'ordinaire les roman­ciers allaient chercher du côté du mythe aryen, et l'art menaçait de devenir plus vrai que la nature. Mais même lorsqu'il n'en était pas ainsi, ou que le Juif n'est qu'épiso-dique (comme chez Mauriac), il reste reconnaissable à ses (p.464) yeux ou à son regard, signes résiduels mais infaillibles de son attenté. Voici, soit dit en passant, une très admirable illustration des effets de ce narcissisme des petites diffé­rences sur lequel méditait Freud, dans la dernière période de sa vie.

A ce propos, on peut aussi citer Drieu La Rochelle, l'un des rares auteurs à avoir témoigné (en tant que romancier, bien entendu) d'un meilleur discernement, parlant de « l'enfantine terreur des Chrétiens devant les Juifs ». A ses côtés, on peut placer Jules Romains, dont Les Hommes de bonne volonté foisonnent de Juifs fictifs (Germaine Baader, Lucien Wormser, dit Mareil) et réels (Blum, Man-del, Jean Zay), délibérément décrits comme des êtres humains pareils aux autres. Tout au plus arrive-t-il à « Mareil » de s'interroger sur sa judéité ; ici, si le balancier est faussé, c'est exceptionnellement dans l'autre sens. Il est à noter que Drieu et Romains avaient épousé des Juives ; un détail qui suggère qu'ils se montraient plus sobres, ou plus pénétrants parce que, grâce aux relations de famille ainsi nouées, ils s'inspiraient de ce qu'ils observaient ou voyaient, plus que de ce qu'ils s'imaginaient ou lisaient. Dans un troisième cas bien connu de « mariage mixte », on prêtera à André Malraux un penchant prolongeant jusqu'au bout celui de Jules Romains, puisque aucun Juif n'apparaît dans son œuvre, et que par surcroît, un aven­turier juif servit de prototype à l'inimitable baron Clappi-que, qui a toujours « l'air déguisé », de La Condition humaine. Quel que soit, lors de la transmutation littéraire, le résultat, rien n'est aussi propice à la démythisation que la connaissance directe, surtout lorsqu'elle s'exerce au sens biblique de ce mot.

Il nous reste à compléter ce survol par trois grands artistes qui témoignèrent d'un antisémitisme virulent, encore que subreptice. Il s'agit de trois minoritaires, deux protestants et une Juive, tous les trois en rupture de ban.

André Gide ne campait des Juifs qu'épisodiquement, son Dhurmer (Les Faux-Monnayeurs) étant un personnage tout aussi déplaisant que son Lévichon (Les Caves du Vati­can). En 1911, il projetait de bâtir un roman autour d'un Juif « généreux, chevaleresque même, quelque peu utopi-que (qui) rivalise avec les sentiments chrétiens », mais (tout comme Tolstoï) il n'y parvint pas. En sens inverse, si l'on peut dire, la doctoresse Sophie Morgenstern, qui dans les années 1930 pratiquait à Paris la psychanalyse freudienne, devient dans Les Faux-Monnayeurs l'admirable (p.465) « doctoresse polonaise » Sophroniska, au nom bien catho­lique. Par surcroît, si Gide le romancier ou le conteur res­tait apparemment interdit devant les Juifs, le théoricien et le puriste leur interdisait de jouer leur rôle dans les lettres françaises. C'est en effet en France d'abord, à la veille de la première guerre mondiale, que fut énoncé par lui un principe repris en 1920 sous une forme elliptique par « l'ir­révérencieux » Américain Mencken : « Ils pensent en yiddish et ils écrivent en anglais », pour trouver sa forme définitive chez Goebbels : « Quand un Juif parle en alle­mand, il ment ! » André Gide s'exprimait dans un langage plus châtié :

« ... Il me suffit que les qualités de la race juive ne soient pas des qualités françaises ; et lorsque ceux-ci (les Français) seraient moins intelligents, moins endurants, moins valeureux de tous points que les Juifs, encore est-il que ce qu'ils ont à dire ne peut être dit que par eux, et que l'apport des qualités juives dans la littérature, où rien ne vaut que ce qui est per­sonnel, apporte moins d'éléments nouveaux, c'est-à-dire un enrichissement, qu'elle [la littérature juive ? — L. P. i] ne coupe la parole a la lente explication d'une race et n'en fausse gravement, intolérablement la signification. » (Journal, 24 jan­vier 1914.)

En janvier 1948, après avoir lu d'un œil fort critique les Réflexions sartriennes, Gide concluait, à propos de ce pas­sage et de son contexte : « Je ne puis (les) renier, car je continue de les croire parfaitement exacts. »

Jacques de Lacretelle, en revanche, consacra à la condi­tion des Juifs son roman le plus célèbre Silbermann (1922). Le cliché bio-esthétique n'y manque pas, puisque la des­cription du physique ingrat et de l'inquiétante « face un peu asiatique » de son ami de lycée et protégé s'achève sur cette phrase : « L'ensemble éveillait l'idée d'une précocité étrange : il me fit songer aux petits prodiges qui exécutent des tours dans les cirques. » Au moral, l'enfant juif, sans être particulièrement sympathique, suscite notre pitié, et gagne à nous être décrit sur le fond de la cruauté de ses condisciples catholiques, et de l'hypocrisie des parents protestants du narrateur, penché sur son passé. C'en était encore trop pour notre homme, et le patricien huguenot

1.      L'incorrection syntaxique ou le lapsus sont frappants, à cet endroit du texte. Le substantif féminin le plus proche étant «littérature», j'ai cru pouvoir compléter en conséquence, après en avoir discuté avec mon amie Lucette Finas.

 

 

(p.466) en lui prit sa revanche avec Le Retour de Silbermann (1930), devenu à l'âge adulte un personnage diabolique, et plus précisément possédé par le Diable. Gravement malade et profondément déprimé, il n'accepte de mourir qu'après avoir symboliquement vomi cette culture française qu'il avait tant aimée : « Comme je considérais cette figure d'un type si étrange, je me pris à songer que les diables qui avaient quitté le cerveau de Silbermann à la minute suprême étaient nos princesses raciniennes et tout un cor­tège de héros légendaires vêtus à la française. »

 

(p.467) Surtout, depuis 1933, le spectre du martyr persécuté d'outre-Rhin vint s'adjoin­dre à celui du persécuteur-bourreau de Moscou, pour ouvrir des perspectives encore plus terribles. « Tout plu­tôt que la guerre ! » Or, était-il concevable que, menacé comme il l'était par Hitler, le Juif international ne s'em­ploie pas à provoquer une mobilisation générale ? Par conséquent, sus au Juif ! C'est ainsi qu'entre beaucoup d'autres choses se laisse comprendre la conversion publi­que à l'antisémitisme de Céline, après 1933. Certes faisant flèche de tout bois, Céline ne manquait pas de honnir les Juifs à l'aide d'arguments tant classiques — « une fois bien sûrs qu'ils vous possèdent jusqu'aux derniers leuco-blastes, alors ils se transforment en despotes, les pires arrogants culottés qu'on a jamais vus dans l'Histoire » — que modernes — « Kif à nos youtres, depuis que leur Bouddha Freud leur a livré les clés de l'âme. » Mais sa véritable terreur, l'ancien combattant et l'émule de Vacher de Lapouge la hurlait désormais comme suit :

« Au point où nous en sommes de l'extrême péril racial, biologique, en pleine anarchie, cancérisation fumière, où nous enfonçons à vue d'œil, stagnants, ce qui demeure, ce qui sub­siste de la population française devrait être pour tout réel patriote infiniment précieux, intangible, sacré. A préserver, à maintenir au prix de n'importe quelles bassesses, compromis, ruses, machinations, bluffs, tractations, crimes. Le résultat seul importe. On se fout du reste ! Raison d'Etat ! La plus sournoise, la plus astucieuse, la moins glorieuse, la moins flatteuse, mais qui nous évite une autre guerre. Rien ne coûte du moment qu'il s'agit de durer, de maintenir. Eviter la guerre par-dessus tout. La guerre pour nous, tels que nous sommes, c'est la fin de la musique, c'est la bascule définitive au char­nier Juif.

« Le même entêtement à résister à la guerre que déploient les Juifs à nous y précipiter. Ils sont animés, les Juifs, d'une ténacité atroce, talmudique, unanime, d'un esprit de suite infernal, et nous ne leur opposons que des mugissements épars.

« Nous irons à la guerre des Juifs. Nous ne sommes bons qu'à mourir... »

 

(p.468) « Les Juifs ainsi définis réagissent tôt ou tard en Juifs, et renouent, même si c'est à leur corps défendant, leurs vieux liens (...) Une telle alliance, qui transcende toutes les fron­tières, sème des méfiances qui deviennent « aryennes », en vertu du contraste, et isolent à nouveau les Juifs ; tel est le cercle vicieux hitlérien 1. »

Et au-delà de ces enchaînements psycho-historiques, la bourgeoisie, les nantis avaient d'autres motivations, d'au­tres peurs, que nous venons d'évoquer. Ainsi que l'écrivait François Mauriac peu avant de mourir, « la génération d'aujourd'hui ne saurait concevoir ce que la Russie sovié­tique de ces années-là et le Frente Popular de Madrid incarnaient pour la bourgeoisie française ».

C'est dans ces conditions que se comblait rapidement la faille entre l'imaginaire et le réel. La « disparité » sur laquelle nous nous sommes interrogés prenait fin. L'agita­tion antijuive gagnait la rue, des meetings antisémites répondaient aux meetings antihitlériens. La société fran­çaise, une seconde fois, sortit de sa réserve et, surtout lorsque le sang commença à couler outre-Pyrénées, oublia les conventions relatives aux Juifs.

On vit alors La Croix, qui pourtant en 1927 avait abjuré l'antisémitisme, proposer sous la plume de son chroni­queur, Pierre l'Ermite, une explication simple de la guerre d'Espagne :

« Les Espagnols avaient tout pour être heureux. Baignés d'azur, sans grands besoins, ils pouvaient rêver sous le soleil, vivre de leur industrie, se nourrir sur leur sol et jouer de la mandoline...

« Un jour, soixante Juifs arrivent de Moscou. Ils sont char­gés de montrer à ce peuple qu'il est très malheureux : « Si vous saviez comme on est mieux chez nous. » Et voici cette nation chevaleresque qui se met, pieds et poings liés, à la domesticité de la lointaine Russie, laquelle n'est pas de sa race... »

On vit alors l'hebdomadaire Je suis partout, qui en 1930-1935 s'était tenu dans les limites de la décence, tourner effectivement au « Juif partout », publier deux numéros

 

  1. Cf.  L.  poliakov, De l'Antisionisme à l'Antisémitisme,  Paris,  1969, p.  57.

 

(p.469) spéciaux sur les Juifs qu'il fallut réimprimer, citer longue­ment Céline — « Nous le récitons, nous le clamons, nous en avons fait notre nouveau Baruch » — ; traiter Jacques Maritain de « souilleur de race », et même concéder quel­que mérite à Staline, lors des grandes purges : « Pour cet homme du peuple brutal et fruste, la patrie a un sens, un sens qu'elle n'a jamais eu et qu'elle ne pourra jamais avoir pour les Trotski, les Radek et les Yagoda. »

On vit Georges Bonnet, le ministre des Affaires étran­gères, anticiper les discriminations raciales en infligeant un affront à ses collègues juifs Georges Mandel et Jean Zay, pour mieux faire honneur à Joachim von Ribbentrop. Le suicide de la IIIe République ayant été signifié de la sorte, on vit enfin un autre de ses collègues, mieux connu comme une gloire des lettres françaises, réclamer l'institu­tion d'un ministère de la Race. Jean Giraudoux, car c'est de lui qu'il s'agissait, mettait en avant les considérations que voici :

« [Les Juifs étrangers] apportent là où ils passent l'a-peu-près, l'action clandestine, la concussion, la corruption, et sont des menaces constantes à l'esprit de précision, de bonne foi, de perfection qui était celui de l'artisanat fran­çais. Horde qui s'arrange pour être déchue de ses droits nationaux et braver ainsi toutes les expulsions, et que sa constitution physique, précaire et anormale, amène par milliers dans les hôpitaux qu'elle encombre... »

On voit que l'argument biologique de rigueur n'avait pas été oublié.

 

 

Union soviétique

 

(p.479) En été 1941, la ruée germanique leur permit enfin de désigner à haute voix le bouc émissaire : les survivants sont d'accord pour nous dire qu'avec les premières défai­tes et évacuations les langues se délièrent et que l'antisé­mitisme commença à se manifester sans vergogne ni entrave. Ne cherchons pas à démonter ici les mécanismes libérateurs ou compensateurs sous-jacents ; écoutons plu­tôt un témoin déjudaïsé à 100 p. 100, fils d'un colonel de l'armée Rouge :

« Mon père fut envoyé à l'Académie militaire de Moscou. Il venait tout juste d'y terminer ses études lorsque la guerre éclata, et qu'il partit pour le front, tandis que notre famille était évacuée. Une nouvelle étape de notre vie venait de com­mencer.

(p.480) « Et c'est pendant la guerre, dans l'Oural, que j'entendis la première fois, dans la bouche des gamins de la rue, le mot Jid. « Es-tu un Jid ? » me demandèrent mes compagnons de jeux. Je répondis aussitôt négativement, parce que premièrement, je ne savais pas ce que cela voulait dire, et deuxièmement, que le ton sur lequel la question fut posée indiquait qu'il s'agissait de quelque chose de mauvais... »

« Je me souviens qu'à Tachkent, qui en vint à désigner pour les antisémites l'endroit où « les Juifs s'embusquèrent pendant la guerre », nous avions pour voisin un policier du N.K.V.D., qui hébergeait son frère, un déserteur. Craignant de sortir dans la rue, il passait son temps avec nous, les enfants, crayon­nant des dessins pornographiques et racontant des histoires obscènes. Calmement et posément, il se plaisait à nous expli­quer pourquoi les Juifs étaient mauvais : ils étaient paresseux et lâches, ils ne voulaient ni travailler ni combattre, ils se procuraient des emplois avantageux et ils volaient tout ce qu'ils pouvaient. Je ne parvenais simplement pas à lui dire que ma mère travaillait du matin au soir, que mon père se trouvait au front depuis le premier jour de la guerre et que nous vivions dans le dénuement, tandis qu'il paressait dans un lointain arrière, bien nourri grâce aux rations spéciales du N.K.V.D. Mais un beau jour, l'existence insouciante qu'il menait fut inopinément troublée lorsque mon père, blessé en première ligne, vint nous rejoindre, pour être soigné dans un hôpital de Tachkent. Quelle métamorphose ! — le pauvre déserteur ne quittait plus sa chambre, il se glissait dans la chambre de toilette commune comme une souris, et lorsqu'il nous rencontrait, il se répandait en flagorneries et en courbet­tes. Mais par la suite il put se venger. Lorsque mon père repartit pour le front, il vola les conserves américaines que celui-ci nous avait laissées, et lorsque ma grand-mère le lui reprocha, il lui montra une hache : « Ferme-la, gueule de jidovka, ou je te tuerai ! »

Et voilà comment, entre ce déserteur et Staline, l'Union soviétique s'engageait sur le chemin menant à la chasse aux sorcières juives, dans le cadre d'une conception mys-tico-policière du monde élevée à la nième puissance.

 

(p.484) Et d'abord, phénomène sans précédent dans les annales de l'agitation antijuive, tous les partis, ligues ou groupus­cules qui s'y adonnaient surent coordonner patriotique-ment leurs activités. La réunion en février 1919 à Bam-berg d'une « Convention antirévolutionnaire » aboutit à la fondation du Deutschvôlkischer Schutz-und Trutzbund (comment traduire ?... peut-être simplement par La Ligue), chargé des opérations par le front principal. Au cours des mois suivants, cette Ligue servit de noyau à la « Commu­nauté des unions allemandes-racistes », Gemeinschaft deutschvôlkischer Bûnde qui œuvrèrent désormais de concert, pour dessiller les yeux des masses populaires. On dispose de quelques chiffres : en 1920, la « communauté » comptait près de 300000 membres actifs, elle distribua 7,6 millions de tracts, 4,7 millions de prospectus, 7,8 mil­lions de timbres-vignettes. Et bien sûr, grâce à elle, mais aussi spontanément en dehors d'elle, une immense littéra­ture initiait les Allemands aux mystères juifs de leur des­tin. Il est intéressant de noter qu'un premier écrit, datant de mars 1919 et considéré comme un « écrit-programme », le Livre des dettes de Juda, faisait déjà vibrer la corde sado-masochiste, en décrivant les artifices à l'aide desquels les Juifs parviennent à séduire ou à hypnotiser les Aryen­nes. Ce thème du « péché contre le sang » fut repris et développé la même année par le vieux « grand-maître » Fritsch en personne sous le titre L'Enigme des bonnes -for­tunes juives. Il signa ce traité d'un pseudonyme ; une cita­tion permet peut-être de comprendre pourquoi :

« Une jeune fille de bonne famille, à peine sortie de l'adolescence, sort dans la rue ; un Juif la fixe des yeux ou lui murmure quelque chose ; elle demeure tout interdite, s'arrête et ne peut détacher son regard du Juif. Peu après, elle le suit dans sa boutique...

« La question surgit : s'agit-il d'arts secrets talmudi-ques ? (...) Qui résoudra cette énigme ? Est-ce le regard (peut-être ce que les Italiens appellent jettatura), ou l'extraordinaire intelligence et expérience talmudiques connaissent-elles des réciprocités secrètes, en quelque sorte des forces sympathiques mystérieuses ? Ou faut-il tenir compte de l'énergie des Juifs... »

II s'agissait assurément d'une propagande efficace ; ajoutons que ce genre de viol psychologique à l'usage des petites gens, qui fit les délices de Julius Streicher et (p.485)

d'Adolf Hitler, possède de nos jours des adeptes en Union soviétique, sous l'égide des autorités militaires 1. Un tout autre thème qu'on relève dans l'Allemagne de 1919 était celui du cannibalisme juif : un tract « éducatif » décrivait les saucisses fabriquées avec la chair des enfants, et tablait donc sur le désarroi des masses populaires — mais surtout, sur leur famine ; en effet, par la suite, la propa­gande du IIIe Reich s'abstint de reprendre ce thème-là.

Le désarroi de ces temps-là trouve aussi son reflet dans la propagande de haute volée à l'intention des milieux cultivés : les philosophies parisiennes de l'absurde du second après-guerre étaient déjà familières aux desperados intellectuels allemands du premier. Prenons un écrit de Hans Bliiher, un maître à penser des mouvements de jeu­nesse, auteur en 1912 d'un traité sur ces mouvements « en qualité de phénomène erotique ». Son long titre — Seces-sio juddica, Fondements philosophiques de la situation historique du judaïsme et le mouvement antisémite (1922) restait conforme aux studieuses traditions universitaires. Mais voici ce qu'on y lisait :

« II ne sert plus à rien de « réfuter » la « fable du coup de poignard dans le dos ». On peut tout réfuter et on peut tout démontrer. Mais chaque Allemand a déjà dans le sang ce fait expérimental : prussianisme et héroïsme vont de pair, judaïsme et défaitisme vont de pair. Chaque Alle­mand sait que l'esprit qui depuis notre défaite nous fait mépriser est l'esprit juif... A cela, aucune preuve « pour » ou « contre » ne peut rien changer, même si cent mille Juifs étaient morts pour la patrie. L'Allemand saura bien­tôt que la question juive constitue le noyau de toutes les questions politiques... »

 

  1. En 1970, les Editions militaires de Moscou (Voïenisdat) publiaient le long roman d'Ivan chevtsov, Lioubov i nénavist, « Amour et Haine », consacré surtout à la description des techniques à l'aide desquelles les Juifs séduisent les femmes russes. Dans la perspective de la production littéraire soviétique, ce livre se laisse qualifier de hautement pornographique.

 

(p.486) Quels furent les résultats de toutes ces propagandes ? Sur le plan politique immédiat, l'un d'eux fut d'étendre l'emprise hitlérienne à l'Allemagne tout entière. En effet, « presque tous les groupes du parti national-socialiste qui furent constitués en dehors de la Bavière avant le putsch de 1923 ont été fondés par des membres du Schutz-und Trutzbund » (Werner Jochmann). Un prêté pour un rendu, assurément, puisque Hitler débuta dans la politique en été 1919 en qualité d'informateur du commandant Mayr, (p.487) l'officier chargé d'épurer la Bavière reconquise, dans l'es­prit « Schutz-und Trutz » de rigueur. Quant aux effets exercés par la propagande antisémite sur le peuple alle­mand dans son ensemble, les auteurs en parlent a poste­riori en termes aussi impressionnants qu'imprécis. Le témoin Ernst von Salomon écrivait en 1951 que « tout le mouvement nationaliste était antisémite, à des degrés variables » ; l'historien français Pierre Sorlin parle de « la masse du public » (1969) ; l'historien allemand Werner Jochmann — d'une « grande partie de la population » (1971) ; Golo Mann (le fils de Thomas Mann) — de « nom­breux millions » (1962). (Pourtant, n'oublions pas qu'il y eut aussi de nombreux millions allergiques au mythe de la race : la quasi-totalité de la classe ouvrière, les cen­taines de milliers de Berlinois qui suivirent le cercueil de Walther Rathenau.)

D'autre part, Golo Mann mettait vigoureusement l'ac­cent sur les premières années de la république de Wei-mar : « La terrible confusion morale et la sauvagerie sous le signe de la défaite, la misère totale et le déclassement social de millions d'hommes en conséquence de l'inflation, ces événements qui dépassaient totalement l'entendement de l'homme moyen ont fourni pour la première fois au cri « les Juifs sont notre malheur » un écho puissant. J'oserai l'affirmer : jamais les passions antisémites n'ont fait autant rage en Allemagne qu'au cours des années 1919-1923. Elles furent alors bien plus furieuses que de 1930 à 1933 ou de 1933 à 1945 ».

Citons aussi à ce propos la remarquable thèse de Gabrielle Michalski, soutenue à Paris en 1975. On y trouve des données sociologiques fort suggestives : en 1922 à Munich, 51 p. 100 des étudiants étaient issus de la « classe moyenne prolétarisée », et 25 p. 100 étaient fils (ou filles) de « retraités » ; il restait 21 p. 100 appartenant à la « classe moyenne élevée » et 3 p. 100 d'enfants d'ouvriers. Mais il va de soi que ces chiffres, éloquents en soi, n'ont de rapport que lointain avec un grand dessein que Mme Michalski résume en ces termes : « Après la première guerre mondiale, on assiste à des véritables orgies anti­sémites, qui dominent aussi les universités. L'objectif : soumettre la jeunesse aux directives politiques de la classe dirigeante. La haine des Juifs devient « un devoir de cons­cience ». Parmi les textes évocateurs qu'elle cite à l'appui en grand nombre, en voici un, encore plus lapidaire, dû à un professeur de philosophie à l'université de Greifswald : (p.488)

« L'antisémitisme fait partie de la conscience allemande. » Voici donc, dix années avant le IIIe Reich, le surmoi collectif antisémite, et elles semblent loin, les machina­tions de l'okhrana, ou les paranoïas des seigneurs de guerre allemands. Pourtant, tout se tient : l'article provo­cateur du Times, en mai 1920, sans lequel les « Proto­coles » seraient sans doute demeurés lettre morte en Alle­magne comme ailleurs, l'éducation politico-policière de Hitler, prolongée par les leçons de ses « Baltes » germano-russes » ; et, surtout, le manichéisme ou la causalité linéaire communs à une conception policière du monde et à la manie de persécution dont furent alors frappés les germanomanes.

Si sous Weimar les Juifs ne connurent en général de problèmes que psychologiques, ils durent quitter de bonne heure, nous l'avons vu, l'avant-scène politique. En même temps, l'armée et l'université, les deux vieilles citadelles, renforçaient leurs défenses. Or, si en 1919 les jeunes Juifs n'aspiraient pas à rester sous l'uniforme, ils continuaient à faire le siège des chaires et autres positions universitai­res. Entreprise désespérée, nous apprend Max Weber, qui écrivait au lendemain de la guerre, à propos des ambi­tions scientifiques de cet ordre : « S'il s'agit d'un Juif, on lui dit naturellement : lasciate ogni speranza. » Ces étu­diants avaient d'autres motifs de désespoir : citons le fils de Thomas Mann :

« L'existence du phénomène antisémite m'a été révélée, lors­que j'étais encore un enfant, par le cas d'un étudiant juif qui, après être revenu de la guerre, fut exclu de l'association patriotique dont il avait été l'un des fondateurs et qui, lors d'une fête commémorative, se suicida dans une chambre voi­sine. »

Les passions revanchardes des étudiants allemands trouvaient différentes expressions. A Berlin, leurs protes­tations ou menaces empêchaient les autorités universi­taires d'organiser une cérémonie à la mémoire de Rathe-nau, le lendemain de son assassinat. Quelques mois après, ils décrétaient à la majorité des deux tiers qu'un républi­cain allemand ne saurait être un Allemand loyal. Dans les universités de Munich (novembre 1921) et de Leipzig (sep­tembre 1922) des procédés similaires obligeaient Albert Einstein à décommander ses conférences sur la théorie de la relativité. Il est remarquable de voir ce génie, homme libre s'il en fut, succomber à son tour aux représentations (p.489) ambiantes : « Après tout, écrivait-il à son ami Max Born, il faut comprendre l'antisémitisme comme une chose réelle, reposant sur d'authentiques qualités héréditaires, même si cela est souvent désagréable pour nous autres Juifs » — et il préconisait l'organisation de collectes pour permettre aux savants juifs de poursuivre leurs recher­ches en dehors des universités. De son côté, Max Born lui décrivait comment le directeur de son institut de physique avait rejeté la candidature d'un troisième futur prix Nobel, qu'il avait demandé pour assistant : « J'apprécie beaucoup Otto Stern, mais son intellect juif est si destructif ! » Rap­pelons qu'en 1919, « l'état des connaissances » en biologie ne permettait pas de réfuter « objectivement » ces juge­ments, pour dénoncer scientifiquement la prostitution naissante de la science. Mais aussitôt, la physique, impé­riale science-pilote, venait fournir des éléments d'appré­ciation objectifs au débat.

Cette affaire-là porte loin : en effet, pour la première fois dans l'histoire moderne, une faction politique allait se réclamer de la science pour codifier à sa façon la vérité scientifique ; au surplus, de proche en proche, le débat en vint à s'incarner, un demi-siècle après, dans les deux figures de proue de la physique contemporaine, Albert Einstein et Werner Heisenberg. Et ce symbolisme est accru par le fait que si, moralement ou humainement, la postériorité tend à donner raison à Einstein le pacifiste et l'internationaliste, sur le plan scientifique, le consensus des savants penche en faveur de la laxité de Heisenberg, auteur des « relations d'incertitude ». De la sorte, nous abordons une dernière fois, sous un angle inattendu et pour ainsi dire dans leurs derniers retranchements, ces problèmes de la causalité qui sont le cadre fondamental de toute connaissance, dans lesquels s'enracine l'antisémi­tisme sous ses formes délirantes ou fortes, et qu'Einstein sut traiter avec une pénétration et une rigueur inégalées à ce jour.

A vrai dire, il allait s'agir, historiquement parlant, d'un combat triangulaire. Ce n'est qu'à ses débuts, dans le Ber­lin de 1920, qu'il n'opposait que deux camps : d'une part, le triomphateur de la relativité, soutenu par la vieille garde des physiciens allemands, Planck, von Laue, Som-merfeld, et de l'autre, un obscur affairiste disposant de moyens importants, Paul Weyland, qui sut recruter d'au­tres savants de renom, notamment les prix Nobel Philipp Lenard et Johannes Stark, pour combattre la théorie de (p.490) la relativité en qualité de bluff juif. Comme l'écrit Ronald Clark, le biographe d'Einstein, « la constante montée de l'antisémitisme au cours de l'entre-deux guerres était due, en partie du moins, à la facilité avec laquelle ses partisans pouvaient concentrer leurs attaques contre Einstein et contre la « nouvelle physique ». Pourtant, cette polémique savante n'intéressait que médiocrement les masses popu­laires : du reste, même parmi les vieux membres du parti, les militants de la première heure, un tiers tout au plus étaient foncièrement antisémites. Ce furent des jeunes intellectuels, lointains descendants des étudiants germa-nomanes de 1815-1848 qui, sur ce front très particulier, fournissaient des combattants prêts à tout. Doctrinale-ment, la campagne antirelativiste se réclamait d'une épis-témologie « trinitaire » dont H.S. Chamberlain avait été le principal codificateur :

« Toute connaissance humaine repose sur trois formes fon­damentales — le Temps, l'Espace, la Causalité (...) ; bref, le triple formant unité nous entoure de toutes parts, constitue un phénomène primordial et se reflète jusque dans le détail (...) Celui qui interprète mécaniquement la nature empirique per­çue par les sens, celui-là a une religion idéaliste, ou il n'en a pas du tout... Le Juif ne concevait aucune espèce de méca­nisme ; depuis la création ex nihilo jusqu'à l'avenir messia­nique rêvé, il n'apercevait que l'arbitraire, vaquant librement à l'exercice d'une toute-puissance absolue. Ainsi n'a-t-il jamais découvert quoi que ce soit. »

Et c'est pourquoi, concluait orgueilleusement Chamber­lain, « nous avons acquis une quantité de connaissances et une souveraineté sur la nature dont aucune autre race d'hommes ne disposa jamais. »

En 1933, avec l'avènement des nazis au pouvoir, le combat acquit toute son ampleur et devint effective­ment triangulaire. On vit alors, face aux faciles triom­phes de Lenard, Stark et autres champions de la « phy­sique germanique », se constituer le camp nouveau de la relève, c'est-à-dire les jeunes physiciens allemands dûment « aryens », formés au cours des troubles années de la guerre et de Weimar, et patriotiquement ralliés à Hitler, mais enclins à livrer bataille au nom de l'intérêt mieux compris de la science allemande — ceux, en somme, pour lesquels la relativité devint l'enfant à garder, et les Juifs, l'eau du bain à jeter.

Bon citoyen du IIIe Reich s'il en fut un, Werner Heisen-berg, qui devint leur chef de file, échappa de justesse en (p.491) 1937 au camp de concentration, en qualité d'un « Juif blanc ». Voici peut-être la voie royale pour la compréhen­sion totale du phénomène hitlérien : dans un Etat dont les dirigeants étendaient leurs lois raciales jusqu'aux étoiles, n'importe quoi, y compris les abattoirs humains, se laissait justifier et réaliser.

 

 

La solution finale

 

(p.492) Il convient maintenant de parler un langage simple et clair.

Dès le printemps 1933, le gouvernement du IIIe Reich promulguait des lois qui excluaient les Juifs de la fonc­tion publique et du barreau, et prenait des mesures démagogiquement spectaculaires, telles qu'une journée de boycott des commerces juifs, et les autodafés des livres d'auteurs juifs, sur les places publiques. Mais ce n'est qu'en été 1935, lorsque l'Allemagne et les pays étrangers aussi s'étaient pour ainsi dire accoutumés à l'idée d'une discrimination raciste au centre de l'Europe et que les facultés d'indignation s'étaient émoussées, que Hitler fit édicter les fameuses « lois de Nuremberg », qui insti­tuaient de nouvelles barrières raciales, interdisant sous peine de prison, tant les mariages que les « rapports extra-maritaux » entre Juifs et « sujets de sang allemand ». C'était mettre les Juifs hors la loi, donnant force légale à des tabous sexuels, ces tabous que Hitler évoquait volon­tiers dans ses discours et dans ses écrits :

« Le jeune Juif aux yeux noirs épie, pendant des heures, le visage illuminé d'une joie satanique, la jeune fille incons­ciente du danger, qu'il souille de son sang... »

(Mon Combat.)

Cependant, faute du moindre critère biologique permet­tant de distinguer entre « sang juif » et « sang allemand », les légistes du IIIe Reich durent se rabattre sur la religion (p.493) des ascendants ; furent définis comme « non Aryens » (Nichtarier) les personnes ayant au moins deux grands-parents de religion juive. Par la suite, d'autres lois inter­dirent aux Juifs de s'asseoir sur les bancs publics, aux enfants juifs de fréquenter les écoles communales ; des papiers d'identité spéciaux furent élaborés, et des pré­noms obligatoires furent imposés (Israël pour les hom­mes, Sara pour les femmes).

Avant le déclenchement des hostilités, le but avoué des dirigeants nazis était de purger l'Allemagne de tous les Juifs, de la rendre « judenrein ». Effectivement, le flot de l'émigration ne cessait de croître : entre 1933 et 1939, une bonne moitié des 600 000 Juifs allemands réussirent à s'ins­taller à l'étranger, bien que les pays dits civilisés n'aient dispensé les visas qu'au compte-goutte.

Aussi bien, vit-on à l'époque des bateaux sillonner les   -mers, sans pouvoir décharger leurs cargaisons humaines ; l'odyssée du Saint-Louis, qui ne put débarquer ses passa­gers ni à Cuba, ni aux Etats-Unis, est restée célèbre.

En novembre 1938, les autorités du IIIe Reich organi- . sèrent la fameuse « Nuit de cristal1 », une explosion de brutalité contrôlée au cours de laquelle des centaines de magasins appartenant à des Juifs furent démolis et pillés et des dizaines de synagogues incendiées ; en même temps, plus de vingt mille Juifs furent arrêtés et internés dans des camps de concentration. Ainsi s'ouvrait l'ère des vio­lences physiques. Dans la perspective hitlérienne, ces vio­lences présentaient l'avantage supplémentaire d'habituer les militants et les futurs combattants à obéir sans sour­ciller, au nom du Fùhrer bien-aimé, à des ordres sadiques et insensés. Par ailleurs, à ce stade, ni la population alle­mande en son ensemble ni les grands corps constitués tels que le corps judiciaire, l'armée et les Eglises n'osèrent protester contre ce déchaînement du crime organisé.

Le 30 janvier 1939, quelques mois avant le déclenche-

 

  1. Ainsi surnommée en raison des innombrables débris de verre éparpillés dans les rues, après la mise à sac des magasins. Le prétexte invoqué pour la « Nuit de cristal » fut l'assassinat par un adolescent juif, Herschel Grynspan, d'un fonctionnaire de l'ambassade allemande à Paris, Ernst von Rath. A titre de représaille supplémentaire, les autorités nazies infligèrent à la communauté des Juifs allemands une amende d'un milliard de marks. Au surplus, elles firent encaisser par l'Etat allemand le montant dû par les compagnies d'assurances alle­mandes et étrangères aux propriétaires juifs des immeubles, locaux et marchandises détruits ou endommagés.

 

(p.494) ment des hostilités, Hitler en personne annonçait à la face du monde le sort qu'il réservait à l'ensemble des Juifs européens :

« En ce jour d'aujourd'hui, qui peut-être ne restera pas mémorable pour les Allemands seulement, je voudrais ajouter ceci : dans ma vie, lors de ma lutte pour le pouvoir, j'ai sou­vent été prophète, et j'ai souvent été tourné en ridicule, en tout premier lieu par le peuple juif. Je crois que ce rire retentissant des Juifs allemands leur est resté entre-temps dans la gorge. A nouveau, je vais être un prophète aujour­d'hui. Si la juiverie internationale réussissait, en Europe ou ailleurs, à précipiter les peuples dans une guerre mondiale, le résultat n'en serait point une bolchevisation de l'Europe et une victoire du judaïsme, mais l'extermination de la race juive en Europe. »

Sept mois plus tard, le jour même de la déclaration de la guerre, Hitler décrétait un premier génocide. Mais d'une manière infiniment caractéristique, c'était, pour débuter, en vue de l'amélioration de la race supérieure.

Il s'agissait pour lui de « supprimer les vies indignes d'être vécues », c'est-à-dire les faibles d'esprit et les alié­nés incurables allemands. A cette fin, six établissements dits d'euthanasie furent installés en Allemagne, dans les­quels étaient envoyés, après un examen sommaire, ces porteurs de tares, qui étaient en même temps des bouches inutiles. Après quelques tâtonnements, le procédé adopté fut l'asphyxie à l'oxyde de carbone. De l'automne 1939 à août 1941, près de cent mille malades mentaux furent mis à mort de la sorte, faisant office de banc d'essai pour les Juifs, ainsi que nous allons le voir.

Le « programme d'euthanasie » fut entouré de secret, autant que faire se pouvait : aux familles, on envoyait de brefs avis, faisant état de crises cardiaques, ou de quelque autre forme de mort subite naturelle. Mais les décès de ce genre, dans les asiles, devinrent trop fréquents, et la vérité finit par être connue. Des incidents eurent lieu, lors de l'évacuation des malades ; des attroupements se for­maient, et surtout le clergé ne tarda pas à élever sa voix. « Où est la limite ? s'exclamait un pasteur, dans une lettre circulaire ; qui est normal, asocial, quels sont les cas désespérés ? Quel sera le sort des soldats, qui en luttant pour leur patrie, risquent d'encourir des maux inguéris­sables ? Certains d'entre eux se posent déjà de pareilles questions... » Saluons au passage le courage de ce pasteur (qui fut aussitôt interné dans un camp de concentration), (p.495) et celui de nombreux autres protestataires chrétiens — tout en relevant que les Juifs, eux, ne trouvèrent pas de tels avocats au sein du clergé allemand. Or, le fait est que, compte tenu de l'émoi populaire, Hitler décida de suspen­dre le « programme d'euthanasie », pour la durée de la guerre. Rendu disponible, le personnel spécialisé fut alors envoyé en Pologne, pour y installer des établissements de mort autrement vastes, à l'intention des Juifs.

 

La chasse aux Juifs en Pologne.

 

L'extermination globale et planifiée des Juifs européens débuta en été 1941, au lendemain de l'attaque contre la Russie, et nous allons voir dans quelles conditions. Mais les Juifs polonais, dont le nombre approchait de trois millions, connurent auparavant deux années de calvaire. Pour commencer, certaines unités des troupes en campa­gne, et plus spécialement les détachements SS, se livraient à d'immondes facéties, qui allaient bien plus loin que les brutalités déjà devenues monnaie courante en Allemagne.

Il y eut des procédés classiques, patentés en quelque sorte. Couper la barbe et les papillottes des Juifs était un divertissement répandu ; il était de bon ton de se faire ensuite traîner par la victime dans une charrette. Que d'Allemands ont envoyé à leur famille les photos éterni­sants ces hauts faits ! Un autre amusement en vogue consistait à faire irruption dans un appartement ou une maison juifs, et à contraindre jeunes et vieux à se désha­biller et à danser, ainsi enlacés, au son d'un phonographe : le viol consécutif était facultatif (étant donné les risques : poursuites pour « crime contre la race »). Des esprits plus rassis, joignant l'utile à l'agréable, happaient dans la rue des passantes juives afin de leur faire nettoyer leurs can­tonnements (l'utile) avec le linge de dessous des victimes (l'agréable).

La Pologne, une fois conquise et asservie, une mesure aussi simple que radicale fut prise à l'encontre des Juifs, dans le cadre de la politique raciale du IIIe Reich : dans les villes et dans les bourgades, ils furent tous concentrés dans des quartiers spéciaux ou « ghettos », parfois entou­rés d'un mur, afin de les isoler complètement de la popu­lation chrétienne polonaise, pourtant elle aussi traitée en « race inférieure » (puisque slave). Au surplus, ils furent

(p.496) astreints au port d'un brassard, à titre de signe distinctif et humiliant. Privée de ses ressources et de ses emplois, la population des ghettos était exposée à toutes les souf­frances de la misère et de la faim, et paraissait destinée à succomber à la longue, globalement, aux maladies d'inani­tion, avant que Hitler ne fît accélérer le processus, dans les camps de la mort immédiate. Par ailleurs, un semblant d'auto-administration fut institué dans les ghettos, ainsi qu'un service de travail obligatoire, pour les hommes de 16 à 60 ans. En pratique, la population juive, pour une bonne part spécialisée dans les métiers d'habillement et autres branches de l'artisanat, servit de main-d'œuvre quasi gratuite et exploitable à merci aux fournisseurs de l'armée, et aux dires des spécialistes de l'économie mili­taire, il s'agissait même « d'ouvriers absolument indispen­sables ». Ce dont, l'heure une fois venue, les préposés SS au génocide n'eurent aucunement cure.

 

Le cas particulier de la France

 

Dans les pays vaincus et occupés à l'Ouest — je me con­tenterai ici d'évoquer le cas de la France — les événe­ments prirent d'abord un tout autre tour. Le souci de « correction » caractéristique pour les premiers mois de l'occupation interdisait les brutalités publiques, et plus généralement tout exhibitionnisme antisémite : d'ailleurs les Nazis espéraient que la France finirait par y voir clair d'elle-même ; en attendant, il s'agissait « d'éviter, dans ce domaine, la réaction du peuple français contre tout ce qui vient d'Allemagne », comme l'écrivait le capitaine SS Lischka, en poste à Paris. Il fallait donc que les mesures antijuives parussent bien françaises. Ce qui était faisable, puisqu'un climat fascisant régnait à l'époque parmi les dirigeants de « l'Etat français » du maréchal Pétain, pour une bonne part les héritiers ou les conservateurs des pas­sions antidreyfusardes d'antan. C'est spontanément qu'ils prirent les premières mesures, qui du reste frappaient beaucoup plus durement les Juifs étrangers que les Juifs français — en ce sens, les hommes de Vichy furent plus xénophobes que vraiment racistes. Dès l'été 1940, des dizaines de milliers d'étrangers furent internés dans les camps de Gurs, de Rivesaltes, de Récébédou, etc., ou astreints à des travaux forcés dans des « compagnies de travailleurs », tandis que, en ce qui concerne les Juifs (p.497) français, le « Statut des Juifs » d'octobre 1940 se contentait pour commencer de les écarter de l'armée, de la fonction publique et de la presse et accordait même dans certains cas des exemptions. Les contradictions de l'antisémitisme vichyssois sont on ne peut mieux illustrées par cette brève correspondance :

 

Le 27 janvier 1941

« Monsieur le maréchal Pétain,

Je lis dans un journal de la région : « En application de la loi du 3 décembre 1940, M. Peyrouton a révoqué (entre autres noms) Cahen, chef de cabinet de la Préfecture de la Côte-d'Or. »

M. Peyrouton aurait dû se renseigner avant de prendre cette mesure ; il aurait appris que l'aspirant Jacques Cahen a été tué, le 20 mai, et inhumé à Abbeville.

Il a suivi les glorieuses traditions de ses cousins, morts pour la France en 1914-1918, l'un comme chasseur alpin, l'au­tre comme officier au 7e génie, à l'âge de 24 et 25 ans, nos deux seuls fils et dont les mânes ont dû tressaillir d'horreur devant un pareil traitement.

Agréez, etc. »

 

CABINET DU MARECHAL PETAIN

Vichy, le 31 janvier 1941

« Madame,

Le maréchal a lu la lettre que vous lui avez adressée au sujet de votre neveu.

Il a été d'autant plus ému, que l'un de ses collaborateurs s'est trouvé avec M. J. Cahen le 20 mai 1940, quelques heures avant qu'il soit frappé.

Le maréchal Pétain va demander à M. le Ministre de l'In­térieur de reconsidérer la mesure qu'il avait prise à rencontre de votre neveu.

Veuillez agréer. Madame, mes hommages respectueux. »

D'où l'on voit que, en ces temps-là, un Juif français pouvait même devenir un français à part entière — à condition d'être mort...

 

(p.504) Après les protestations de l'Eglise de France de l'été 1942, et a fortiori après la défaite de Sta­lingrad, au printemps 1943, le double jeu, à tous les niveaux, des politiciens et des fonctionnaires, conduisit les hommes d'Eichmann à désespérer de l'aide de l'admi­nistration et de la police française, dans la zone occupée également *. C'est pourquoi, en partie du moins, le nombre des Juifs qui périrent dans les chambres à gaz demeura inférieur à cent mille, dans le cas français.

 

(p.505) Italie.

 

Encore plus paradoxal fut le cas de l'Italie fasciste. En 1934, et encore en 1936, Mussolini se gaussait du racisme de Hitler ; le « Pacte d'acier » une fois signé en 1938, il emboîta le pas à l'ex-caporal autrichien dans la question des Juifs également, et fit introduire une législation anti­sémite. Pourtant, tant que le Duce demeura au pouvoir, il ne pouvait pas y avoir de déportations (le prestige natio­nal ou dictatorial fut souvent le principal facteur du salut des Juifs) ; par surcroît, le commandement militaire ita­lien entreprit en 1941-1942, dans les territoires étrangers contrôlés par lui (Grèce méridionale, Croatie, France du Sud-Est) une action de sauvetage systématique, non seule­ment en interdisant l'entrée à Eichmann et à ses sbires, mais allant jusqu'à arracher des « non-Aryens » aux gen­darmes français ou aux tueurs croates. Ce paradoxe prit brutalement fin en automne 1943, après la chute du Duce et la capitulation italienne. Le temps de la revanche était venu : sur le territoire de la factice « république sociale italienne », le IV B 4 put opérer à son aise, au point de faire rafler en un seul jour plus d'un millier de Juifs romains, pour ainsi dire sous les fenêtres du pape Pie XII qui, rompant avec une tradition millénaire de protection du « peuple témoin », s'abstint même ce tragique jour-là de protester publiquement. Il ne s'expliqua pas sur son silence, sinon pour dire : (p.506)

« N'oubliez pas que des milliers de catholiques servent dans les armées allemandes : dois-je les précipiter dans des conflits de conscience ? »

 

Péninsule balkanique

(p.506)

Le sort des plus de sept cent mille Juifs roumains fut plus clément.

La Roumanie était pourtant le seul pays balkanique à cultiver une tradition antisémite autochtone, mais peut-être est-ce justement dans le cadre de cette tradition que les dirigeants roumains mirent un point d'honneur à régler eux-mêmes le sort de « leurs » Juifs. Il importe tou­tefois de faire la distinction entre les trois cent mille Juifs (p.507) des provinces annexées en 1918, la Bessarabie et la Buko-vine, transférés par les Roumains eux-mêmes dans les ter­ritoires soviétiques occupés par leur armée (« Transnis-trie »), et dont la majeure partie succomba à la faim, aux maladies et aux pogroms de la soldatesque, et ceux du « vieux royaume » qui, malgré toutes les pressions alle­mandes et interventions locales qui s'exerçaient sur le « conductor » Antonescu, furent préservés de l'emprise du IV B 4 jusqu'au dernier jour.

 

Hongrie.

 

En Hongrie, au printemps 1944 en quelque sorte in extremis, Eichmann parvint à enregistrer d'importants succès.

Ce pays, qui était gouverné depuis 1919 par l'amiral Horthy (à titre de « régent »), cultivait lui aussi certaines pra­tiques antijuives, et des lois plus strictes y furent intro­duites à partir de 1938, à l'exemple allemand.

 

(p.509) (…) bien avant que Bismarck n’ait recommandé de faire saillir les ‘juments juives’ par des ‘poulains chrétiens’, se promettant des bons résultats de ces croisements  (…)

 

(p.517) Mais revenons au camp d'Auschwitz. Les sursitaires juifs y connurent des destinées diverses, puisque d'une manière générale, la société concentrationnaire était singulière­ment hiérarchisée, de sorte que certains détenus, en fonc­tion de leur ancienneté et de leur origine, mais surtout de leur entregent et de leur flair, parvenaient à se hisser à des postes d'un grand pouvoir. Ces kapos étaient le plus sou­vent des vieux routiers allemands, transférés des camps remontant aux premières années du IIIe Reich. Ils deve­naient de la sorte des rouages du système SS, et en acqué­raient d'ordinaire, en vertu d'un mimétisme à la longue quasiment inévitable, les caractères typiques, la brutalité, le vocabulaire, l'allure générale, et d'une certaine façon la mise, à commencer par les bottes.

 

(p.518) (…) les musiciens qui réussissaient à complaire aux SS (car il exista dans l'univers d'Auschwitz plusieurs orchestres), échappaient grâce à leurs talents aux exténuants travaux de force en plein air. Ces derniers, compte tenu de la sous-alimentation, réduisaient « l'espérance de vie » des forçats juifs ordinaires à quelques mois à peine.

A leur intention, des sélection dites partielles, toujours inattendues, avaient lieu dans les baraques. Un survivant, le docteur Georges Wellers, les a décrites :

« Bloc par bloc, les Allemands faisaient défiler devant eux les gens complètement nus, et un coup d'œil sur les fesses décidait du sort de chacun, car aucune autre partie du corps humain ne traduit aussi fidèlement l'état d'amaigrissement du sujet... Les squelettes et les demi-squelettes faisaient des efforts héroïques d'une minute pour paraître devant les Alle­mands bravement, gaiement, la cage thoracique sans chair gonflée, le pas trébuchant, mais décidé. Mais les impitoyables fesses n'admettaient aucun truquage ! »

Lorsque grâce à quelque concours de circonstances, les forçats juifs de ce type parvenaient à éviter la sélection partielle et la chambre à gaz, ils devenaient tôt ou tard des épaves humaines auxquels le jargon d'Auschwitz appliquait le nom de musulmans :

« Quand ils marchaient encore, ils le faisaient comme des automates ; une fois arrêtés, ils n'étaient capables d'aucun autre mouvement. Ils tombaient par terre, exténués : tout leur était égal. Leurs corps bouchaient le passage, on pouvait marcher sur eux, ils ne retiraient pas d'un centimètre leurs bras ou leurs jambes ; aucune protestation, aucun cri de dou­leur ne sortaient de leurs bouches entrouvertes. Les kapos, les SS même pouvaient les battre, les pousser, ils ne bou­geaient pas, ils étaient devenus insensibles à tout. C'étaient des êtres sans pensée, sans réaction, on aurait dit sans âme... »

Joseph Wulf, un ancien détenu juif relativement privi­légié, relate la discussion qu'il eut un jour à Auschwitz avec un codétenu allemand, à propos de Gandhi (qui avant la guerre avait adressé un appel aux Juifs d'Allemagne, leur conseillant la non-violence). Les deux hommes tom­bèrent d'accord : dans un camp nazi, Gandhi aurait été l'un des premiers détenus à devenir un « musulman ».

La réplique adéquate, d'innombrables Juifs ou non-Juifs surent la trouver, à Auschwitz. La majeure partie de leurs actes de résistance ne sera jamais connue ; de nombreux (p.519) autres font partie de la chronique du camp. L’acte le plus éclatant fut, tout comme à Sobibor et à treblinka, la rébellion de l’un des commandos pemanents juifs qui desservaient les fours crématoires. (…)

 

 

(p.518) Avant la guerre, Gandhi avait adressé un appel aux Juifs d’Allemagne, leur conseillant la non-violence.

 

(p520) Les grands desseins nazis.

 

Dans une certaine mesure, le sort dévolu par les diri­geants du IIIe Reich aux Juifs et aux Tziganes ne faisait que préfigurer celui qui attendait l'ensemble des nations européennes, au cas d'une victoire de l'Allemagne, puisque celles de l'Est étaient condamnées à disparaître, tandis que les autres allaient être définitivement vassalisées par le IIIe Reich. On peut dire que biologique pour les uns, le génocide allait être culturel pour les autres. Il ne s'agit pas d'une vue de l'esprit : des projets très précis avaient été élaborés par les experts attachés au haut commande­ment militaire, au ministère des Territoires occupés de l'Est, et à l'Office de la Race et de la Colonisation des SS. Certains de ces projets avaient déjà reçu un commence­ment d'exécution. C'est ainsi qu'au printemps 1944, lors­que les armées allemandes avaient déjà été repoussées au-delà du Dniepr, le haut commandement faisait dépor­ter en Allemagne des milliers d'enfants ukrainiens et bié-lorussiens : de la sorte, il entendait faire d'une seule pierre plusieurs coups. A savoir :

« 1. Le groupe d'armées du Centre a l'intention de rassem­bler et de transférer vers le Reich 40 000 à 50 000 enfants de 10 à 14 ans dans les territoires qu'il tient sous son contrôle. Cette mesure est prise sur la proposition de la IXe armée. Elle devra être appuyée d'une forte propagande et avoir pour mots d'ordre : Mesures d'assistance du Reich aux enfants biélo-russiens, protection contre les bandes de partisans. Dans une zone de 5 kilomètres, cette action a déjà commencé...

« Cette action est destinée non seulement à freiner l'accrois­sement direct de la puissance de l'adversaire, mais à entamer aussi pour un avenir lointain sa puissance biologique. Ce point de vue est partagé aussi bien par le Reichsfiihrer SS que par le Fiihrer. Des ordres avaient été donnés en conséquence dans le Secteur Sud lors des mouvements de repli de l'année der­nière.

«2. Une action analogue est actuellement entreprise dans (p.531) la région contrôlée par le groupe d'armées Ukraine-Nord (General-Feldmarschall Model) ; dans le secteur de Galicie, particulièrement privilégié du point de vue politique, ont été prises des mesures ayant pour but de réunir 135 000 travail­leurs dans des bataillons de travail, tandis que les jeunes de plus de 17 ans seront incorporés en divisions SS et que les jeunes d'au-dessous de 17 ans seront pris en charge par les assistantes SS. Cette action, qui est déjà commencée là-bas depuis quelques semaines, n'a donné lieu jusqu'ici à aucune espèce de trouble. »

Le principal expert du ministère des Territoires occupés, le docteur Alfred Wetzel, élaborait en novembre 1939, au lendemain de la conquête de la Pologne, un programme à longue échéance :

« Pour le traitement de la population — et notamment des Polonais — il faut toujours partir du principe que toutes les mesures d'administration et de législation n'ont pour but que de germaniser la population non allemande par tous les moyens et aussi rapidement que possible. C'est la raison pour laquelle le maintien d'une vie culturelle populaire autonome devra être absolument exclu en Pologne. Les corporations, les associations et les clubs polonais cesseront d'exister. Les restaurants et cafés polonais, centres de la vie nationale polo­naise, devront être fermés. Les Polonais ne seront pas auto­risés à fréquenter les théâtres et les cinémas allemands ; quant aux théâtres et cinémas polonais, ils devront être fermés. Il n'y aura pas de journaux polonais, aucun livre polonais ne sera publié, ni aucun magazine polonais. Pour la même raison, les Polonais n'auront le droit de posséder ni radio, ni phono­graphe. »

A rencontre des populations soviétiques, le docteur Wetzel préconisait en avril 1942 des mesures encore plus radicales :

« II est de première importance de ne garder dans l'espace russe qu'une population composée en majeure partie de la masse aux types europides primitifs. Elle n'opposera pas de résistance appréciable à la population allemande. Cette masse obtuse et atone a besoin d'être commandée énergiquement, comme l'a bien prouvé l'histoire séculaire de ces régions. Si les couches dirigeantes allemandes parviennent, dans l'avenir, à garder les distances nécessaires à l'égard de cette popula­tion, si par le canal des naissances illégitimes le sang allemand ne la pénètre pas, la domination allemande pourrait se main­tenir pendant longtemps dans l'espace en question, à condi­tion, bien entendu, d'endiguer les forces biologiques qui accroissent sans cesse la puissance numérique de cette masse primitive.

 

(p.527) Face à la prolifération, au cours des années 1980, des historiens dits « révisionnistes », tant en France qu'en Allemagne (mais qui procèdent d'une façon très différente, car les Français nient purement et simplement l'existence des chambres à gaz, tandis que les allemands tendent à (p.528) rejeter sur Staline la responsabilité des crimes nazis, et trouvent parfois des appuis en France1), un colloque sur « La politique nazie d'extermination » fut organisé en décembre 1987 à Paris2. Son initiateur, le professeur Fran­çois Bédarida, proposait, en ce qui concerne le nombre des victimes, une fourchette allant des 4,2 millions avancés en 1953 par l'Anglais G. Reitlinger (« chiffre qui ne saurait être accepté », commentait-il) aux 6 millions indiqués dès 1951 par moi. Un autre participant, le professeur Michael R. Marrus, proposait une fourchette allant de 5 à 6 millions. En ce qui concerne les statistiques, on ne peut que s'en tenir là.

Quant à la responsabilité de Staline, il faut savoir que Hitler donna l'ordre d'exterminer les Juifs (et les commu­nistes) en mars 194l3 c'est-à-dire trois mois avant la ruée allemande sur l'Union soviétique, ordre qui n'avait donc aucun rapport avec les charniers qui y furent découverts par la suite.

Cela dit, on ne sait que trop que les faussaires de tous les bords continuent leur agitation, et parviennent à abuser une partie des jeunes générations. D'autant que, comme l'écri­vait jadis Goebbels, « pour être cru, un mensonge doit être très gros ».

 

1.  Ainsi, le professeur Georges-François Dreyfus, de l'université de Strasbourg, écrivait en janvier 1988 : « Quant à l'idée de la solution finale, elle n'apparaît véritablement que dans la seconde moitié de 1941 : c'est-à-dire après que les services allemands aient mis la main sur les archives de Smolensk. Et ils pouvaient y découvrir que l'URSS avait exterminé ses adversaires par centaines de milliers sans que personne dans le monde y trouve à redire. » (La Presse française, 8 janvier 1988, p. 3).

2.  Cf. Les actes de ce colloque, La Politique nazie d'extermination, Albin Michel, 1989, p. 23 et p. 292.

Cf. H.  Krausnick et H.-H. Wilhelm, Die Truppen des Weltans-chaungkrieges, Stuttgart, 1984, p. 134-138.

13:43 Écrit par justitia & veritas dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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