27/08/2010

Léon Poliakov about the Third Reich and the Jews (1)

Poliakov Léon, Bréviaire de la haine, Le IIIe Reich et les Juifs, éd. Calmann-Lévy, 1951

 

 

(p.8) / François Mauriac /

Mais ce bréviaire a été écrit pour nous aussi Fran­çais,  dont l'antisémitisme  traditionnel a survécu à ces excès d'horreur dans lesquels Vichy a eu sa timide et  ignoble  part, pour nous  surtout, catholiques français, qui devons certes à l'héroïsme et à la charité de tant d'évêques, de prêtres et de religieux à l'égard des Juifs traqués, d'avoir sauvé notre honneur, mais qui n'avons pas eu la consolation d'entendre le suc­cesseur du Galiléen, Simon-Pierre, condamner claire­ment, nettement et non par des allusions diplomati­ques, la mise en croix de ces innombrables « frères du Seigneur ». Au vénérable cardinal Suhard qui a d'ailleurs tant fait dans l'ombre pour eux, je deman­dai un jour, pendant l'occupation : « Eminence, ordon­nez-vous de prier pour les Juifs... », il leva les bras au ciel : nul doute que l'occupant n'ait eu des moyens de pression irrésistibles, et que le silence du pape et  de la hiérarchie n'ait  été un affreux devoir;   il s'agissait d'éviter de pires malheurs. Il reste qu'un crime de cette envergure retombe pour une part non médiocre sur tous les témoins qui n'ont pas crié et quelles qu aient été les raisons de leur silence.

(p.9) Surtout que ce livre ne nous désespère pas : il y a ceux qui ont tué mais il y a aussi ceux qui ont su mourir. Nous n'avions pas attendu Hitler et les nazis pour savoir que l'homme n'est pas né innocent et que le mal est en lui et que la nature est blessée. Mais un héros et un saint demeurent en germe au plus secret de nos misérables cœurs.

Il dépend de nous que les martyrs n'aient pas été torturés en vain. Il dépend de nous de ne pas écarter cette multitude qui, bien loin de crier vengeance, nous crie inlassablement ce que le premier d'entre eux, le fils de David, nous a enseigné sur la montagne : « Bienheureux les doux car ils possèdent la terre. Bienheureux ceux qui pleurent car ils seront conso­lés. Bienheureux ceux qui ont faim et soif de jus­tice, car ils seront rassasiés. Bienheureux les miséri­cordieux car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde. Bienheureux ceux qui souffrent persécution pour la justice... »

 

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(p.35) Le jour même où le gouvernement hitlérien ordon­nait le tamponnage des passeports des Juifs, le gou­vernement polonais prescrivait à ses nationaux habitant à l'étranger un tamponnage d'un autre genre. Faute de faire revêtir leurs passeports par un cachet spécial apposé par les consulats, ils allaient être déchus de la nationalité polonaise. De leur côté, les consulats polonais avaient reçu l'ins­truction de ne pas renouveler les passeports des Juifs vivant à l'étranger depuis plus de cinq années. Plus de 20 000 Juifs polonais résidant en Allemagne depuis de longues années allaient se trouver apa­trides du jour au lendemain. Cette fois-ci, la Ges­tapo le soulignait ironiquement, c'est sur la sugges­tion du ministère des Affaires étrangères que Himm-ler ordonna l'arrestation immédiate et l'expulsion de tous les Juifs polonais habitant en Allemagne. Dans la seule ville de Vienne, 3 135 Juifs furent arrêtés et envoyés en Pologne.

Mais le gouvernement de Varsovie refusa de les laisser entrer en territoire polonais. C'est ainsi que dans la région de Zbonszyn, des milliers d'hommes, femmes et enfants, premières personnes déplacées de notre époque, durent camper de longues se­maines dans un no maris land sur la frontière, par un froid rigoureux, en attendant que les gouver­nements se missent d'accord sur leur sort.

 

(p.38) Le jour suivant, à une conférence convoquée par Gœring dont il sera question plus loin, Heydrich parle déjà de 7 500 magasins détruits. Les archives du camp de Buchenwald indiquent que ce seul camp recevait entre le 10 et le 13 novembre livraison de 10 454 Juifs, où ils étaient reçus et traités avec les sadiques raffinements d'usage, couchés en plein air hivernal, battus et torturés à longueur de journée, tandis qu'un haut-parleur proclamait : « Tout Juif qui veut se pendre est prié d'avoir l'amabilité de mettre un morceau de papier portant son nom dans sa bouche, afin que nous sachions de qui il s'agit. » Cette orgie dévastatrice n'émut pas outre mesure le peuple allemand, qui en était le témoin global. Elle se poursuivait devant une indifférence quasi générale. « La réaction du peuple allemand aux pogromes de l'automne 1938 montre jusqu'où Hitler l'a mené en cinq ans et jusqu'à quel point il l'a avili », écrivait Rauschning en 1939(18). Et Karl Jaspers observe : « Lorsqu'en novembre 1938 les synagogues brûlaient et que les Juifs étaient dépor­tés pour la première fois... les généraux étaient présents; dans chaque ville, le commandant avait la possibilité d'intervenir... ils n'ont rien fait (19). »

 

(p.75)

/ Varsovie/  le jour du Vendredi Saint 1940 (…): c'est le jour où on disait dans les églises catholiques la messe dans laquelle il était question de la « perfidia judaïca » et où les fidèles tapaient du bâton, maudissant les ennemis du Seigneur. On voit comment les enseignements de l'Eglise catho­lique pouvaient contribuer, eux aussi, à l'acharne­ment des fidèles du Führer.

 

(p.82) L'impulsion  est donnée par l'expulsion des  Juifs d'Alsace-Lorraine,  pratiquement  terminée  au  début d'octobre 1940.

 

(p.84) Aux Pays-Bas et au Luxembourg, la situation est quelque peu différente, puisqu'il s'agit de « peuples de souche germanique », aux­quels tôt ou tard on espère inculquer l'évangile raciste, après quoi ils seront incorporés dans les rangs de la Race des Maîtres — tandis qu'on a affaire en France (et en Belgique wallonne) à des sous-hommes quelque peu exotiques, de toute évi­dence dégénérés, mais à l'égard desquels on res­sent confusément un complexe d'infériorité inavouable mais tenace. Politiquement, on aspire à les mainte­nir dans un état de division et de faiblesse, sien désintéressant pour le reste et les laissant cuire dans leur mauvais jus de sous-natalité biologique. Mais humainement on craint parfois de trop les choquer.

 

(p.85) L'antisémitisme de Vichy était le produit d'un croisement de la xénophobie si caractéristique d'une certaine bour­geoisie française avec une vieille doctrine antisé­mite traditionnellement réactionnaire et cléricale, qui prétendait puiser ses inspirations chez les doc­teurs de l'Eglise moyenâgeux, et se réclamait de la Somme de saint Thomas d'Aquin. Les Allemands n'imposent rien de force à Vichy : ils conseillent, « ils font des suggestions », allant même jusqu'à « laisser entrevoir aux Français l'abrogation des mesures allemandes, afin de stimuler leur initiative dans le domaine de la question juive (47) ». Vichy s'y prête de bonne grâce, et même — dans la mesure où la politique allemande était conforme à sa doctrine — avec un zèle convaincu. De cette politique, Pétain et Xavier Vallat (le premier commissaire général aux Questions juives) sont les protagonistes attitrés : Pétain prend même la précaution de se renseigner auprès du Saint-Siège sur l'opportunité des mesures vichyssoises, et la réponse très précise de son ambassadeur : « Jamais il ne m'avait rien été dit au Vatican qui supposât, de la part du Saint-Siège, une critique ou une désapprobation des actes législatifs et réglementaires dont il s'agitl » apaise sans doute définitivement sa conscience.

 

  1. Rapport du 7 septembre 1941 de Léon Bérard, ambassadeur de France près du Saint-Siège, au maréchal Pétain, sur les « questions et difficultés que pouvaient soulever les mesures prises à l'égard des Juifs ». A propos de l'attitude du Vatican, voir pp. 433 et suiv.

 

(p.175) Jodl : « Rompre tous les ponts … afin d’exciter le peuple à une combativité plus forte encore… »

 

(p.206) Lors du procès des principaux membres des groupes, qui eut lieu à Nuremberg plusieurs années plus tard, leur attitude mit à jour l'étonnante confusion men­tale régnant dans les cervelles nazies. Parmi les vingt-deux accusés, se trouvaient un professeur d'uni­versité, huit avocats, un chirurgien dentiste, un archi­tecte, un expert d'art, et même un théologien, ancien pasteur1. Tous plaidèrent non coupables; aucun n'exprima le moindre regret; tout au plus se réfé­raient-ils aux ordres reçus et aux dures nécessités de la guerre. Et cependant, lors de leur défense, ils se référaient aux mêmes valeurs de la civilisation occidentale qu'ils avaient, des années durant, fou­lées aux pieds : leurs témoins, leurs avocats, célé­braient à l'envi leur honnêteté, leurs vertus fami­liales, leurs sentiments chrétiens, et même la dou­ceur de leur caractère...

 

1. Biberstein-Szymanovski. Citons cette incroyable réplique de ce dernier, auquel le président du tribunal demandait si, en sa qualité d'ancien ecclésiastique, il n'estimait pas utile d'adresser des paroles de consolation, voire de confesser les Juifs immolés.

« Monsieur le Président, on ne jette pas des perles devant les pourceaux. » (Audience du 21 novembre 1947.)

 

 

(p.278-279) Plusieurs psychiatres allemands de renom, tels que les professeurs Heyde,

  1. L'association des médecins chargés d'administrer l'eutha­nasie portait le nom de « Reichsarbeitsgemeinschaft Heil-und Pflegeanstalten (Association du Reich, établissements thérapeuthiques et hospitaliers).

 

 

Nietzsche, Pfannmùller, apportèrent au T-4un concours actif et enthousiaste. Une autre autorité scientifique, le professeur Kranz, évaluait à un million le nombre d'Allemands dont « l'extirpation » lui paraissait souhai­table (280).

 

(p.315) Peut-être le lecteur trouvera-t-il tout de même quel­que intérêt à jeter un regard dans la conscience de ces techniciens ? Voici un extrait du journal intime de l'un d'eux, un intellectuel celui-là, le médecin docteur Kremer :

« 1.IX.1942. J'ai écrit à Berlin pour comman­der une ceinture en cuir et des bretelles. J'ai assisté l'après-midi à la désinfection d'un bloc avec du Cyclone B, afin de détruire les poux.

« 2.IX.1942. Ce matin à trois heures, j'ai assisté pour la première fois à une action spéciale. En comparaison, l'enfer de Dante me paraît une comé­die. Ce n'est pas pour rien qu'Auschwitz est appelé un camp d'extermination.

« 5.IX.1942. J'ai assisté cet après-midi à une action spéciale appliquée à des détenues de camp féminin (Musulmanes *), les pires que j'aie jamais vues. Le docteur Thilo avait raison ce matin en me disant que nous nous trouvons dans l'anus du monde 2.

 

1.  Ainsi qu'on le verra plus loin, on désignait à Auschwitz sous le terme de  « Musulmans   » les détenus arrivés au degré limite d'usure physique.

2.  A cet  endroit,   le  texte  porte  en  latin   :  anus mundi.

 

(p.315) Ce soir vers huit heures j'ai assisté à une action spé­ciale de Hollandais. Tous les hommes tiennent à prendre part à ces actions, à cause des rations spé­ciales qu'ils touchent à cette occasion, consistant en 1/5 de litre de schnaps, 5 cigarettes, 100 grammes de saucisson et pain.

« 6-7.IX.1942. Aujourd'hui, mardi, déjeuner excel­lent : soupe de tomates, un demi-poulet avec des pommes et du chou rouge, petits fours, une merveil­leuse glace à la vanille. J'ai été présenté après déjeu­ner à 1... Parti à huit heures du soir pour une action spéciale, pour la quatrième fois...

« 23.IX.1942. Assisté la nuit dernière aux sixième et septième actions spéciales. Le matin, l'Obergruppen-fiihrer Pohl est arrivé avec son état-major à la maison des Waffen-SS. La sentinelle près de la porte a été la première à me saluer. Le soir, à vingt heures, dîner dans la maison des chefs avec le général Pohl, un véri­table banquet. Nous eûmes de la tarte aux pommes, servie à volonté, du bon café, une excellente bière et des gâteaux.

« 7.X.1942. Assisté à la neuvième action spéciale. Etrangers et femmes.

« 11.X.1942. Aujourd'hui dimanche, lièvre, une belle cuisse, pour déjeuner, avec du chou rouge et du pudding, le tout pour 1.25 RM.

«12.X.1942. Inoculation contre le typhus. A la suite de quoi, état fébrile dans la soirée; ai assisté néan­moins à une action spéciale dans la nuit (1 600 per­sonnes de Hollande). Scènes terribles près du der­nier bunker. C'était la dixième action spéciale (348). »

 

  1. Mot illisible.

 

(p.370) /Himmler/

Le culte du passé germanique était l’un de ses objets de préocuppation les plus graves.

(p.371) (…) dans le Jutland une vieille Danoise, seule au monde, lui avait-on assuré, à connaître encore les métho­des de tricot en usage chez les anciens Vikings (395). En de pareilles questions, il ne lésinait ni avec le temps ni avec l'argent : dans tous les recoins de l'Europe occupée, dans la Russie à feu et à sang, et jusque dans le lointain Tibet, de coûteuses expéditions avaient mission de retrouver les traces des passages des tribus germaniques (396). Parmi d'autres indices, la couleur des cheveux et des yeux lui paraissait particulièrement convaincante dans cet ordre d'idées : et un récit nous montre Himmler, complimentant le Grand Mufti de Jérusalem pour ses yeux bleus, cette preuve formelle d'une ascendance nordique. (C'était leur première ren­contre : au cours du thé qu'il offrit à quelques chefs SS à cette occasion, les convives furent una­nimes à déplorer que l'aveugle Histoire, en per­mettant au XVIIe siècle au Saint-Empire de triom­pher sur les Turcs, retarda d'autant l'écrasement définitif du christianisme enjuivé . )

 

(p.380-381) /L’Europa-Plan visant à déporter les Juifs à Madagascar/

Il est caractéristique que Himmler hésita lon­guement avant de donner à Wisliceny des instruc­tions précises. Sa première réaction paraît avoir été favorable : il semble bien qu'une émigration massive d'enfants figurait parmi les premières mesures envisagées. Mais Eichmann, solidement installé dans sa position-clef, s'efforçait de son mieux à torpiller un accord de cette nature; il trouva un allié inattendu et influent en la personne du Grand Mufti de Jérusalem (réfugié en Allemagne depuis l'été 1941), qui veillait jalousement à ce qu'aucun Juif ne pût quitter vivant le continent européen. D'autres SS importants, en premier lieu Walter Schellenberg, le chef du service de ren­seignements de la SS, s'efforçaient d'influencer Himmler en sens contraire : pendant de longs mois, sa réponse définitive se fit attendre.

 

(p.386) D'autres négociations de cette espèce eurent lieu cependant, et furent menées à bien. Ainsi, celles rela­tives aux grands blessés de guerre, qui au cours des hostilités furent échangés à plusieurs reprises entre la Grande-Bretagne et le IIP Reich. Il en fut de même en ce qui concernait les internés civils. C'est que, et quelle qu'ait été la sauvagerie du conflit, certains grands accords internationaux, tels que la Conven­tion de Genève sur les prisonniers de guerre, restè­rent en vigueur tout au long des hostilités, sans jamais être dénoncés. Les Juifs des pays conquis n'étaient pas protégés par ces textes : ainsi que nous l'avons déjà noté, seuls ceux qui appartenaient à une nation belligérante ou neutre échappaient au sort commun. De cette manière, et « fondés en droit », les Allemands avaient beau jeu de refuser aux délégués de la Croix-Rouge internationale ou aux missions neutres l'accès des camps de concentration. Signa­lons à ce propos que lorsqu'en 1939, dès la déclaration de la guerre, le Comité de la Croix-Rouge proposa aux belligérants d'étendre aux populations civiles, « sans distinction de race, de confession ou d'opinions politiques », le bénéfice de la Convention de Genève, ce fut — par une très cruelle ironie — la Grande-Bretagne qui manifesta le plus de réticence à l'égard d'un projet que le IIIe Reich, à l'époque, « se décla­rait prêt à discuter 1 » (Certes, eût-il même été accepté,

 

1. Par sa lettre circulaire du 4 septembre 1939, le Comité international de la Croix-Rouge proposait aux belligérants, entre autres, « ...l'adoption anticipée et au moins provisoire, pour le seul conflit actuel et pour sa seule durée, des dispositions du projet de Convention sus-mentionné... » (II s'agissait du projet dit « de Tokio » étendant aux civils les bénéfices de la Conven­tion de Genève.)

Par lettre du 30 novembre 1939, le ministère des Affaires étrangères du Reich confirmait que, « du côté allemand, on estimait que le « projet de Tokio » pourrait servir de base à la conclu­sion d'un accord international sur le traitement et la protection des civils se trouvant en territoire ennemi ou occupé »...

Le 23 novembre 1939, le gouvernement de la IIIe République écrivait : « Le gouvernement français reconnaît pleinement 1 in­térêt... du projet dit de Tokio. Il estime, cependant, que le texte dont il s'agit nécessiterait encore une étude attentive... qui ris­querait de demander un assez long délai et de retarder d'autant la solution des problèmes... »

Quant au gouvernement britannique, ce n'est que le 30 avril 1940 qu'il donnait une réponse à la lettre-circulaire, indiquant qu'il préférait avoir recours à un accord bilatéral avec le gouver­nement du IIF Reich. (Cf. Comité international de la Croix-Rouge; documents sur l'activité du Comité en faveur des civils détenus dans les camps de concentration d'Allemagne, Genève, 1946.)

 

 

00:57 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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