27/08/2010

Léon Poliakov about the Third Reich and the Jews (2)

(p.387) un pareil texte n'aurait pas empêché les Nazis d'y passer outre : mais la question se serait trouvée pla­cée sur un nouveau terrain, mettant à la disposition de la Croix-Rouge, des neutres et des Alliés de meil­leurs moyens d'action. Le privilège dont bénéfi­cièrent jusqu'à la fin les prisonniers de guerre juifs est à cet égard bien significatif.) Dès lors n'eût-il pas fallu, dans le camp allié, faire un puissant effort d'imagination, afin de tenter de mettre un terme à l'agonie des premières victimes désignées de l'enne­mi ? Rien de pareil ne fut fait, ou trop peu et trop tard : un organisme spécialement créé dans ce but par le président Roosevelt, le « War Refugees Board », ne surgit qu'en 1944, et son activité fut ligotée jusqu'à la fin par de mesquines entraves administratives. Le gouvernement britannique pour­suivait sa politique palestinienne (celle du « Livre Blanc » de 1939) avec une obstination implacable, et rejetait systématiquement dans la mer les quelques rares bateaux transportant des réfugiés échappés à l'enfer hitlérien. Des accusations sévères, venant par­fois de bouches très autorisées, furent élevées à ce propos contre les chancelleries alliées, et un témoin tel que Henry Morgenthau, secrétaire au Trésor du cabinet américain, a pu parler de « combinaison

 

(p.388) satanique d'ambiguïté et de glaciale froideur britan­niques, équivalant à une sentence de mort (418) ». Le même Morgenthau accusait, dans un document of­ficiel, les hauts fonctionnaires du State Department :

« 1° D'avoir entièrement échoué à empêcher l'ex­termination des Juifs dans l'Europe contrôlée par les Allemands.

« 2° D'avoir camouflé leur mauvaise volonté par la constitution d'organisations factices, telles que les organisations intergouvernementales pour contrô­ler le problème des réfugiés.

« f D'avoir supprimé pendant deux mois les rap­ports adressés au State Department sur les atrocités allemandes, après que la publication de rapports analogues eut intensifié la pression de l'opinion publique (419). »

Quant à des moyens d'action plus puissants, telles de vastes mesures de représailles, que la suprématie aérienne des Alliés rendait possibles, ils ne furent jamais envisagés. Et le bombardement des usines de la mort — opération militairement facile, qui aurait déréglé le processus exterminatoire et qui aurait été grosse d'effets psychologiques — bien que maintes fois réclamé par les organisations juives, leur fut toujours refusé.

Divers auteurs, des historiens juifs en particulier, en commentant la somme de toutes ces carences, ont ouvertement parlé d'antisémitisme systématique : une phrase terrible a été citée, venant de la bouche d'un homme d'Etat allié à l'époque où, au prin­temps 1944, des diplomates allemands avaient lancé le bruit d'un prochain refoulement massif des Juifs sur un territoire allié ou neutre l : « Mais où allons-

 

  1. Il semble qu'il s'est agi d'une idée de Ribbentrop, née dans son esprit à l'époque où, à la veille du débarquement allié en Normandie, la propagande allemande se livrait à diverses ma­nœuvres psychologiques.

 

(p.389) nous les mettre 1 ? » Sans doute un tel facteur peut-il expliquer maintes réticences; mais peut-être n'est-il pas nécessaire de chercher dans une hostilité consciente la raison essentielle de l'inactivité presque totale du monde en face du martyrologe juif. Plutôt s'agissait-il d'un état de choses établi; et l'absence de textes ou de conventions protégeant les Juifs ne faisait que consacrer leur faiblesse séculaire. Si leurs souffrances ne trouvaient pas d'écho, c'est que le monde prenait facilement son parti de leurs plaintes. Et ils n'avaient rien d'autre à jeter dans la balance. La situation d'un peuple sans patrie, dont l'impuis­sance même, à travers les âges, a toujours été comme une provocation au massacre, fut à la vérité la rai­son majeure d'une impunité de fait dont les Nazis se sentaient bien le bénéfice assuré. (…)

 

Cf. le rapport de Veesenmayer, ambassadeur allemand à Bu­dapest, à son gouvernement, en date du 3 avril 1944 : « La réac­tion de la population de Budapest aux deux attaques aériennes amenait dans de nombreux milieux une recrudescence de l'anti­sémitisme. Hier, des tracts furent distribués, qui réclamaient la vie de cent Juifs pour chaque Hongrois tué... Je n'aurais aucun scrupule à faire fusiller dix Juifs judicieusement choisis pour chaque Hongrois tué... J'avais du reste l'impression que le gou­vernement (hongrois) serait prêt à mettre à exécution pareille mesure, et de son propre chef. D'autre part, une telle action, si elle est engagée, doit être exécutée sans faiblesse. Pour tenir compte des propositions faites au Fiihrer par M. le ministre des Affaires étrangères, concernant la possibilité d'offrir tous les Juifs en cadeau à Churchill et à Roosevelt, je vous prie de bien vou­loir me faire savoir si cette idée est toujours retenue, ou si je puis commencer avec lesdites représailles après la prochaine attaque. »

 

  1. L'authenticité de cette phrase, dont les termes nous ont été confirmés par une source très autorisée, ne laisse la place au moindre doute. Son auteur était Lord Moyne, à l'époque mi­nistre d'Etat britannique au Proche-Orient.

 

 

(p.391) LES GRANDS DESSEINS NAZIS

 

Nous allons sortir maintenant de l'atmosphère de haine pure, de la destruction comme fin en soi, et, quittant la démente ambiance des industries de la mort, entrer dans un domaine où les intentions et les actes des dirigeants nazis, aussi implacables, aussi féroces qu'ils aient été, revêtent à première vue un aspect moins déconcertant. Ils ne sont plus sans pré­cédent : ils paraissent faire écho aux entreprises des grands conquérants à travers les âges, poussées en l'espèce, il est vrai, à leurs conséquences les plus extrêmes. Il s'agit du sort réservé par le IIIe Réich aux peuples asservis, aux races dites « inférieures » : projets qui, bien qu'ils ne dussent connaître leur plein accomplissement qu'après la victoire, étaient déjà mis à exécution avec une hâte fébrile, à mesure que l'emprise allemande s'étendait sur l'Europe.

Si, dans l'eschatologie nazie, le Juif occupait la place de Satan, le non-germain en général, le « sous-homme », démuni de tout attribut sacré, était délibé­rément rangé parmi les catégories du monde animal, et considéré tout au mieux (suivant une définition courante) comme « une forme de transition entre l'animal et l'homme nordique ». A l'égard du Polonais, du Tchèque ou du Français, le souffle de (p.392) haine paraît donc absent, qui aurait poussé à décré­ter l'extermination de cette bête de somme par ail­leurs si utile, appelée à jouer son rôle dans l'édifi­cation du IIIe Reich millénaire. Les mesures de per­sécution, en ce qui le concerne, sont motivées tout autrement. Il s'agit dans ce cas de considérations éco­nomiques et démographiques qui, s'insérant dans le cadre d'un plan impérialiste, visent à assurer la primauté permanente et certaine de la race germa­nique; il est question de courbes de natalité et d'in­dices de reproduction, de la prolifération menaçante des Slaves, de la saignée occasionnée par la guerre parmi les Allemands... Et cependant, partant d'un point de vue apparemment plus rationnel, et faisant appel à des techniques plus subtiles, les Nazis ten­daient, ainsi qu'on le verra, au même but, celui de la suppression physique des autres peuples : le même terme de génocide s'y applique, même s'il s'est par­fois agi en l'espèce d'un génocide « à retardement », plus insidieux et plus lent. Derrière les nuances de terminologie et de méthodes, on retrouve en fin de compte l'identité des faits; derrière les superstruc­tures et les rationalisations, on retrouve le même déferlement homicide, et les mêmes fleuves de sang. Du coup, en embrassant l'ensemble, on aperçoit mieux la vraie signification de l'extermination totale des Juifs, signe avant-coureur d'holocaustes plus vastes et plus généralisés. En fait, une fois déclen­chée la « solution finale », les barrières mentales sont rompues, et le précédent psychologique créé : éprou­vés aussi de leur côté, les procédés techniques. Aussi bien, on aurait pu conclure, par un simple raisonne­ment inductif, qu'une entreprise aussi démente ne pouvait s'arrêter à mi-chemin, et que, si seulement la fortune des armes en eût laissé le temps aux Nazis, elle aurait, par la seule force de sa logique interne, happé d'autres peuples et d'autres races dans son engrenage implacable. Car « le racisme est comme la maladie de la rage : nul ne peut savoir d'avance sur qui l'adorateur (p.393) de son propre sang déchargera la fureur qui le tourmente 1 ».

Rien n'est aussi oiseux que la tentative de pré­figurer des événements qui n'eurent jamais lieu, et l'hé­gémonie allemande sur l'Europe fut de trop courte durée pour que ces destins menaçants aient eu le temps de s'accomplir. Mais en cinq années de guerre, la courbe d'un génocide plus généralisé se dessinait avec assez de netteté déjà pour qu'on puisse, sans quitter le terrain de l'Histoire pure, évoquer égale­ment le sort des sous-hommes qui n'étaient pas nés Juifs. A leur égard, deux procédés sont appliqués si­multanément, avec une ampleur variant suivant les régions géographiques : une extermination directe partielle, caractéristique surtout pour l'URSS, et un ensemble de mesures plus circonspectes, plus caute­leuses, en vue d'une extinction.

 

 

(p.426)  Mais jusqu'aux organisations de résistance, ces conclusions furent loin d'être unanimement tirées dans les pays de l'Est. Nous avons déjà eu l'occasion de parler de l'attitude réticente des organisations clan­destines polonaises à l'égard de ceux-là mêmes d'entre les Juifs qui s'efforçaient de combattre les armes à la main. Quant aux masses populaires (et contraire­ment aux prévisions exprimées en 1940 par le général Blaskowitz : « Très rapidement... les Polonais et les Juifs, appuyés par l'Eglise catholique, se coali­seront sur toute la ligne dans leur haine contre leurs bourreaux... » : cf. p. 25), leur attitude paraissait surtout faite d'indifférence — tandis que des mino­rités agissantes s'attachaient à recueillir les innom­brables fruits que le pillage et les dénonciations pouvaient leur assurer. Il y eut certes aussi en sens contraire un certain nombre d'actes de dévouement et d'héroïsme individuels : mais la tendance domi­nante s'exprimait en complète apathie, résultante de réactions de peur et aussi de satisfaction inavouable. Cette apathie, qui ne faisait que répondre à l'antisé­mitisme traditionnel des Polonais, trouve son expres­sion négative dans l'absence absolue de protestations ou manifestations collectives, telles que par exemple l'épiscopat de la très catholique Pologne les adressa à des reprises réitérées au gouverneur général Frank à d'autres sujets. (Lorsque, dans un de ces documents, son auteur mentionne le sort des Juifs, ce n'est que pour s'indigner de la dépravation morale suscitée chez les exécutants des massacres : «...Je ne vais pas m'étendre longuement sur un fait aussi affreux que l'utilisation de la jeunesse alcoolisée du service du

 

travail pour l'extermination des Juifs. » Cette phrase d'une ambiguïté terrible est extraite d'une protes­tation adressée à Frank par Adam Sapieha, prince-archevêque de Cracovie) (468). Quelles qu'en aient été les profondes raisons historiques, quels qu'aient été aussi le nombre et la qualité des exceptions indivi­duelles, les innombrables témoignages sont tellement concordants 1, que l'amère constatation ne peut être évitée : l'attitude populaire polonaise, en face de l'agonie des Juifs, ne se distinguait guère de l'atti­tude allemande. Et plus loin à l'Est, en Ukraine en particulier, pour laquelle nous ne disposons guère de témoignages directs, les dispositions populaires semblent avoir été du même ordre, du moins si l'on en croit les avis placides ou les sarcasmes fielleux dont abondent les archives nazies : « La population indigène, qui n'ignore rien du processus de la liqui­dation, le considère avec calme, en partie avec satis­faction, et la milice ukrainienne y prend part (469). » « La population de Crimée a une attitude antijuive, et dans des cas isolés remet elle-même des Juifs aux kommandos aux fins de liquidation. Les Starostas (maires) demandent à être autorisés à liquider eux-mêmes les Juifs (470). »

Peut-être un jugement quelque peu plus nuancé pourrait-il être porté sur les autres pays de l'Est et du Sud-Est. Ce n'est pas que la population hongroise, par exemple, ait donné des preuves d'une vive émo­tion, lors de la déportation-éclair des Juifs de Hongrie 2,

 

1.  Des  dizaines  d'ouvrages,   des  centaines  de  dépositions  et récits  de  survivants,  fournissaient   un  tableau  d'une  unanimité à peu près complète. Si nous n'apportons ni citations ni détails, c'est pour ne pas  nous répéter, et aussi par manque de place.

2.  On   trouve   dans   un   rapport   soumis   à   Washington   par l'« Office of Stratégie Services », et daté du 19 octobre 1944, une intéressante analyse des réactions  hongroises  aux déportations de Juifs. « La réaction générale de la population hongroise aux mesures   antisémites   du   gouvernement   est   difficile   à   caracté­riser. D'une part il y a des preuves que de larges couches de l'in­telligentsia hongroise et de la classe moyenne inférieure en par­ticulier ont  adhéré  à la propagande  antijuive. 

 

(p.430-431) Insensiblement, on tend à se désolidariser du réprouvé, marqué du signe évident du châtiment et du malheur. (Ainsi voit-on les foules se porter au secours de l'homme poursuivi par la police; et s'écar­ter sur le passage du condamné qui sort de geôle; on ne se soucie guère de connaître son crime, les portes se ferment devant lui, il est relégué au ban de la société.) De sourdes hostilités ancestrales se rani­maient de la sorte, sur le fond d'une campagne de diffamation poursuivie sans relâche, insinuante et omniprésente, soulevant une attention interrogative jusqu'au sein de milieux traditionnellement indifférents ou réfractaires 1.

 

1. Voici, parmi tant d'autres, un document particulièrement caractéristique à cet égard. Il s'agit d'une supplique collective adressée, en 1941, au maréchal Pétain par la population de Tpurnon-d'Agenais, village perdu de Lot-et-Garonne, dont les ha­bitants n'avaient sans doute de leur vie jamais aperçu de Juifs ! La pétition est revêtue de cent quatre-vingt-quinze signatures :

« Nous soussignés, habitants de l'agglomération du chef-lieu de canton de Tournon-d'Agenais (Lot-et-Garonne) avons l'honneur de porter à votre connaissance les faits suivants :

« La population totale de notre petite cité est de 275 per­sonnes et on nous annonce l'arrivée prochaine de 150 Juifs indé­sirables, qui devront habiter parmi nous en résidence assignée. Tout nous porte à croire que ce renseignement est exact, car on a déjà déposé de la literie et une certaine quantité de paille dans nos établissements publics.

« Nous sommes tous, Monsieur le Maréchal, très fortement émus de cette perspective. L'invasion de 150 Juifs indésirables chez 275 Français au caractère paisible par excellence équivaut à une véritable colonisation et nous appréhendons de voir des étrangers grâce à leur nombre nous supplanter outrageusement.

« Ce sont, nous a-t-on précisé, des indésirables que nous allons recevoir. Ils le sont au même titre pour tous les Fran­çais sans nul doute et ne sauraient l'être moins pour nous que pour les régions qui s'en débarrassent.

« Cent cinquante indésirables peuvent à la rigueur passer presque inaperçus au milieu de plusieurs milliers d'habitants. Leur présence devient intolérable et dégénère en brimade, pour une population qui est moins du double qu'eux et se trouve astreinte de ce fait à une promiscuité pour ne pas dire à une cohabitation révoltante.

« Fidèles à notre réputation d'hospitalité, nous avons accueilli de notre mieux des Sarrois, des Espagnols, puis des Français

(p.432)  « En outre, nous n'avons à Tournon ni eau, ni cabinets d'aisance. Nous n'avons pas non plus de marché pour notre approvisionnement et les trois petits restaurants qui s'y trouvent alimentent actuellement à grand-peine les quelques clients de passage qui s'y présentent occasionnellement.

« Les questions d'hygiène et d'alimentation doivent certaine­ment tenir une très grande place dans les préoccupations de votre administration; elles s'allient ici, d'une façon étroite et la plus intime, avec la question morale, ethnique et vraiment fran­çaise.

« Connaissant votre paternelle sollicitude à l'égard de tous nos intérêts, nous sommes sûrs. Monsieur le Maréchal, qu'il vous suffira de connaître la pénible et injuste perspective qui nous menace, pour que vous provoquiez des ordres susceptibles de nous en épargner la douloureuse réalisation.

« Cependant nous nous rendons bien compte que des Juifs sont des humains comme nous, qui, un jour, sont obligés de trou­ver leur gîte quelque part. — Si, dans votre sagesse, vous estimez que le bien supérieur de l'Etat exige de nous le sacrifice de les supporter, nous nous résignerons, mais non sans une incommen­surable amertume; en vous demandant s'il ne vous serait pas possible de nous atténuer ce pénible contact, en les logeant dans un camp séparé près d'une source, ou d'un petit ruisseau (il en existe dans notre commune) où toutes les questions de surveillance, d'hygiène et de ravitaillement pourraient être avantageusement résolues, pour les hôtes qui nous sont imposés par le malheur, aussi bien que pour nous-mêmes.

« Dans cet espoir nous vous prions, Monsieur le Maréchal, de daigner agréer l'expression de notre sincère reconnaissance, avec l'assurance de notre respectueux dévouement. »

 

00:56 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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