27/08/2010

Léon Poliakov about the Third Reich and the Jews (3)

(p.433) Ainsi, et quelles qu'aient été les innombrables marques de bienveillance et de solidarité prodiguées au cours des années de vicissitudes, son sort d'éternel proscrit était durement rappelé au peuple d'Israël.

De l'Italie à la Norvège, les réactions populaires dans les pays de l'Ouest furent-elles partout les mêmes ? Evaluer des comportements collectifs est une déli­cate entreprise; et ces événements sont trop récents encore, trop rapprochés de nous, pour faciliter les jugements définitifs. Mais si on se livre à une compa­raison rapide, on croit apercevoir nettement que les petits peuples pacifiques, aux vieilles traditions démocratiques, furent ceux à réagir avec le plus de fermeté et d'unanimité. Ainsi les Pays-Bas, où les premières déportations, en février 1941, suscitèrent un émoi tel que, chose inconcevable sous la botte nazie, une grève générale de plusieurs jours se déclencha spontanément à Amsterdam; ou le Danemark, où les déportations furent déjouées avec la collaboration active de la population tout entière, où, nous l'avons vu, les Allemands n'osèrent pas imposer l'étoile jaune aux Juifs, à la suite de l'attitude du roi Christian X. (Rappelons aussi que dans la lointaine et petite Bulgarie, de vastes manifestations populaires eurent lieu lors des déportations, aux cris de : « Nous vou­lons que les Juifs reviennent ! ») Ainsi, ces faibles pays, que leur histoire même avait harmonieuse­ment mis à l'abri des excès et tentations impérialistes, auront donné au monde une fois de plus la preuve de leur maturité et de leur équilibre.

 

(p.434) A cet égard, un champ d'action particulièrement vaste s'ouvrait au monolithe de l'Eglise catholique, à laquelle étaient rattachées (l'URSS exceptée) plus des trois quarts des populations de l'ensemble des pays subjugués. En des temps révolus, au cours du Moyen Age, l'attitude du catholicisme envers les Juifs comportait deux aspects, et la doctrine officielle, telle qu'elle a été articulée par saint Thomas d'Aquin, tout en prescrivant d'une part de protéger la vie des Juifs, approuvait de l'autre toutes les mesures d'exac­tions et d'abaissement à leur égard. S'il est vrai que les papes et les princes de l'Eglise s'opposèrent maintes fois, au nom de la charité chrétienne, aux massacres des Juifs, il est également vrai que ses théologiens et ses penseurs acceptaient comme natu­relle et salutaire leur condition particulière 1.

 

1. Voici comment saint Thomas d'Aquin résumait la doctrine générale, dans une réponse à la duchesse de Brabant, qui lui demandait « dans quelle mesure elle pouvait exercer des exac­tions contre les Juifs » :

« ...bien que, selon les lois, les Juifs sont "promus par leur propre faute à la servitude perpétuelle, et que les seigneurs peu­vent considérer comme leurs tous leurs biens terrestres, compte tenu de cette réserve que l'indispensable à la vie ne leur soit pas retiré — (...) il semble que l'on doit s'en tenir à ne contrain­dre les Juifs à aucune servitude dont ils n'auraient pas fait l'ob­jet les années passées, car c'est ce qui sort des usages qui trouble le plus les esprits. En vous conformant à de tels principes de modération, vous pouvez suivre les usages de vos prédé­cesseurs en ce qui concerne les exactions à exercer à l'égard des Juifs, à condition cependant que rien ne s'y oppose par ailleurs » (470 bis).

 

 

(p.436) Précurseur de l'étoile jaune, le port de la « rouelle » ne fut-il pas introduit en 1215 par le concile de Latran ? C'est que, face à l'Eglise Triomphante, un rôle par­ticulier revenait à la Synagogue Voilée 1; les Juifs abaissés et humiliés étaient les témoins tangibles de la vérité de la Foi, de la grandeur et de la réalité des dogmes. Ainsi donc, une volonté soutenue d'abaisse­ment d'une part, le principe de l'intangibilité des vies juives de l'autre, caractérisaient de tous temps l'action de l'Eglise catholique. Impossible compatibilité, sans cesse mise en question au cours de siècles de massacres, et dont il appartenait à notre âge de faire éclater les contradictions profondes !

Empressons-nous de dire tout de suite que, face à la terreur hitlérienne, les Eglises déployèrent sur le plan de l'action humanitaire immédiate une activité inlassable et inoubliable, avec l'approbation ou sous l'impulsion du Vatican. Nous manquons d'éléments pour parler des instructions précises communi­quées par le Saint-Siège aux Eglises des différents pays : mais la concordance des efforts entrepris à l'heure des déportations établit que de telles démarches eurent lieu. Nous avons eu l'occasion de mentionner l'intervention du clergé slovaque 2, qui, ainsi que le précise le rapport allemand qui traite de cette ques­tion, agissait sous l'influencedu Saint-Siège. En Pologne, on trouve un écho d'une telle prise de position du Vatican dans les considérations développées en privé par Mgr Szepticki, métropolite de l'Eglise catholique

 

1.  Opposition   Eglise   Triomphante-Synagogue   Voilée;   c'est   le thème qu'on  retrouve sur le fronton de mainte cathédrale, où l'Eglise est  représentée sous les traits d'une jeune femme res­plendissante, tandis qu'une autre figure, portant un bandeau sur les yeux, personnifie la Synagogue.

  1. Cf. p. 245.

 

(p.436) uniate de Galicie ', suivant lesquelles « l'extermina­tion des Juifs était inadmissible ». (Un des témoins de cet entretien confidentiel s'était empressé d'en faire part aux Allemands, en ajoutant : « II (le métro­polite) formule les mêmes pensées que les évêques français, belges et hollandais, comme s'ils avaient tous reçu du Vatican des instructions identi­ques (471). ») Encore que dans les pays de l'Est, conformément en ceci à la mentalité ambiante, l'atti­tude du clergé fût infiniment moins combative qu'à l'Ouest, où nombre de prélats, en France, aux Pays-Bas et ailleurs, ne se contentant pas de démarches prudentes et diplomatiques, firent dire publique­ment des prières pour les Juifs. — Dans ce même ordre d'idées, la série des cahiers de Témoignage chrétien, perpétuant dans la clandestinité la tradition d'un Charles Péguy, et barrant le chemin à la conta­gion raciste, sous l'exergue « France, prends garde de perdre ton âme », appartient certainement aux pages les plus belles de la Résistance française. — Ajoutons que, dans sa cité, le Saint Père en personne accordait aide et protection à des dizaines de Juifs romains : de même lorsque en octobre 1943 les Nazis imposèrent une contribution exorbitante à la communauté juive de Rome, il offrit quinze kilos d'or afin de parfaire la somme.

Cette activité humanitaire du Vatican se poursui­vait nécessairement d'une manière prudente et dis­crète. L'immensité des intérêts dont le Saint Père avait la charge, les puissants moyens de chantage dont disposaient les Nazis à l'échelle de l'Eglise uni­verselle, contribuaient sans doute à l'empêcher de prononcer en personne cette protestation solennelle et publique qui, cependant, était ardemment atten­due par les persécutés. Il est pénible de constater

 

  1. L'Eglise catholique uniate (ruthénienne) est soumise à l'au­torité suprême du Saint-Siège aussi inconditionnellement que les autres églises catholiques, dont elle ne se distingue que par quelques particularités de rite (liturgie en ancien slavon, etc.).

 

(p.437) que tout le long de la guerre, tandis que les usines de la mort tournaient tous fours allumés, la papauté gardait le silence : il faut toutefois reconnaître qu'ainsi que l'expérience l'a montré à l'échelle locale, des protestations publiques pouvaient être immé­diatement suivies de sanctions impitoyables. (C'est ainsi qu'aux Pays-Bas, les Juifs convertis au catho­licisme furent déportés en même temps que les autres, à la suite d'un mandement épiscopal rendu public dans les Eglises catholiques, tandis qu'un sursis fut accordé aux Juifs protestants, l'Eglise pro­testante s'étant abstenue de protester publiquement. Sursis, il est vrai, de peu de durée; quelques mois plus tard, ils partageaient le sort commun.) Qu'aurait été l'effet d'une condamnation solennelle prononcée par l'autorité suprême du catholicisme ? La portée de principe d'une attitude intransigeante en la matière aurait été immense : quant à ses conséquences pra­tiques immédiates et précises, tant pour les œuvres et institutions de l'Eglise catholique que pour les Juifs eux-mêmes, c'est une question sur laquelle il est plus hasardeux de se prononcer.

 

 

(p.439) (…) la promulgation, en juin 1941, du « Statut des Juifs » ne provoqua de la part de l'épiscopat français (malgré l'exemple qui lui avait été donné par l'Eglise réformée de France, sur ce point) aucune protestation spécifique. En outre, il existe un témoignage d'après lequel ce Statut n'aurait soulevé aucune réprobation au sein des milieux du gouvernement suprême de l'Eglise catholique. Léon Bérard, ambassadeur de l',Etat français au Saint-Siège, fut en effet expressément chargé par le maréchal Pétain de s'assurer des dispo­tions romaines en la matière, et son rapport, qu'il mit plusieurs semaines à élaborer, précisait que le « sta­tut » ne soulevait, du point de vue catholique romain, nulle critique ou réprobation. Après avoir mis en valeur le soin et la minutie avec lesquels il avait recueilli ses informations, et s'être couvert de l'auto­rité de saint Thomas d'Aquin, l'ambassadeur Bérard concluait :

« Comme quelqu'un d'autorisé me l'a dit au Vati­can, il ne nous sera intenté nulle querelle pour le sta­tut des Juifs. Un double vœu cependant m'a été exprimé par les représentants du Saint-Siège, avec le désir visible qu'ils fussent soumis au Chef de l'Etat français :

« 1° Qu'il ne soit ajouté à la loi sur les Juifs aucune disposition touchant au mariage. Là, nous irions au devant de difficultés d'ordre religieux...

« 2" Qu'il soit tenu compte, dans l'application de la loi, des préceptes de la justice et de la charité. Mes interlocuteurs m'ont paru viser surtout la liquidation des affaires où les Juifs possèdent des intérêts.

« Veuillez m'excuser, Monsieur le Maréchal, de vous avoir si longuement écrit... »

 

Or, s'il est loisible de supposer que le diplomate de Vichy alla chercher ses informations auprès des prélats qu'il se savait favorables et qu'il les interpréta (p.440)

de manière à incommoder le moins possible le maître qu'il servait, il n'en reste pas moins qu'un tel rap­port aurait été impossible si son auteur avait eu à faire face à une désapprobation formelle et franche du pape... Il n'appartient pas à un auteur Israélite de se prononcer au sujet des dogmes séculaires d'une autre religion; mais devant l'immensité des consé­quences, on ne peut s'empêcher d'être profondément troublé.

Qu'on ne se méprenne pas sur le sens de notre émoi. Nous n'admettons pas qu'il y eût, fût-ce une trace d'antisémitisme dans la pensée du pape. Si, contrairement à tant d'évêques français, il n'avait pas élevé la voix, c'est que sans doute sa juridiction s'étendait à l'ensemble de l'Europe, et qu'il avait à tenir compte non seulement des graves menaces suspendues au-dessus de l'Eglise, mais aussi de l'état d'esprit de ses fidèles dans tous les pays. Le penseur catholique Jacques Madaule a fait observer que « l'Eglise est une démocratie », « qu'il est à peu près impossible que le pape se prononce s'il n'y est poussé par une espèce de grand mouvement d'opinion qui vient de la masse et qui doit remonter des fidèles aux prêtres (472) ». On peut admettre que si le pape est resté inactif, c'est qu'il ne se sentait pas assuré de ce « grand mouvement d'opinion qui vient de la masse ». Mais il en découlerait alors — et c'est là que réside la gravité du problème — que le silence du Vatican ne faisait que refléter les dispositions profondes des masses catholiques d'Europe. On croit voir s'illuminer ainsi une essentielle toile de fond, et déceler à l'arrière-plan des séquences causales qui ont abouti au génocide, son ultime condition néces-. saire... Un catéchisme inculqué des siècles durant à tous les enfants chrétiens ne leur apprenait-il pas que les Juifs, meurtriers de Jésus sont damnables ? Une prière dite le Vendredi saint ne parlait-elle pas des « Juifs perfides » et de la « perfidie juive » ? Les prédicateurs, de l'Aigle de Meaux au curé du village, (p.441) ne les ont-ils pas qualifiés, de génération en généra­tion, de « peuple monstrueux, sans feu ni lieu » ? Hâtons-nous de dire que de nos jours, l'Eglise catho­lique a commencé en ce domaine une révision radi­cale de son enseignement. Le clergé français, en par­ticulier, semble avoir déclaré à l'antisémitisme un combat résolu; à Rome aussi, à l'heure où nous revi­sons la nouvelle édition de ce Bréviaire, des réformes semblent prochaines. Mais il a fallu Auschwitz pour que tout cela soit entrepris : et qui pourra jamais dire le rôle que de pareilles impressions de prime enfance, profondément gravées dans les esprits, ont pu jouer dans le déroulement des événements qui ont conduit à Auschwitz ? 1

Certes, le problème ne concerne pas les catholiques seuls, et s'étend à la chrétienté tout entière. Sans remonter au Moyen Age, il est utile de rappeler qu'il y a quelques décades à peine, des prédicateurs chré­tiens d'Allemagne, d'Autriche et d'ailleurs, qu'ils s'appelassent Lùger, Stocker ou Mgr Jouin, étaient les principaux hérauts de l'antisémitisme européen. La graine ainsi semée a proliféré, et les fruits fina­lement recueillis auraient sans doute vivement sur­pris ces imprudents pasteurs. Ils étaient inconscients de ce que l'antisémitisme comporte de fondamenta­lement antichrétien; l'agressivité destructrice, ou, pour mieux dire, « destructivité », telle que l'exprime le génocide, restait encore bridée chez eux.

 

  1. (Note de 1974). Ces lignes datent de l'année 1958. Depuis, au-delà des décisions historiques du concile Vatican II, il y a eu dans les pays occidentaux, et notamment en France, une révision si radicale de l'attitude catholique à l'égard des Juifs, que la mise à jour de ce livre m'aurait imposé une assez longue digres­sion. J'ai donc préféré me satisfaire de ce bref rappel.

 

(p.443) Les pages qui précèdent ne sont qu une tentative pour démêler, parmi toute la multiplicité de facteurs qui ont abouti au génocide, ses causes majeures, proches pu lointaines. Rien ne serait plus éloigné de notre but que de faire méconnaître la généreuse acti­vité déployée sur le plan local par le clergé des pays de l'Ouest, et en France en particulier. Ce n'est qu'en haut de l'échelle que le mutisme obstiné du Vatican trouve sa contrepartie dans la prudente réserve d'un cardinal Suhard, archevêque de Paris, et d'autres hauts dignitaires (tandis que les archevêques de Lyon et de Toulouse ainsi que nombre d'évêques font entendre leurs protestations). Le bas clergé, par contre, et les ordres monastiques, rivalisaient de hardiesse et d'ardeur, et furent les principaux anima­teurs des efforts entrepris pour le sauvetage des Juifs. Des dizaines de prêtres et d'humbles moines payèrent de leur vie leur dévouement. Dans cette œuvre d'amour humaine, on croit retrouver l'empreinte de la pureté intransigeante et de l'élan des premiers martyrs chrétiens...

 

Réactions juives.

 

Plus de trois années après la fin de la guerre, les misérables survivants juifs de l'enfer concentration­naire végétaient encore en Allemagne, derrière les enceintes des camps pour « personnes déplacées ». Aucun pays ne voulait les accueillir; la Palestine juive, dont les habitants leur tendaient les bras, était gar­dée par les croiseurs anglais. Allaient-ils se morfondre indéfiniment dans le pays même de leur agonie ? Il fallut la naissance de l'Etat d'Israël pour mettre un terme au drame.

 

 

00:55 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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