08/12/2011

in: Adler Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, éd. Gallimard, 2005

 

Adler Laure, Dans les pas de Hannah Arendt, éd. Gallimard, 2005

 

 

 

(p.16) Le rapport de Hannah à la judéité va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu'intellectuelle. « C'est par le biais de réflexions antisémites proférées par des enfants dans la rue et qui ne valent pas la peine d'être rapportées que ce mot m'a pour la première fois été révélé. C'est à partir de ce moment-là que j'ai été pour ainsi dire "éclairée12". » Juive, elle l'est dans le regard des autres. Juive, elle s'assumera, dès son enfance, sans pathos : « Je me disais, très bien, c'est comme ça13. » L'histoire mettra à mal cette évidence.

 

Max souhaite lui donner quelques éléments d'instruction religieuse au moment de son entrée à l'école primaire, et demande à son ami, le rabbin Vogelstein, de venir lui faire des lectures commentées de la Bible plusieurs fois par semaine. Elle lui déclare un jour : « Je ne crois plus en Dieu. — Et qui te le demande ? » lui répond Vogelstein14.

 

« La question juive ne joua aucun rôle pour ma mère, confirmera Hannah. Elle était évidemment juive et ne m'aurait jamais baptisée. Je suppose qu'elle m'aurait assené une paire de gifles si jamais elle avait découvert que j'avais désavoué mon judaïsme. [...] voyez-vous, tous les enfants juifs ont ren­contré l'antisémitisme, et il a empoisonné les âmes de nom­breux enfants, mais la différence chez nous consistait en ce que ma mère adoptait toujours le point de vue suivant : on ne doit pas baisser la tête ! On doit se défendre15. » Plusieurs fois, Hannah quitte l'école quand elle est insultée par certains pro­fesseurs. La mère va se plaindre auprès du proviseur. Sans conséquences. Affaire banale. Affaire vite classée en ces temps d'antisémitisme.

 

 

 

 

 

(p.16) Le rapport de Hannah à la judéité va constituer le fil rouge de sa vie, tant personnelle qu'intellectuelle. « C'est par le biais de réflexions antisémites proférées par des enfants dans la rue et qui ne valent pas la peine d'être rapportées que ce mot m'a pour la première fois été révélé. C'est à partir de ce moment-là que j'ai été pour ainsi dire "éclairée12". » Juive, elle l'est dans le regard des autres. Juive, elle s'assumera, dès son enfance, sans pathos : « Je me disais, très bien, c'est comme ça13. » L'histoire mettra à mal cette évidence.

 

Max souhaite lui donner quelques éléments d'instruction religieuse au moment de son entrée à l'école primaire, et demande à son ami, le rabbin Vogelstein, de venir lui faire des lectures commentées de la Bible plusieurs fois par semaine. Elle lui déclare un jour : « Je ne crois plus en Dieu. — Et qui te le demande ? » lui répond Vogelstein14.

 

« La question juive ne joua aucun rôle pour ma mère, confirmera Hannah. Elle était évidemment juive et ne m'aurait jamais baptisée. Je suppose qu'elle m'aurait assené une paire de gifles si jamais elle avait découvert que j'avais désavoué mon judaïsme. [...] voyez-vous, tous les enfants juifs ont ren­contré l'antisémitisme, et il a empoisonné les âmes de nom­breux enfants, mais la différence chez nous consistait en ce que ma mère adoptait toujours le point de vue suivant : on ne doit pas baisser la tête ! On doit se défendre15. » Plusieurs fois, Hannah quitte l'école quand elle est insultée par certains pro­fesseurs. La mère va se plaindre auprès du proviseur. Sans conséquences. Affaire banale. Affaire vite classée en ces temps d'antisémitisme.

 

 

 

(p.117) Le 21 avril, Heidegger est élu recteur de l'université de Fribourg dans le cadre du dispositif général de la « mise au pas » (Gleichs-chaltung). Il s'agit d'écarter les « non-aryens » de la fonction publique, et notamment de l'Université, pour assurer « l'ho­mogénéité raciale ». Heidegger est donc élu par un corps en­seignant qui vient de subir l'exclusion de tous ses membres juifs. Les universités du Reich ont en effet mis en application, le 7 avril, la loi « pour la reconstitution de la fonction publi­que ». Le 14 avril, Edmund Husserl, professeur émérite à l'université de Fribourg, est révoqué, moins de dix jours avant l'élection de Heidegger au rectorat. L'assistant de ce dernier, Werner Brock, est également révoqué parce que demi-juif98.

 

Heidegger a toujours dit — et son fils Hermann le confirme aujourd'hui, qui se souvient très bien des hésitations paternelles — qu'il s'était fait prier pour accepter. Peu im­porte. Ses états d'âme paraissent dérisoires quand on sait les décisions scélérates qui viennent d'être mises en vigueur. Hei­degger accepte donc ce poste en toute connaissance de cause, dans une université d'où treize de ses collègues sur quatre-vingt-treize viennent d'être chassés parce qu'ils sont juifs. Il est élu à l'unanimité moins une voix, et sa nomination est annoncée officiellement le 22 avril 1933.

 

Le lendemain, les étudiants adressent au nouveau recteur un message exprimant leur fidélité et leur dévouement. Jaspers le félicite. Son élève Karl Lôwith, lui aussi, se réjouit. Pour ce brillant intellectuel juif, à l'instant décisif de la révo­lution nationale, l'accession au poste suprême de recteur d'un professeur au zénith de sa renommée, qui ne doit son poste qu'à ses qualités intellectuelles et non à l'insigne du parti nazi, est un événement prometteur...

 

Dans toute l'Allemagne, la décision de Martin Heidegger de prendre la tête de l'université trouve un écho extraordi­naire, et les étudiants de Berlin exigent que toutes les facultés suivent l'exemple de la mise au pas réalisée à Fribourg".

 

 

 

(p.165) VI PARIA Les camps de la honte

 

 

 

Ils tenaient la France pour le pays de la justice, de l'éga­lité, de la fraternité. Ils avaient vécu l'exil comme une obliga­tion de survie, une possibilité de lutte et de résistance contre le nazisme, un déchirement aussi. Brecht l'a exprimé, au nom de tous, dans un de ses poèmes :

 

Nous sommes expulsés, nous sommes des proscrits

 

Et le pays qui nous reçut ne sera pas un foyer mais l'exil1.

 

Le traitement infligé aux réfugiés allemands en France figure depuis peu dans les livres d'histoire. Il constitue une sorte de trou noir, une zone d'effacement de la mémoire col­lective. Une fois la guerre déclarée, le 3 septembre, ces émi­grés deviennent du jour au lendemain des ressortissants d'une puissance ennemie. Ils ont vingt jours pour se présenter au commissariat de leur résidence. Sur les colonnes Morris, de grandes affiches les invitent à le faire au plus vite. Ceux qui tardent seront arrêtés.

 

Deux policiers arrivent ainsi chez un réfugié antinazi. « Suivez-nous, c'est pour une vérification. [...] Prenez donc un pull-over. Les nuits sont fraîches. Emportez aussi une couverture, une fourchette, une cuillère. » Cet homme a déjà entendu ce genre de conseils. Ce sont ceux dont on a gratifié son père quand les nazis sont venus le chercher à Berlin2. Il

 

(p.166) s'appelle Claude Vernier. Sans nouvelle de son père, face à la montée du péril nazi, il a choisi la France comme terre d'asile et havre de paix. Il sera embarqué manu militari pour le stade de Colombes, où Heinrich Blûcher se trouve déjà en compa­gnie de Walter Benjamin et de plus de vingt mille autres réfu­giés. Ils ont droit à une fourchette et un couteau. La plupart pensent qu'ils vont y rester quelques heures.

 

À Hannah, Heinrich écrit : « J'ai trouvé ici tous les copains y compris le malheureux Benji. » Certes les nuits sont fraîches, mais il pense à elle en regardant les étoiles. Il se montre rassurant : « Tous les militaires et les agents sont pleins de gentillesse. Il ne manque rien sauf mon couteau, mon bri­quet et toutes mes allumettes. » II ne sait rien : Y aura-t-il per­mission de visite, possibilité d'envois de paquets ? « [...] foule énorme, conditions précaires, ma petite, fais de ton mieux, je vais le faire aussi3. »

 

La solidarité s'installe. Les plus vaillants s'occupent des plus faibles, leur donnent des couvertures, se chargent de la corvée d'eau, parlent sans s'arrêter pour leur remonter le moral. Si Heinrich est porté par la force de son amour et son désir de se marier — ils viennent de déposer aux autorités françaises leur demande —, Benjamin, fatigué, déprimé, réa­git mal psychologiquement et physiquement.

 

À Adrienne Monnier, son amie qui l'a toujours soutenu et l'a hébergé dans sa librairie, il écrit : « Nous tous, nous nous trouvons frappés avec la même vigueur par l'horrible catas­trophe. Espérons que les témoins et les témoignages de la civilisation européenne et de l'esprit français survivent à la fu­reur sanglante de Hitler4. »

 

Dans le stade de Colombes, plus de vingt mille personnes vivent dans des conditions difficiles. Certains sont entassés debout, dans les virages, d'autres campent dans les tribunes. Les chanceux, comme Heinrich et Benji, se font une place sur la pelouse. Matin, midi et soir, on leur donne du pain et du pâté. Les installations sanitaires du stade étant fermées à clef, il faut se mettre à deux pour permettre aux plus âgés de mon­ter sur des tonneaux à bord tranchant pour satisfaire leurs besoins. Interdiction de se laver. Impossible de se changer puisque les colis ne sont pas remis.

 

(p.167) Seuls les hommes, parmi les réfugiés, ont été arrêtés. Par des camarades d'exil, Hannah apprend où est enfermé Hein-rich. Elle apporte des lainages, des boîtes de sardines, et reste des heures entières avec ses camarades. Des milliers de conserves et de tablettes de chocolat, des centaines d'écharpes de laine seront déposées aux portes du stade et jamais distri­buées. Le soir, pour se réchauffer, Heinrich chante avec les copains La Marseillaise dans les allées cendrées. Interdiction est faite aux médecins réfugiés de soigner leurs compagnons de détention. La nuit, ils tentent de dormir, surveillés à la lampe torche par des gardes mobiles qui les frappent à coups de crosse à la moindre protestation.

 

Le 18 septembre, Heinrich est envoyé dans le Loir-et-Cher dans le camp de rassemblement de Villemalard, avec entre autres ses amis Peter Huber et Erich Cohn-Bendit. Il peut écrire à Hannah. « C'est pas pour le grand voyage. Pour une fois ça ira. » II a le droit de recevoir un paquet. Elle lui enverra une malle de chandails, de livres et deux pipes. Elle s'inquiète de l'état de santé de Heinrich, lequel tente, dans son mauvais français, de la rassurer : « Je ne suis pas bavard parce ce qu'il n'y a pas lieu en temps de guerre pour la bavar-derie. Surtout il ne faut pas faire tant de bruit de soi-même5. » II ne lui parle ni de son séjour à Blois et de leur installation précaire dans les roulottes du cirque Amar, ni des nuits sous la pluie dans les bottes de foin. Il ne lui raconte pas sa rage d'être enfermé dans ce camp où ils vivent dans un état de complète passivité. Il n'évoque pas les insultes de ses gar­diens, qui considèrent ces réfugiés allemands comme des en­nemis vaincus. Il lui cache le désespoir qui le saisit, lui et ses camarades, émigrés politiques, Juifs, antifascistes sans parti, combattants de la guerre d'Espagne, évadés de Dachau, de­vant l'attitude de la France. Il ne s'étend pas sur ce froid qui commence à habiter son corps, sa fatigue à aller, chaque ma­tin, dans des champs gelés, encadré par des militaires, arra­cher les betteraves. Il préfère évoquer la beauté du paysage, lui dire qu'il travaille sur Descartes, sur Kant. Malgré tous ses efforts, Hannah ne peut obtenir de droit de visite, au contraire d'Anne Weil, sa meilleure amie, qui vient d'obtenir la nationalité française. Mais elle se bat avec tant d'obstination (p.168) qu'elle finit elle aussi par obtenir l'autorisation de le voir. Le dimanche 15 octobre, elle prend le train pour Blois, puis arrive à Villemalard. Enfin. Hannah et Heinrich tombent dans les bras l'un de l'autre.

 

Cette visite donne des forces à Heinrich, de plus en plus malade, en proie à des crises de coliques néphrétiques. Ses lettres, empreintes de courage et de fatalité, impressionnent par leur modestie et leur profondeur. Au lieu de gémir, il se porte au secours des plus démunis, soigne son ami Alfred Cohn, se plonge dans les œuvres de Kant sur la morale, conforte ses camarades.

 

Arthur Koestler est interné au camp du Vernet, en Ariège, Walter Benjamin au camp de Saint-Joseph, près de Nevers, les écrivains Alfred Kantorowicz et Lion Feuchtwanger au camp des Milles, d'autres exilés allemands antifascistes à Saint-Cyprien, Angles, Gurs, Rieucrois, Villerbon, Montargis, Mont-bard, Saint-Julien... En novembre 1939, dix-huit à vingt mille hommes sont enfermés dans des camps français au seul pré­texte de leur nationalité allemande. Les ennemis les plus farouches de Hitler et du nazisme sont internés parce que la guerre a été déclarée... au dictateur. Tous veulent pourtant le combattre, mais la France ne les autorisera pas à rejoindre les rangs de son armée. Réquisitionnés dans l'urgence, les camps relèvent d'ailleurs du ministère de la Guerre. Aucun n'est des­tiné à accueillir pendant si longtemps autant de personnes arrivées dans un état de dénuement extrême.

 

À Villemalard, il n'y a ni électricité ni chauffage. Hein­rich, toujours aussi digne, n'évoque pas la dégradation de ses conditions de vie. Tout juste dit-il qu'il fait froid. Avec un peu de chance, écrit-il à Hannah, le beau temps reviendra avec la lune croissante. Il trouve de la force dans leur amour : « Je vois encore dans la lumière de tes yeux le reflet de ce temps et je le sais aussi dans les miens6. » L'hiver arrive. Les mala­dies se multiplient : tuberculose, fièvres, troubles cardiaques. On ne sait pas encore aujourd'hui combien de réfugiés, hommes, femmes, enfants, sont morts dans ces camps. Les recherches, initiées par Gilbert Badia et Denis Peschanski, ne font que commencer7. Elles révèlent déjà les conditions dramatiques (p.169) qui étaient celles de ces camps de la honte qui, pour les plus importants comme ceux du Vernet, de Gurs ou de Saint-Cyprien, avaient été créés pour recevoir les combattants et les réfugiés de l'Espagne républicaine vaincue. Ils dorment à deux cents dans des baraquements insalubres, sans cou­verture, sur de la paille humide infestée de vermine. Les « intellectuels » sont plus particulièrement affectés aux cor­vées de latrines. Dans leurs Mémoires, certains affirmeront que ces camps supportaient la comparaison avec Dachau et Buchenwald8.

 

Heinrich attend l'arrivée d'une commission de criblage, qui doit répartir les étrangers en plusieurs catégories, et es­père pouvoir sortir. À Paris, Jules Romains, Paul Valéry, Adrienne Monnier, entre autres, s'agitent pour essayer de les faire sortir. Le Pen Club aussi, qui réussit à faire libérer Alfred Cohn pour cause de maladie. Par décision ministé­rielle, et grâce à l'opiniâtreté d'Adrienne Monnier, Benji quitte le camp des « travailleurs volontaires » de Nevers fin novem­bre. Caché à Lourdes, il se réfugie dans ses rêves et aspire à être enterré dans un sarcophage de mousse9. Comme tant d'autres, il enrage de ne pas être plus utile aux adversaires de Hitler. Le Congrès juif mondial s'organise à son tour pour porter secours aux prisonniers, alors que Hannah n'a plus le droit de voir Heinrich. Début novembre, elle obtient néan­moins, par un passe-droit, qu'une de ses amies, Juliette Stern, lui rende visite. Celle-ci lui apporte un sac de couchage et une pleine malle de nourritures. Heinrich partage tout avec ses camarades. Il demande à Juliette de dire à Hannah que tout va bien, alors qu'il souffre terriblement des reins et traverse une période de grave désarroi.

 

Hannah s'efforce toujours de le faire libérer. Elle débar­que à son tour à Villemalard dans la seconde semaine de no­vembre, et tente d'intercéder auprès des autorités. Déception. Seuls sont autorisés à sortir les Allemands mariés à des Fran­çaises. Hannah essaie alors d'inscrire Heinrich sur la liste des malades, mais ce dernier s'y oppose. Il veut combattre. À cinq reprises, il a signé des papiers attestant sa volonté de rem­plir ses devoirs militaires envers la France. Il en a le droit (p.170) puisqu'il bénéficie du droit d'asile. « J'espère que notre sort sera décidé par le gouvernement. » II calme l'impatience et l'angoisse de Hannah. « Je t'aime, mon cœur, je t'aime, je ne sais plus dire comment10. » Hannah va de faux espoirs en déceptions. Le commandant du camp libère les mutilés, pas les malades. De plus en plus faible, Heinrich est hospitalisé à l'infirmerie alors que les rumeurs les plus folles circulent dans les baraquements. L'une d'elles rapporte que les hom­mes de plus de quarante ans pourraient être libérés et affectés à des travaux d'utilité publique pour le ministère de la Défense nationale. Heinrich croise les doigts. Il a quarante ans depuis dix mois et cela le sauvera.

 

Le 15 janvier 1940, une minorité de réfugiés allemands et autrichiens sont libérés pour cause d'« inaptitude médicale aux camps ». Mais la libération d'un réfugié ne signifie pas forcément sa mise en liberté. Certains, qui ne sont pas consi­dérés comme des civils par le gouvernement français en guerre, sont renvoyés dans d'autres camps en tant qu'« étran­gers dangereux et indésirables ».

 

Grâce à une étude portant sur les camps d'internement11 de septembre 1939 à mai 1940, on sait que, sur les deux cent cinquante-quatre Allemands internés à Villemalard en dé­cembre 1939, quatorze seulement furent libérés début 1940. Heinrich est l'un d'eux. En principe, ces « libérés » pouvaient rejoindre leur lieu de résidence antérieure. En principe seule­ment, car les militants communistes, les suspects du point de vue national et les « étrangers dangereux et indésirables » sont transférés dans un autre camp. Heinrich, pourtant passi­ble de ces trois chefs d'accusation, échappe à un nouvel emprisonnement et arrive sain et sauf à Paris où l'attendent Hannah et Martha.

 

La première sortie de Heinrich est pour la mairie. Ac­compagné de Hannah, il présente ses papiers attestant son divorce et demande l'autorisation de se marier. La cérémonie a lieu le 16 janvier 1940 à la mairie du XVe arrondissement. Sans chichis, et avec une certaine gravité, Hannah et Hein­rich se marient juste à temps pour bénéficier du certificat de mariage des réfugiés. Deux mois plus tard, l'administration parisienne refusera de le leur délivrer. Un drame puisque ce (p.171) document était indispensable pour obtenir ensuite le précieux emergency visa, le « visa d'urgence » américain.

 

Hannah et Heinrich reprennent ensemble leur vie faite d'incertitude et de précarité, et courent à chaque instant le risque d'être de nouveau arrêtés. Pour tenter de l'éviter, ils dé­cident de se mettre sous la protection du Joint Committee, qui finance en France la plupart des organisations de secours juives, et s'est fixé comme but de secourir les populations jui­ves en Europe. Ils espèrent, grâce à l'intervention d'Adrienne Monnier, qui connaît un fonctionnaire important au Quai d'Orsay, quitter le territoire français et partir pour les États-Unis.

 

Dès la fin janvier, en vue de leur prochain départ, Han­nah prend avec Heinrich et Benji des cours particuliers d'an­glais. Ils s'inscrivent également sur la liste de l'Emergency Rescue Committee qui s'efforce de venir en aide à des intellec­tuels antifascistes en tentant l'obtention d'un visa d'urgence. Désormais, il ne suffit plus de franchir les chicanes adminis­tratives pour l'obtenir ; il faut encore bénéficier de lettres de recommandation, d'une attestation de ressources, et de la chance d'être inscrit sur la liste des visas hors quota ou d'ap­partenir à la catégorie des « non-immigrants » ! Heinrich et Hannah lisent Lumière d'août de Faulkner et le Journal de Gide. Ils espèrent chaque jour pouvoir partir et quitter la France où ils sont de plus en plus indésirables, et où leur si­tuation ne cesse de s'aggraver.

 

 

 

La fuite

 

Le 5 mai 1940, cinq jours avant l'offensive allemande contre la France, ils apprennent par les journaux que le gou­verneur général de Paris ordonne à tous les réfugiés alle­mands de dix-sept à cinquante-cinq ans, hommes et femmes, originaires d'Allemagne ou de Dantzig, de se faire connaître. Les hommes sont conduits à la caserne des Invalides pour être emmenés, le 14 mai, au stade Buffalo. Les femmes le len­demain au Vélodrome d'Hiver.

 

(p.172) Hannah laisse sa mère, qui a dépassé l'âge limite, dans l'appartement de la rue de la Convention et prend le métro pour se rendre au Vel' d'Hiv. Elle y restera une semaine, dor­mant sur une paillasse dans les gradins, auprès de la maî­tresse de Fritz Frànkel, Franze Neumann, et de deux autres femmes : on isole les détenues par groupes de quatre pour éviter les mouvements de foule. Parfois, un avion militaire survole la verrière du bâtiment. Des femmes deviennent hys­tériques. Avec deux cent cinquante internées, Hannah choisit Lotte Eisner comme déléguée pour parlementer avec les offi­ciers français des problèmes de nourriture et d'hygiène. Han­nah se porte au secours de toutes ces femmes qui pleurent, sans nouvelles de leurs amis, de leurs maris. Kaethe Hirsch, une de ses amies, confirmera la nervosité collective, l'absence d'informations de l'extérieur. Le 23 mai, des soldats français les transportent en autobus jusqu'à la gare de Lyon. On les insulte : « Ah ! La cinquième colonne. Hitler vous paye bien12

 

Au stade parisien de Buffalo, Heinrich se retrouve en-fertné avec trois mille réfugiés. Des tracts, introduits clandes­tinement, les informent que le gouvernement français veut les transférer dans des camps du sud de la France. Quelques jours plus tard, par groupes de cent, ils sont emmenés en camion hors de la capitale, sous une sévère surveillance poli­cière. Blùcher se retrouve dans un camp d'internement qui sera évacué quand les Allemands entreront dans Paris.

 

De son côté, Hannah est embarquée dans un train, en direction de Gurs. Il fait horriblement chaud. Les femmes ont soif. À leur arrivée, un scout veut leur donner de l'eau. Une sœur de la Croix-Rouge intervient : « Ne donnez pas d'eau à ces gens-là. Ce sont des gens de la cinquième colonne13. »

 

Hannah arrive à Gurs le 23 juin 1940, le lendemain de l'armistice. Le camp compte alors neuf mille deux cent qua­tre-vingt-trois détenues. Les conditions d'hébergement sont rudes et les baraques déjà dégradées. Le camp se transforme en bourbier à la première pluie. Condamnées à vivre dans cet environnement, des détenues s'organisent et créent des co­opératives d'entraide pour échanger leurs vivres, leurs vête­ments et leurs savoir-faire. Hannah participe à cet élan de (p.173) courage et de solidarité et donne toutes ses forces à ce combat collectif des prisonnières. Elle lutte, comme elle le peut, contre la saleté, la misère, l'humiliation. Les détenues sont parquées dans des îlots par groupe de soixante. Son amie Lotte Eisner se trouve dans l'îlot 3, où tous les soirs l'of­ficier responsable vient, avec un fouet, chercher la plus jolie fille. En échange de ses faveurs, il lui donne à manger.

 

Les responsables de cantine obtiennent bientôt une auto­risation quotidienne de sortie par îlot pour aller acheter du lait chez des paysans des environs. Hannah fait partie de cel­les qui se battent pour de meilleures conditions matérielles et luttent auprès de leurs gardiens pour obtenir un minimum d'hygiène. Elle rejoint un collectif de femmes qui organise des cours d'histoire et de langue. Dans les baraques, chacune aménage son coin du mieux qu'elle peut : elles n'ont pas le droit de se changer et la paille qui sert de litière, vite sale et humide, n'est pas renouvelée. La saleté régnant dans le camp oblige les femmes à conserver la nuit leurs vêtements de jour. De toute façon, elles sont arrivées sans rien et ne peuvent rien se procurer à l'intérieur du camp. Elles ont droit à une dou­che tous les quinze jours. Dans cet enfer de Gurs, qui l'habi­tera à tout jamais, Hannah estimera plus tard, en 1941, dans une correspondance inédite14, avoir tous les jours côtoyé la mort et sérieusement songé à se suicider. Vingt-cinq per­sonnes mouraient là quotidiennement, quatre mille enfants tentaient d'y subsister aux côtés des neuf mille femmes et des mille cinq cents hommes de plus de soixante-dix ans, eux aussi soumis à des conditions effroyables.

 

Confrontée à cet enfer quotidien, Hannah ne cédera pas au désespoir. Au contraire, elle s'engage de plus en plus dans l'action collective et proteste avec ses compagnes d'infortune auprès des soldats français, postés devant la double barrière de barbelés qui les dissuade de toute velléité de fuite, contre cet internement abusif. Elle continue à lutter, malgré la certi­tude qui l'habite : la France les a enfermés pour les laisser mourir. Comme l'écrira une de ses codétenues, Hanna Schramm : « Nous avions perdu notre passé, nous n'avions plus de patrie, sur notre avenir était suspendu un nuage noir : / l'ombre menaçante de la victoire de Hitler15. » La lutte collective (p.174) se transformera en un violent courage de vivre, et don­nera à Hannah un optimisme insensé qui renforcera son désir de chercher à s'enfuir du cloaque16.

 

La Gestapo entre début juillet 1940 dans le camp. Elle vient y chercher les rares internées nazies. Une Allemande d'origine juive prend à part un officier pour lui demander des nouvelles de sa chère Allemagne, et se plaint auprès de lui de la mauvaise nourriture française. La Gestapo n'emmena ce jour-là que celles qui demandaient à retourner en Allemagne, mais elle revint chaque jour chercher des émigrées pour les emprisonner.

 

Hannah convainc ses camarades de rester mobilisées. Le pire piège est de s'asseoir par terre et de ne plus rien faire, de s'apitoyer sur son sort et de ne pas garder l'espoir de fuir. L'occasion va se présenter, en effet, après le 20 juillet, comme elle le racontera en 1962 au magazine américain Midstream : « Quelques semaines après notre arrivée au camp, la France était battue et toutes les communications interrompues. Dans le chaos qui suivit, nous parvînmes à mettre la main sur des papiers de libération grâce auxquels nous fûmes en mesure de quitter le camp17. » Ce moment de battement ne dura que quelques jours. Ensuite, tout redevint comme avant, et les possibilités d'évasion quasi impossibles.

 

Hannah, qui avait prévu ce retour à la normale, supplia ses camarades de saisir leur chance et de s'enfuir avec elle. « C'était une chance unique, mais qui signifiait qu'il fallait partir avec pour seul bagage une brosse à dents. » En compa­gnie de deux cents femmes, Hannah Arendt choisit la liberté.

 

Quelques mois plus tard, sous l'administration de Pétain, les camps deviennent infiniment plus dangereux que sous Daladier. Les opposants à l'Allemagne hitlérienne sont livrés à la Gestapo puis assassinés. À partir du 27 septembre 1940, les autorités allemandes édictent la première ordonnance sur le recensement des Juifs en zone occupée quelques jours avant la loi du 3 octobre 1940 du gouvernement de Vichy portant sur le statut des Juifs et définissant « la race juive », ce que ne faisait pas l'ordonnance allemande. Pleins pouvoirs sont don­nés aux préfets pour interner les Juifs étrangers. Le 22 octobre, (p.175) six mille cinq cent quatre Juifs sont expédiés à Gurs avec le concours des autorités françaises. Le camp d'internement, devenu camp de concentration, verra la majorité de ses inter­nés envoyés en camp d'extermination où ils mourront entre 1942 et 1943.

 

Hannah s'enfuit donc de Gurs à pied avec sa brosse à dents et l'intention de rejoindre son amie Lotte Klenbort, qui avait réussi à s'échapper de Paris occupé et vivait dans une petite maison près de Montauban. La voilà sur les routes, dans cette atmosphère de débâcle, seule, sans nouvelles de son mari. Des centaines de femmes sont dans son cas. On les appelle, dans la région du Sud-Ouest, les « gursiennes ». Han­nah envoie des télégrammes dans tous les camps de la France non occupée pour retrouver Heinrich, elle marche des heures, dort dans des fermes où, en échange d'un lit — elle n'a pas un sou —, elle travaille le jour dans les champs. Elle est épuisée, affolée. Toute la région vit dans un état de grande confusion : un décret préfectoral enjoint tous les anciens internés de Gurs de quitter le département des Basses-Pyrénées dans les vingt-quatre heures, sous peine d'être à nouveau emprisonnés, pen­dant qu'un décret de Vichy interdit à tout étranger de voyager et de quitter son domicile. Hannah est une sans-logis, une sans-papiers, une sans-argent.

 

Elle parvient finalement à Montauban où elle retrouve Lotte qui la soigne et la nourrit dans sa petite maison de deux pièces, à une dizaine de kilomètres de la ville, où se cachent déjà Renée Barth et sa fille, ainsi que le petit Gaby Cohn-Bendit18. Hannah souffre pendant quelques jours d'un fort rhumatisme dans les jambes, conséquence de sa longue mar­che, qui la tient alitée. Dès que ses forces reviennent, Hannah part en vélo à Montauban pour tenter d'avoir des nouvelles de Heinrich. La ville est devenue le point de convergence de tous les évadés des camps. Son maire, socialiste, opposé au gou­vernement de Vichy, a décidé d'en faire une ville ouverte à tous les réfugiés, à qui il affecte tous les logements laissés vides après la débâcle.

 

 

 

(p.185) Hannah donne alors l'impression de vivre dans un état d'angoisse profonde et de violente révolte contre la France. Comme Heinrich, elle se considère comme une miraculée et évoque d'abord les conditions de son voyage : « Ça s'est passé relativement bien et nous n'avons presque jamais été battus32. » On notera le « presque ». Un même sentiment de culpabilité étreint la petite communauté allemande antifasciste de Lis­bonne. La capitale portugaise est devenue le goulet de l'Eu­rope, la dernière porte d'un immense camp de concentration qui s’étend sur tout le Vieux Continent.

 

 

 

 

 

(p.201)

 

Déjà en germe, cette idée qu'elle soutiendra lors du pro­cès Eichmann : être juif, c'est être libre, et être libre, c'est mourir les armes à la main. Être juif, c'est ne pas accepter la moindre compromission, ni avec les autorités nazies ni avec les conseils juifs, encore moins avec soi-même, en effaçant sa propre identité par l'assimilation. Déjà, chez elle, la révolte contre les puissants, les riches, les influents, qu'ils soient juifs ou non, ainsi que la certitude que le combat pour la Palestine passe d'abord et avant tout par un combat pour la liberté du peuple juif : « Ce n'est que si le peuple juif est prêt à se livrer à ce combat que l'on pourra également défendre la Palestine33. » Elle veut que les Juifs européens combattent mais n'indique pas comment ils pourraient le faire dans une Europe dominée par les lois nazies. Les Juifs de Palestine tenteront de créer leur propre armée : cela leur prendra trois ans. Après la défaite de la France, la Jewish Agency et la Haganah passent des accords avec le haut commandement britannique et des unités palestiniennes de volontaires se constituent. Mais il n'y a pas de commandement unique et les volontaires sont dissé­minés. Il faudra attendre septembre 1944 et la décision de Churchill pour que soit reconnue, en une seule formation mi­litaire, le Jewish Brigade Group. Hans Jonas fera partie de cette armée juive et portera ses insignes : bleu et blanc, avec une étoile de David brodée d'or.

 

 

 

 

 

(p.224) La force n'a jamais été le viatique de la liberté. Le rêve de Hannah vole en éclats. Elle est aussi déçue par la gauche du sionisme, et reproche notamment à ceux qui avaient inventé l'idéal pionnier des kibboutzim de n'avoir eu aucune influence politique sur la nature du mouvement, inconscients qu'ils étaient du destin général de leur peuple. Elle les juge sectai­res, autosatisfaits, plus soucieux de faire entendre leur propa­gande que d'inculquer une morale à la politique, devenue la sphère des politiciens de la pire espèce, qui font régner le rap­port de forces au lieu d'appliquer les règles les plus élémentai­res de la démocratie.

 

Au nom du tribunal de la mémoire et de la dignité humaine, Hannah Arendt poursuit les sionistes et les rend responsables et coupables d'avoir fait des affaires avec Hitler dès 1933. L'accord entre les sionistes et les nazis demeure en­core une part maudite de notre histoire. Hannah Arendt a le courage de rappeler cette négociation qui commença quel­ques mois seulement après l'accession de Hitler au pouvoir10. S'il paraît indécent aujourd'hui de rapprocher le nazisme du sionisme, il faut néanmoins rappeler que Ben Gourion sou­haitait que le nazisme provoque une immigration massive en Palestine. Et qu'un dirigeant sioniste, du nom de Ruppin, est bien allé trouver des responsables nazis pour leur proposer une négociation. Le contrat dit de la Haavara-transfert fut conclu dès avril 1933. Il était fondé sur les intérêts complé­mentaires des deux parties : les nazis voulaient les Juifs hors d'Allemagne, les sionistes les Juifs "en Palestine. Chaque Juif (p.225) allemand qui émigrait en Palestine était autorisé à emporter mille livres sterling — le prix demandé par la Grande-Bretagne pour s'installer « en tant que capitaliste » —, en devises étran­gères, et pouvait se faire envoyer par bateau des marchandi­ses pour un montant de vingt mille marks et davantage. Des compagnies d'assurance, juives et allemandes, contrôlaient les transferts financiers. Une partie des bénéfices alla à l'acquisi­tion des terres et à l'implantation des colonies. Le système fonctionna jusqu'au milieu de la guerre. Il permit l'émigration de quelque vingt mille Juifs allemands. Mais les efforts de sauvetage furent très insuffisants, et les rescapés des camps furent reçus avec rudesse11.

 

Cet accord déchira les sionistes. Les révisionnistes le stig­matisèrent — la nation juive se vend à Hitler pour le salaire d'une putain, disaient-ils. Les dirigeants le justifièrent pour des raisons d'ordre pratique. Pour elle, le sionisme change alors de nature et d'essence. Il a pour unique but la réali­sation en Palestine de l'indépendance du peuple juif. « Si je savais qu'il était possible de sauver tous les enfants d'Allema­gne en les installant en Angleterre ou juste leur moitié en les installant en Eretz Israël, je choisirais cette deuxième solution, car nous devons prendre en compte non seulement la vie de ces enfants mais aussi l'histoire entière du peuple juif », avait déclaré devant le comité central du Mapai son chef Ben Gourion, le 7 décembre 193812.

 

La plupart des Juifs allemands qui viendront se réfugier en Palestine grâce à cet accord le feront pour sauver leur peau. Ils auront des difficultés à intégrer les valeurs fonda­mentales du sionisme des dirigeants et se réfugieront dans leurs codes occidentaux. On les appellera, jusqu'après la guerre, « les sionistes de Hitler ».

 

C'est en rappelant cela que Hannah remet en cause la nature même du mouvement sioniste. Pour elle, le fait que l'avant-garde révolutionnaire juive en Palestine ne se soit pas opposée à l'accord nazi-sioniste signe l'échec du sionisme en tant que mouvement de libération. Désormais, à ses yeux, le mouvement a perdu son idéal et peut même devenir dange­reux car il laisse le champ libre à tous les fanatismes.

 

 

 

 

 

(p.322) Hannah Arendt rendait les Juifs responsa­bles de se distinguer, non par une divergence en matière de foi ou de croyance, mais par une différence de « nature pro­fonde », et où elle accusait les théologiens du judaïsme de souffler sur les braises de la haine dans une « intention polé­mique et apologétique ». Pour Hannah, en effet, ils auraient construit un mythe de la supériorité de leur religion. « Cette théorie spécieuse, pour laquelle les Juifs se trompaient eux-mêmes, accompagnée de la conviction qu'ils n'avaient jamais cessé d'être l'objet passif, souffrant, des persécutions chrétien­nes, revenait en fait à prolonger et à moderniser l'ancien mythe du peuple élu30. »

 

 

 

(p.457)

 

Pour Hannah, la seule soumission n'aurait pas suffi à aplanir les énormes difficultés d'une telle opération... ni à apaiser la conscience des exécutants. Eichmann le déclare à la barre : le facteur le plus décisif pour sa conscience fut qu'il ne rencontra personne, absolument personne, qui s'op­posât à la Solution finale. Seule exception, le docteur Rudolf Kastner, dont il fit la connaissance en Hongrie, et avec qui il négocia l'offre de Himmler de relâcher un million de Juifs en échange de dix mille camions. Lui, Kastner, lui avait demandé d'arrêter « les moulins de la mort à Auschwitz57 ». Et c'est à propos du même Kastner que Hannah écrit : « Eichmann avait répondu qu'il le ferait "avec le plus grand plaisir" mais que, hélas ! cela ne relevait ni de ses compétences, ni de celles de ses supérieurs — ce qui du reste était vrai. Il ne s'attendait évidemment pas que les Juifs partagent l'enthousiasme géné­ral pour leur destruction ; mais il attendait effectivement d'eux plus que de la soumission, il attendait — et reçut, à un degré absolument extraordinaire — leur coopération. Comme naguère à Vienne, cette coopération fut naturellement la pierre angulaire même de tout ce qu'il fit. Si les Juifs n'avaient pas aidé au travail de la police et de l'administra­tion — j'ai déjà mentionné comment la rafle ultime des Juifs à Berlin fut l'œuvre exclusive de la police juive —, il y aurait eu un chaos complet, ou il aurait fallu mobiliser une main-d'œuvre dont l'Allemagne ne pouvait se passer ailleurs58. »

 

Elle cite les travaux de Robert Pendorf et surtout ceux de Raul Hilberg. Elle affirme : « Pour un Juif, le rôle que jouèrent les Juifs dans la destruction de leur propre peuple est, sans aucun doute, le plus sombre chapitre de cette histoire59. » Elle ajoute : « On le savait déjà mais maintenant et pour la pre­mière fois Raul Hilberg en a exposé tous les détails, pathéti­ques et sordides, dans La Destruction des Juifs d'Europe60, ouvrage de référence dont j'ai déjà parlé61. »

 

 

 

 

 

(p.460-461) Raul Hilberg se souvient de l'émotion ressentie dès qu'il put avoir accès aux documents de Nuremberg, dans lesquels il se plongea jour et nuit. Puis il soumit ses deux cents pre­mières pages à Neumann, le cœur battant. La seule objection de Neumann porta sur une partie de la conclusion. Hilberg y avançait que, sur le plan administratif, les Allemands avaient compté sur les Juifs pour leur sens de l'ordre, et que les Juifs avaient coopéré à leur propre destruction. Neumann ne lui dit pas que c'était faux, mais lui conseilla : « C'est trop gros à avaler, coupez. » Hilberg accepta, mais en échange, plus que jamais déterminé à le démontrer, il demanda à Neumann l'autorisation de se lancer, sous sa direction, dans une thèse intitulée La Destruction des Juifs d'Europe. Neumann accepta en le prévenant : « Vous aurez des ennuis, vous l'aurez voulu. »

 

(p.462-463)

 

Ce qu'il ignore encore, c'est la nature des réactions. Comme Hannah Arendt, et avant elle, il sera poursuivi pour avoir mis en cause la communauté juive allemande en prenant en compte un fait bien réel : ce qu'il nommait, avant Arendt, « la coopération des Juifs ». « J'avais dû examiner la tradition qui poussait les Juifs à faire confiance en Dieu, aux princes,

 

aux lois et aux contrats. Il m'avait fallu enfin prendre la me­sure du calcul des Juifs selon lequel le persécuteur ne détrui­sait pas ce qu'il pouvait exploiter sur le plan économique. C'est précisément cette stratégie des Juifs qui dictait les compromis et bridait la résistance64. »

 

 

 

 

 

(p.464-466)

 

La loi du mal

 

Martine Leibovici a raison de souligner que la syntaxe du livre consacré à Eichmann, ces phrases si longues, avec des échappées, nous donne l'impression d'être face à une parti­tion à deux voix. En ce qui concerne les conseils juifs, Hannah Arendt n'utilise qu'une seule de ces voix : celle de l'accusation. De manière ironique, elle insiste lourdement sur la responsa­bilité de ces conseils : « On pouvait faire confiance aux res­ponsables juifs pour dresser les listes de personnes et des biens [...]», et elle les caractérise psychologiquement: «Le nouveau pouvoir leur plaisait66. » Elle qui déteste ordinaire­ment faire appel à la psychanalyse fouaille les âmes de ces hommes et affirme : « Nous savons comment se sentaient les responsables juifs lorsqu'ils devinrent des instruments de meurtre67. » Elle leur reproche d'avoir gardé le secret et, ce faisant, d'avoir menti, comme Léo Baeck, ancien grand rab­bin de Berlin, qui était parfaitement au courant qu'on gazait les Juifs et préféra le taire. Résultat : on se portait volontaire pour Auschwitz et ceux qui tentaient de dire la vérité étaient

 

considérés comme des fous. Elle note cependant l'exception du président du conseil de Varsovie, Adam Czerniakow, qui préféra se suicider. Elle les accuse d'avoir rédigé les listes de transport de ceux qui partaient dans les camps, notamment à Theresienstadt. Elle écrit : « L'argumentation de l'accusation aurait été affaiblie s'il avait fallu reconnaître que la désigna­tion des individus dont on courait la perte était, à quelques exceptions près, le travail de l'administration juive68. » Elle se prévaut d'un ouvrage de Hans Gùnther Adler, Theresienstadt 1941, où tous ces faits sont consignés, et s'emporte contre le tribunal de Jérusalem qui ne l'a pas cité.

 

 

 

Cette insistance à désigner est, je crois, centrale pour comprendre pourquoi Hannah s'acharne sur le rôle des conseils. Désigner un individu, c'est le distinguer. Le distin­guer, c'est le choisir. Or les conseils juifs ont choisi d'épargner les plus riches, ceux qui avaient du pouvoir, des Juifs émi-nents. C'est au nom de l'égalité entre les individus que Han­nah se place ; c'est au nom de la recherche de la vérité — une hypothétique vérité qui, par essence, serait encore cachée et de nature scandaleuse — qu'elle entend être, elle la philosophe, la spécialiste de l'antisémitisme, l'accusatrice du procureur. Elle en vient même à reprocher à l'avocat d'Eichmann de ne pas avoir utilisé l'arme de l'atténuation de sa responsabilité. Eichmann fut aidé, dans ses sinistres tâches, par le travail de l'administration juive : « Plus que tous les bavardages dé­plaisants et souvent carrément choquants sur les serments, la loyauté et les vertus de l'obéissance aveugle, de tels documents auraient contribué à décrire l'atmosphère dans laquelle Eich­mann travaillait69. »

 

Hannah va jusqu'à affirmer que, avec la responsabilité des conseils juifs, c'est la distinction entre les bourreaux et les victimes qui n'est pas si claire ! Elle affirme que le procès veut occulter la coopération entre dirigeants nazis et autorités jui­ves, ce qui est faux : trente-sept dépositions tournent autour de cette question. Partout où les Juifs vivaient, il y avait des dirigeants juifs, affirme-t-elle, ce qui est faux historiquement. Les dirigeants — presque tous sans exception — ajoute-t-elle, coopéreront pour une raison ou une autre avec les nazis — ce qui est également faux. Pourquoi raisonne-t-elle ainsi et pourquoi n'utilise-t-elle pas des éléments historiques pioches dans une documentation où elle ne choisit que ce qui sert sa thèse ? Elle croit faire preuve de courage intellectuel en tenant de tels propos, faisant mine d'oublier que, depuis les années 1950, le sujet de la collaboration juive et de la dénonciation des conseils juifs était l'objet d'une multitude de publications, journaux intimes, mémoires... « La condamnation implacable des conseils juifs fut un thème majeur du parti Herout de Menahem Begin. En fait, la loi même qui permit de juger Eich-mann avait été adoptée en Israël pour châtier les collabo­rateurs juifs70. » Elle a toujours été une intellectuelle instinc­tive plus qu'une philosophe à la tête froide qui se barde de bibliographie et réfléchit cinquante fois avant d'écrire une phrase.

 

On le sait, le texte fut écrit dans la fièvre et l'emportement. Comme une nageuse qui avance à contre-courant au beau mi­lieu de la houle déchaînée, elle attaque les certitudes et s'af­fronte au caché, à l'obscène, à l'indicible. Ainsi affirme-t-elle, et cette phrase sera retenue contre elle pendant de longues années : « Toute la vérité, c'est que si le peuple juif avait été vraiment non organisé et dépourvu de direction, le chaos aurait régné, il y aurait eu beaucoup de misère, mais le nombre total de victimes n'aurait pas atteint quatre et demi à six mil­lions de victimes71. »

 

Sur les responsabilités des conseils juifs, les recherches menées depuis ne lui donnent pas raison. Comme le résume l'historien Saul Friedlànder : « Objectivement, le Judenrat a probablement été un instrument de la destruction des Juifs d'Europe, mais, subjectivement, les acteurs n'ont pas eu cons­cience de cette fonction, et, même s'ils en avaient conscience, certains d'entre eux — voire la plupart — ont essayé de faire de leur mieux dans le cadre de leurs possibilités stratégiques fort limitées afin de retarder la destruction72. »

 

 

 

(p.472-473)

 

Lettres d'insultes

 

En rentrant à New York, dans l'océan de lettres d'injures qu'elle commence à recevoir, Hannah ne trouve aucun courrier de son avocat, Me Moloshok, à qui elle demande depuis plusieurs mois de poursuivre la compagnie de taxis respon­sable de l'accident dont elle fut victime pour obtenir des dom­mages et intérêts. Elle le relance donc et lui suggère de réclamer quarante-cinq mille dollars. Puis elle prend rendez-vous pour Heinrich chez le dentiste. Il souffre beaucoup, ce qui ne l'empêche pas de tempêter toute la journée contre les auteurs de lettres d'insultes7, pour la plupart des survivants ou des parents de survivants, qui s'attaquent à sa femme, c'est-à-dire, pour lui, les Juifs, la presse juive, les organisa­tions juives, les associations juives, les rabbins.

 

De son côté, Hannah n'en revient pas non plus et reste stupéfaite devant tant de violence. Elle se sent encerclée, af­faiblie, apeurée. Elle ne s'attendait pas à déclencher de telles réactions. Elle se montre, comme son mari, indignée par cer­tains procédés, certaines accusations, qu'elle voit comme autant de procès d'intention. Pendant cette période difficile, elle n'est guère aidée par son amie Mary McCarthy qui, au lieu de lui expliquer les raisons de cette violence, et de la cal­mer, attise ses tendances paranoïaques en comparant ce qu'elle subit à l'affaire Dreyfus. Heinrich, lui non plus, ne fait pas dans la subtilité. Pour lui donner raison, il insulte mé­chamment ceux qui osent l'attaquer et surenchérit. Même Hannah s'en montre gênée et avoue à Jaspers : «[...] et ce qu'il pense du peuple juif n'est pas toujours ce qu'on souhai­terait (ceci pour rire seulement)8. » Est-ce pour rire seulement que, se plaignant amèrement auprès de lui de l'attitude de certains de ses contempteurs, qui passent des semaines à fouiller dans sa vie pour tenter de ruiner sa réputation, elle ajoute : « Si j'avais su, j'aurais sans doute pris soin de faire la même chose. Et à la longue9il sera peut-être tout de même utile de nettoyer un peu cette fange juive10. »

 

 

 

(p.477) Si on la poursuit et si on la harcèle ainsi, c'est parce qu'elle a dit la vérité, la vérité nue, sans l'enjoliver de remarques érudites. Elle semble persuadée qu'une véritable campagne politique s'organise, qui concerne, non un livre qui n'a jamais été écrit, mais sa propre personne. Elle se dit piégée par ce qu'elle nomme une campagne de diffamation médiatique où ses adversaires essaient de créer une « image » qui vient recouvrir celle de son livre. Elle se sent désarmée par rapport à ces gens qui ont tout : pouvoir, argent, relations, temps26... Elle avoue donc son impuissance et continue à répéter qu'elle a écrit un reportage, juste un reportage, et non un livre politique. En dépit de ses dénégations, la campagne s'emballe.

 

Le Conseil des Juifs d'Allemagne, organisation des émi­grés juifs allemands, se réunit et décide de s'opposer à la conception historique de Hannah Arendt en préparant une série de publications destinées à montrer « comment les Juifs allemands ont déployé le maximum de forces tant sur le plan moral que matériel pour s'entraider et pour maintenir dans les circonstances les plus difficiles l'estime et le respect qu'ils se devaient à eux-mêmes27 ».

 

 

 

(p.534) Le lecteur peut s'en rendre compte dans ses notes du Journal de pensée : Hannah est de nouveau plongée dans l'œu­vre de Heidegger. Elle réfléchit au retrait, au voilement, à la notion d'événement comme dévoilement de la finitude8. Elle note : « L'affaire de la pensée consiste à rendre présent ce qui est absent » ; et elle ajoute : « Heidegger : la tempête dans la­quelle il s'est trouvé n'était pas la tempête du siècle. Il n'a été pris dans cette tempête qu'une seule fois, probablement parce que le calme dominait en lui9. »

 

16:49 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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