08/12/2011

in: Messadié Gérald, Histoire générale de l'antisémitisme

Messadié Gérald, Histoire générale de l’antisémitisme, éd. J.C. Lattès, 1999

 

(p.44) On peut imaginer la rage et la douleur des juifs assis­tant à l'entrée de Pompée et de son état-major à Jérusalem, puis dans le Temple et, sacrilège des sacrilèges, dans le Saint des saints, dont l'accès était jusqu'alors réservé au seul grand prêtre. Pis encore, les sanctions imposées par les Romains sont lourdes : Israël doit payer mille talents, somme énorme, il doit rendre aux Syriens les territoires qu'il lui a pris, l'ethnarchie ou royauté est conférée à un laïc et le grand prêtre se voit retirer tout pouvoir temporel. Les structures mêmes de la théocratie juive sont démante­lées. Israël est tombé sous la tutelle romaine.

Mais il y a plus grave. Non seulement l'unité du peuple a été brisée, mais les compromissions et les abus du clergé royal et le désespoir ont créé dans la nation juive un cou­rant contestataire qui honnit le clergé de Jérusalem, constitué de l'aristocratie des prêtres sadducéens, descen­dants de Sadoq et trop proches de la royauté. Ce courant arrache de fait la religion à ses structures séculières. Il comporte trois branches : d'abord, les Pharisiens^ Parushim, c'est-à-dire les Séparatistes, qui sont apparus sous Alexandre Jannée. Dissociant le royaume céleste du royaume terrestre, ils dissociaient également la religion, qui ressortit au premier, du nationalisme, qui ressortit au second, ce qui leur valut l'hostilité du roi. Du moment où ils ne considéraient plus qu'il était le véritable grand prêtre des juifs, ils le condamnaient à la déchéance.

Venaient ensuite les Sicaires, qui estimaient, eux, que devant l'horreur de l'injustice en cours l'avènement du royaume céleste ne saurait tarder et qui allaient s'em­ployer à le hâter par la violence et la provocation. De ce dernier courant devaient surgir, au début du Ier siècle, les Zélotes, véritables associations de terroristes qui atta­quaient aussi bien les Romains que les juifs « collabora­teurs » lors des fêtes. Ce n'est donc pas par pure malveillance que Josèphe les traite de « brigands ».

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Enfin venait le courant composé de ceux qu'on appelle, par commodité de langage, les « Esséniens » 18, en fait les Hassinin ou les vertueux, des rigoristes ou inté­gristes qui avaient, depuis le temps où Jonathan Maccha­bée était grand prêtre (152-142 avant notre ère 19), décidé de se retirer de la vie communautaire juive. Contrairement à ce que divers ouvrages ont laissé entendre depuis près d'un demi-siècle, les « Esséniens » n'étaient nullement cantonnés à Quoumrân, site riverain de la mer Morte et rendu célèbre par les manuscrits qu'on a trouvés dans les parages. Il existait des communautés d'« Esséniens », connus sous les noms d'Hémérobaptistes ou de Théra­peutes, dans bien d'autres sites, notamment aux portes des villes où l'on comptait de grandes colonies juives, comme sur les rives du lac Maréotis, près d'Alexandrie.

La distinction entre ces trois branches n'est sans doute pas aussi tranchée. Ainsi, Zélotes et Esséniens parta­gent une conviction profonde, qu'on peut appeler apoca-lyptisme. Pour eux, l'humiliation juive ne peut durer et le Seigneur y mettra bientôt fin dans le fracas universel, en dépêchant son Messie pour restaurer la royauté perdue. Car le mot Messie, Massih, dont le sens originel s'est adul­téré dans les interprétations chrétiennes, signifie « qui a reçu l'onction de roi et de grand prêtre », double onction que Jésus ne reçut jamais. Et si les Pharisiens continuent de participer à la vie communautaire, ils ne sont pas fon­cièrement hostiles à la violence. Ce que Jésus, qui est lui-même un Pharisien, leur reprochera dans ses invectives célèbres, ce n'est pas tant cette hostilité que leur réserve dialectique à l'égard de la violence.

C'est de ces trois courants, tantôt confondus et tantôt distincts, qu'émané la plus grande partie de la littérature intertestamentaire évoquée plus haut. Plusieurs auteurs contemporains prennent encore les « Esséniens » pour des contemplatifs très différents des Zélotes sanguinaires. Erreur déconcertante : le Rouleau de la Guerre retrouvé à Quoumrân témoigne, dès ses premières lignes, de la pré­paration à un conflit armé que déclencheront les « Fils de Lumière » eux-mêmes contre les « Fils des Ténèbres » 20. « Les fils de la Lumière et la bande des Ténèbres se bat­tront au nom de la puissance de Dieu, dans le vacarme d'une vaste multitude et les cris des hommes et des

(p.46) dieux2I, le jour de la calamité. » Ce sont déjà les accents de l'Apocalypse de Jean.

Cette frange du peuple juif a donc déclaré la guerre au reste du monde : guerre de libération nationaliste, elle s'enfle rapidement aux dimensions d'une rébellion cata-clysmique et suicidaire qui devrait, selon les espoirs de ses combattants, ramener Dieu sur la Terre. « Esséniens » et Zélotes veulent donc forcer la main à Dieu. Ils précipite­ront même Jérusalem dans la ruine en 70, lors de la plus effroyable guerre civile du monde méditerranéen antique. Ils ignorent qu'une religion fondée au nom du plus illustre des leurs, Jésus, va retourner cette guerre contre eux et cela pour de nombreux siècles. Elle a, en tout cas, brisé l'unité de son peuple : d'un côté la majorité des juifs, qui considère qu'il est possible de vivre en bons termes avec les étrangers, de l'autre une minorité d'activistes, mys­tiques exaltés ou terroristes, qui rejettent toute influence étrangère.

Les juifs souffrent désormais de l'image d'un peuple difficile et fanatique, comme l'indiquent Diodore de Sicile et Apollonius Molon, mais aussi Lysimaque et Apion, que nous connaissons tous deux par Flavius Josèphe22. Ces deux derniers méritent l'attention en raison de l'influence qu'ils ont exercée sur leur époque en tant qu'antisémites notoires.

Nous ne savons rien du Lysimaque en question : le nom est courant dans les milieux grecs et hellénistiques, et des écrits de celui-là rien n'est demeuré. Sans doute est-il contemporain de Josèphe ; c'était probablement un sophiste et un grammairien. Un fait est certain : la version qu'il donne de l'Exode est résolument antijuive ; il prétend notamment que Moïse aurait ordonné aux juifs de ne montrer de bienveillance à personne, ce qui est exacte­ment le contraire de l'injonction de Moïse : « Ne rejetez pas l'étranger, car vous avez été vous-mêmes étrangers en Egypte. » II qualifie les juifs de gens « impurs et impies » et prétend qu'ils sont hostiles à toute l'humanité. Son igno­rance historique est complète, car il date d'après l'Exode la construction de Jérusalem. Tout ce qu'il faut en retenir est qu'il a existé et qu'il revêtait assez d'importance aux yeux de Flavius Josèphe pour mériter d'être réfuté.

Apion, lui, est mieux connu : c'est un Alexandrin d'ori-

(p.47) gine égyptienne qui vécut au début du Ier siècle de notre ère et qui répandit un certain nombre de malveillances sur les juifs du type de celles qu'on trouvera dix-neuf siècles plus tard dans les fabrications infâmes de la police russe, connues sous le nom de Protocole des Sages de Sion. Après le départ des lépreux, des aveugles et des infirmes d'Egypte sous la conduite de Moïse, ceux-ci, affirme-t-il, souffrirent de bubons à l'aine, ce qui les obligea à prendre le repos dit du sabbat — et autres insanités mêlées d'ap­proximations méprisables. C'est le même Apion qui, sans doute pour faire pièce à Philon, lequel entreprenait la même démarche en faveur des juifs, se rendit d'Alexandrie à Rome en l'an 38 pour se plaindre des juifs auprès de Caligula.

On retrouve ce genre de ragots — quel autre terme employer ? — chez le pamphlétaire gréco-égyptien Chae-remon, et les mêmes approximations chez l'auteur latin Pompeius Trogus (selon qui, par exemple, les juifs auraient été originaires de Damas, et Moïse l'un des dix fils du roi Israël...). Encore s'agissait-il là de basse littéra­ture. Plus grave est le fait qu'elle ait trouvé des échos chez un auteur de la réputation de Tacite. Lui aussi offre sa version de l'Exode, et elle ne vaut guère mieux que celles de Lysimaque et d'Apion : la peste sévissant en Egypte, le pharaon Bocchoris se serait vu recommander par l'oracle d'Ammon d'expulser les juifs vers un autre pays, « car leur nation était odieuse aux dieux ». Parvenus dans leur nou­veau pays, leur chef Moïse aurait introduit des pratiques religieuses allant à l'encontre de celles des autres mortels. Puis ils auraient érigé un sanctuaire pour y installer la sta­tue d'un âne, en hommage à l'animal qui les avait guidés à travers le désert, et autres insanités rivales de celles d'Apion et qu'on retrouve chez Diodore de Sicile23.

On a bien compris, au xxe siècle, que, styliste remar­quable, Tacite est un mémorialiste et non un historien au sens moderne du mot — l'histoire est d'ailleurs un concept qui remonte au xvine siècle. On a, par ailleurs, surpris Tacite en flagrant délit de mauvaise foi à propos de l'in­cendie de Rome, dont il a insidieusement et injustement rejeté la responsabilité sur Néron, créant ainsi un préjugé à l'égard de cet empereur qui souffrait déjà d'une assez mauvaise réputation pour qu'on n'en rajoutât pas. Or,

(p.48) Néron n'était pour rien dans cet incendie. Tacite apparte­nait à la classe sénatoriale, pleine de mépris pour Néron, qu'elle tenait pour un histrion ; il ne s'est donc pas gêné pour falsifier les faits. Il les falsifie d'ailleurs quand bon lui semble : a-t-il vraiment cru que l'Exode avait eu lieu sous le règne de Bocchoris, pharaon saïte de la XXIVe dynastie, qui régna de 720 à 715 avant notre ère ? Si tel était le cas, cela prouverait qu'il ne s'était aucunement intéressé à l'histoire des juifs contre lesquels il déblatérait avec tant d'éloquence.

Deux faits demeurent. D'abord, les folies de la royauté hasmonéenne ont, depuis le ne siècle avant notre ère, rendu les juifs méfiants à l'égard des Grecs, puis des Romains, et ceux-ci à leur tour ont considéré les juifs comme des gens inassimilables. Les penseurs du monde hellénistique, puis romain, ont engendré dans les classes dirigeantes un préjugé spécifiquement antisémite qui ne va cesser de s'accuser.

Ensuite, les efforts des juifs hellénisés, tels que Philon et Josèphe, pour jeter un pont entre les deux cultures sont voués à l'échec sans rémission. L'un, Philon, dans une ten­tative futile aussi bien qu'anachronique de révisionnisme culturel, avait expliqué que Moïse avait renouvelé la philo­sophie et la morale des Grecs 24 ; l'autre, Josèphe, avait tenté de dissocier les juifs patriciens de ceux qu'il appelait des « brigands » et des ennemis du peuple juif, mais il allait surtout s'attirer une réputation de traître.

 

(p.53) 3. L'enracinement de l'antisémitisme romain et les effets pervers de la Septuaginte

 

ARROGANCE ROMAINE ET ORGUEIL JUIF : UN CONFLIT POLITIQUE QUI DEVIENT CULTUREL — PREMIERS EFFETS PERVERS DE LA SEPTUAGINTE - QUERELLES ET SOTTISES SUR LE SABBAT, LA CIRCONCISION ET L'IN­TERDIT DU PORC — PREMIÈRE EXPULSION DE JUIFS DE ROME EN 139 AVANT NOTRE ÈRE — L'INEXISTENCE DE L'HUMANISME À ROME ET L'IN­CULTURE DES ROMAINS — LA DOUTEUSE AFFAIRE JUPITER SABAZIUS — AUTRES SOTTISES SUR L'EXODE ET MOÏSE — LA MALVEILLANCE SIGNIFICATIVE DE TACITE.

 

Qu'est-ce qui peut expliquer qu'en trois siècles environ la bienveillance d'Alexandre ait cédé le pas au ton nette­ment injurieux de certains auteurs grecs et latins, et même d'empereurs aussi modérés que Claude, à l'égard des juifs et de leur histoire ? La transition est alarmante, car c'est dans l'instauration de l'antisémitisme hellénistique, puis romain, que résident les germes de l'antisémitisme des siècles ultérieurs, même si les raisons s'en sont modifiées.

Plusieurs facteurs semblent s'être combinés. Le pre­mier est indéniablement l'arrogance romaine. Ce senti­ment de supériorité invincible est assis sur les armes : de la bataille d'Actium en 31 avant notre ère à l'an 116 de (p.54) notre ère, dans une expansion foudroyante, stupéfiante, Rome gagne et occupe durablement la totalité de la Médi­terranée et la plus grande partie de l'Occident connu : des frontières de l'Ecosse à la Mauritanie, en passant par la France et l'Espagne, de l'Egypte au royaume du Bosphore, la Germanie, la Norique, la Cappadoce, et la Judée — le monde est romain ou va le devenir. Tous ces territoires permettent à Rome d'importer des esclaves et de la main-d'œuvre pour presque rien. Et, hors de la Fax romana, il n'y a que ténèbres extérieures, des peuples qui savent tout juste se servir du feu pour cuire leurs viandes : à l'est, les Grande et Petite Hordes des Yùeh-chih, les Parthes de ce qui deviendra l'Iran, les Surens de ce qui deviendra le Pakistan ; au nord, des Huns, jamais vus, des Finnois, mangeurs de renne cru, des Germains, Baltes, Slaves, Roxolans et assimilés, qui n'ont même pas de bains, n'ont jamais goûté aux vins de l'Apulie et ne comprendraient rien aux beautés de Virgile ni à la rhétorique de Cicéron. L'impérialisme romain n'est pas seulement politique, mais culturel.

Aux yeux des militaires romains, comme des séna­teurs et du pouvoir impérial, les juifs ne paraissent pas différents des Numides, des Sarmates, des Galates ou autres populations exotiques. La religion juive leur est inconnue, et les grand commis de Rome ne se gênent pas pour confisquer purement et simplement l'argent destiné au culte. Ainsi, Flaccus, proconsul d'Asie en 62-61 avant notre ère, saisit chez les juifs d'Apamée, de Laodicée, d'Adramytte et de Pergame des sommes destinées au Temple de Jérusalem ', suivant en cela l'exemple de Mithridate qui avait également fait confisquer sur l'île de Cos l'argent destiné au Temple2. Quia nominor leo.

L'arrogance romaine se heurte de front à l'orgueil juif. Les juifs sont vaincus, soit, mais glorieux : ils ont par deux fois possédé un royaume indépendant, au temps de David et de Salomon, puis au temps des rois hasmonéens. Leurs traditions sont bien plus anciennes que celles des Romains : leurs prophètes s'entretenaient avec le Seigneur alors que Romulus et Rémus en étaient réduits à téter une louve. Quant aux lois, la leur a été dictée par le Seigneur en personne et ne le cède en rien à celles que les légions porteuses d'aigles prétendent appliquer à l'univers au nom (p.55) d'une république d'aventuriers, de soudards et de bavards, puis d'un empire qui ne vaut guère mieux. Et ne parlons pas de ces dieux et déesses romains qui, à l'instar de leurs homologues grecs, se montrent nus et se cocufient à qui mieux mieux.

L'orgueil juif, auquel un chef d'État démocratique, le général de Gaulle, se référera encore au xxe siècle, est doublé d'un ^irrédentisme politique, nationaliste et reli­gieux qui ne peut qu'agacer Rome et les Romains. On l'a vu au chapitre précédent, les juifs de Palestine surtout n'arrêtent pas de se livrer à des guerres intestines, entrete­nant l'agitation dans la région. Leur image est devenue franchement négative depuis les derniers rois hasmo-néens, le fou alcoolique Alexandre Jannée et ses deux fils sanguinaires, Hyrcan et Aristobule. Les juifs semblent ne pas comprendre que les Romains régnent en maîtres et sont déterminés à maintenir leur suzeraineté sur eux.

L'incompréhension s'avive du fait que, depuis le milieu du ne siècle avant notre ère, les juifs sont dissé­minés dans toute la Méditerranée orientale, de la Macé­doine méridionale et de l'Épire à la Galatie, la Cappadoce et dans la totalité de l'Empire parthe, y compris l'Arménie, l'Hyrcanie, la Babylonie, Elam. Ils ont des colonies en Mésopotamie, en Syrie, en Egypte et sur la côte de Cyré-naïque ; enfin, ils sont répandus à Rome même et au sud, à Tarracina et Puteoli. Ils représentent une minorité avec laquelle il faut compter, sauf à déclencher des échauffou-rées sans fin : deux à trois millions d'obstinés. Les contacts entre juifs et Romains sont constants et l'incompréhension entretient les frictions.

Les Romains et les Hellènes de l'Empire, les lettrés du moins, n'ont réellement découvert le judaïsme que depuis la traduction de l'Ancien Testament en grec, réalisée à Alexandrie au me siècle avant notre ère et connue sous le nom de Septuaginte (à l'époque, elle était limitée au Penta-teuque). Faut-il le rappeler, les livres sont alors une denrée rare, réservée aux mécènes et aux grands lettrés, d'où le rôle considérable des bibliothèques d'Alexandrie, par exemple, dans la diffusion des idées. On ignore le nombre exact d'exemplaires de la Septuaginte qui circulèrent dans le monde romain, établissements juifs inclus, mais il ne devait pas excéder quelques dizaines. C'était bien assez (p.56) pour surprendre les cercles des faiseurs d'opinion : ils découvraient dans les textes sacrés des juifs des notions totalement étrangères et même antinomiques des leurs.

Et ce point est essentiel à la compréhension de l'alié­nation que les juifs devaient subir dans l'Empire dès le Ier siècle de notre ère. Il n'a jamais, à ma connaissance, été évoqué dans les nombreuses recensions de l'antisémitisme dans l'histoire. Il exige donc d'être approfondi.

Toutes les religions du monde méditerranéen et d'au-delà — Germanie, Dacie, Sarmates, Pont, Cappadoce, Arménie — que les Romains avaient connues étaient des ensembles de rites collectifs destinés à entretenir la cohé­sion sociale — re-ligio, re-lier — de la cité. Les statues de dieux, celles qui irritaient si fort les juifs, n'étaient pas de simples images destinées à flatter l'imagination des fidèles, mais des évocations et des invocations des divini­tés ; à la façon des dieux lares romains, elles fondaient le culte dans les lieux où il s'accomplissait, ce qui constituait d'ailleurs un corollaire de la sédentarisation. Dans la reli­gion romaine, le rite était civique autant que religieux : il garantissait la loi morale et juridique de la cité. Or, la notion de cité était et reste à ce jour absente du judaïsme, dont les lois étaient et demeurent spécifiquement reli­gieuses. Certes, les juifs se sédentarisent volontiers ou, plus exactement, ils s'implantent ; ils avaient bien des villes et une capitale, Jérusalem, mais celle-ci était une Ville sainte et un centre spirituel, comme le sont de nos jours la Cité du Vatican, La Mecque ou Bénarès, plutôt qu'une cité au sens gréco-latin du terme, qui est également politique. Dans « politique », en effet, il y a polis.

Mais l'intériorité du Dieu juif le rend indissociable de chaque individu de Son peuple. Partout où celui-ci, est, II est. Le juif n'a pas besoin de s'enraciner : c'est la clef même de la diaspora, évoquée plus haut. Le juif est pour le Romain civiquement insaisissable et politiquement irré­dentiste.

Un autre aspect du judaïsme pouvait être deviné au moins intuitivement par le Romain, quand il le comparait aux religions qu'il avait connues. Toutes ces religions étaient indo-européennes et étaient organisées selon les mêmes schémas. En foi de quoi, toutes les cités antiques et les peuples aux territoires plus ou moins déterminés (p.57) qu'elles régissaient étaient symboliquement gouvernés par la triade indo-européenne roi-prêtre-guerrier ou prêtre-guerrier-cultivateur 3. Or, ce partage des fonctions dans la cité est introuvable dans le Pentateuque : les Hébreux ne connaissent qu'une seule fonction suprême, celle du prê­tre 4. Ce qui revient à dire que la structure de leur peuple est théocratique.

Dans la hiérarchie du pouvoir, selon le schéma roi-prêtre-guerrier, les fonctions de roi et de prêtre, souvent conjuguées, sont celles d'intercesseurs entre les puissances cosmiques et les humains. Le pouvoir royal et religieux se fonde sur le postulat selon lequel le bien-être du peuple dépend du roi et du prêtre qui les défendent devant les dieux. La victoire militaire et les bonnes moissons sont des retombées de l'intercession des chefs.

Dans la religion hébraïque, en revanche, il n'y a pas d'intercesseur : il n'y a que la Loi et les rites qui l'accom­plissent. L'être humain est démuni devant un dieu impré­visible. Le prophète, qui tient une si grande place dans la religion et la culture hébraïques, n'est qu'accessoirement intercesseur ou, plus exactement, il ne l'est que dans un seul sens : au titre de transmetteur de la volonté divine. Sa fonction principale est d'être le porte-parole de Yahweh/ Eloha et de rappeler les humains au respect de Sa Loi selon des rites d'une prescription sourcilleuse. Saùl, pre­mier roi juif, ne détient aucun pouvoir sacerdotal ; d'où la colère terrible de Samuel quand Saùl accomplit un sacri­fice sans l'attendre, parce qu'il s'arroge et usurpe ainsi un rôle sacerdotal.

Quand Alexandre ou Rome occupaient l'Egypte, par exemple, les chefs politiques et militaires de part et d'autre signaient un traité et le « statu quo » consécutif établissait une manière de vivre ensemble de manière pacifique et durable. Les chefs religieux, eux, se pliaient aux faits des armes et tentaient de s'accorder avec les nouveaux cultes, comme on le vit à Alexandrie — d'où les syncrétismes décrits plus loin.

Mais avec les juifs, il en allait autrement : les chefs militaires grecs ou romains ne trouvaient pour interlocu­teurs que des chefs religieux dont la religion était intrinsè­quement hostile aux conquérants. On ne pouvait établir avec eux que la trêve, jamais la paix. Yahweh n'autorisait

(p.58) aucune défaite ni aucune sujétion de Son peuple, à moins que ce ne fût au titre de punition. Le juif est, pour le Romain, impossible à conquérir ; soldat de Dieu, il n'ac­ceptera jamais la défaite, car elle signifierait la défaite de Dieu, ce qui est impensable, ou bien alors il ne l'accepte­rait qu'en apparence. On ne peut pas lui représenter le rap­port de forces militaires : il n'y croit pas, car Dieu peut tout. N'a-t-Il pas noyé les armées du pharaon pour sauver Son peuple ? Les Zélotes de Palestine savent bien que les armées romaines d'occupation sont incomparablement plus puissantes que tous les hommes qu'Israël pourrait rassembler. N'importe : ils entretiennent une guérilla ter­roriste dans l'espoir d'allumer un incendie où Dieu sera contraint d'intervenir. Et si Dieu n'intervient pas, on a recours à la ruse. On le vit bien au siège de Massada, en 70, lorsque les Zélotes d'Éléazar attirèrent les troupes du Romain Métilius dans une embuscade, feignant de se ren­dre, et qu'ils les égorgèrent.

La théocratie inhérente au peuple juif, et indissociable de la religion qui forgeait son identité, fut ainsi la cause de ce qu'on peut appeler l'« exception juive » dans l'ère préchrétienne.

Il s'en faut que les sénateurs, consuls et militaires, qui étaient chargés de traiter avec les juifs aient effectué pareilles analyses, ni qu'ils aient perçu ces nuances. Aucune des disciplines qui permettent d'établir une étude structurelle et comparative des religions et des cultures n'existait dans la Rome de l'époque. Même si certains diri­geants romains, familiers d'Hérodote et de Strabon, comparaient instinctivement les cultures des différents peuples sous leur domination, l'approche romaine des mondes étrangers était essentiellement pratique, militaire et administrative. Ce qu'ils pouvaient percevoir des notions esquissées ici se résumait au fait que les juifs étaient vraiment très différents des Égyptiens, des Scythes ou des Sarmates.

Ces notions intuitives ou empiriques se trouvèrent précisées en quelques années, au grand désavantage des juifs, par la traduction de la Septuaginte. Sous le règne de Ptolémée II Philadelphe (288-247 avant notre ère) et à la demande de ce dernier, soixante-douze traducteurs furent envoyés par le grand-prêtre Éléazar de Jérusalem à (p.59) Alexandrie pour mettre au point une version grecque de l'Ancien Testament ; ce rut celle qu'on appela la Septua-ginte. On ne sait pas vraiment ce qui motiva le monarque. Lettré aux goûts éclectiques, peut-être voulait-il connaître les Livres sacrés des juifs, alors nombreux à Alexandrie. Il ne put d'ailleurs prendre connaissance avant sa mort que du Pentateuque ; les Prophètes ne semblent avoir été tra­duits qu'au ne siècle et Philon d'Alexandrie, en l'an 40, soit deux siècles plus tard, ne connaissait dans leur version grecque ni le Livre d'Esther, ni l'Ecclésiaste, ni les Can­tiques, ni le Livre de Daniel5. Les traducteurs n'étaient pas pressés.

Peut-être aussi le monarque pensait-il que la traduc­tion grecque permettrait d'ancrer la pratique linguistique des juifs, qui ne parlaient plus l'hébreu et à peine l'ara-méen, langue dans laquelle on enseignait la Loi à Jérusa­lem, et dont le grec n'était pas à la hauteur des lettrés hellénistiques de la capitale de la Méditerranée.

Toujours est-il que la Septuaginte s'inscrivait fort mal dans la tradition de raffinement hellénistique d'Alexan­drie. Non seulement la langue de la traduction était raide et empruntée6, mais la violence et la rudesse du texte ne pouvaient que heurter une cité qui s'était vouée au raffine­ment, à la rhétorique et aux scintillements et chatoiements des cyniques autant que des stoïciens, et bien évidemment aux prouesses idéologiques des platoniciens. Les lettrés alexandrins estimèrent que c'était là une littérature « bar­bare »7.

Le texte même suscita chez les lettrés hellénisés, qui ignoraient tout ou presque tout des Livres sacrés des juifs, indignation et révolte. Que pouvaient-ils penser de ce Dieu de la Genèse qui avait décidé de noyer la quasi-totalité de l'humanité parce qu'elle copulait avec « les dieux » 8 ? Des dieux avaient donc fait aux humains l'honneur de leur semence et un autre dieu en avait conçu ombrage ? Et pourquoi ces gens faisaient-ils si grand cas d'une sombre histoire de famille, celle d'Isaac, pleine de trahisons, de viols et de vengeances ? Quel était ce Dieu qui menaçait d'annihiler son peuple parce qu'il l'accusait d'être « obsti­né » 9 ? Qui menaçait aussi d'infecter d'une maladie myco-sique le peuple auquel les juifs allaient enlever leur territoire 10 ? N'était-il donc pas aussi bien le créateur de (p.60) ces victimes ? Celui qui commandait à Son peuple de détruire les autels des gens dans le pays desquels ils péné­traient u ? Et quel était ce peuple dont le Dieu même disait qu'il était « obstiné » et qu'à tout moment II pouvait l'anni­hiler 12 ? Et ce chef, Moïse, qui félicitait les siens d'avoir tué trois mille personnes de leur propre peuple n ? Et que dire de la ruse d'Abraham qui faisait passer sa femme pour sa sœur et la cédait au pharaon ? Ou bien de ce Jacob, qui dérobait par ruse le droit d'aînesse d'Esaù ?

Ces gens, décida-t-on, n'étaient décidément pas hon­nêtes. Le monde hellénistique avait déjà découvert avec consternation les prédictions apocalyptiques des Écrits intertestamentaires et les catastrophes qu'ils appelaient sur tous les peuples non juifs. Les Alexandrins, eux, se scandalisèrent de la Septuaginte. D'où les innombrables accusations de xénophobie et d'« impiété » adressées aux juifs, et qui déconcertent le lecteur du xxe siècle. De même que les citoyens des autres cités de l'empire, les Alexan­drins ne connaissaient ni les souffrances des juifs, ni l'hu­miliation d'avoir par quatre fois été dépossédés du royaume de David, ni l'espérance ardente qui les animait. Ils ne comprirent pas que l'astuce était la fronde de David des juifs.

Même s'il était d'un ton nettement moins agressif et alarmant que les pseudépigraphes cités au chapitre précé­dent, l'ensemble de l'Ancien Testament contenait par ailleurs trop de commandements et d'interdictions antago­nistes des cultures hellénistique et égyptienne pour ne pas aviver le sentiment que les juifs étaient bien des étrangers agressifs.

L'arrogance romaine ne s'accommodait pas non plus des coutumes juives, et notamment de la pratique du sab­bat, de l'obligation de la circoncision et de l'interdit du porc. Des niasses déconcertantes de commentaires déso­bligeants grecs et latins ont brodé sur ces trois coutumes.

La pratique du sabbat a alimenté l'ironie ou la répro­bation de quelques auteurs romains mineurs et majeurs, qui s'en gaussent et prétendent y voir un encouragement à la paresse. Dans un texte perdu que nous ne connaissons que par la mention qu'en fait saint Augustin 14, De Super-stitione, Sénèque raconte ainsi que cette coutume est cause du fait que les juifs perdent le septième de leur vie (p.61) à ne rien faire. Qu'eût-il dit de la pratique moderne du week-end ? Dion Cassius, pour sa part, avance que la « ter­reur superstitieuse 15 » des juifs fut cause de leur faiblesse devant les Romains, lors de la prise de Jérusalem par Pom­pée en 63 avant notre ère. Jamais à court d'amalgames, d'approximations et de « grécocentrisme », Plutarque croira y voir une forme dérivée des rites dionysiaques, étant donné que les juifs célèbrent le début du sabbat par l'échange de bénédictions au-dessus d'une coupe de vin ! Aucun des auteurs latins ne prend la peine de s'informer sur l'objet de ce jour de repos, qui est de méditer sur les rapports de l'homme avec son Créateur et de s'enrichir spi­rituellement par la méditation.

La circoncision est un objet de surprise et d'indigna­tion encore plus grand pour les Romains, qui ignorent l'objet et l'ancienneté de cette pratique, et se laissent éga­rer par le malentendu que les juifs eux-mêmes entretien­nent à ce propos. Ceux-ci la tiennent, en effet, pour un rite spécifiquement juif, accompli sur l'ordre du Seigneur, pour différencier le peuple élu des autres. Il n'en est rien, car dès la plus haute antiquité la circoncision était quasi­ment universelle : seuls les Indo-Germains, les Mongols et les peuples du groupe finno-ougrien l'ignoraient16. Les Égyptiens la pratiquaient deux mille quatre cents ans au moins avant notre ère, c'est-à-dire bien avant l'arrivée d'Abraham en Egypte ; le géographe Strabon et le philo­sophe Celse le savent et l'ont écrit. Bien évidemment, les Romains, qui ne la pratiquent pas, ne savent pas non plus que la circoncision a également un objet hygiénique : pré­venir l'infection du gland par la fermentation bactérienne du smegma que sécrète le prépuce.

Mais la circoncision a déjà déplu aux rois séleucides et Antiochus IV Épiphane, puis Jean Hyrcan, l'ont inter­dite. Les Romains ont repris le préjugé grec et Tacite, évo­quant cette pratique « indigne et abominable », prétend que les juifs l'ont adoptée pour se distinguer des autres humains, ce qui est vrai pour eux, mais qui ne l'est certes pas des autres peuples qui ont adopté la circoncision. Il y avait d'ailleurs dans le monde romain, et à Rome même, bien d'autres circoncis que les juifs ; Pythagore avait jadis dû s'y soumettre avant d'être autorisé à étudier dans les temples égyptiens. Mais comme tout ce qui touche aux (p.62) organes sexuels, le sujet de la circoncision suscite la verve des satiristes, tel Martial, qui sous-entend qu'elle excite l'appétence sexuelle et développe la verge dans des propor­tions monstrueuses 17. Après lui, d'autres satiristes s'aven­turent donc dans des gaudrioles de salle de garde aux dépens des juifs.

En ce qui touche enfin à l'interdit du porc, Tacite, par exemple, toujours en veine de ragots et d'interprétations malveillantes, dira que les juifs n'en consomment pas parce qu'ils ont jadis souffert de la « peste » propagée par cet animal, sans doute la ladrerie, mais que, de toute façon, ce sont eux qui étaient responsables de la propaga­tion de cette plaie en Egypte 18. Radotages indignes : les juifs, comme plus tard les musulmans, auront observé que la ladrerie du porc se transmet à l'homme et auront donc interdit la consommation de viande porcine pour des rai­sons d'hygiène encore une fois. Mais les Romains raffolent de la charcuterie et les faubourgs de Rome empestent les porcheries, car dès qu'ils possèdent un porc et une truie, les paysans se précipitent vers la grande ville pour y fonder un élevage qui approvisionnera un commerce de saucis­son et autres cochonnailles. En bref, le refus obstiné de la consommation de porc se résumerait ainsi, dans la bouche des Romains : pourquoi les juifs n'aiment-ils pas le saucis­son ? Pour qui se prennent-ils ?

Sans doute s'en fussent-ils accommodés, bon gré mal gré, mais les traditions que les juifs défendaient mordicus n'adoucissaient pas les angles. L'immense majorité des Romains et de leurs forces d'occupation n'avaient cure de ce qu'ils savaient ou entendaient dire de l'Ancien Testa­ment, mais un point les irrita plus que les autres : le refus des juifs de rendre hommage aux dieux des occupants. Pour les juifs, les raisons en étaient simples et claires : leur Dieu ne pouvait être représenté sous forme humaine, et Yahweh ou Éloha n'était ni Zeus, ni Baal, ni Hélios, ni personne d'autre. Particulièrement blasphématoire pour eux était la déification des rois et empereurs, que ce fût celle d'Alexandre ou, plus tard, celle d'Auguste. Donc, les rites des étrangers n'étaient pas pour eux.

Impériaux et impérialistes, les Romains considéraient que ce qui était bon pour eux l'était pour le reste du monde. Ne disposant que de vagues aperçus sur la religion (p.63) des juifs, ils étaient incapables de saisir les raisons pour lesquelles ceux-ci refusaient de la fondre dans la religion romaine, à l'instar des peuples soumis, qui avaient plus ou moins assimilé les dieux romains et syncrétisé leurs religions avec celles de Rome. Les Romains avaient bien assimilé le culte isiaque et le mithraïsme, par exemple ; pourquoi les juifs n'acceptaient-ils pas les dieux de leurs maîtres ?

Dans le contexte de l'époque, cette résistance sur­prend, puis irrite. Tout le monde méditerranéen, et même oriental et extrême-oriental, est habitué aux syncrétismes. Asiates et Grecs, Asiates et Égyptiens, Grecs et Romains, Grecs et Scythes, Romains et Egyptiens, Romains et Phé­niciens, Romains et Gaulois, ils ont tous échangé des dieux. Non seulement Zeus est devenu Jupiter et Aphro­dite, Vénus, mais encore, le dieu hindou Siva est devenu le Dionysos grec, Jupiter est devenu l'Ammon égyptien, l'Adsmerius des Pietés est identifié au Mercure romain, l'Horus égyptien s'identifie à Apollon grec pour devenir Horapollon, le Smertrios gaulois devient l'Hercule romain, les Romains adoreront le dieu perse Mithra. Un volume entier suffirait à peine à recenser les syncrétismes reli­gieux antiques. Tout le monde semble y trouver son compte ; pourquoi pas les juifs ?

Ces syncrétismes s'expliquent sans peine. Pour les peuples anciens, il existe un dieu de la guerre, une déesse de la fertilité, un dieu des eaux, etc., et qu'importé au fond le nom qu'on leur donne, puisque c'est toujours la même divinité. Seuls dans le monde méditerranéen, et peut-être le monde entier, les Juifs refusent obstinément ces croise­ments. Ils introduisent pour la première fois dans l'his­toire des religions la notion d'un Dieu unique et indescriptible. Or, cette notion est inassimilable pour des peuples indo-européens. Pour croire, ils doivent différen­cier et, pour cela, ils doivent voir.

Tout cela est aussi incompréhensible pour les Romains des premiers siècles avant et après notre ère que ce l'avait été pour les Grecs du me siècle avant notre ère. Les Romains, guère plus théologiens ou exégètes que les Grecs, n'ont retenu du mythe juif que ce qui leur paraissait pittoresque ou bizarre. Ils se sont ainsi exagérément attachés à l'histoire du Veau d'or pour en déduire que les (p.64) juifs étaient des hypocrites qui pratiquaient l'idolâtrie « comme tout le monde ».

Reste le point de la « xénophobie » juive, confirmé par plusieurs passages de la Septuaginte, notamment l'inter­diction de mariage avec des étrangers, particulièrement offensante pour les non-juifs. Ceux-ci estimaient donc que les juifs étaient méfiants à leur égard, et ce constat n'était pas faux. Ils avaient déjà fait l'expérience sanglante du réformisme hellénique des Hasmonéens ; ils ne voulaient pas recommencer avec les Romains. Le reproche avait déjà été formulé en termes cinglants par le Grec Hécatée d'Abdère à la fin du IVe siècle avant notre ère, quand il avait décrit les mœurs juives comme « inhospitalières et anti­humaines 19 ».

La tradition perdura, puisque l'auteur juif Ben Sira, du début du ne siècle avant notre ère ou de la fin du me, et pourtant familier de l'hellénisme, écrit dans son Ecclésias­tique : « Accueille un étranger dans ta maison et il chan­gera ta manière de vivre et t'aliénera ta famille20. »

« La tendance à séparer ceux qui observaient fidèle­ment la Loi était devenue un trait typique de la piété jui­ve », écrit à ce propos Martin Hengel.

Voilà donc les facteurs religieux qui, dès le me siècle avant notre ère, entretiennent un climat défavorable aux juifs. Et l'on en rajoute : dans leur volonté de rabaisser les juifs, beaucoup d'auteurs grecs et romains se réfèrent, par exemple, à la version de l'Exode du prêtre égyptien hellé­nisé Manéthon. Au me siècle avant notre ère, ce dernier avait, dans son histoire de l'Egypte, prétendu que l'Exode n'avait pas été l'héroïque aventure racontée par le Penta-teuque, mais l'expulsion d'une colonie de lépreux et de malades sous la direction, non de Moïse, mais d'un prêtre renégat nommé Osarseph. Il ne semble pas être venu à l'esprit de Manéthon que ces lépreux et malades avaient témoigné d'une endurance remarquable dans leur traver­sée du désert et qu'ils avaient pu battre les Amalécites, entre autres exploits. Mais comme je l'ai observé plus haut, l'histoire au sens moderne n'est pas le fort des chro­niqueurs et mémorialistes du temps.

Irrédentisme politique juif en Palestine (province romaine depuis l'an 6), diffusion de la Septuaginte, arrogance (p.65) romaine, isolationnisme religieux et social des juifs, coutumes incompréhensibles ou condamnables aux yeux des Romains, le dossier est déjà lourd. S'y ajoute l'in­fluence de fait des juifs, que certains auteurs appellent « le prosélytisme juif ».

Des missionnaires juifs ont-ils vraiment tenté de convertir les Romains ? On ne peut en exclure l'hypothèse, mais on ne possède aucun fait qui le prouve. Des établisse­ments juifs existant à Méroé, dans l'actuel Soudan, à Axoum, dans l'actuelle Ethiopie, et au nord d'Aden, chez les Himyarites, à la pointe occidentale de la péninsule ara­bique, donnent à penser que les juifs n'étaient pas hostiles au prosélytisme. Ce qu'on appelle « prosélytisme » res­semble bien plus à la persuasion par l'exemple que purent exercer les juifs et à l'influence tacite qu'avaient leurs colo­nies dans le chaos de la république, à l'époque où ils y arrivèrent et à celle où ils furent expulsés de Rome pour la première fois, en 139 avant notre ère.

Car les représentations contemporaines de la Rome antique sont tout aussi idéalistes et fausses que celles de la Grèce antique, vue comme le site d'un âge d'or où des philosophes devisaient sans fin avec des hommes poli­tiques à l'ombre des oliviers. L'humanisme romain est une fiction : la république était une foire d'empoigne. « Ne nous laissons pas duper par ce que les mots d'hier veulent dire aujourd'hui, prévient l'historien Lucien Jerphagnon. Les structures politiques de la Rome républicaine n'ont de démocratique que l'apparence [...] Il y a beau temps que la tentative courageuse des Gracques a échoué devant l'égoïsme adroit et féroce des classes possédantes : leur projet de réforme agraire n'avait pas tenu. Le mécontente­ment latent de la plèbe s'exprimait de façon explosive à toute occasion [...] Les affaires de sang se multiplient et les mœurs politiques prennent l'allure de règlements de comptes entre mafiosi21. »

L'absence de véritable autorité centrale, politique ou morale, mènera d'ailleurs à la dictature de César. La reli­gion sert à peine à tenir un monde de coquins, davantage par le respect obligatoire des rites qui cimente superficiel­lement la cohésion sociale, par l'hypocrisie ou la supersti­tion aussi, que par ses valeurs élevées. Arrivent les juifs. D'abord, ils possèdent le charme de l'exotisme ; ensuite, (p.66) ils sont travailleurs, solidaires et apparemment prospères. Quelle est donc leur religion ? Monothéiste. Idée surpre­nante, mais qui ne peut manquer de séduire, elle aussi, dans une société chaotique où la violence et l'impiété cri­minelle dominent. Sans doute firent-ils des adeptes et les néophytes en firent d'autres, et même en haut lieu. La propre épouse de Néron, Poppée, aurait été convertie au judaïsme. Les juifs n'étaient d'ailleurs pas les seuls à compter des convertis ; les Égyptiens en faisaient aussi. Toujours est-il qu'en ce qui touche aux juifs, leur impor­tance pouvait faire des jaloux.

Le prétexte de l'expulsion est connu ; un malentendu linguistique — l'introduction à Rome du culte de Jupiter Sabazius22, confondu avec un « Jupiter du Sabbat » — mais le motif réel en est inconnu23 et la portée n'en est pas précisée. Le prétexte, lui, est douteux : il existait déjà des cultes de Jupiter-Capitolin, Gardien, Pluton, Sauveur, Stator, etc. ; un de plus ne pouvait que renforcer les autres et n'eût pas dû indisposer les autorités. Il semble plus pro­bable que les juifs aient constitué à Rome une minorité agissante qui déplut peut-être à certains des mafieux évoqués plus haut par Jerphagnon. Combien étaient-ils ? Combien furent expulsés ? Combien de convertis auraient-ils faits ? On l'ignore.

Bannis sous la république, les juifs revinrent toutefois à une date indéterminée sous l'empire. Cicéron les décrit, en 59 avant notre ère, comme un peuple nombreux, constituant des assemblées informelles dont il est recom­mandé de ne pas s'attirer l'animosité24. Des assertions qu'on trouve sous la plume d'historiens contemporains voudraient qu'ils fussent à nouveau chassés de Rome en l'an 19 par l'empereur Tibère. Trois textes antiques sur ce sujet ont fait l'objet d'exégèses approfondies. Tacite (v. 55-120), qui est notre source la plus ancienne, semblerait aussi, mais à première vue seulement, le plus précis sur la proscription :

«... On délibéra aussi pour savoir s'il fallait bannir les cultes égyptiens et juifs et les Pères [les sénateurs] prirent un sénatus-consulte ordonnant que quatre mille hommes d'origine servile [descendants d'esclaves] et affranchis, contaminés par ces superstititions [la religion égyptienne, sans doute le culte d'Isis, et le judaïsme] et ayant l'âge (p.67) requis, soient emmenés en Sardaigne pour y réprimer les brigandages ; s'ils périssaient, en raison du climat malsain, ce ne serait pas une grande perte ; quant aux autres, ils devraient quitter l'Italie si, avant une date fixée, ils n'avaient pas renoncé à leurs rites ineptes25. »

En réalité, ce texte est bien difficile à interpréter, car l'empire garantissait la liberté des cultes. Et qui étaient ces quatre mille descendants d'esclaves affranchis ? Pourquoi étaient-ils les seuls visés par le sénatus-consulte ? Seuls les hommes « d'âge requis », c'est-à-dire aptes au service mili­taire, étaient-ils donc affiliés aux cultes égyptien et juif ? Qu'en était-il des hommes plus âgés et des femmes ? Faut-il comprendre que les descendants d'esclaves affranchis étaient les seuls qui fussent attirés par les cultes orien­taux ? Combien comptait-on parmi eux d'adeptes du culte isiaque et combien du judaïsme ? Étaient-ce des convertis à proprement parler, ou simplement des sympathisants ? Qui étaient les « autres » qui devraient quitter l'Italie ? La célèbre concision de Tacite, bien illusoire ici, nous apprend seulement que quatre mille descendants d'affran­chis convertis au judaïsme furent déportés en Sardaigne. Quant au climat de cette île, relevons incidemment qu'il était à coup sûr moins méphitique que celui de Rome, alors entourée de marécages pestilentiels, véritables foyers de paludisme.

En résumé, il n'est pas question ici de la déportation de juifs, mais d'une bouffée d'impatience du Sénat à l'égard des cultes orientaux.

Contemporain de Tacite, Suétone (v. 69-125), confirme que Tibère interdit les cultes étrangers, spéciale­ment égyptien et juif26. La mesure ne vise donc pas les juifs, mais les cultes étrangers dans leur ensemble. Il pré­cise ce que sont « les autres » : ceux qui étaient de ce même peuple ou de croyances semblables (similia sec-tantes). On imagine sans peine que, dans cette capitale déjà rongée par des intrigues et des rivalités souvent san­glantes, Tibère décide d'en finir avec tous les Orientaux, mages chaldéens, Égyptiens diseurs de mystères pythago­riciens, devins de Syrie ou de Babylonie, juifs pratiquant des rites et sacrifices étranges. L'agitation inhérente aux Romains est déjà assez grande sans qu'il faille recourir à des piments exotiques. (…)

(p.68) Le juif est dès lors banni de la cité. Certes, Tacite n'en est pas responsable : il n'est que le porte-parole, particuliè­rement véhément, d'un état d'esprit qui va se répandre jus­qu'à la reprise de l'Empire romain par le christianisme. Le monothéisme garant de l'identité juive s'est heurté à l'immense muraille du polythéisme romain. Or, le juif ne peut pas s'abstraire de ce monde hostile. La totalité du monde est romaine ; où se réfugierait-il ?

À ces deux raisons s'en ajoute une autre, qui est le statut fiscal particulier des juifs, et qui va déclencher une tragédie atrocement prémonitoire.

 

(p.75) 4. Le massacre d'août 38 à Alexandrie, premier pogrom de l'histoire

LES PRIVILÈGES FISCAUX DES JUIFS D'ALEXANDRIE — LA BRISURE ENTRE L'ÉLITE ET LA MASSE DES JUIFS — DES NOUVEAUX EFFETS PER­VERS DE LA SEPTUAGINTE ET DE L'IMAGE FAUSSE DES JUIFS QU'ELLE RENFORÇA CHEZ LES HELLÈNES — L'AVÈNEMENT DE CALIGULA, LE RÔLE DÉSASTREUX DU PRÉFET FLACCUS ET L'AFFAIRE DE LA ROYAUTÉ D'AGRIPPA — L'AFFAIRE DES STATUES DE CALIGULA DANS LES SYNA­GOGUES — INSTAURATION DE L'ANTISÉMITISME à ALEXANDRIE — LE POGROM DU QUARTIER DELTA — LES JUIFS DEVIENNENT DES CITOYENS DE SECONDE CLASSE — LEUR EXPULSION DE ROME PAR CLAUDE

Lors de sa visite à Jérusalem, Alexandre avait, on l'a vu, concédé aux juifs un statut fiscal particulier, en Pales­tine aussi bien que dans les autres communautés juives du monde hellénistique, et il les avait invités à s'installer dans les autres cités de son empire. La colonie juive d'Alexan­drie avait donc crû dans des proportions considérables : entre 200 000 et 400 000 âmes.

Les conditions dans lesquelles les juifs étaient venus à Alexandrie ne semblent cependant pas avoir été aussi civiles, ni même pacifiques l. La première inscription témoignant clairement de la présence de juifs à Alexandrie remonte au premier des Ptolémées, rois d'Egypte, Ptolé-

(p.76) mée Ier Soter (304-285 avant notre ère)2. Il se serait agi de 100 000 prisonniers, ramenés de Judée après la prise de Jérusalem, et dont 30 000 auraient été en état de porter les armes. Les 70 000 autres, vieillards et enfants, auraient été donnés comme esclaves aux soldats macédoniens. Ces sol­dats auraient été affranchis par Ptolémée II Philadelphe (285-246 avant notre ère). Aucune mention n'est faite des femmes, ni du fait que les 30 000 conscrits de force étaient astreints à ne pas respecter le sabbat. Rien n'est dit non plus de l'encadrement religieux de ces 100 000 juifs, ni des mariages forcément mixtes qu'ils contractèrent, ni des enfants « bâtards » nés de ces unions. Mais cela n'entre évidemment pas dans les considérations des chroniqueurs anciens. Tout au plus peut-on supposer que les anciens établissements des juifs en Egypte avaient laissé à Alexan­drie quelques structures qui permirent à ces immigrés de force de ne pas se trouver trop dépaysés : après tout, tous les juifs ne parlaient pas grec — mais l'araméen — et, quels que fussent les charmes d'Alexandrie, ils ne pou­vaient compenser l'arrachement à leurs maisons et leurs familles.

Il faut observer ici que ce déplacement imposé de population — 100 000 personnes, c'était beaucoup de monde à l'époque — ne peut manquer d'éveiller des souve­nirs pénibles de l'époque moderne : en fait, il s'agissait d'une déportation en bonne et due forme.

Ce ne fut que progressivement que les juifs d'Alexan­drie acquirent un statut comparable à celui dont ils avaient bénéficié sous les Perses : ils recouvrèrent leurs finances autonomes et leur juridiction propre, le conseil des Anciens, soit un sanhédrin de soixante et onze membres, dirigé par un ethnarque qui était leur chef et ministre des Finances, et ils eurent leurs lieux de culte légitimes. Mais ils n'avaient pas droit de cité : ils ne pou­vaient se revendiquer comme alexandrins. Importés de force, ils étaient tout simplement tolérés et s'installèrent à l'est de la ville, entre la Nécropole et la mer, au pied de la colline de Rhakotis, dans le Quartier Delta (Alexandrie comptait cinq quartiers, chacun désigné par une des pre­mières lettres de l'alphabet). La ville, dit Philon, avait deux classes de citoyens 3. Il eût pu ajouter : « Et deux classes de juifs. »

(p.77) Paradoxalement, en effet, certains juifs jouissaient d'un statut extraordinaire, ainsi de la famille de Philon, le célèbre philosophe juif, dont l'un des frères, Caïus Julius Alexander, était alabarque, c'est-à-dire percepteur général des taxes et droits de douane et, de plus, jouissait excep­tionnellement, comme son nom l'indique, de la citoyen­neté romaine. Les Alexander étaient une famille de banquiers, ce qui doit, pour l'époque, s'entendre comme prêteurs, et qui témoigne que toutes les sphères de Rome n'étaient pas hostiles aux juifs, en tout cas pas aux riches. Néron, victime d'une mauvaise propagande propagée par Tacite, et exploitée ultérieurement par des auteurs igno­rants de la mauvaise foi viscérale de cet auteur, semble avoir été plutôt favorable aux juifs, du moins à ces juifs-la, et il n'est d'ailleurs pas exclu qu'il ait été influencé par sa femme Poppée, convertie au judaïsme comme on l'a vu plus haut.

Pour les juifs lettrés (et donc riches) de l'empire, hellé­nisés, mais fidèles à leur foi, de même que pour les Phari­siens de Jérusalem et le haut-clergé sadducéen, la religion ne devait plus être assimilée au nationalisme : entrés dans l'histoire, ils estimaient que la religion devait être arrachée justement à l'histoire, parce qu'elle était immanente. Pour eux, le judaïsme avait tout à perdre dans les convulsions des batailles, des guerres de succession et des intrigues menées avec ou contre les vainqueurs du moment. Le Dieu intérieur de Moïse n'était plus le Dieu des armées. La reli­gion juive était transcendante, universelle et éternelle. Ils n'estimaient pas qu'ils trahissaient Dieu en servant les puissances du moment, en l'occurrence les Romains. Cer­tains d'entre eux, tel Philon justement, ne s'efforçaient-ils pas de réaliser une vaste synthèse du judaïsme et de la philosophie grecque ? Celui-ci n'avait-il pas représenté dans sa Vie de Moïse le prophète fondateur comme le parangon des vertus hellénistiques ? Avec une belle can­deur, Philon feint d'ignorer le mépris dans lequel les intel­lectuels du monde romain tiennent le judaïsme, pour toutes les raisons qu'on a vues plus haut. Il aspire à une fusion entre le judaïsme et l'hellénisme, comme Maïmo-nide en rêvera plusieurs siècles plus tard — fusion qui ne s'opérera jamais.

Il y avait donc brisure entre l'élite et la masse des juifs.

(p.78) On mesurera dans les chapitres ultérieurs, et jusqu'au xxe siècle, le poids de cette brisure.

Le triple isolement, géographique, civil et culturel de cette masse des juifs fut déterminant dans l'aversion crois­sante des Hellènes et des Égyptiens à son égard : ils ne distinguaient pas, ou feignaient de ne pas distinguer, entre la minorité de juifs lettrés passés au service de Rome, comme Philon, Josèphe ou les rois juifs ; ces derniers étaient des juifs d'exception, presque plus des juifs. Quant aux autres, non seulement ils ne faisaient pas partie de droit de la cité, mais ils en étaient exclus de fait ; c'étaient des étrangers fondamentaux. « Les Égyptiens ont été les premiers à nous calomnier », écrit Flavius Josèphe, reven­diquant paradoxalement son appartenance à une collecti­vité dont il a dénoncé avec véhémence les éléments les plus actifs. Incidemment, on ne sait ce que Josèphe entend par « Égyptiens ». Sont-ce les gens d'Egypte dans leur ensemble ? Cela désignerait les Hellènes et les natifs égyp­tiens, car ces derniers n'avaient pas disparu : l'Egypte res­tait quand même peuplée d'Égyptiens. Et l'hostilité dont parle Josèphe existait, en effet, et elle était particulière­ment avivée par deux facteurs.

Le premier est le souvenir de l'attitude des juifs dans la guerre qui avait éclaté à la fin du me siècle avant notre ère entre les Ptolémées et les Séleucides pour le contrôle de la Palestine. Les troupes égyptiennes se battaient sous le commandement des Ptolémées, et elles avaient fait preuve de vaillance. De tant de vaillance, même, qu'elles avaient pris conscience de leur valeur intrinsèque, ce qui devait conduire plus tard à une série de rébellions égyp­tiennes contre les Ptolémées. Or, la majorité des juifs de Palestine et d'Egypte étaient, eux, favorables aux Séleuci­des ; ils constituèrent même à Jérusalem un parti forte­ment pro-séleucide. On les vit en Palestine courir au renfort des Syriens, qui se battaient dans les rangs des Séleucides, et assiéger une garnison égyptienne4. Pour les Égyptiens, les juifs n'étaient donc pas des alliés.

Le second facteur de l'animosité égyptienne à l'égard des juifs était le statut fiscal privilégié de ceux-ci : comme au temps des Perses, ils avaient, en effet, le droit de sous­traire de leurs impôts les sommes versées au Temple. Leur statut civil, de plus, les autorisait à ne pas travailler le jour (p.79) du sabbat, et comme les juifs détenaient un certain nombre de métiers, leurs clients étaient contraints ce jour-là à l'inactivité. Non seulement les juifs n'étaient pas des amis, mais de plus ils étaient privilégiés par le pouvoir.

La situation, déjà explosive, le devint encore plus quand, en 32, Tibère nomma un de ses familiers préfet d'Egypte, titre équivalant à celui de vice-roi. Celui-ci, Aulus Avilius Flaccus, était un bureaucrate compétent et rusé, qui, selon son accusateur même, Philon, mit de l'ordre dans l'administration égyptienne, civile et militaire et fut un excellent gouverneur. Quand Tibère mourut et que Caligula lui succéda, Flaccus tomba dans une pro­fonde dépression : il avait perdu son plus puissant protec­teur et il se trouvait soudain vulnérable. En effet, il avait participé à la conspiration contre la mère de Caligula, à la suite de quoi celle-ci avait été mise à mort ; pareille faute allait à coup sûr lui attirer les sévices du nouvel empereur. Quand Flaccus apprit de surcroît que Caligula avait fait exécuter le propre petit-fils, puis le conseiller de Tibère, Macro, son angoisse atteignit le point culminant : sa propre disgrâce n'allait plus tarder.

Ce fut alors qu'il décida de se rallier aux Alexandrins : ils avaient apprécié sa conduite des affaires, ils l'apprécie­raient encore plus s'il cédait à leur antisémitisme et persé­cutait les juifs. Ces derniers feraient donc office de boucs émissaires. L'occasion se présenta bientôt. Caligula venait de concéder à son ami Agrippa, petit-fils d'Hérode le Grand, la royauté d'un tiers des provinces de Palestine sur lesquelles ce dernier avait régné, à savoir la Galilée, la Batanée et la Trachonitide. De plus, Caligula avait décon­seillé à Agrippa de gagner son nouveau royaume par la voie de mer la plus directe, soit Brindisi-Tyr. Ce trajet était, en effet, long et périlleux ; mieux valait rallier d'un trait Alexandrie et, là, attendre des vents propices pour se rendre à Tyr.

Parvenu à Alexandrie, Agrippa gagna discrètement sa résidence, chez l'alabarque Lysimaque Alexandre, auquel il vouait une gratitude justifiée, ce dernier lui ayant jadis prêté de grosses sommes. Flaccus se trouva offensé et outré que le favori de l'empereur ne lui eût pas rendu visite ; il se laissa gagner par l'agitation malveillante des Alexandrins, indignés, eux, de ce qu'on eût donné un roi aux juifs. Il (p.80) commença par interdire le sabbat, ce qui était une pure pro­vocation. Recourant aux services de trois pamphlétaires antisémites, Denys, le greffier Lampon et le gymnasiarque Isidoros, il lança ensuite une campagne de calomnies contre Agrippa, ainsi que contre Philon et sa famille, pour discréditer les juifs les plus influents de la ville en attendant de persécuter les autres. Puis, afin de se gagner les faveurs de l'empereur, il proposa de dresser des statues de Caligula dans les synagogues, autre provocation manifeste, les juifs étant farouchement hostiles à l'idolâtrie.

Les juifs rétorquèrent en fermant leurs synagogues. Flaccus publia un édit qui, pour la première fois, les décla­rait étrangers à Alexandrie, ce qui les privait du droit de résidence. Excités par les pamphlétaires, les Alexandrins se lancèrent à leur tour dans une campagne d'injures contre Agrippa. La cabale prit rapidement une ampleur inouïe. Les uns se mirent à crier qu'Agrippa était en fait venu prendre possession de la ville même d'Alexandrie et s'indignèrent de ce que le préfet demeurât passif; les autres allèrent chercher un idiot baveux qui s'appelait Carabbas, le couvrirent d'un manteau de pourpre, le cou­ronnèrent d'un diadème, lui donnèrent un roseau pour sceptre, puis l'installèrent sur un vieux char tiré du Musée et qui n'avait pas servi depuis Cléopâtre. L'ayant flanqué de gardes du corps de comédie, ils le tirèrent en cortège jusqu'au Gymnase en emplissant les rues de lazzis et d'im­précations,                                                       w

Flaccus ne fit rien pour arrêter ces nomeries ; bien au contraire, il ordonna d'arrêter trente-huit membres du Conseil des Anciens, de les mettre nus, puis fouetter, et confisqua leurs biens. Ensuite, prétextant que les juifs conspiraient pour déclencher une guerre civile et cachaient des armes chez eux, il envoya l'armée fouiller leurs maisons ; on n'y trouva pas une seule arme.

La populace — car, précise Philon, ce n'étaient pas les gens aisés qui avaient organisé ces désordres, mais une plèbe comme en comptent tous les ports du monde — détourna alors sa vindicte contre les juifs : elle les enferma dans le quartier Delta, les réduisant ainsi à la famine, puis elle se jeta sur leurs commerces et les pilla. Ceux des juifs qui étaient sortis du quartier Delta pour aller acheter des vivres furent massacrés par la foule en délire, certains

(p.81) furent traînés à travers la ville par une corde attachée à un pied, d'autres assommés, torturés, crucifiés, écorchés vifs, leurs cadavres furent démembrés et foulés aux pieds, ou bien ils furent brûlés vifs sur des bûchers de bois vert, afin d'être asphyxiés en même temps que brûlés (sinistre ébauche de massacres ultérieurs). Des familles entières furent ainsi exterminées, vieillards, femmes, enfants au sein, sans distinction d'âge ni de condition. Ce fut le pre­mier pogrom de l'histoire. Le nombre des victimes n'est cité par aucun auteur5. Ce déchaînement insensé de folie meurtrière cadre mal avec une certaine image du raffine­ment hellénistique, surtout alexandrin, qui flatte les imagi­nations contemporaines : plusieurs ouvrages sur l'antisémitisme antique ne lui consacrent que deux ou trois lignes.

Deux ans plus tard, au début de l'an 40, alarmés par la campagne que des antisémites comme Apion menaient auprès de Caligula pour les réduire quasiment en escla­vage ou les chasser de la ville, et espérant restaurer leur condition d'antan, les juifs envoyèrent à l'empereur une mission conduite par Philon. Caligula avait décidé de se faire ériger une statue sur le parvis du Temple de Jérusa­lem. Agrippa Ier, venu à Rome pour remercier l'empereur de la royauté qu'il lui avait donnée, eut le courage de plai­der la cause des juifs, dont il était le roi, mais n'obtint qu'un sursis à l'érection de la statue.

Caligula fit lanterner la délégation plusieurs mois, avant de la recevoir dans les jardins de Mécène, sur l'Es-quilin. Les juifs assistèrent à une explosion d'antisémi­tisme de l'empereur. D'entrée de jeu, il les invectiva et les accusa d'être des ennemis des dieux parce qu'ils refusaient de le reconnaître lui-même comme dieu. À part cela, il semble s'être surtout intéressé aux raisons pour lesquelles les juifs refusaient de manger du porc, décidément une obsession romaine. Apion, qui était présent, excita encore l'animosité de l'empereur et, lorsque Philon voulut lui répondre, Caligula le lui interdit et lui ordonna de se reti­rer de sa présence6.

L'assassinat de Caligula, le 21 janvier 41, aurait dû mettre fin à la menace de sévices romains contre les juifs, qui auraient sans doute été épouvantables, à Alexandrie, mais également en Palestine et dans les autres grands (p.82) centres de l'empire. Mais il faillit avoir d'abord un effet inverse : quand les Alexandrins apprirent l'assassinat de Caligula, fin mars ou début avril, la rumeur se répandit que c'étaient des juifs de Rome qui l'avaient tué, et les Hel­lènes s'apprêtèrent à reprendre leurs massacres. Cette fois, le préfet y mit bon ordre. Peu après arrivait un édit de Claude, successeur heureusement plus mesuré du mono-mane Caligula.

Dans cet édit aux Alexandrins, Claude rétablit la liberté de culte des juifs, déjà concédée par Auguste, et annule tacitement le projet d'érection de statues impé­riales dans les lieux de culte juifs : ces statues seront bien érigées, mais en ville, et ne donneront pas lieu à un culte spécial. Il cite à deux reprises « la folie de Gaïus » [Cali­gula], qu'il rend responsable des massacres et il met en garde les Alexandrins (entendons : les Hellènes, Macédo­niens, Thraces, Chypriotes, Ioniens, et les Égyptiens) et les juifs contre le déclenchement de tout nouvel incident. Toutefois, il recommande aux juifs de ne plus demander de nouveaux privilèges (en l'occurrence, une citoyenneté alexandrine particulière 7), et de ne plus envoyer à Rome d'ambassades distinctes de celle des Alexandrins. Enfin, il inverse les dispositions d'Alexandre le Grand : les juifs sont priés également de ne pas faire venir de coreligion­naires de l'étranger. Sous-entendu : « Vous êtes assez nom­breux comme cela. »

Pour faire bonne mesure, Claude condamne à mort Isidoros et Lampon, deux des agitateurs antisémites qui avaient, à l'instigation de Flaccus ou peut-être excitant ce dernier, contribué à déclencher le massacre de 38. L'ins­truction de leurs cas est menée tambour battant, les 30 avril et 1er mai 41 — ce qui prouve l'importance que l'empereur attribuait à l'affaire — et l'exécution de la sen­tence suit de près. À l'évidence, Claude agit rapidement afin de restaurer le calme. Il faut dire qu'Isidoros a aggravé son cas en essayant de discréditer l'empereur lui-même : il l'a traité de fils de juive 8...

Reste que les intentions de Claude ne furent pas, apparemment, interprétées favorablement par les juifs. Les Actes des Apôtres, en effet, rapportent que Claude ren­dit un édit qui ordonnait aux juifs de quitter Rome9.

Même si Claude restaura bien le statut des juifs, et (p.83) avec une certaine générosité, un point était désormais acquis : il existait dans l'empire, et jusqu'au palais impé­rial, un véritable antisémitisme, et celui-ci avait droit de cité. Tous les grands centres de l'empire étaient le siège de tensions plus ou moins vives entre les juifs et les non-juifs. Il était admis qu'on pût détester les juifs jusqu'à les massa­crer, pour la seule raison qu'ils étaient juifs. Les murs de Rome, et sans doute d'autres cités impériales, se couvri­rent de graffiti montrant une tête d'âne, le dieu qu'ado­raient les juifs selon les calomnies (certaines versions montrent un âne crucifié, les Romains ne faisant pas de différence entre juifs et chrétiens)10.

Le christianisme n'y était pour rien : dans les années quarante du Ier siècle, il était inexistant, et une poignée de sectateurs de Jésus eût été bien incapable d'influencer l'empire. Non, le schéma de cet antisémitisme « de base » est simple : pour les Romains, la culture romaine était la plus riche du monde et ceux qui refusaient d'y être assujet­tis ne pouvaient être que des ennemis de l'empire et des barbares. Rome avait hérité du totalitarisme intellectuel des Grecs, et notamment de Platon : la cité devait être homogène — adjectif qui correspond à ce qu'on appelle de nos jours le « politiquement correct ». Un être humain n'était pas considéré comme tel, mais d'abord comme féal de la civitas romana. S'ils ne l'étaient pas, les juifs se ran­geaient donc parmi les ennemis, les impies ou les barbares — ou les trois. Habitants de seconde classe de l'empire, ils étaient en butte à une suspicion constante. Dès lors, on toléra le recours à la calomnie, à la haine irraisonnée et au meurtre contre eux, sans s'aviser que cette bassesse cri­minelle infectait ses propres auteurs. Ce sont des traits que l'on retrouvera, mais exacerbés, dans l'Empire romain d'Orient et qui mèneront à la cascade de schismes et d'hé­résies nés de la rigidité morale et de l'arrogance. À cette différence près que c'était un antisémitisme culturel et politique, et non pas religieux.

Tout le prestige dont nous avons par la suite pieuse­ment recouvert l'Empire romain ne saurait masquer le fait fondamental que la tolérance était inconnue à Rome, parce qu'il n'y avait pas d'humanisme romain : la philoso­phie n'y avait pas véritablement droit de cité, elle non plus. « Les philosophes passaient couramment pour des (p.84) citoyens peu sûrs, voire subversifs, ce qui, à Rome, ne fut jamais une recommandation », écrit Jerphagnon, qui ajoute : « Dion de Pruse, du temps qu'il était encore rhé­teur, les voyait comme "les ennemis mortels de toute vie sociale" et souhaitait carrément qu'on les mît au ban de l'humanité. » Comme les juifs. L'exaltation de la polis, enflée de l'assurance de défendre la seule religion possible au monde, ne pouvait mener qu'à celle du politique.

Nous confondons, à l'ère moderne, des auteurs res­pectés (et souvent peu respectables) avec les philosophes, terme vague. Mais « ni Tacite, ni Suétone, ni Dion Cassius ne veulent de bien aux gens à barbe et à manteau », rap­pelle encore Jerphagnon. Si quelques Romains, comme l'empereur Claude, ont témoigné d'une certaine humanité à l'égard des juifs, ils ne l'ont pas fait par respect de l'indi­vidu, mais par générosité personnelle (et aussi pour avoir la paix dans des provinces éloignées de l'empire). Il n'y avait pas non plus de démocratie à Rome, et pas plus sous l'empire qu'aux temps des rois et de la république. Comme l'avait d'ailleurs écrit Aristote : « Au-delà de cent mille hommes, il n'y a pas de démocratie. » Rome n'était pas seulement hégémonique, mais aussi hégémoniste. La civi­lisation dont l'Occident a fait un modèle est une fiction, et ce point est essentiel dans une étude générale de l'antisé­mitisme : l'essence même de la romanité est tyrannique et l'analogie entre la culture romaine et la Kultur germanique est frappante ; l'une et l'autre sont des terreaux idéaux pour la formation de mentalités criminelles telles que l'an­tisémitisme.

Le malheur est que cette disposition d'esprit allait contaminer justement ceux qui se déclaraient ennemis du « paganisme » et qui prétendaient renouveler l'histoire par la vertu de charité, au nom des valeurs du juif Jésus.

 

(p.89) 5. Les massacres de 66, 70, 115 et 132

LA GUERRE DES DEUX NATIONS — LE PARADOXE DE TIBÈRE ALEXANDRE, FONCTIONNAIRE JUIF « ANTISÉMITE » — CINQUANTE MILLE JUIFS MASSACRÉS À ALEXANDRIE EN 66 — LA CLÉ DU DÉSASTRE JUIF DANS L'ÈRE PRÉ-CHRÉTIENNE : LA DESTRUCTION DE JÉRUSALEM - L'HORREUR APOCALYPTIQUE DU SIÈGE : LES ZÉLOTES JUIFS TUENT DES JUIFS — LES FLAQUES DE SANG DANS LES COURS SACRÉES — 117 : NAISSANCE DU PREMIER GHETTO — LES CINQ CENT QUATRE-VINGT MILLE MORTS DE L'AN 132 — LA VILLE SAINTE DEVIENT LA ROMAINE AELIA CAPITOLINA : LES JUIFS Y SONT INTERDITS DE SÉJOUR

Le pli était pris : en un peu plus d'un demi-siècle, trois conflits sanglants devaient opposer les juifs aux Romains : en 66 sous Néron, en 115 sous Trajan et en 132 sous Hadrien. Toutefois, ce n'était plus un affrontement pri­maire et local entre deux communautés culturelles, les Hellènes d'Alexandrie et les juifs venus d'un monde très ancien : les esprits avaient changé, mais pour le pire.

 

(p.151) /Rome/

Leurs propres tribulations n'incitaient certes pas les ckétiens à la mansuétude à l'égard des juifs. Bien au contraire, leur campagne antijuive prenait de l'ampleur. Au ne siècle, un texte intitulé l'Epître de Barnabe, à laquelle deux auteurs de taille, Clément d'Alexandrie et Origène, prêtaient une autorité canonique, se livrait à des distor­sions étonnantes dans l'interprétation de la Torah :

« Et quelle figure percevez-vous dans ce commande­ment fait à Israël qui veut que les hommes coupables des pires fautes amènent une génisse, l'égorgent et la brûlent ; que des enfants ramassant alors la cendre la versent dans des urnes, qu'ils enroulent autour d'un bois la laine écar-late (encore une figure de la croix, avec la laine écarlate) et l'hysope, et qu'ils aspergent ainsi le peuple pour le puri­fier de ses péchés ? Remarquez la simplicité de ce langage. La génisse désigne Jésus et les pécheurs qui viennent l'im­moler sont les mêmes qui l'ont conduit à la mort. Et désor­mais, c'en est fait de ces hommes, c'en est fait de la gloire des pécheurs3... »

L'abolition de la Loi est la plus grande obsession des auteurs chrétiens primitifs : « Persister jusqu'à ce jour à vivre selon la Loi, c'est avouer n'avoir pas reçu la Grâce », écrit ainsi Ignace d'Antioche aux Magnésiens 4.

Quelque deux siècles plus tard, l'antijudaïsme monte de plusieurs crans dans la violence. Le plus véhément des antijudaïstes chrétiens (et sans doute le plus mal nommé) esta coup sûr Jean Chrysostome (« Bouche d'Or »), le plus révéré des Pères de l'Église d'Orient et saint de son état posthume, celui dont on louait à l'envi « la beauté spiri­tuelle » des sermons. Au rv6 siècle donc, ce théologien ins­piré raconte que les juifs « avaient construit un bordel en Egypte, qu'ils faisaient furieusement l'amour avec les Bar­bares et adoraient des dieux étrangers5 ». « Athées, idolâ­tres » (singulière contradiction dans une bouche d'or), «infanticides, lapidateurs de leurs propres prophètes et coupables de dix mille horreurs », poursuit le même Chry­sostome. Apostats, déicides, païens, corrompus, et désor­mais tenanciers de bordels, tels seraient donc les juifs. Et les orateurs  chrétiens  renchérissent  sur  leur  maître, jamais à court d'insultes dégradantes quand ils veulent (p.152) rabaisser les juifs, et même sous le feu des invectives païennes. Les plus venimeux des antisémites du xxe siècle n'ont, comme on le voit, rien inventé.

On emplirait une encyclopédie des discours des auto­rités morales et religieuses chrétiennes, accusations, injures et déblatérations diverses écrites et publiées contre les juifs, qui étaient lues aux fidèles, diffusées, déformées, amplifiées, attisant la haine la plus bestiale, même plus religieuse. Comme on l'a vu plus haut, la traduction de l'Ancien Testament en grec avait été un moment funeste de l'histoire du judaïsme, parce qu'elle fournissait constamment des armes aux chrétiens pour « prouver » la bassesse du peuple juif, qui avait essayé d'assassiner Moïse (ce qui était une interprétation pour le moins tendan­cieuse du passage de l'Exode XVII, 4, où Moïse déclare à Dieu qu'il craint de se faire lapider) et avec lequel Dieu avait rompu son alliance (ce qui était faux). Les effets per­vers de la Septuaginte n'en finissaient pas de se répercuter à travers les siècles.

Sous ces avanies de charretiers et ces diatribes contournées, proférées du haut des chaires et à l'ombre de la puissance impériale, triomphait une rhétorique particu­lièrement perverse qui consistait à s'emparer des impréca­tions des prophètes juifs contre leur peuple (et elles ne manquent pas) pour prouver que le peuple juif avait failli à son alliance avec Dieu et que c'était le peuple des gentils qui l'avait remplacé comme Peuple élu. L'Église se substi­tuait ainsi à l'Israël historique pour devenir l'Israël céleste, et Eusèbe, évêque de Césarée, auteur entre autres de la prolixe Préparation évangélique (quinze volumes), préten­dait ainsi, à la fin du IVe siècle, qu'Abraham, Isaac et Jacob n'étaient pas des juifs, mais qu'ils appartenaient comme les chrétiens à une « race universelle » et à l'Église éter­nelle et prédestinée. On enlevait donc aux juifs jusqu'à leurs patriarches et à leurs livres sacrés.

Pour compliquer les choses, un syncrétisme surpre­nant, le judéo-christianisme, mâtiné de gnosticisme, fleu­rissait aux franges du christianisme, se nourrissant et diffusant des évangiles non canoniques6, égarant les esprits chrétiens et juifs aussi bien, et suscitant la fureur des uns et des autres. Il existait déjà du temps de Paul; c'était à ces chrétiens qui ne voulaient pas abandonner (p.153) complètement le judaïsme que s'adressait l'admonition radicale de YÉpître aux Calâtes (1,8) : « Si n'importe qui, si nous-mêmes ou un ange du ciel venait prêcher un évangile différent de celui que nous vous avons prêché, il sera ban­ni. » Mais la dissidence était tenace.

Cependant enfin le christianisme prévalait lentement contre le paganisme, et les juifs le vérifièrent à la mitraille d'édits impériaux qui, non seulement leur retirèrent les privilèges concédés par les païens, mais encore les rabais­saient en termes injurieux au rang d'humains inférieurs. Après le concile de Nicée, en 325, l'hystérie antijuive redoubla de fureur. Le Christ ayant été défini comme « Di­vinité de la Divinité, Lumière de la Lumière, Vrai Dieu du Vrai Dieu, consubstantiel avec le Père », le reproche le plus courant qu'on adressait aux juifs était celui de « déicides ». On ne pouvait trouver meilleur prétexte à leur persé­cution.

Tout commença le 18 octobre 315, lorsque Constantin interdit aux juifs de prendre des mesures contre leurs coreligionnaires convertis au christianisme, et par la même occasion prit lui-même des mesures pour découra­ger les chrétiens de se convertir au judaïsme.

Le 7 mars 321, Constantin décida que le dimanche serait le jour officiel de l'empire. Apparemment, ce n'était pas une mesure spécifiquement dirigée contre les juifs, mais Constantin n'était pas assez sot pour ignorer qu'elle leur enlèverait un jour de travail, car jusqu'alors, tout le monde avait travaillé le dimanche ou le jour qui lui plai­sait. Puisque les juifs s'abstenaient de toute activité le samedi, ils s'en abstiendraient aussi bien le lendemain.

On ne connaît pas exactement la date à laquelle la juridiction byzantine décida que les juifs qui circonci­saient leurs esclaves les affranchissaient du même coup, si l'on peut dire. Les juifs, en effet, suivant les prescrip­tions de la Torah, circoncisaient leurs esclaves, sans doute par prosélytisme, mais également pour les faire participer plus étroitement à la vie de leurs foyers. Il devint progres­sivement impossible pour les juifs d'avoir d'autres esclaves que des juifs. La mesure n'avait rien à voir avec une quel­conque mansuétude à l'égard des esclaves, encore moins avec une entreprise anti-esclavagiste, puisque les chrétiens eux-mêmes possédaient des esclaves. Elle visait à affaiblir (p.154) économiquement les juifs en les privant de la main-d'œuvre grâce à laquelle ils pouvaient maintenir leurs arti­sanats et leurs commerces.

Le 3 août 339, Constance, fils du bâtard Constantin le Grand et d'une aubergiste serbe de hasard, et héritier du trône impérial, décida que, si un juif achetait un esclave juif, celui-ci était automatiquement confisqué par le Tré­sor impérial. Les juifs, en effet, se seraient éventuellement accommodés d'avoir des esclaves non circoncis et, de fait, l'acceptèrent, mais il n'était pas question de leur concéder plus longtemps le privilège d'avoir des esclaves. De plus, la circoncision de l'esclave n'entraînait plus seulement son affranchissement automatique, mais la confiscation de tous les biens de l'acheteur juif et la peine de mort.

Constance promulgua deux autres lois selon les­quelles un chrétien qui épousait une juive se voyait confis­quer la totalité de ses biens par le Trésor impérial, et une chrétienne des fabriques impériales qui épousait un juif se voyait de facto renvoyée à ces fabriques, cependant que son mari était mis à mort.

Ce fut sous le règne de Gratien (375 à 383), que le christianisme devint vraiment religion d'État. Les membres du clergé juif furent sommés de renoncer à leurs fonctions tant qu'ils n'auraient pas accompli celle de col­lecteurs des taxes impériales, tâche particulièrement odieuse au peuple.

Théodose le Grand, le glouton hydropique qui vit ou crut voir les spectres de saint Jean et de saint Philippe montés sur des destriers blancs lui annoncer une victoire militaire, régna de 363 à 395. Il est censé avoir protégé les juifs. En fait, ce fut sous son règne que furent promul­guées des lois contre les juifs en des termes insultants qu'aucun empereur n'avait jamais utilisés : secte bestiale, feralis secta, trempant dans la honte ou turpitudo, sacrilège quand elle se réunissait et, pis que tout, décrivant les convertis comme des gens qui se polluaient eux-mêmes dans la contagion du judaïsme, Judaicis semet polluere contagiis. Même le IIIe Reich n'allait pas trouver de termes plus dégradants pour exprimer sa haine des juifs. L'igno­minie que les auteurs chrétiens prêtaient aux juifs fut à coup sûr égalée, sinon surpassée, par celle qu'ils expri­maient dans leur haine.

(p.155) Théodose, essayant de maintenir ses prérogatives de protecteur de tous les citoyens de l'empire, prétendit défendre les droits des juifs contre les persécutions des officiers impériaux. Il entra même dans une querelle qui pourrait présumer d'une certaine bonne foi, contre lévêque Ambroise de Milan, sorte d'ayatollah chrétien de son temps, qui soutenait le droit des chrétiens à brûler les synagogues7. Mais que signifiait défendre les droits des juifs quand l'empire lui-même promulguait des lois inter­disant la construction de nouvelles synagogues et la res­tauration des anciennes et qualifiant d'« adultère » le mariage entre juifs et chrétiens ?

Ses fils Honorius et Arcadius, qui se partagèrent son empire, renchérirent d'hostilité. Disons à leur décharge que c'étaient deux adolescents faibles, dont l'un, Arcadius, passe même pour avoir été débile. Ils étaient les instru­ments de régents, ministres, généraux et administrateurs. L'administration d'Honorius interdit aux juifs de détenir des fonctions officielles, et celle d'Arcadius, contemporain de Jean Chrysostome, autorisa la violation des sanctuaires juifs jusqu'à ce que les dettes des juifs responsables fussent payées8 ; entre autres vexations, elle interdit aussi aux juifs le droit de témoigner devant des tribunaux chrétiens. Sans doute lassés de leur propre hypocrisie, les chré­tiens de Byzance parachevèrent la dégradation civique des juifs en retirant au patriarche juif le rang de préfet préto­rien, jusqu'alors fonctionnaire de l'empire.

William Nicholls, dans son remarquable ouvrage Christian Antisemitism - A History ofHate 9, a tracé un sai­sissant parallèle entre les mesures de l'Empire chrétien d'Orient et celles du IIP Reich. Il en ressort que ce dernier n'a rien inventé dans sa persécution des juifs, sinon l'Holo­causte. L'état d'esprit est identique. Toutes les mesures antisémites de la Loi canonique de 306 à 1434 se retrou­vent quasiment mot pour mot dans la juridiction du IIIe Reich, de 1933 à 1941, de l'obligation de porter des insignes vestimentaires désignant les juifs, du IVe concile de Latran en 1215 (canon 68), à l'interdiction faite aux chrétiens de vendre des biens aux juifs, décrétée au synode d'Ofen en 1279. L'indéniable conclusion qui se dégage de ces mesures est que les juifs doivent être éliminés de la (p.156) société et que ceux qui resteront seront astreints à des conditions de parias.

En à peine plus d'un demi-siècle les juifs se trouvaient rabaissés au dernier rang de l'humanité, qui devait rester le leur pendant quelque sept siècles, jusqu'à la Révolution française, c'est-à-dire jusqu'à la fin de la monarchie chré­tienne de droit divin. Jusqu'à la proclamation de l'État théiste (mais non athée, contrairement à un préjugé répandu) en 1789, la charité ne fut chrétienne que pour les chrétiens. De l'antijudaïsme, la chrétienté passa alors à l'antisémitisme caractérisé.

Les Empires chrétiens d'Orient et d'Occident ne pou­vaient reprocher aux juifs la rébellion politique : il n'y en eut pas. Depuis le triomphe du christianisme à Byzance, et jusqu'au xixe siècle, les juifs n'ont plus jamais témoigné d'ambitions politiques. L'unique motif de la persécution perpétrée avec une infatigable ardeur par les chrétiens est en principe religieux (mais on verra plus loin que ce pré­texte va couvrir le pillage et l'accaparement des biens juifs). Tout se passe comme si les chrétiens avaient réussi à persuader les juifs de l'indignité qu'ils leur prêtaient.

Les premières entreprises de la persécution furent officielles : elles visaient à détruire les structures écono­miques et juridiques de leurs établissements. La petite et la moyenne bourgeoisie juives étaient déjà affaiblies par la quasi-interdiction de posséder des esclaves, la classe riche fut affaiblie par les charges considérables du décu-rionat10. Il s'agit donc bien d'une entreprise organisée de destruction des communautés juives, dont le premier effet fut de pousser les moins vaillants des juifs à se convertir pour survivre.

Celle-ci fut suivie d'une entreprise également organi­sée d'élimination du judaïsme même : le baptême chrétien devint obligatoire pour tous les juifs dans plusieurs royaumes, Byzance évidemment (décret de 632), mais aussi la France (décret de 633) et l'Espagne (décret de 613). Ce durcissement était d'ailleurs préparé par les mesures des autorités à l'égard des lieux de culte : à Minorque en 418, la synagogue est détruite et les juifs contraints au baptême, même chose à Ravenne en 495, à Gênes en 500, à Clermont en 535... Les synagogues qui restent debout sont détruites en Palestine de 419 à 422, les (p.157) autres sont confisquées par les chrétiens, à Antioche en 423, à Rome et à Amida (Diyarbakir) en 500, à Caralis (Cagliari) et à Panorme (Palerme) en 590 u.

Quatre séries de lois impériales peuvent résumer cette volonté d'annihilation spirituelle et sociale des juifs : les lois de Constantin, les lois de Constance, les lois de Théo­dose et les lois de Justinien. Certes, d'autres minorités se trouvèrent astreintes aux mêmes lois : les Samaritains, les Manichéens, les hérétiques et les païens. Mais même s'ils étaient des hérétiques pour les juifs,  les  Samaritains étaient des juifs. Les manichéens ou disciples de Mani, un Perse qui vécut au ine siècle, prônaient un syncrétisme des doctrines pythagoricienne et platonicienne et de l'ensei­gnement de Jésus et tenaient essentiellement que deux principes gouvernent le monde, le bien et le mal, qui ne peuvent tous deux émaner du même dieu. Incidemment, ils offraient de la sorte leur solution à un problème qu'au­cune religion n'a résolu à ce jour. Mais s'ils étaient nom­breux, les manichéens n'étaient pas un peuple comme les juifs,   encore   moins   un  peuple   aux  traditions   aussi anciennes et dont le christianisme même était issu. Quant aux hérétiques, ils abondaient et représentaient un danger beaucoup plus considérable que les juifs, puisqu'ils propa­geaient leurs hérésies au détriment de la doctrine domi­nante, alors que le prosélytisme juif avait atteint le point zéro pour les raisons qu'on a vues plus haut. Mais les véri­tables ennemis étaient bien les juifs, de même que, dans les querelles de famille, les haines entre frères sont beau­coup plus intenses qu'à l'égard des étrangers.

Cette persécution systématique semblerait témoigner que les Empires chrétiens d'Orient et d'Occident avaient définitivement forfait à la culture hellénistique et avaient pris la succession directe de l'Empire romain. Mais ce n'est en fait qu'une apparence. Contrairement à un concept moderne aussi idéaliste qu'artificiel, la Grèce, l'hellénistique autant que la classique, n'avait pas été le modèle de tolérance qu'on imagine : le totalitarisme intel­lectuel, inhérent à tout discours et dénoncé au xxe siècle par Roland Barthes, s'y annonçait clairement dans le prin­cipe d'Aristote selon lequel « il y a les Grecs et les Barba­res », qui impliquait que toute civilisation siégeait en Grèce exclusivement et que le reste n'était que chaos. Dans

(p.158) sa Politique, Aristote précisait d'ailleurs le totalitarisme inhérent à sa conception du monde : « Nous ne devons considérer aucun des citoyens comme s'appartenant à lui-même, mais tous comme appartenant à l'ÉtatI2. » La Grèce avait difficilement toléré qu'on enseignât des philo-sophies différentes : l'exemple de Socrate en témoigne (ce même Socrate dont Nietzsche demandait s'il n'aurait pas été juif...). Les cités grecques avaient de justesse évité l'écueil d'une philosophie d'État. La Rome chrétienne y achoppa.

Une fois de plus, les juifs étaient démunis de tout moyen de résistance : trop peu nombreux, sans terre, sans armée, ils se heurtaient partout à la présence impériale. S'ils fuyaient, il fallait que ce fût quasiment pour la Lune, l'Asie ou l'Afrique non romanisée. L'Amérique n'avait pas encore été découverte. Ils étaient condamnés à la sujétion quasi universelle. Et de surcroît, ils étaient victimes de la plus grande spoliation culturelle de l'histoire du monde : le christianisme leur avait pris leurs Livres, l'Ancien Testa­ment, en clamant avec fureur que tous les termes de ces Livres les condamnaient. Ces Livres n'étaient plus à eux. La Bible, la Torah même des juifs, écrite par des juifs, n'était plus aux juifs, elle appartenait désormais au chris­tianisme. Les juifs ne pouvaient même plus citer leurs saints Livres, on les taxait d'imposture.

Par ailleurs, en investissant Rome, le christianisme s'était approprié le gigantesque héritage gréco-romain (surtout le grec), Aristote, Platon, Virgile, tout en sacca­geant à l'occasion ses trésors artistiques, temples et sta­tues, sans parler des manuscrits, lors de ses poussées de fièvre iconoclaste 13. En occupant les territoires où l'hellé­nisme avait fleuri, les Romains, eux, en avaient tout sim­plement adopté la culture et les œuvres d'art, qui leur servaient de modèles suprêmes. Le christianisme, lui, pré­tendit surpasser l'héritage gréco-romain et le revivifier par sa théologie. Cette vaste entreprise de colonialisme cultu­rel rejetait de fait le judaïsme, père du christianisme, dans les ténèbres extérieures : n'avait-il pas, lui-même, rejeté jadis l'hellénisme ?

Le judaïsme est de nouveau décrit comme « archaï­que », reproche qui sera décliné sur tous les modes pen­dant des siècles, jusqu'à Voltaire et au-delà. Le juif fera (p.159) désormais figure d'attardé, quasiment de sauvage qui s'ob­stine dans ses croyances malsaines et ses mauvaises manières, au lieu de confesser son erreur pour être admis à la Grande Cène du christianisme. Or, c'est un vicieux que celui qui s'entête dans son erreur ; dans le meilleur des cas, c'est un sot et, dans les autres, un être mauvais.

Culturellement spolié, le juif est de surcroît, dès Byzance, un individu de second ordre, exclu de l'apo­théose spirituelle du christianisme. Ainsi s'est créé un pli qui perdurera deux millénaires.

En menant cette entreprise impérialiste, l'Église ne faisait qu'appliquer le système politique défini par saint Augustin dans La Cité de Dieu. Dans la lignée directe de La République de Platon, et dans le culte de l'ordre divin qui imprègne toute son œuvre, Augustin avait remplacé le bien public par le culte de cet ordre. Pour Augustin, l'« amour de soi jusqu'au mépris de Dieu » avait bâti la Cité terrestre et l'amour de Dieu, ainsi que « la promesse de la Rédemption » devait bâtir la Cité céleste. D'où la notion développée ultérieurement d'un pontife suprême qui régissait les deux Cités. Notion qui, comme on sait, fut vouée à l'échec, « le pape exerçant le pouvoir temporel et l'empereur cherchant à participer au pouvoir spirituel14 ».

Le christianisme, lui, adoptait et imposait le modèle romain du centralisme étatique jusque dans le domaine philosophique. De fait, il n'était même plus besoin de phi­losophie, puisque le christianisme répondait à toutes les questions. On retrouve là le rejet romain de l'humanisme décrit plus haut : l'État romain païen offrait au christia­nisme un moule idéal dans lequel il pouvait se couler avec aisance. Ainsi naquit la première tyrannie intellectuelle du monde. Beaucoup trop proche du christianisme auquel il avait fourni sa généalogie et ses lettres de créance, le judaïsme ne pouvait pas plus être toléré dans l'Empire chrétien que les grandes hérésies chrétiennes telles que l'arianisme et le gnosticisme.

Ce n'était pas le seul judaïsme qui était en cause, mais la totalité des communautés non chrétiennes, schisma-tiques, hérétiques, païennes et autres, juifs compris bien entendu. La persistance des persécutions contre les juifs tint à leur étonnante résistance. Les schismes et les héré­sies étaient soumis à l'épreuve du feu. Ou bien ils étaient (p.160) assez forts pour résister, comme on le vit avec l'Ortho­doxie, et ils se taillaient alors des territoires inexpu­gnables, ou bien ils étaient écrasés (et le « Pluquet », fameux Dictionnaire des hérésies, montre le vaste nombre de ceux qui furent, en effet, écrasés). Les juifs n'étaient pas schismatiques : ils le paraissaient. Ce fut assez pour les jeter dans le troupeau des persécutés.

Toutefois, s'il y a un procès à faire en matière d'antisé­mitisme, ce n'est pas en dernier recours celui de l'Église, mais celui de l'héritage gréco-romain, qui demeure jusqu'à nos jours bien plus un territoire sacré qu'un lieu d'études véritablement critiques. Il est vain d'opposer Aristote et Platon aux papes au nom d'un humanisme qui fut forgé tardivement : ils participent tous au même totalitarisme de la pensée. À ceci près qu'Aristote ne détint pas le pou­voir (il fut le précepteur d'Alexandre) et que Platon, qui décampa prudemment après le procès de Socrate, ne fut que le conseiller du tyran Denys de Syracuse.

L'histoire ne peut pas s'écrire seulement d'un point de vue moderne : comme le relève Jean B. Neveux, « les historiens évitent mal une vision téléologique des événe­ments, la "fin dernière", la meta, étant leur propre temps 15 ».

On eût certes pu plaider la tolérance. C'est oublier que, telle que nous l'entendons (et la pratiquons si peu) au xxe siècle, c'est une notion essentiellement moderne, admise virtuellement, grâce à un universalisme médiati­que 16. Elle était difficilement défendable dans une époque de convulsions incessantes comme celle qui suivit la chute de l'Empire romain et dans les siècles suivants : tolérer les arianistes, marcionites et autres montanistes, ainsi que les juifs, exposait à des insurrections sans fin. Augustin l'avait écrit haut et clair dans La Cité de Dieu : l'État païen avait eu le tort de tolérer toutes les philosophies. « Le vrai s'y enseigne avec le faux, et peu importe au diable, son roi, quelle erreur triomphe, puisque toutes conduisent pareil­lement à l'impiété », écrit Etienne Gilson 17. « Le peuple de Dieu n'a jamais connu pareille licence, car ses philosophes et ses sages sont les prophètes qui parlent au nom de la sagesse de Dieu. » Animé de l'éternel et effroyable opti­misme de ceux qui défrichent les avenues de l'Âge d'or, Augustin chargea même l'historien Orose de faire l'inven-

(p.161) taire des tribulations subies par les peuples païens, parce qu'ils étaient éloignés de la Vérité de la Cité de Dieu. Désormais, le monde chrétien allait vivre dans la paix bienheureuse de la lumière céleste. Après de telles pré­misses, il ne pouvait évidemment rien en être.

De l'époque romaine au xixe siècle, toutes les civilisa­tions, toutes les cultures et toutes les religions n'ont connu que la loi du glaive : elles ne s'y sont pas résignées, elles l'ont choisie et l'ont érigée en principe légitime. Toutes ont ainsi jugé  l'esclavage   équitable ;   toutes     judaïsme compris — ont estimé qu'il était normal de priver un être humain de sa liberté physique et morale, et de l'assujettir à ses volontés et à ses coutumes. Le judaïsme a ainsi imposé la circoncision à des esclaves qui n'étaient pas juifs. La tolérance au sens moderne du mot, le respect d'autrui tel qu'il avait été enseigné par Jésus au Ier siècle, était inconcevable : ce furent des États chrétiens qui prati­quèrent la traite des noirs jusqu'au xixe siècle, en toute impunité et la conscience tranquille.

Faut-il exonérer toutes les injustices et les horreurs du passé parce que les coupables ont été eux-mêmes victimes d'un état d'esprit irrésistible ? Certes non, mais nous ne disposons pas de toutes les pièces et ce genre de procès s'instruit toujours selon des lois rétroactives. Les erreurs de la chrétienté qui ont fait l'objet de ce chapitre et feront l'objet du suivant comportent néanmoins une leçon : le totalitarisme   idéologique   entraîne   immanquablement l'abaissement intellectuel parce qu'il mutile le coupable autant que la victime. Nous en avons connu des exemples éloquents au cours de ce xxe siècle : les soixante-dix ans de l'empire   communiste   d'URSS,   les  douze  ans   du IIIe Reich et le demi-siècle déjà écoulé de l'empire commu­niste forgé par Mao Zedong. L'Empire chrétien d'Orient et d'Occident en était le précurseur ; il représente l'un des moments les plus ténébreux de l'histoire des civilisations. L'intérêt en est que sa leçon dépasse le problème de l'anti­sémitisme.

Mais l'antisémitisme chrétien se distingue entre toutes les persécutions par la durée d'un mensonge qui s'est servi de l'image d'un Dieu de charité pour mettre en œuvre l'inhumanité. Une inhumanité d'autant plus obsti­née qu'elle se croyait porteuse d'une parole révélée. Il est

(p.162) certain que, sans totalitarisme, le christianisme eût dis­paru. Reste à savoir si sa survie n'a pas été entachée juste­ment par son totalitarisme. Reste à savoir, à l'aube d'un autre siècle, s'il est possible que la foi puisse exister et ne pas être totalitaire. Reste à savoir si l'amour de Dieu exclut celui du prochain.

La chrétienté n'allait cependant pas avoir le loisir d'en débattre : la grande nuit du Moyen Age était proche.

 

(p.275) /L’abbé Grégoire dans son « Essai sur la régénération physique, morale et politique des juifs »:/

(p.276) « on prétend parfois que les Juifs exhalent constam­ment une mauvaise odeur », et l'auteur en sait la cause : « la malpropreté, leur genre de nourriture » et des ali­ments qui sont évidemment « mal choisis ». On peut sup­poser, à la lecture de ce texte, que si les juifs mangeaient du porc, ils sentiraient moins mauvais. Il ne vient guère à l'esprit de l'abbé Grégoire que l'aversion des juifs pour les autres peuples pourrait être largement justifiée pour les mêmes raisons ; que Louis XIV ne prit qu'un seul bain dans sa vie, que la noblesse de Versailles abritait des poux dans ses perruques et déféquait dans les bosquets ; et sur­tout que, s'ils vivaient dans des conditions plus tolérables, l'hygiène des juifs en serait améliorée. Mais nous avons, en France, et dans des époques tout à fait proches, entendu d'autres discours de cette farine sur les odeurs de merguez à l'étage. L'abbé Grégoire tient les propos d'un raciste ordi­naire. L'intérêt de sa plaidoirie réside dans les circons­tances où il la prononce.

Plus graves que ces âneries désobligeantes sont les accusations que l'abbé Grégoire porte contre le Talmud, « cause de l'arriération morale du peuple juif » : « Ce vaste réservoir, j'ai presque dit ce cloaque où sont accumulés les débris de l'esprit humain... » Le Talmud est « la cause de l'infertilité du peuple juif », et la raison pour laquelle « ils n'ont que des idées empruntées ; et quelles idées... »6. L'abbé n'avait donc pas lu Spinoza, et, on ne lui en tiendra pas rigueur, ne pouvait prévoir ni Karl Marx, ni Max Weber, ni Alfred Einstein, ni Ludwig Wittgenstein, ni Gustav Mah-ler, esprits d'une grande banalité comme chacun sait.

L'Essai appelle donc à la réconciliation dans une sorte d'« Embrassons-nous Folleville » qui donnerait à rire si le sujet n'était aussi sérieux. En bref, pour peu que les juifs renoncent à leur religion, à leurs rabbins et se fassent bap­tiser, ce seront d'excellents Français, originaux, rieurs, propres et bien-odorants. Comme dit le dicton, avec des amis pareils, qui a besoin d'ennemis ? Pourtant, le plai­doyer que Grégoire prononça devant la Constituante eut des effets extrêmement positifs. D'autant que ce n'était pas le seul, dans une atmosphère qui n'était pourtant pas phi­losémite. Il modifia les esprits. Ce n'était pas facile.

Une illusion optimiste voudrait que les Encyclopé­distes aient été hostiles à l'antisémitisme, comme à toute (p.276) forme de discrimination raciale ; elle appellerait de fortes nuances. Voltaire, par exemple, fut carrément et ouverte­ment raciste. Dans son Traité de métaphysique, il écrit que les Blancs lui « semblent supérieurs aux Nègres, tout comme les Nègres sont supérieurs aux singes et les singes, aux huîtres ». Etrange système d'interprétation du monde. Il est vrai que son commerce de négrier, basé à Nantes, fit de lui « l'un des vingt hommes les mieux nantis du royau­me 7 ». Car il était négrier.

Mais il écrit bien pire, à l'article Anthropophages (rien de moins !) de son Dictionnaire philosophique : c'est que les juifs sont « le peuple le plus abominable de la terre ». Il leur consacre d'ailleurs un article indépendant, Juifs, pour que nul n'en ignore : « Vous ne trouverez en eux qu'un peuple ignorant et barbare, qui joint depuis long­temps la plus sordide avarice à la plus détestable supersti­tion et à la plus invincible haine pour tous les peuples qui les tolèrent et qui les enrichissent. » On savait déjà Vol­taire antichrétien. Dans ses mémoires, le prince de Ligne, qui passa huit jours à Ferney en compagnie de Voltaire, écrit : « La seule raison pour laquelle M. de Voltaire s'est lancé dans de telles diatribes contre Jésus-Christ est qu'il est né dans une nation qu'il déteste. » Autant dire que Vol­taire n'était antichrétien que parce qu'il était antisémite. Si l'on vérifie d'un peu plus près les opinion de François-Marie Arouet, gloire de la culture française, on risque d'y trouver les prémisses de Charles Maurras.

Un autre avocat ardent de l'émancipation véritable fut Maximilien de Robespierre : « Les vices des juifs dérivent de la dégradation dans laquelle vous les avez plongés ; ils seront bons quand ils trouveront quelque avantage à être bons. »

Passons sur « les vices des juifs » et la « bonté » qu'ils n'ont pas ; l'accent est posé pour la première fois de l'his­toire sur la responsabilité de la société à l'égard des juifs. La déclaration de Robespierre aura de longs échos. Le pre­mier scrutin de l'Assemblée sur la citoyenneté des juifs, fin 1789, fut négatif : 403 « pour » et 408 « contre ». Mais en janvier 1790, le statut de « citoyens actifs » fut accordé à la communauté des juifs sépharades de Bordeaux, Dax et Bayonne, et refusé à celle des juifs ashkénazes d'Alsace, de Lorraine et des Trois-Évêchés. Après l'arrestation de (p.277) Louis XVI, les esprits gagnèrent en audace : le 27 sep­tembre 1791, l'Assemblée nationale vota l'affranchisse­ment de tous les juifs de France : ceux des régions qu'on vient de citer et ceux du Comtat Venaissin, établis princi­palement à Avignon et Garpentras. La population fran­çaise officielle s'enrichissait de quarante mille âmes.

L'émancipation    politique     suivit     l'émancipation civique et les armées françaises. Peu après la conquête de Padoue par les troupes françaises, en 1797, et la chute de hpodestà vénitienne, le nouveau gouvernement central de la ville, imposé par les Français, décréta que le quartier juif ne serait plus désigné par « le nom barbare et dénué de sens de ghetto », mais par celui de Via Libéra, « Rue Libre ». Immense symbole. Deux semaines plus tard, sur décret daté de « Fructidor, an V de la République Fran­çaise et an I de la Liberté Italienne », les murailles du ghetto furent rasées, de telle sorte qu'il ne resta plus de trace de cette ancienne séparation des rues avoisinantes 8. L'année suivante, Bonaparte lançait un appel aux juifs, les invitait à se joindre à lui dans l'expédition d'Egypte pour l'aider à reconquérir la Terre promise. Cet appel a été occulté par la suite, car il témoigne aussi bien de la duplicité opportuniste, « dialectique » diraient cer­tains contemporains, de Napoléon, que de son génie.

L'appel ne nous est connu de façon certaine que par six lignes du journal officiel de l'époque, La Gazette Natio­nale ou le Moniteur Universel du 22 mai 1799 — dans le jargon utopiste de l'époque, le 3 Prairial de l'an VII. On peut le consulter à la Bibliothèque nationale, ou du moins ce qu'il en reste, dans sa fantastique et sans doute prémo­nitoire étrangeté :

 

Politique Turquie

Constantinople, le 28 Germinal

Bonaparte a fait publier une proclamation, dans laquelle il invite tous les Juifs de l'Asie et de l'Afrique à venir se ranger sous ses drapeaux pour rétablir l'Ancienne Jérusa­lem. Il en a déjà armé un grand nombre, et leurs bataillons menacent Alep.

(p.278)

On croit rêver. Bonaparte aurait-il été le premier sio­niste ? Car le projet sioniste n'existait pas alors. L'informa­tion ne passa pas inaperçue ; elle fut reprise par d'autres journaux, comme La Décade du 29 mai 1799, qui publia un commentaire se concluant ainsi : « II est très probable que le Temple de Salomon sera rebâti. » Le Temple de Salomon rebâti par un général de la République françai­se ! Ce n'était pas un canard, puisque Le Moniteur revint sur l'information deux mois plus tard, le 29 juillet : « Ce n'est pas seulement pour rendre Jérusalem aux Juifs que Bonaparte a conquis la Syrie. » II en ressortait que Bona­parte envisageait de marcher sur Constantinople afin de détenir une position clé à partir de laquelle il pouvait menacer Vienne et Saint-Pétersbourg.

Un document perdu pendant la Seconde Guerre mon­diale ne nous est parvenu que dans une version traduite, patiemment reconstituée. Il se lit ainsi :

Quartier général, Jérusalem, 1 Floréal an VII de la Répu­blique française.

Bonaparte, commandant en chef des armées de la Répu­blique française d'Afrique et d'Asie, aux héritiers légitimes de la Palestine.

Israélites, nation unique que, durant des millénaires, la soif de conquête et la tyrannie ont pu dépouiller de sa terre ances-trale, mais non point de son nom ni de son existence nationale ! [...] Alors debout dans la joie, vous les exilés ! Par une guerre sans exemple dans les annales de l'histoire, guerre engagée pour son auto-défense par une nation dont les territoires hérédi­taires étaient considérés par l'ennemi comme un butin à parta­ger arbitrairement et selon leur bon plaisir par un trait de plume des chancelleries, cette nation venge sa propre honte, ainsi que la honte des peuples les plus lointains, oubliés depuis long­temps sous le joug de l'esclavage ; elle venge aussi l'ignominie qui pèse sur vous depuis près de deux mille ans... [...]

Héritiers légitimes de David !

La grande nation qui ne fait pas de trafic d'hommes ni de territoires à la différence de ceux qui ont vendu vos ancêtres à

(p.279) tous les peuples (Joël, IV, 6) fait ici appel à vous, non pas, certes, pour que vous fassiez la conquête de votre patrimoine ; mais simplement pour que vous preniez possession de ce qui a été conquis, et qu'avec la garantie et l'aide de cette nation, vous en restiez les maîtres... »

Le document est long ; on nous permettra de ne pas le citer ici dans son intégralité. Le ton est napoléonien. Le cal­cul également, et c'est ce qui prête quelque vraisemblance à ce texte déconcertant. Dans un rêve digne d'Alexandre, Napoléon envisage de mettre en échec l'Empire ottoman par la création d'un État juif dans la Palestine qu'il lui aura arrachée, et dès lors, de tenir en respect, par des alliés fon­damentaux — les juifs souverains — l'Autriche et la Russie. La générosité révolutionnaire se double d'une stratégie politique parfaitement cohérente avec le personnage du général Bonaparte.

Que se passa-t-il ensuite ? Simplement, Napoléon ne put prendre Saint-Jean-d'Acre. La conquête de la Palestine se révélait impossible. Il avait préjugé de ses forces et publié l'appel aux juifs avant de mettre le siège. Il ne disposait pas de la Palestine et ne pouvait l'offrir aux juifs dans sa magna­nimité calculatrice. Ultime indignité : les juifs avaient servi de pions9.

Néanmoins, une main avait été tendue et les juifs ne pouvaient la refuser. Les sanctions éventuelles étaient déjà évidentes ; l'émancipation accordée en 1791 avait déjà sus­cité une réaction non plus antisémite au sens strict du mot, mais anti-judéo-chrétienne. Le théisme libéral des Lumières répugnait, en effet, à voir n'importe quelle reli­gion franchir les enceintes sacrées de la République. Les idées d'un autre philosophe anglais, Thomas Hobbes (1588-1679), jadis exilé à Paris, y avaient porté des fruits nom­breux. Pour Hobbes, l'idéal politique était un État séculier qui tenait dans une main le glaive politique et dans l'autre le sceptre d'une Église nationale, ce qui, il faut le souligner, convenait déjà aux tendances gallicanes et antipapistes de la chrétienté française, mais ne présageait pas de l'évolution des idées républicaines.

 

(p.302)

L’histoire des juifs au Canada ressemble beaucoup à la précédente. La royauté française leur avait interdit l’installation en Nouvelle-France et ce fut seulement quand les Anglais conquirent le pays en 1759 qu’ils purent s’y rendre.

(…) (p.303) Les effets ultérieurs de cet antisémitisme furent plus détestables encore qu'aux États-Unis : « Le sentiment antijuif au sein de la popu­lation verrouilla l'entrée des juifs au Canada. Ainsi, de 1933 à 1945, tandis que les Etats-Unis et de nombreux pays d'Amérique latine acceptaient chacun plus de 100 000 réfugiés, le Canada en recueillera moins de 5 000, malgré les campagnes du Congrès juif canadien. »

Le choc de la découverte des camps nazis à la fin de la guerre, les premiers décomptes des morts juifs qui avaient péri atrocement, et notamment les preuves que les nazis avaient également persécuté des chrétiens eurent le même effet international : l'antisémitisme déclaré ou tacite offensait désormais la décence. En 1962, le gouver­nement canadien cessa de sélectionner les émigrés selon des critères « raciaux ». C'est la politique qui se poursuit actuellement.

À l'exception de la période d'occupation espagnole de l'Amérique du Sud, qui prolongeait les exactions chré­tiennes contre les juifs en Europe, les Amériques ne connurent donc presque pas de déferlements de violence antisémites entraînant morts d'hommes et spoliations. L'exception est représentée par l'épisode sanglant qui advint en Argentine, après la révolution bolchevique de 1917. Les élites argentines, fortement hostiles au bolche-visme, s'en prirent aux juifs originaires de Russie, à la suite d'une grève générale où l'on crut discerner des menées communistes. Des juifs furent malmenés et dépouillés « au vu et au su de la police » 19. L'Argentine, comme le Brésil, avait accueilli après 1945 un très grand nombre de juifs et l'importance de leurs communautés suscita évidemment l'antagonisme des nazis réfugiés dans le premier de ces deux pays. L'antisémitisme argentin devait perdurer de nombreuses années, en dépit des tenta­tives de Perôn pour le contrôler dès 1949 : lors de la dicta­ture militaire instaurée en 1976, le sentiment antijuif flamba et quelque 20 000 juifs figurent actuellement parmi les « personnes disparues » sous les régimes des généraux Viola et Gualtieri20.

L'antisémitisme des Amériques constituerait donc un pâle reflet de l'antisémitisme européen.

16:51 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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