15/03/2015

Mussolini, un antisémite, in: Milza Pierre, Mussolini

Milza Pierre, Mussolini, , Libr. Arthème Fayard 1999

 

(p.752) (…) la conversion du Duce au racisme et à l'antisémitisme qui a entraîné la dérive du fascisme vers les rivages troubles de la « politique de la race ».

Les contraintes de la politique étrangère et le changement radi­cal qui s'est opéré sur ce terrain en 1935-1936 ont fortement pesé, semble-t-il, sur l'attitude de Mussolini à l'égard des Juifs. Ceux-ci ont pourtant été partie prenante dans le consensus qui a connu, on l'a vu, son apogée lors de la guerre d'Ethiopie. Nombreux furent parmi eux les volontaires pour l'Afrique, au point que le ministère de la Guerre et l'Union de la communauté se mirent d'accord pour la création d'un rabbinat militaire. Très large également fut l'adhé­sion à la « Journée de la foi » et à l'offre d'or pour le financement de la guerre. La victoire et la proclamation de l'Empire furent saluées par la presse juive avec enthousiasme et furent célébrées dans les synagogues comme dans les églises. En revanche - et c'est le fait nouveau —, les relations jusqu'alors très bonnes entre le sionisme et le gouvernement fasciste commencèrent à se détério­rer, et ce pour trois raisons concomitantes : le rapprochement avec l'Allemagne, la recherche d'un gentlemen's agreement avec la Grande-Bretagne, fondé sur la reconnaissance des intérêts des deux puissances en Méditerranée et sur l'abandon par l'Italie de sa politique de pénétration en Egypte et en Palestine, enfin le rap­prochement de l'Italie, comme d'ailleurs de l'Allemagne, avec le monde arabe. Orientation symbolisée par le geste de Mussolini, brandissant le 18 mars 1937 à Tripoli « l'épée de l'Islam ».

La carte sioniste, que Mussolini avait conservée dans son jeu à seule fin d'embarrasser les Britanniques, avait en somme cessé de présenter la moindre valeur pour lui, au moment où il s'apprêtait à jouer conjointement celle de l'alliance allemande et celle du rap­prochement avec les Arabes. À partir de là, le Duce - qui se cher­chait de bonnes raisons de justifier son alignement sur la politique hitlérienne - n'allait pas manquer de généraliser certaines prises de position antifascistes émanant, à l'occasion de la guerre d'Ethiopie et de la guerre d'Espagne, de personnalités et d'organi­sations juives étrangères, au demeurant assez isolées, et de procla­mer que « l'internationale juive », alliée aux ennemis du fascisme, était partie en guerre contre lui.

Il est clair que d'autres mobiles ont joué dans le choix par Mus­solini et par le groupe dirigeant fasciste d'une politique de « défense de la race ». Il faut noter tout d'abord que celle-ci n'a pas commencé avec les mesures antisémites adoptées en 1938 par le gouvernement fasciste. Les premières cibles en ont été les popu­lations d'Afrique orientale : Érythréens, Somaliens et surtout Éthiopiens, et cela dès le début de la campagne d'Abyssinie.

 

(p.754) /massacres/ lors des chasses à l'homme dans les rues de la capitale éthiopienne, des dizaines de représentants de l'intelligentsia abyssine tués, jetés dans le fleuve qui traverse la ville ou dans des puits où leurs cadavres furent brûlés au pétrole : au total entre 5 000 et 6 000 victimes selon les sources italiennes, 30 000 selon les sources éthiopiennes examinées par Fabienne Le Houérou dans le livre qu'elle a tiré de sa thèse, L'Épopée des sol­dats de Mussolini en Abyssinie, 1936-1938n. Quatre jours après l'attentat, Mussolini avait télégraphié à Graziani : « Éliminer tous les suspects sans faire d'enquêtes44. »

« Défense de la race », « hygiène de la race », « prestige de la race » : voilà donc des formules qui avaient cours au plus haut niveau de la hiérarchie fasciste, bien avant que ne soit adoptée la législation antisémite. Ce qui veut dire que le terrain avait été pré­paré pour que l'opinion ne fût pas trop surprise par le revirement effectué par le pouvoir fasciste à l'égard des Juifs d'Italie, une petite communauté de quelque 47 000 personnes, essentiellement rassemblées dans des villes comme Livourne, Ancone, Ferrare et Rome. Le discours raciste, tel qu'il avait fonctionné depuis deux ans à rencontre des populations indigènes de l'Empire, avec son argumentaire axé sur l'inégalité des peuples, sur la relation suppo­sée entre le métissage et la décadence des sociétés humaines, sur la nécessité de préserver la « pureté » de la race, ne pouvait que s'accorder avec les principes énoncés par les promoteurs de la « révolution culturelle fasciste ». Il suffisait de remplacer le Noir par le Juif pour que, dans l'esprit d'une partie de la population transalpine, s'impose l'idée d'une ségrégation dirigée contre le monde israélite.

 

(p.756) Les mesures discriminatoires n'ont pas tardé à suivre le « Mani­feste des savants ». On commença par interdire aux Juifs étrangers d'inscrire leurs enfants dans les écoles, puis l'on procéda à l'expulsion de ceux qui étaient entrés en Italie depuis la guerre, les plus nombreux étant ceux qui avaient dû quitter l'Allemagne et l'Autriche du fait des persécutions nazies. Toutes les naturalisa­tions accordées aux Juifs depuis 1919 furent révoquées et les déna­turalisés durent également quitter le pays. Vint ensuite le tour des Juifs de nationalité italienne, identifiés comme Juifs en vertu de critères se référant tantôt à l'appartenance religieuse, tantôt à la « race »49, et dont les dispositions adoptées en novembre 1938 fai­saient du jour au lendemain des citoyens de seconde zone. Ils étaient exclus de l'enseignement, des académies, instituts ou asso­ciations scientifiques, artistiques ou littéraires et de l'armée. Le mariage entre Italiens et « non-Aryens » était interdit, le droit de posséder des biens immobiliers et de diriger des entreprises sou­mis à de strictes limitations, l'accès à la fonction publique et l'appartenance à des organismes mixtes, comme l'IRI, totalement fermés. Bottai, qui était en charge de l'Éducation nationale - et qui, en dépit de sa réputation de « libéral », fut, parmi les hié­rarques, l'un de ceux qui appliqua avec le plus de zèle la politique de « défense de la race » -, y ajouta des mesures spécifiques : les (p.757) élèves juifs furent exclus des écoles publiques et envoyés dans des écoles spéciales, dotées d'un personnel juif. Dans les établisse­ments scolaires italiens et dans les universités furent interdits les livres d'auteurs juifs et les œuvres commentées par des Juifs.

La mémoire collective - en Italie, mais aussi ailleurs - a retenu l'image d'une résistance passive de la population et de l'adminis­tration aux mesures adoptées par le gouvernement fasciste. Or des études récentes et des travaux en cours - ceux par exemple de l'historienne française Marie-Anne Matard50 - conduisent à révi­ser partiellement cette idée. S'il est vrai que le régime a pratiqué, jusqu'à la débâcle de 1943, une certaine retenue dans sa politique de ségrégation raciale - en multipliant par exemple les exemptions pour faits de guerre ou de participation à la « révolution fas­ciste »51 - et que la population italienne a, dans son ensemble, peu adhéré à l'intense matraquage médiatique orchestré par le parti et par le Minculpop, l'image d'une Italie frondeuse, opposant sa force d'inertie aux consignes du pouvoir est pour le moins exces­sive. Dans les rangs fascistes, rares furent ceux qui - comme Balbo, de Bono et Federzoni lors de la séance du Grand Conseil où fut examinée la « Charte de la race » - osèrent élever la voix pour dire leur désaccord avec le guide suprême. Les quelques cen­taines de dirigeants et de militants qui manifestèrent simplement leur solidarité avec les Juifs furent exclus du parti. L'administra­tion suivit dans l'ensemble les consignes de sa hiérarchie, appli­quant tantôt avec rigueur (comme à Trieste), tantôt de manière plus souple la législation antisémite approuvée à la quasi-unani­mité par les deux chambres et signée par le roi.

Quant à Mussolini, dont la responsabilité personnelle dans l'adoption par l'Italie d'une politique d'exclusion raciale qui a pré­paré le terrain pour les déportations exterminatrices du temps de guerre est totale, son souci de donner des gages à Hitler en faisant au moins de la surenchère verbale sur son homologue nazi apparaît dans cette confidence de Ciano, en date du 12 novembre 1938 : «Le Duce est de plus en plus monté contre les Juifs. Il approuve inconditionnellement les mesures de rétorsion adoptées par les nazis. Il dit que, dans une situation analogue, il en ferait encore plus52. »

 

23:48 Écrit par justitia & veritas | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |